‹ Critique et catholique (volume 2)Chapitre 32 sur 66 · II. — Le dogme et la raison · texte numérisé non relu

II. — Le dogme et la raison

144. Mais si la foi aux dogmes de la Trinité elde Tlncarnalion est Insloriquemcnt justifiable et justifiée, n'est-elle pas ralionnellement inacceptable à cause do propositions al)surdes ou tout au moins sans significalion intellectuelle, qu'elle nous impose comme vérités supérieures et de capitale importance?

Le dogme catbolique serait vraiment absurde s'il nous obligeait d'alTirmer qu'un égale trois ou que trois choses très distinctes sont cependant toutes trois absolument identiques à une quatrième. Mais l'Église ne nous enseigne pas cola, elle nous dit seulement qu'il y a en Dieu trois personnes et une nature, trois personnes plus distinctes entre elles, à raison de leur opposition relative, qu'elles ne sont.distinctes d'avec la nature dont elles sont un mode de subsistance et, dans le Christ, une personne et deux natures. Les deux dogmes supposent que personne et nature ne sont pas choses totalement identiques, et cette su[)posilion n'est pas hypothèse inouïe pour Tintelligence humaine, puisqu'il n'est pas d'homme (jui ne distingue nature et personne dans des propositions d'usage aussi courant que colles-ci : je travaille au perfectionnement de ma nature; je jouis des dons ou soulTre dos d«''fauts do ma nature. Dans ces propositions ./U d'antres analogues, le moi, le terme d'ail ribution, est noltomenl distingué de la nature, de l'être foncier (pi'il [)ossèdo et s'atlribiie. L'expérience courante ne nous donne pas, il est vrai, de nature existante distribuée en trois moi on i^ moi capable de s'attribuer une

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autre nature que celle par laquelle il est constitué ; mais nous savons bien que notre expérience ne nous livre pas toutes les ressources de l'être créé, encore bien moins celle de l'être infini. Ces considérations suffisent pour que le fidèle ordinaire s'en tienne à ces notions confuses, accepte et adore les mystères de la Trinité et de l'Incarnation, sans chercher davantage à les sonder, plus préoccupé qu'il est de profiter du fruit de vie de ces mystères, d'étudier, d'imiter et de mieux aimer Jésus, Fils de Dieu devenu l'un de nous, vivant, souflVant et mourant pour nous élever jusqu'à lui et nous faire participer avec lui à la vie et au bonheur de son Père dans le ciel.

145. On peut développer ces notions élémentaires sans tomber dans un insignifiant verbiage. Qu'on en juge par ces pages du P. Lacordaire qui avaient été déjà préchées à Notre-Dame et étaient imprimées au temps où Renan écrivait que les apologistes conférenciers de Notre-Dame dissimulaient les mystères du dogme catholique :

« Dieu est un esprit ; son premier acte est donc de penser. Mais sa pensée ne saurait être comme la nôtre multiple, .sans cesse naissante pour mourir et mourant pour renaître. La nôtre est multiple, parce qu'étant finis, nous ne pouvons nous représenter qu'un à un tous les objets susceptibles de connaissance ; elle est sujette à périr, parce que, nos idées se pressant Tune après l'autre, la seconde détrône la première et la troisième précipite la seconde. En Dieu, au contraire, dont l'activité est infinie, l'esprit engendre d'un seul coup une pensée égale à lui-même, qui le représente tout entier, et qui n'a I)as besoin d'une seconde, parce que la prcniière a épuisé i'abinie des choses à connaître, c'est-à-dire l'abîme de

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l'infini. Cette pensée unique et absolue, premier et dernier né de l'esprit de Dieu, reste éternellement en sa présence comme une représentation exacte de lui-même, ou, pour parler le langage des livres saints, comme « son image, la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance ». File est sa parole, son verbe intérieur, comme notre pensée est aussi notre parole et notre verbe ; mois, à l'i différence du nôtre, verbe parfait qui dit tout à Dieu en un seul mot, qui le dit toujours sans se répéter jaiuais, e! que saint Jean avait entendu dans le ciel lorsqu'il ouvrai! ainsi son sublime évangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ».

Et de même qu'en l'homme la pensée est distincte de l'esprit sans en être séparée, ain^i, en Dieu, la pensée est distincte sans être séparée de l'esprit divin qui la produit. Le « Verbe est consubstantiel » au Père, selon l'expression du concile de Nicée, qui n'est que l'énergique expression de la vérité. Mais ici, comme dans le reste, il existe entre Dieu et l'homme une grande différence. Dans l'homme, la pensée est distincte de l'esprit d'une distinction imparfaite parce qu'elle est linie ; en Dieu, la pensée est distincte de l'esprit d'une distinction parfaite, parce qu'elle est infinie : c'est-à-dire qu'en l'homme la pensée ne va pas jusqu'à être une personne, tandis qu'en Dieu elle va jusque-là. Le mystère del'unilé dans la pluralité ne s'accomplit pas totalement dans notre intelligence, et c'est pourquoi nous ne pouvons pas vivre de nous seuls. Nous cherchons au dehors l'aliment de noire vie ; nous avons besoin d'un entretien étranger, d'une pensée qui nous soit autre, et qui pourtant nous soit proche.

En Dieu, la pluralité est absolue aussi bien que l'unité, et c'est pourc^uoi sa vie se passe tout entière au dedans de lui-même, dans le colloque ineffable d'une personne divine h une personne divine, du père sans génération au

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fils éternellement engendré. Dieu pense, et il se voit dans sa pensée comme dans un autre, mais comme dans un autre qui lui est pioche jusqu'à n'être qu'un avec lui par la substance ; il est père, puisqu'il a produit à sa ressemblance un terme de relation réellement et personnellement distinct de lui ; il est un et deux dans toute la force que l'infini donne à l'unité et à la dualité ; il peut dire en contemplant sa pensée, en regardant son image, en entendant son verbe, il peut dire dans l'extase de la première et de la plus réelle paternité cette parole entendue par David : « Tu es mon fils, je t'ai engendré aujourd'hui ». Aujourd'hui ! dans ce jour qui n'a ni passé, ni présent, ni lutur, dans ce jour qui est l'étornité' c'est-à-dire la durée indivisible de l'être sans changement. Aujourd'hui 1 car Dieu pense aujourd'hui, il engendre son fils aujourd'hui, il le voit aujourd'hui, il l'entend aujourd'hui, il vit aujourd'hui de cet acte inénarrable qui ne commence ni ne finit jamais.

Mais est-ce là toute la vie de Dieu ? La génération de son fils est-elle son seul acte, et consomme-t-elle avec sa fécondité toute sa béatitude? Non, Messieurs; car en nous-mêmes, la génération de la pensée n'est pas le terme où s'arrête notre vie. Quand nous avons pensé, un second acte se produit : nous aimons. La pensée est un regard qui amène son objet en nous-mêmes ; l'amour est un mouvement qui nous entraîne au dehors vers cet objet pour l'unir à nous et nous unir à lui, et accomplir ainsi dans sa plénitude le mystère des relations, c'està-dire le mystère de l'unité dans la pluralité. L'amour est à la fois distinct de l'esprit et distinct de la pensée : distinct de l'esprit où il naît et où il meurt ; distinct de la pensée par sa définition même, puisqu'il est un mouvement d'élrt'inte, tandis que la pensée est une simple vue. Et néanmoins il procède de l'un el de l'autre, et il ne fait qu'un avec tous les deux. 11 procède de l'esprit dont il est racle, et de la pensée sans laijuelle l'esprit

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ne verrait pas l'objet qu'il doit aimer ; et il reste un avec la pensée et l'esprit dans le même fond de vie où nous les retrouvons tous trois, inséparables toujours, et toujours distincts.

En Dieu, il en est de même. Du regard coéternel qui s'échange entre le Père et le Fils, naît un troisième terme de relation, procédant de l'un et de l'autre, réellement distinct de l'un et de l'autre, élevé par la force de l'infini jusqu'à la personnalité, et qui est le Saint-Esprit, c'est-à-dire le saint mouvement, le mouvement sans mesure et sans tache de l'amour divin. Comme le Fils épuise en Dieu la connaissance, le Saint-Esprit épuise en Dieu l'amour, et par lui se termine le cycle de la fécondité et de la vie divine. Car que voulez-vous que Dieu fasse encore? Esprit parfait, il pense et il aime ; il produit une pensée égale à lui, et avec sa pensée un amour égal à tous les deux. Que lui reste-t-il à désirer et à produire ? Et que vous resterait-il à vous-mêmes si vous aviez comme lui, dans l'unité de votre substance, une pensée sans bornes et un amour sans bornes? Mais, infortunés que nous sommes, la pensée et l'amour ne sont dans notre âme qu'une vue et une possession d'un objet étranger ; nous sommes obligés de sortir de nous pour chercher notre vie, pour apaiser notre soif de connaître, notre faim d'aimer. Et au lieu d'aller à la source unique de la vérité et de la charité, qui est Dieu, nous nous attachons à la nature qui n'est qu'une ombre, à la vie du temps qui n'est qu'une mort. Ou bien, repliés sur nous par un effort insensé, nous demandons à notre impuissance l'accomplissement du mystère un et triple qui est la félicité divine ; nous essayons de nous sulïlre dans l'orgueil d'une pensée solitaire, dans la volupté de l'amour personnel, et comme un sable qui se dévore lui-même, nous nous desséchons dans les sanglantes étreintes d'un égoïsrne qui serait infini si le néant pouvait l'être.

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Ah I levez les yeux en haut ! C'est là qu'est la vie, parce que c'est là qu'est la fécondité véritable. C'est là que vous conduisent le spectacle des lois de la nature et l'étude des lois de votre propre esprit. Tout vous apprend que l'être et l'activité sont une même chose, que l'activité s'exprime par l'action ; que l'action est nécessairement productrice ou féconde; que le but de la fécondité est d'établir des relations entre des êtres semblables ; que la relation est l'unité de la pluralité, d'où résulte la vie, la beauté et la bonté. Et qu'ainsi. Dieu, l'être infini, l'être bon, beau et vivant par excellence, est infailliblement le plus magnifique ensemble de relations, l'unité parfaite et la pluralité parfaite, l'unité de substance dans la pluralité de personnes; un esprit principe, une pensée égale à l'esprit qui l'engendre, un amour égal à l'esprit et à la pensée d'où il procède, tous les trois, Père, Fils, Esprit-Saint, aussi anciens que l'éternité, aussi grands que l'infini, aussi un dans la béatitude que dans la substance où ils puisent leur divinité identique. Voilà Dieu ! Voilà Dieu la cause et l'exemplaire de tous les êtres ! Rien n'existe ici-bas qui n'en soit le vestige ou l'image, selon le degré de sa perfection. L'espace le révèle dans sa plénilude une et triple ; les corps le font reconnaître dans les trois dimensions qui constituent leur solidité ; l'esprit nous le montre de plus près dans la production des deux choses les plus élevées de ce monde, si toutefois elles sont de ce monde, la pensée et l'amour ; enfin le tissu même de l'univers, qui n'est partout que relations, nous est comme une toile où la lumière divine passe, pénètre et nous laisse entrevoir au-dessus du ciel visible le ciel invisible de la Trinité.

Toutes les lois prennent leur source dans ce foyer dos relations primordiales. La société humaine, si elle aspire à la perfection, n'a pas d'autre modèle à contempler et à imiter. Elle y découvrira la première constitution sociale dans la première cité : l'égalité dt' nature cnlrt' 1rs pcr-

sonnes qui la composent ; l'ordre dans leur égalité, puisque le Viire esl le principe du Fils, et que le Saint- Esprit procède du Père et du Fils ; l'unité, cause do la pluralité : la pensée recevant d'en haut son être et sa lumière ; l'amour terminant et couronnant toutes les relations. Ces lois sont assez belles, et les législateurs, s'ils pouvaient les réaliser sur la terre, feraient un ouvrage dont l'Église catholique a seule possédé jusqu'aujourd'hui le i)rivilège et le secret.

Arrèlons-nous. Je ne vous ai pas démontré le mystère de la sainte Trinité, mais je vous l'ai mis dans une perspective où l'orgueil ne le méprisera qu'en s'insultant lui-même. Pardonnons-lui cette joie, s'il est jaloux de se la causer. Pour vous. Messieurs, inspirés d'une sagesse plus humble et plus élevée, remerciez Dieu qui, en nous révélant le mystère de sa vie, n'a pas accablé notre intelligence d'une lumière stérile, mais nous a donné la clef de la nature et de notre propre esprit.

On trouvera sur la Trinité des pages non moins belles et peut-être plus théologiques encore dans les deux confluences que le P. Monsabré, fils spirituel et successeur du P. Lacordairo, a consacrées tout entières à ce myslèift. Nous aurions pu emprunter aux mômes conf/Tcnciers l'exposé du mystère de l'Incarnation; n(ius [)r('f«'rons en es(|uisser nous-mêmes un apenju qui, df'gagé de tout développement oratoire, pourra être plus bref.

146. « Je vous salue pleine de grAces, le Seigneur esl avec vous... Ne craignez |)oint, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu, voici que vous concevrez en votre sein et que vous enfanterez un lils et vou-^ lui doniiere/ le !ioin (K* .b'^us, il sera grand et on l'aj)|)<'llera le bis du Très-Haut. — Marie dit à l'ange ;

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