CHAPITRE II
150. Doclrine catholique. — 151. Objections du rationalisme. — I. Le dogme lï l'histoire. 152. L^ enseignement de saint Paul.
— 153. La théologie catholique ne (ait que développer la doclrine paulinienne. — 154. Cette doctrine est Vcxposé de la croyance primitive. — 155. Cette croyance tient à renseignement de Jésus.
— 156. Discussion des objections contre r authenticité des paroles de Jésus relatives à sa passion. — 157. Véritable sens de ces paroles. — II. Le dogme et la raison. 158. Antithèse du péché et de la rédemption. — 159. Le péché est une misère, la rédemption une miséricorde. — 160. Le péché est une injustice. —
161. La justice et la miséricorde sont les asoecls créés nécessairement distincts de la bonté très une qui répare le péché. —
162. La rédemption est satisfaction. — 163. Le péché est un esclavage, la rédemption un affranchissement. — 164. Le péché est une œuvre de mort propagée par génération charnelle, ta rédemption une œuvre de vie communiquée par régénération spirituelle. — III. La vie des rachetés. 165. C'est la vie même Je Jésus, — 166. vie du fils de Dieu, — 167. avec connaissance filiale de foi ici-bas, — 168. de vision béatipque dans l'autre monde, — 109. avec amour filial. — 170. Le mystère de cette vie se laisse deviner.
150. « Si qiiehjirun affirme «juc le péché d'Adani, un (juantàson orii^^inc, mais propre à cha(iue homme, en tant qu'il est à tous transfusé par propagation et
non par imitation, peut être enlevé, ou par les forces (le la nature humaine, ou par un autre remède que par le mérite du seul médiateur Jésus-Christ qui nous a réconciliés à Dieu dans son sang, étant devenu pour nous justice, sanctification et rédemption..., qu'il soit analhème, car il n'y a pas, sous le ciel, d'autre nom donné aux hommes, dans lequel nous devions chercher le salut. D'où cette parole : « Voici l'Agneau de « Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde' ».
Cette définition du concile de Trente, commentaire de la parole du Credo, « qui a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate », fait mention expresse du péché originel; mais cette mention n'est pas exclusive des péchés actuels. Le concile ditici implicitemcntce f[u'il dit oxplicilcment ailleurs-, que les péchés actuels, tout comme le péché originel, sont remis et effacés par la vertu du sang du Christ, notre seul médiateur et rédempteur. Le chapitre septième de cette môme session conciliai»:e nous donne encore une idée plus précise du mode de notre rédemption : « De notre justification... (la cause) méritoire (est) le fils unique et bien aimé (du Père) qui, dans l'excès de la charité avec laquelle il nous a aimés, alors que nous étions ennemis, nous a mérité la justification par sa très sainte passion sur le bois de la croix et a satisfait pour nous au Dieu Père-'. » Cette affirmation, que la rédemption a été une satisfaction offerte à Dieu pour le péché, devait faire l'objet de la définition suivante, rédigée dans les commissions préparatoires du concile du Vatican :
* Scss. V, can. .3, Enchir., n. "790 (672).
■ .M/^mc session, c. vu (.-t xiv, i'.nrlur., n. Td\), 80(J SOT (081 sq).
• begb. V, c. VII, Enclur., n. Tj9 (G81j.
LA RÉDn.MPTlON Et SES mUlTS DE GBÀCE 91
« Si quelqu'un ne confesse pas que le Verbe de Dieu lui-même, en soufTranI et. en mourant dans la chair qu'il a prise, a pu satisfaire, et a viaiinenl et au sens propre satisfait pour le péché, qu'il soit analhème ^ » Le concile n'a pas eu le temps de discuter et de voter ce canon en séance publique, mais la vérité que cette définition devait consacrer fait trop manifestement partie de l'enseignement du magistère ordinaire de l'Église pour qu'un catholique puisse songer à la révoquer en doute.
151. C'est le grand scandale de l'incrédulité contemporaine qui ne veut voir qu'anthropomorphisme barbare et blasphématoire dans la doctrine catholique de la rédemption. N"esl-il pas inconvenant de penser et de dire que la souveraine bonté ne se contente pas du repentir du pécheur, mais exige comme réparation de l'honneur divin offensé une peine salisfactoire qui n'est qu'un nouveau mal ajouté au mal du péché.^ N'esl-il pas cruel et impie de demander cett(^ peine à un innocent frappé en lieu et place du coupable et de chercher l'expiation de tous les péchés du monde dans le crime du Calvaire où Dieu le Père aurait livré son [)ropre Fils aux bourreaux pour se rassasier de son supplice, comme si l'humaine soulTrance, celle surtout des victimes les plus pures, était la meilleure gloire et le meilleur bien de Dieu? Jésus n'en jugeait pas ainsi. S'il a prévu sa mort, il ne l'a jamais envisagée sous cet aspect d'expiation. C'est saint Paul qui, le premier, pour donner une raison de la mort du
* Si guis uiin cnnfilealuv ipsuni heum Verbum in assumpta carne pat iendo et moriendo pro peccalis noslris potuisse satisfacere tel vere et proprie sdtisfecisse, A. S. Cité par Rivière, L# dogme de la Rédemption, p. 11.
Christ, l'a considérée comme rédemptrice. Ses formules sont d'ailleurs si ondoyantes et si vagues qu'elles ont été Irèsdiversementinterprétées parles Pères jusqu'à ce (jue, au moyen âge, Anselme ait expliqué la rédemption par la théorie de la satisfaction vicaire, qui, empruntée au droit germain du wergeld\ de la compensation pécuniaire du crime, est délinitivement entrée dans l'enseignement catholique. Il est temps de nous débarrasser de ce concept barbare et de voir uniquement dans la mort du Christ « le plus puissant appel à la repcntance que l'humanité ait jamais entendu... Il n'y a dans le monde moral etdevant le Dieu de l'Évangile d'autre expiation que la repenlance... La croix n'est l'expiation des péchés que parce qu'elle est la cause de la repentance à qui la rémission est promise... A mesure que Jésus nous révèle l'amour du Père, il nous l'ait sentir davantage l'énormité de nos égarements.
«... Ouand nous le voyons alTron 1er le dernier combat de sa vie, pour ne pas trahir 1 Évangile de grâce qu'il nous apportai! de la part du Père, sceller de son sang ce royaume de Dieu qu'il voulait fonder, tout accepter, jusqu'à la dernière minute de l'agonie de la croix, par obéissance filiale à Dieu, par dévouement et amour infini à l'égard de riiumanilé ; à ce moment, par la loi qui nous unit à lui, nous communions pleinement ù ses soufTrances, nous prononçons sur nous] la sentence de mort qui est tombée sur lui. L'amour du Père nous apparaît dans toute sa puissance, le
* CpUc coutume germanique permettait à l'homiride de se libérer de l'obligation «le subir la peine de son crime en soldant une conipcnsation pécuniaire à la fumille de la victime.
LA RÉDEMPTION ET SES FHllTS DE GRAf E 93
péché de rhomme, notre péché, dans loulc son horreur. Moralement, dit l'apôtre, nous mourons avec lui, et si la mort est l'expiation de nospéchés, cette expiation s'achève en nous au pied de la croix. Mais qu'estce que cette mort mystique, sinon une pleine et parfaite repcn lance '? »
Ainsi parle, avec M. Sabatier, le protestantisme libéral qui répète les objections de Socin et fait sienne la théorie de Rilschl sur la rédemption sans expiation et sans sacrifice. Mais, pourparlerainsi, il faut méconnaître les données de l'histoire et travestir la doctrine catholique, tout en lui empruntant le lambeau de vérité qui garde aux théorii'S de Ritschl cl Sabatier leur couleur religieuse. Nous allons voir d'abord comment le dogme de la satisfaction du (^n-ist expiant les péchés du monde n'est pas invention de saint Anselme mais développement légitime de l'enseignement de saint Paul et du Christ lui-même. Il nous suffira ensuite d'exposer ce dogme pour le dégager des absurdités qu'on lui prête et montrer comment il met en lumière <( l'amour du Père » et l'efficacité merveilleuse de la mort de Jésus, source divine et non seulement exemple de notre « pleine et parfaite repenlance ».