I. — La rédemption et l'histoire
152. " l\aul, écrit M. Sabatier, n'a pas été impunément le disciple du pharisaïsme ; il en a gardé la stricte notion chi droit pénal, une notion juridiipie de
* Auguste Sabatier, La iluclrine de Vexpialiou et son évolution histonque, p. 107 «t 109.
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la loi diviiio. Il faut que la condaninnlioii par la loi sur le péclié et le pécheur se léalise. (lelle condamnation est tombée sur le Christ. Celui qui n'avait pas connu le péché a été fait péché pour que nous devenions par lui justice de Dieu (Il Cor., v, 21 ; Gai., m, 13; Ron)., ni, 25). « Si l'un est mort pour tous, tous « donc sont morts en lui » (II Cor., v. 14). 11 y a donc positivement, dans la théologie <le Paul, substitution et échange entre le Christ et les pécheurs qu'il sauve par sa mort. Il souflVc et il meurt ù leur profit et à leur place ^ »
Dans l'impossibilité où nous sommes de donner un exposé complet^ et critiquement justifié de la doctrine de saint Paul sur la rédemption, nous nous en tiendrons à cet aveu <le M. Sabatier pour l'opposera ceux de ses coreligionnaires qui s'efl'orcenl d'effacer des épîtres de saint Paul l'affirmation, pourtant si claire et maintes fois répétée, du caractère expiatoire de la mort du Christ.
153. Mais si M. Sabatier reconnaît loyalement que sa doctrine de la rédemption est en désaccord avec celle de saint Paul, il prétend que la théorie paulinienne est déjà une perversion de la pensée du Christ et qu'elle est d'autre part « très difierente de celhMpii prévaudra plus tard avec saint Ansehne^ », c'est-à-dire
* l.a doctrine (le l'expiation, v, p. 28.
■ On trouvera cet exposé avec une documentation très coniph'le et très soign^-e dans la thr-se de doctorat de M. Ed. Toba<;, /.*• proilt'ine de lu justification dans saint Paul. Excellent aussi, mais plus bref, est l'exposé de la doctrine de saint Paul dans le (pmlrir-me rhafiitre du livre de M. nivit're, I.e dogme de la U»' tifinption.
• Loc. cit.
LA RÉDEMPTION ET SE? PHIITS DE HrAcE 95
de rcnseignomciit calholi({uc achicl. Il ne nous sera pas dillicile de montrer (juc l'une et Taulie de ces deux prétentions sont. histori({uement injustifiées.
Pour mettre en opposition la doctrine actuelle de TKglise avec celle de saint Paul, M. Sabalierestobligé de mutiler et de fausser notre enseignement. Il nous reproche de ne pas reconnaître avec saint Paul ([uela rédemption est avant tout une œuvre de grâce et d'amour et (pfelle s'achève par la mort mystique du pécheur et dans la mesure où celui-ci, après son baptême, vit de la vie de l'esprit par la foi en Jésus ressuscité. Mais c'est ce fpi'enseignent tous les théologiL.:s et mystiques catholiques, et il faut que M. Sabalier les ait peu fréquentés ou n(; les ait lus qu'avec un esprit prévenu pour ne pas s'en être a})crcu'.
Saint Anselme lui-même n'a jamais nié les dilférents aspects sous les(iuels l'œuvre complexe de la Hédeinplion peut être lé'gitimement considérée et sous les(juels elle a été présentée soit par l'Ecriture, soit par les Pères"^. Il les méditait et en nourrissailsa piété, comme en témoignent certains textes de ses
* Les reproches de M. Sabatier ne peuvent s'adresser qu'aux luthériens orthodo.xes, qui ne voient dans la reiicuiplion qu'une justification par expiation fournie par le Christ, puis imputée extérieurement et non pas intérieurement communicjuéc à oeu.t qui croient en lui.
• La passion du Christ est à la fois satisfaction, rédemption, sacrifice, cause méritoire et efficiente de notre vie surnaturelle. Nous justifierons tout a l'heure cette assertion de saint Thomas, Sum. iheol., III', q. xlviii. On lira avec intérêt et profit, dans le beau livre de M. Rivière, Le dogme de la Hcdemption, comment les Pères latins et {,'recs ont successivement noté et mis en lumière chacun des diIférenLs aspects de l'œuvre rédem[ilrice jusqu'au moment où lidée de satisfaction a permis d'en faire la •ynlhèse donnée par saint Thomas.
caimQUE. — m. — 4
œuvres ascétiques '. Mais, voulant combalireropinion qui taisait de la rédemption une rançon payée au diiible, il s'appliqua à démontrer que, si l'on pouvait parler de rançon, c'était à la justice de Dieu qu'elle était soldée. Il fut ainsi amené à étudier à fond, dans le Cur Deus hotno, la valeur de satisfaction attachée i\ la mort de Jésus. Il est bien vrai qu'il exagéra sa thèse en altirmant que Dieu ne pouvait sauver l'hommo qu'en demandant satisfaction pour le péché; mais il n'en donna pas moins une théorie de la satisfaction du Christ dont les principales idées sont entrées et restées dans la théologie catholique, non point parce qu'elles correspondaient à la pratique du werge'd, nmis parce qu'elles mettaient en meilleure lumière, pourno- Ire raison, certaines affirmations de l'Écriture et de la Tradition. Bien avant l'introduction de la coutume germanique du weryeld dans le monde gallo-romain, l'Église avait imposé des pénitences comme condition du pardon, et Tertullien avait écrit: Omne delictum aiit venia dispungit aut pœna...venia ex castiyatione^ pœna ex damnatione ^. C'est à M. Ilarnack lui-môme^ ([uc nous empruntons cette réponse à l'opinion fantaisiste de l'origine germanique de la tliéorie d'Anselme; et il est très facile de rattacher cette théorie de la satisfaction à ce que saint Paul a écrit du chirographum decreli^, de la cédule mystérieuse des dettes de l'humanité pécheresse que le Christ a déchirée en l'attachant à la croix. On ne peut donc vraiment pas
* Voir les Médilalions de saint Anselme, Méd. ix-xi, F, L., t. CLviii, col. 748-169.
' De pudicitia, ii, /'. L., l. ii, col. 985.
* Leltrbucli (1er J)og)7ienf/escliichle, t. m, p. 391, iiolc 1.
* Coloss., n, U,
LA RÉDEMPTION ET SES FRUITS DE C.rXcE 97
soutenir que la doctrine catholique de la satisfaction du Christ soit une perversion de l'enseignement de saint Paul.
154. On ne peut pas davantage affirmer, au nom de l'histoire, que renseignement de saint Paul soit étranger à la pensre du Christ. Saint Paul lui-même nous assure que c'est en conformité avec la foi des premiers disciples qu'il enseigne la valeur rédemptrice de la mort du Sauveur : ^< Je vous ai tout d'abord donné l'enseignement que j'ai moi-même reçu, que le Christ est mort pour nos péchés. » (1 Cor., xv, 'A. Non seulement nous n'avons pas de raison de mettre en doute la parole de l'apôtre, mais lafaçondont il argumente contre les Galates judaïsants nous serait une garantie de sa véracité, si nous en avions besoin. « Si la justice est donnée par la Loi, c'est que le Christ est mort pour rien » (Cal., u, 21). L'apùlre ne s'arrête pas à prouver l'efficacité de la mort du Christ; c'est sur la foi des Galates à cette vérité qu'il s'appuie pour les amener à ne pas reconnaître à la Loi une puissance de salut qui rendrait inutile la vertu delà croix. Cette loi des (ialales était celle de toutes les communautés primitives; on la retrouve affirmée non seulement dans saint Jean \ mais dans les premiers discours des
* Saint Jean nous présente Notre-Seigneur comme « l'Agneau de Dieu qui Ole les péchés du monde » (i, 29), qui est mort non seulement pour tout le peuple juif, « mais pour réunir en un seul corps les enfants de Dieu dispersés > (xi, r)0-52). C'est Dieu qui nous a ainiés le premier avant que nous ne 1 aimions, nous donnant son Fils «pour être la victime expiatoire de nos péchés» (I" Ép. de S. Jean, iv, 8-11). C'est par le sang de l'.\gneau que nous avons été radietés (Apoc, v, 9) ; c'est dans le sang (jne les élus sont lavés (Apoc, xii, 14). On voit combien la théologie johannique de la rédtniption ressemble à celle de saint Paul.
98 CRITIOIK ET CATHOLIQUE
Aclcs des apôtres. Sans doute les discours des Actes ne donnent pas les apen;us théoIoii:Kjues de saint Paul et de saint Jean; mais, dès sa pieniière prédication, le jo\u* nirme de la Pentecôte, saint Pierre déclare que Jésus a été livré et mis i\ mort en exécution d'un dessein lout spécial de Dieu, annoncé par les prophètes (Act., II, 23) '. L'application de la prophétie du Serviteur de Jahvé frappé pour les f)échés du peuple, faite à Jésus dès le début de la prédication apostolique (Act. VIII, 32, 33)-, ne nous laisse aucun doute sur le sens de l'idée prophétique que les apôtres voyaient réalisée dans la mort du Sauveur qu'ils prêchaient.
M. Harnack a donc raison d'écrire : <.' L'assemblée primitive appelait Jésus son Seigneur, parce qu'il avait sacrifié sa vie pour elle, parce qu'elle était convîiincue qu'il était assis ù la droite de Dieu. C'est un fait historique absolument certain que ce n'est pas J'apôtre Paul qui, le premier, a posé la mort du Christ û et sa résurrection au premier plan, mais qu'avant lui elles appartenaient déjà à l'Église chrétienne^. »
155. Les évangiles synoptiques ne se font pas seulement l'écho de ce sentiment de l'Lglise primitive relativement à la valeur de la mort du Christ, ils nous disent que cette doctrine relève de l'enseignement du Maître lui-même. C'est près de Césarée, au jour où .*iaint Pierre venait de le confesser Christ, Fils du Dieu vivant, que Jésus « commença de dévoiler à ses disciples qu'il lui fallait aller à Jérusalem, beaucoupy soulVrir de la part des anciens, des scribes et des
» Cf. Act., IV, 28; xin, 27; wvi, 23.
• Cf. Luc, IV, n.
• K-iSPinp f/tl rliristiartisme, t c nlm Ikh» liMiniii <r, ('■fliliun Kisch
bacbcT. \'J02. p. 1G3.
princes des piètres, y être mis à mort et ressusciter le troisième jour^ » Saint Matthieu, saint Marc et saint Luc sont d'accord pour nous rapporter cette première déclaration du Maître sur le caractère obligatoire de sa mort, prévue et voulue comme un des éléments essentiels de sa mission de Sauveur. Au témoignage des mêmes évangi'listes, Jésus a répété maintes fois cet enseignement, soit en reprenant la même annonce très explicite de sa passion-, soit en rappelant qu'elle était prophétisée et voulue de Dieu : « Il faut d'abord que le Kils de l'homme souffre beaucoup et qu'il soit rejeté par cette génération » Luc, xvii, 25 . « Le Fils <le l'homme s'en va selon qu'il est écrit de lui» (Matth., XXVI, 24; Marc, xiv, 21,^. Sans nous laisser de théorie sur la rédemption, le Maître nous a cependant nettement indiqué la valeur rédemptrice de sa mort dans ses paroles rapportées par saint Marc, x, 45, et saint Matth., XX, 28 : « Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup, àôtgov ivri tïoa) (T>v \ » C'est enfin
» Malth., XVI, 21 ; Marc, viii, 32 ; Luc, ix, 22.
• .Matth., XVII, 21-22; xx, 17-20; Marc, ix, 30-31; x, 32-35 ; Luc, IX, 44-45; xviii, 31-35.
• Voir aussi, en plus des passages déjà cités, .Matth., xx, 22; XXI, 38; XXVI, 12, 54; Marc, ix, 12; x, 38; xii, 7-8; xiv, 49; Luc, i\', 31 ; XII, 32-33, 50 ; xx, 14-15 ; xxii, 37 ; xxiv, 25-28, 44 47.
• Après avoir montré, par de nombreuses citations de formules analogue'^ empruntées à la Bible ou aux auteurs profanes du temps, que le > . 45 du c. x de saint Marc exprimait bien l'idée tl'une vie «lunnée en rançon et <iu(' cette idée ne devait pas paraître si étrange aux Juifs (jui lisaient Isaïe I, m; 11 Macc, vu, 37 sq.; IV Macc, xvii, 22-23, le H. P. Lagrange conclut ains son savant couimentaire de ce verset : « Jésus a payé ce que chacun aurait dû payer, il a payé pour eux, àvrî, et aussi dans
pour que nous gardionsà jamais le souvenir de sa mort H de son sang- répandu pour nos prohés que Jésus institue le repas sacré de reucharislie où il nous donne à manger « son corps livré pour nous' », où il nous donne à boire « son sang, le sang de la nouvelle alliance- r('pnndu pour nous -^ en rémission des péchés' ».
156. Mis en face des multiples témoignages de l'enseignement de Jésus et du fait de la croyance primitive qui présuppose ce même enseignement, certains prolestants libéraux et, avec eux, M. Loisy"' nient tout simplement l'historicité de ces textes. A en croire ces critiques, Jésus ne savait rion de l'efficacité de sa mort et de sa résurrection, puisqu'il a poussé sur la croix ce cri de désespoir : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Il n'a point fait les annonces de passion et de résurrection qu'on lui
leur intcrrt, Gnsp. 11 est certain que 45'' dépasse 45* et donne à la mort un sens qui n'était pas indiqué d'abord i. 34; mais est-ce une raison jiour refuser ces j)aroles à Jésus? Les termes ne sont certainementpasdePauI ; Loisy concède que I Tim., ii, 6, est plutôt écrit d'après notre passage, et il faudra en dire autant de Tite, ii, 1 i. Quant aux idées^ ce n'est pas seulement la mort rédemptrice qui estconnue de Paul, c'est aussi le service jusqu'à la mort Phil., ii, " et 8). Jésus en a-t-il fourni le thème aux développements de Paul, ou Marc a-t-il condensé en un mot la théologie de Paul pour la prêter à Jésus? La première hypothèse est la seule vraiseiiiblahle; c'est l'affirmalion de la tradition que rien n'autorise à rejeter. » Evangile selon sainl M(trc, p. 200. » Luc, XXII, 19; 1 Cor., xi, 24.
• Matth., xxvr, 27; Marc, xxii, 24; Luc, xxii, LM); 1 Cor., xi, 25.
• Le-^ trois synoptiques, Inc. cil.
• Matth., xxvi, 27.
• L'Hiangile et if:<jlise, 1902, p. 51.
LA RÉDEMPTlUN ET SES FRUITS DE GRÂCE 101
a prêtées, puisque les apôtres furent totalement déconcertés par la passion et ne s'attendaient nullement à la résurrection. Ces annonces sont pure invention de la tradition primitive influencée par la prédication de saint Paul, qui a imaginé cette théorie delà mort expiatrice pour faire accepter aux Gentils le scandale de la croix.
Nous avons déjà vu ^ comment ce n'est pas la tradilion primitive qui dépend de saint Paul, mais bien saint Paul qui répète ce qu'il a appris des premiers disciples.
La parole : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avezvous abandonné »,ne peut être prise pour un cri de désespoir que si on la sépare du contexte du psaume messianique auquel elle est empruntée et des circonstances dans lesquelles elle a été prononcée. Celui qui ajoutait aussitôt «près : « Seigneur, je remets mon àme entre vos mains », qui priait pour ses bourreaux et promettait le paradis au bon larron, n'était pas un désespéré. Le psaume- auquel il emprunte l'appel à Dieu qui traduit simplement l'excès de sa douleur et doni on voudrait faire le reproche d'un désespéré, est précisément le chant prophétique de la confiance du Messie au milieu de ses malheurs. Notre-Seigneur, en faisant siennesles paroles de ce chant, en faisait siens les sentiments et consacrait de sa divine autorité le sens messianique d'une prophétie qui est analogue au poème isaïen du Serviteur de Jahvé par le tableau anticipé qu'elle nous donne des souiTrances du Messie et du triomphe qui en est la conséquence.
* Voir plus haut, n. r;4.
' Ps. x\ii dans riiebrcu, xxi dans la Vul^Mte, p. 97.
Le dé^espol^ de Nolro-Scignour nVsl donc pas un fait liisloriqiie ((u'on piilï^se opposer à rauUienlicilé des prédictions de la passion el de la résurreclion; on ne peul non plus nier celte aulhenlicité à raison de lelTa renient el de la désespérance des apôtres (pii, après la crucifixion, ne pensèrent plus à la résurrection. Les prédictions de Notre-Seigneur sont pour nouf- très claires et très précises, maintenant qu'elles ont été commentées par les faits. Il n'en était pas ainsi au temps où elles ont été prononcées. Que pouvaient bien penser les apôtres de la mort et résurrection dont Jésus leur parlait comme de la crise d'où allait sortir l'établisscMuent du royjunne (piils attendaient «^t qu'ils se rejH'ésentaient toujours sous l'image d'un triomphe tenq)orel ? Quel rapport pouvait bien avoir la mort du Messie avec le triomphe attendu ? Pierre, ayant [)osé cette (piestion sur un ton inconvenant, Jésus l'avait si vertement réprimandé que les apot. "es intimidés s'abstinrent de demander une explieation qu'ils n'étaient d'ailleurs pas capables de recevoir et de comprendre à ce moment. « Ils ignoraient ce que signiiiaient de tels dires du Maître, mais ils n'osaient plus l'interroger'. » Quelle idée i)()uvaientils bien se faire de la résurrection que Jésus leur annonçait en même temps que ses soulTrances? Ils ne s'en (.lisaient aucune. Quand, après la Transliguralion, ricrre, Jacques et Jean reçurent l'ordre de garder se rète cette vision jusqu'au jour où le Fils de l'homme serait ressuscité d'entre les morts, « ils se demandaient l'un à l'autre ce cpie pouvait bien signifier cette parole : Quand il sera ressuscité d'entre les
• Marc, IX, Zl ; Luc, ix, Vj ; xvm, 34.
LA RÉDEMPTIOxN ET SES FRUITS DE GRÂCE 103
morts* ? » Ils pensèrent immédiatement à un symbole (lu triomphe définitil" du Messie, ainsi que le donne à entendre leur question au sujet d'Élie dont la venue devait précéder ce triomphe'''. Ils ne pensèrent pas à une résurrection au sens propre. Jésus vivant avait hien ressuscité des morts, mais comment, une fois mort, pouvait-il se ressusciter? El d'ailleurs de quel avantage pouvait être pour l'établissement du royaume messianique une résurrection, comme celle du fils de la veuve de Naïm ou de Lazare, qui n'aurait fait que rendre au Messie la même vie que ses ennemis lui auraient enlevée? Ce ne pouvait être de pareille résurrection que Jésus parlait, son langage n'était que l'expression symbolique de quelque mystère que les apôtres n'arrivaient point à percer-*. Le vague espoir, que ces prédictions incomprises laissaient dans leur cœur, ne put tenir devant la réalité brutale de la Passion où les apôtres virent leur Roi-Messie arrêté, jugé, traîné comme le dernier des criminels dans toute la ville de Jérusalem, un jour de fête, et ignominieusement crucifié, sans qu'une seule voix de protestation s'élevûl parmi le peuple dont ce Messie se disait le roi et le sauveur. Il faut avoir envie de s'élonner pour être surpris que les apôtres, ainsi lerri(i<'S par le drame du Calvaire, aient eu besoin des premières ap})arilions du ressuscité pour comprendre le sens exact de ses anciennes prédictions et se les rappeler.
» Marc, IX, 10.
• .Mate, i\, H-13.
• Qunudo id ab ipso Domino niidiehant, (juamvis aperlissime (licci elur ; cousitedidine audiondi al» illo paniholas, non intelliijtbufit et nliquid tiiuid eum siyni/icare credebanl. S. .Viigustin, Traclatu% CXX in Juannis ev , P. L.. t. \\\v, lol ly-Tj.
lOi CRITIQUE ET r.VTHOI IQUE
Cet oubli des apôlres, joint au préloiidu désespoir de Jésus, el aux hypothèses exégéliques qu'on multiplie autour des textes annonçant la passion et la résurrection, peut bien fournir quelque prétexte au doute de ceux qui, niant loul a priori, veulent absolument refuser au Christ la prévision de sa mort, Tacceplation de eette mort en expiation du péché; mais toutes ces objections réunies ne sauraient justifierles amputations multipliées et singulièrement arbitrairesqu'on devrait faire subir au texte évangélique pour en effacer toutes les annonces de la passion. Que les premiers disciples se soient servis, })Our rapporter ces prédictions, d'expressions précisées, quanta certains détails, par la réalisation dont ils ont été les témoins, on pourrait encore l'admettre, mais que, nonobstant une bonne foi qu'on ne suspecte pas, ils aient inventé de toutes pièces les divers incidents avec lesquels font corps les annonces de la passion, y compris la rude leçon donnée à Pierre à cette occasion ', voilà qui est critiquement insoutenable.
157. C'est pourquoi d'autres rationalistes, comme M. Sabatier, n'osent pas nier que Jésus ait parlé de sa passion et en ait dit ce que nous rapportent les évangélisles, niaiss'eiï'orcent de donner de ces textes une explication (jui les vide du sens que leur a toujours reconnula tradition chrétienne et dontle dogme catholique est le naturel commenlaire.
l'our M. Sabatier, quan<l Jésus dit : « Le Fils de l'homme est venu servir et donner son âme en rançon pour beaucou]) », il veut simplement nous apprendre qu'il est venu fonder, pour notre service, le
» Marc, vui, 33.
royaume de Dieu ; il prévoit qu'il sera victime de la lutte soulevée par sa prédication, mais, tout en acceptant la mort, il ne considère pas cette mort comme un service spécial différent de celui de sa vie ; l'expression de ranron est tout au plus une parabole dans lacpielle Jésus, conformément aux idées mythologiques du temps, présentait le don de sa vie comme une rançon payée au diable pour lui arracher les hommes devenus ses esclaves parle péché.» L'idée d'un sacrifice expiatoire, d'une ran(;on payée à Dieu est totalement étrangère à ce texte essentiellement métaphorique. Elle ne se trouve pas davantage dans les paroles de rinstitulion de la Cène. Des quatre versions qui nous ont été conservées, celle de Marc, xiv, 23 et 24, qui est la plus courte et qui provient sans doute de la tradiliun de Pierre, esl, sinon la plus authenli(jue, du moins la plus voisine de la source. Que voulait dire Jésus par ces mots: tô al(j.a aou r?,ç (xa'.v7,ç) 5ta6-r,xT|;, mon sang de la nouvelle alliance? Évidemment, il songeait à Exode, xxiv, 8-11, où la même expression se rencontre: dam haberith; le sang de l'alliance n'avait nullement pour butde faire rex})iation du péché, mais de sceller, selon la coutume antique, la conclusion d'un pacte ou d'un contrat '. »
Le sangdel'alliani'e, dans l'Exode, n'est que le sceau du coniral, c'est vrai. Mais un n'en peut pas conclure que le sang de la nouvelle alliance n'est rien autre chose, alors que celle nouvelle alliance consiste précisément dans le pardon du péché ({iii met un obstacle entre Dieu et son peuple*''. « Jésus, en donnant sa vie
* Ln doctrine de Vexjtitdlon, p. 25 et 26.
• Isaïe, xxxm, 24; lix, 1-21; lx, 17-22; lxi, 8; JérOmic, x.\xi, 34.
106 CRITI(>rE ET CATIIOLigi'E
pour fonder cetttMiuuvello alliance, la donnait en même lemps u pour la rémission des j)écliés ' » qui en est la condition indispensable. Voilà pourquoi la parole rapportée par saint Matthieu : elç àosaiv ày.apTtôW, loin d'ôtre une interprétation tardive, est tout à l'ail dans la loi^i(pie de la pensée du Christ: c'est une explication nalurelle, un développement normal dont les autres j)aroles de Jésus sur l'alliance nouvelle implicitement contiennent déjà le germe ^. »
Il est, en particulier, dirficile de ne pas retrouver la même pensée dans la i)arole citée par saint Marc çl que M. Sabalier voudrait ramener à une pure allusion mythologic^ue : « Le Fils de l'homme est venu servir... et donner sa vie comme ran(jon pour plusieurs ». Nous verrons plus loin à quel titre et dans quelle mesure on peut parler métaphoriquement de rançon payée au diable, mais, quoi qu'il en soit de la valeur de celte métaphore, (jui n'est pas dans le texte évangéli(jue, il est impossible de nier que le texte précité attache une efiicacité particulière à la mort du Sauveur. M. Loisy en convient et ne se libère de l'autorité du texte, qu'en soutenant que cette pensée n'est pas de Jésus, mais de saint Paul: « Au lieu de servir comme un prince cjui se fait servir, Jésus est venu connn(; un serviteur qui travaille pour autrui. Mais son travail à lui était uni(jue, car il avait à offrir sa propre vie, et à la sacrifier pour le salut d'un grand nombre. Sa vie est la ran-
» Malll»., XXVI, 27.
• Hivif'Te, Le dorjme de la rédevijdion, V* partie, c. vi, p. 94. Toul re chaijilrc est une bonne iHiulo des témoi^m.i^'fs évangé- Jiqufs relatifs à la rédemption. On trouvera une étude |)lus développée encore des l«,xtes de la Cène dans Mgr BatitTol, L'eucharialie^ 5" éd., p. 116-140.
LA nÉDEMPTION ET SES FRUITS DE GRÂCE 107
<,;oii qu'il iipporle pour la rédemplioii des hommes. Elle est donnée pour tous; mais tous ne prolitent pas de ce suprême sacrifice. C'est pourquoi l'on peut dire, en con<id('iant seulement les résultais, qu'elle a été donnée pour plusieurs. L'anlillièse est entre le rédempteur uni(iue et la pluralité des rachetés, comme dans les paroles de la cène qui procèdeyit du même esprit et de la même influence que celles-ci. . . Marc a placée d'après Paul, le service essentiel de Jésus dans sa mort rédemptrice '. »
Tandis que M. Sabatier reconnaît Tauthenticilé des annonces de la passion attribuées parles évang(! listes à Notre-Seigneur et en conteste seulement l'interprétation traditionnelle, M. Loisy soutient que tel est bien leur vrai sens, et nie (pie ces paroles soient de Jésus. C'est donc que ni l'un ni l'autre des deux auteurs ne peuvent faire la preuve de leurs négations; c'est donc que l'Église ne nous impose aucune affirmation évidemment antihistorique, quand elle nous demande de croire que Jésus a parlé de sa mort comme d'un saciitice ayant valeur d'expiation pour tous les péchés du monde.