‹ Critique et catholique (volume 2)Chapitre 42 sur 66 · II. — Le dogme et la ri ai son · texte numérisé non relu

II. — Le dogme et la ri ai son

185. Magie ! voilà un bien gros mot et un très vilain terme de comparaison. Il ne nous sera pas difficile de montrer que celte comparaison de nos sacrements avec des rites magiques est tout à fait injustifiée.

La magie ne poursuit qu'un but utilitaire; les sacrements sont exclusivement ordonnés au perfertionnement moral et au progrès religieux de l'individu cl de la société. L'»*xtréme-onc1ion ne fait pas exc(^p-

* LÈvanfjile et l'Éfjlise, p. 230. (Jette proposition de M. Loisy €st lilléraleinent reproduite uu numéro 40 des propositions condaiiinécspar le d<lcrel Lamentahili : Sacramentaorlum habucrunt ex eo quod apoatuli corutnque successores ideain nVu^iiam et intaitlionem Chrisli, madeiiUhus et inocenlibus circuntilaniiis et eventibus, inlerpretali sunt. — Enchir., n. 2040.

tion, car on nV demande le soulagement du corps que pour le bien de l'âme. La magie mel loule sa confiance dans les moyens sensibles par lesquels elle entend capter le pouvoir divin indépendamment des dispositions morales de celui qui veut en bénéficier. Les sacrements, bien qu'ils tiennent de Dieu et non point du sujet qui les reroit leur vertu agissante, ne nous confèrent la grâce sanctifiante que dans la mesure où nous remplissons les conditions de foi, de pénitence et de charité exigées pour la réception de chacun d'eux. Si le baptême, la confirmation et l'ordre confèrent le caractère de chrétien, de confirmé ou de ministre des autels au pécheur mal disposé, pourvu que ce pécheur veuille sérieusement les recevoir, c'est que le caractère intéresse la société autant que l'individu et (lu'il importait au bien de tous ([ue son existence fût subordonnée à un minimum de dispositions intérieures, afin de rendre très rares les cas de nullité incontrùlable et d'éviter les graves inconvénients que h» fréquence de pareils cas entraînerait pour la vie de IKglise. L'efficacité des signes sacramentels en semblable occurrence n'est point con(;ue à la façon d'une vertu magique, comme une mainmise du caprice de l'homme sur la volonté de Dieu, mais comme le résultat d'une connexion voulue par Dieu dans l'intérêt de IKglise. La volonté de Dieu e>t, en efl'et, l'origine et la mesure ordonnatrice de toute la vertu des sacrements, tandis ({ue les signes magiques sont au contraire de prétendus moyens avec lesquels les mages pensent contraindre Dieu à faire ce qu'ils veulent. Ces quelques remar([ues suffisent à montrer l'abîme (jui sépare, de la magie, les rites sacramentels. 186. Reste un point commun : le signe sensible

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(•uii5>ick'rc coiiiiuo inslrumeiil d'une aclion spirituelle et surnaturelle. On se scandalise de cette surélévation de la matière et on la prétend inconciliable avec les intentions de Celui qui a voulu fonder une religion en esprit. Scandale pharisaïque vraiment, et prétention antihistorique, nous venons de le voir. Non seulement nos sacrements ne sont point praliques inconvenantes, indignes de l'homme et de Dieu, mais leur institution est en parfaite harmonie : 1° avec notre nature et celle de notre Sauveur; 2° avec les desseins de Dieu sur la glorilicalion intégrale d'un monde qui n'est pas seulement esprit, mais aussi matière; 3'^ avec les procédés que l'on remaniue chaque jour dans le jeu des forces naturelles. Voici les belles pages où un philosophe catholique, le P. Sertillanges, expose chacune de ces harmonies. Nos lecteurs nous sauront gré de les citer presque intégralement :

« On demande pourquoi ces actes extérieurs (les sacrements), cette matière introduite, ce salut par incantations, contacts, paroles rituelles, cérémonies, gestes rythmés, toutes choses qui paraissent empruntées à un domaine de vie fort éloigné du spirituel, qui est le propre objet de la religion.

'< Je réponds d'abord qu'en fait, le Sauveur (jui avait dit : La chair ne sert de rien,' V heure rient oii les vrais adorateurs adoreront Dieu en esprit et en vérité, n'en a pas moins subi le baptême de Jean, institué un baptême à lui, fondé' la cène eucharistique et donné le braide à tout le mouvement rituel de l'Kglise. De sorte que les « spirituels »>, rpii voudraient écarter de la religion ces manifestations qui leur paraissent entarhéps de paganisme, ne peuvent pas s'appuyer sur lui.

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« Mais, s'ils sont philosophes, ces hommes auraient peut-être à méditer le mot de Pascal : *< L'homme (eu « religion comme en tout' nest ni ange ni bète, et le « malheur veut que qui veut faire l'ange... » La phrase se termine d'elle-même.

« Le spirituel tout seul, ce n'est pas Ihomme. Et puisque l'homme est esprit sans doute, mais esprit incarné, et cela dans l'unité dune seule substance, ce qui est philosophique, en religion, c'est que l'âme humaine monte vers Dieu, à qui la religion doit la relier^ avec la chair, et en utilisant la chair; et que Dieu descende vers l'homme, vers l'esprit et le cœur de l'homme, par la chair, et en utilisant la chair. La chair sera ainsi un passage naturel, pour l'échange religieux, enlrc (Jclui qui, ayant fait Ihomiiie, doil l'aborder comme il Ta fait, et cehii qui, «Uant fait ainsi, doit répondre à l'action d'en haut selon sa nature.

« C'est bien pour cela que tout le mouvement religieux part d'une incarnation. La chair du Christ, à la fois divine et nô(re par solidarité fraternelle, se donne pour nous, expie pour nous, s'incline jusqu'à l'immolation devant le Dieu ineffable et ofï'ensé. Et inversement, en elle, par elle. Dieu accueille l'humanité, l'adopte pour enfant, la glorifie, l'éternisé par anticipation, tellement (|uc la r('surrection du Sauveur est toujours présentée par l'Ecriture, non seulement comme le gage, mais comme le commencement de la nôtre. Il en est comme d'un géant dont la tête est dans le ciel, et (pn doit y monter tout entier. Ne sommes-nous pas le corps du Christ, nous tous en qui se prolonge et veut s'achever l'Homme universel; en qui Dieu poursuit et veut coneluie les conséquences de son incarna liou?

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t( On a déjà parla le nioliftiiii nous fail introduire, en religion, des signes sensibles et opérants; des rites qui nous expriment el tendent à nous donner au surnaturel ; qui expriment el tendent à nous donner le surnaturel.

« L'eflieacité réelle et pJij/siquc des sacrements pour le don de la grâce trouve ainsi sa raison.

187. v( Mais il y a plus, et une raison plus générale va nous donner de nouveau la même vérité en y joignant l'explication de ces interventions de la matière dans la vie religieuse : eau pour le baptême, pain et vin pour l'eucharistie, huile des onctions, et le reste.

« Le point d'attache de la religion, en nous, c'est le fond de notre être humain; ce par quoi nous sommes un, tous ensemble, sans distinction de race, d'épocjue, de nation, de sexe, de situation sociale, d'idées, de tendances particularistes, etc., etc. Et c'est pour cela que la vraie religion est universelle, ou catholique; catholi({ue dans l'espace, catholique dans le temps, catholique en profondeur, traversant tout ce qui distingue, divise, sépaïc les humains (ils de Dieu.

« Tout le monde dit cela ; mais ce n'est pas assez. Pourquoi s'arrêter ainsi à mi-route !

« Arrivés à ce qui nous rend tous frères : la nature humaine en son fond, nous pouvons traverser la cloison, el nous sentir frères, dans l'unité de l'être total, avec toute cr<''alure issue de la Source universelle.

« Il faut étendre jusque-là notre notion de la catholicité de 1 Kglise. N'y est-on pas invité par l'admirable doctrine évangéljfpie incluse dans ce mot : le Royaume de Dieu?

« Le Hoyaume de iJieu, c'esl-à-dirc^ l'universalité des cn-alures dcjul Dieu est le père; qu il mène tontes

LES SACRCMKNTS 173

au mr^me bul : la manifeslalion de sa bonté; par des chemins dilït-rcnts, sans doute, et selon un ordre qui tient compte de leurs nalures et de leurs valeurs respectives; mais précisément, selon (;el ordre, la matière esl pour l'esprit; le passager pour Timmortel. De sorte qu'on verra prosternée toute la nature, comme un lapis, sous les pas de la créature pensante. Ange ou homme, homm(* de cet univers ou des aulres, tout vivant immorlel doit avoir le bénéfice du mot de J^aul : Tout est ijoiir les élus. Et sans doute, dans ce mol (J'envergure immense, Paul entend proclamer l'ordre final que doit réaliser la vie éternelle ; ce que le philosophe de Kœnigsberg appelle le règne des fins. Mais avant le règne des fins, il va le service des fins ; avant le bul, il y a le chemin, et la loi dliarmonie qu'exprime la subordination de la matière à l'esprit doit s'y manifester la même.

« La matière aura donc son rôle dans le mouvement religieux; l'homme l'enlraînera à sa suite; Dieu la traversera pour venii-. Et cela sera vrai surtout de notre corps, qui est malière conjointe ; qui est nalure, en nous, pour nous relier à la nature; ([ui est de la pùle universelle, tout en portant le ferment de l'esprit ; mais cela sera vrai aussi des éléments de ce monde : eau pour nos ba[>lis<''s, huile synjl)olif|ue et active pour l'onrlion sacrée air \)()\\v la viljralion des paroles sacramenlflles, pain et vin à linnsmuer, tout en gardant leur symbolisme, eu la réalité du Seigneur.

« C'est (pie la malière extérieure n'est pas si extérieure que cela. La matière extérieure n'est que l'homme prulonL;é, puisque le pouvoir de l'âme la faronne ; l'unit à soi pour une pelit(» pari; ne l'abandonne par la mort que pour la repreudie, comme le

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statuaire qui de la même glaise lait des maquettes dont la suceession irait sans fin; se la soumel d'une façon moins étroite et plus lointaine, mais réelle pourtant, par sa domination sur la nature : façon encore d'imposer Tàme à la matière, puisque Tidée, à défaut de TcspriL même, la pélrit.

« Je ne métonne plus, quand je songe à ces harmonies, de la matérialité apparente de nos rites. Cette matérialité relative, bien entendu, puisque l'esprit est toujours le but ; puisque Tesprit est aussi la condition, la matière, sans lui, ne faisant plus rien, — cette matérialité relative n'est autre chose qu'un intégrisme.

« La religion de l'homme est matérielle comme l'homme, comme le milieu intérieur et extérieur de riiomme, milieu ({u'il convenait d'intéresser à noire action et aux actions qui nous concernent, afin que ce lût vraiment notre action et notre cas.

188. « On peut remarquer d'ailleurs que la sacranienlalité n'est pas seulement la loi de l'I^^glise, c'est la loi de tout.

« Dans la naluir aussi, il y a des sacrements. Ellemême, la naluic, (lu'cst-elle donc, si ce n'est un sacrement sublime? Symbole de Dieu et pouvoir elVecI if pour nous communiquer sa présence, elh» dit à notre esprit (pjehjue chose de ce (ju'll est; elle donne à notre espiil, au moyen de la vie, où la nature s'emploie toute, un peu de cet aliment divin multiforme qui est son être.

« Mais parce que la nature laissée à elle-même et notre esprit laissi- à lui-même ne comiiiuni(]ueraieiil point, il a fallu trouv«'r un territoire commun, i|ui <'st notre corps. Ll notre corps est donc aussi un sacie-

ment, c'est-à-dire un symbole agissant, puisque, univers en raccourci, microcosme^ il exprime l'autre, et il sert de passage pour que l'autre univers, le grand, éveille notre ûme à lui, et à soi-même.

« Enfin, dans le fonctionnement de notre être, entre l'âme et le corps, il y a aussi des sacrements.

« La vibration imprimée à nos organes par les actions du debors, et qui se traduit dans l'âme en visions intérieures, en sensations et en impulsions ressenties, qu'est-ce que cela, sinon un symbole actif, qui dit le monde et (jui le fait agir?

« L'image mentale, n'est-ce pas un sacrement, par rapport ù l'idée qu'elle suggère, puisqu'elle. çit^-yére et signifie et qu'elle est donc à la fois signe et réalité active.

« .\insi partout l'iiarmonie se fait voir. La surnature se reflète dans la nature ; la nature se couronne dans la surnature. La matière joue son rôle de servante par rapport à l'esprit. Bonne par elle-même, elle devient excellente, on se prêtant à nous communiquer le Meilleur. Elle estrécbclon par où Dieu monte à nous des profondeurs do l'être, afin de pouvoir ensuite émerger, sans que nous lui opposions de résistance, dos intimes profondeurs de notre être'. »

* A.-D. Sertillanges, Les sept sacrements de l'Église^ o. i, p. ti-14.

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