I. — Le jugement particulier
248. < Immédiatement après la mort, l'âme parait devant Dieu pour être jugée. » Ainsi s'expriment de nombreux catéchismes diocésains. Cette proposition est très exactement formulée; mais le commentaire (.pien font nombre de prédicateurs et de catéchistes, l'imagerie dont ils entourent la simple et sublime réalité du jugement particulier donnent lieu à cer- I aines idées fausses qu'il importe d'écarter.
Nous avons presque tous entendu {)arler du tribunal dressédanslachainbredu mourant, de Noire-Seigneur lui apparaissant, de l'ange gardien et du démon discutant devant le juge le cas de la pauvre Ame qui attend tremblante la sentence de miséricorde ou de condamnation, et beaucoup de ceux aux({uels on a présenté ce développement imaginât if pensent qu'à l'instant du jugement, l'ûme voit Notre-Sei^neur ou même la Majesté divine et qu'il y a vraiment discussion de la cause. La réalité est autre et, pour rire moins anthropomorphique, n'en est que plus divine et j^lus dramatique.
La lutte du bon ange et du démon n'est pas un pur mytiie, mais elle ne suit pas, elle précède la mort et le jugenuMil , et dure tout le temps de 1 agoni(\ L'agonie, àycov-a, n'est pas seulement la lutte phy^itiue du principe vital contre les forces dissolvantes qui tendent à
318 CRITIOUE ET CATHOLIQUE
désagréger le composé lunnain, clic est encore souvent Tangoisso inléricure de l'ûme luttant pour sauver sa foi et sa charité ou pour les recouvrer. Elle est cela pour tous les pécheurs et pour un bon nombre de justes. A ces derniers instants où il est encore possible à Thomme de changer d'orientation, de s'éloigner de Dieu ou de se confier amoureusement à sa miséricorde, le démon l'ail tous SCS elTorls pour éveiller ou aviver dans l'àme du mourant les doutes, les désespoirs, les regrets inutiles, les sentiments mauvais qui pourront Tempècher de se donner à Dieu. L'ange gardien de cette Ame ne met pas moins de zèle à l'encourager, à la soutenir, et, s'il en est l)esoin, à plaider auprès de Dieu la cause d'un pécheur qui, si coupable qu'il soit, peut encore se convertir tantqu'il n'est pas moil. Car ce n'est pas sans raison que l'Église répète au nom des mourants cette touchante prière du Dies inc : Qui Marùim abaolcisti et latroncm exaudisti, mihi (/uorjue s fan dédiait. — « Vous qui avez absous Madeleine vX exaucé le bon larron, m'avez donné pareil espoir. » La conversion du bon larron est le type des nombreuses conversions in extremis que la grâce de Jésus achève aux derniers instants. Cette grâce est à la fois miséricorde et justice, miséricorde en tant qu'elle sauve un pécheur ({ui mérite l'enfer, justice en tant ([u'elle tient compte, dans une mesure pour nous mystérieuse, des bonnes actions qui recommandent le coupable à l'indulgence du souverain Juge, des faiblesses natives et des conditions difficiles de vie qui sont une excuse à ses fautes, et enfin de la prière des justes qui intercèdent pour le mourant. Celle prière, lÉglise nous la demande h tous, donnons-la généreusement ; il n'est pas de misère plus
LE« FINS nrnNii'nrs .TIO
intéressante à secourir que celle du pécheur at^onisanl.
L'agonie nïorale 9*ach<'ve par un acte lic contrition et (le charilt", d'acceplation amoureuse de la grande CNpialion qu'esl la mort, d'abandon loyal et sincère à la raiséricorde de Dieu ou bien par un renouveau d'altacliement au bien créé et au péché «lont on no voul passe séparer, par un acte de désespoir ou de déliance du bien divin que le pécheur repousse une dernière fois. Cette suprême élection coïncide-l-elle avec le dernier soupir on précède- t-elle l'assoupissement des facultés sensibles dans lequel s'achève souvent l'agonie physique? Nous ne saurions le dire; ce que nous savons seulement, c'est que le jugement n'est que la manifestation des dispositions d'ûme scellées et consacrées par le dernier vouloir libre du mourant.
249. « A l'instant même où l'âme quitte le corps, en un moment, en un clin dVeil, s'ouvre le livre de la conscience par l'éveil d'une connaissance actuelle de tous les actes de la vie. Sous le regard de l'esprit, le passé apparaît tout illuminé d'un rayon de la face de Dieu ; c'est-ii-dire que, par l'opération de la vertu divine, l'j^me voit intellectuellement, avec une inévitable clarté, la somme de tout son mérite et démérite. Le divin Juge imprime alors en elle sa sentence en lui infusant la connaissance <le la récompense ou de la peine correspondante à son mérite ou démérite, j*! peu près de la même façon que le divin L<'gislateur avait imprimé dans celte mémcftme la loi morale par l'éveil de la conscience et la connaissance naturelle <les premiers principes delà moralité. Instant assurément redoutable, dans l(M|uel l'Ame, s'éveillant des vains songes de ce monde, verra dans une seule pensée tout
cnrriQUB. — in. — il
320 rniTigub: et catiioi.ioue
ce qu'elle a mériU^ tout ce qui raU^iul dans la demeure de son ('IcM-nilé 1 l^laise à Di( u que pour nous ne se rt^alise pas alors la parole du prophôle : // a été pesé dans la balance et il a été trouvé trop léyer '. »
Trop U^ger sera lrouv('' celui en qui la lumière du jugement ne mauifeslera que des actes de bonté naturelle ou le souvenir d'une charité disparue el remplacée par l'égoYsme coupable des derniers instants. De lui-même, il s'en ira emporté, comme la paille du van, par le souffle désordonné de ses inclinations perverses dans le monde des damnés, en enfer, sans avoir jamais vu et sans Tespérance de jamais voir le Dieu (jue son instinct naturel appelle el que sa volonté repousse.
Quant à ceux qui, tout en ayant achevé leur vie morale dans un acte de charité, auront encore des fautes ii expier, des inclinations naturelles à purifier, ils auront alois l'inluilion de la sainlelé de Dieu el de ses exigences. C'est à celte luinièi'e et en fonction de la pensée et de l'idéal du Christ leur Sauveur qu'ils se
* Tune vjitiii\ in ipso egressu, in inoutento^ in ictu ûculi, aperietur conacientiijp. liber per aclualetn nolilicun omnium quœ gesla sunt in vita. Tune ponetur anie mentis oculos transactum sœcutum in illuminalione vultus Dei, duni scilicel divina opérante virtule^ summa lulius merili tel demerili indeclinnhili clarifate intellectualiler apparebit. Tune demum a iJeojudice imprimetur sentenlia ptr ingeslam cognilionem prwniii tel pœnœ merilo tel deinerito rcKpondentis, eodem fere parlo quo a l)eo législature i/npressa fuerat ipsa lex per sipideresim et habitum j>riinorum principiorum. Ticmendum profecto instans, in quo a vanitntibus liujiia inundi erifjilanfi anima^ uno cunspectu collifjct quidquid ipsam manet in dono spternilatia suw : Utinam locus non sit scripturtR j/rojilieticx : Ap/iensus et in slalera, et inventas es ?ninus hahens: Km. rard. Billot, 'Juseslionea de novissimis, Z' éilit.| p. D2.
Les FINS DERMÈnES 32i
jugeront eux-mêmes, appiécieroni a leur \aleur tant (Je manquements et de négligenccsdont ils ne s'étaient pas souciés en ce monde et accepteront, en bénissant la justice de Dieu, les peines méritées du purgatoire. Ceux-là enfin qui, non seulement seront morts en charité, mais chez qui la cliarilc aura tout pénétré, tout purifié, tout ordonné, entreront immédiatemcnl dans les joies du Seigneur. La même lumière du jugement, qui leur manifestera la pure beauté de leur âme, leur révélera l'enivrante beauté de Dieu et les mettra en possession des éternelles délices du cieL
lï. — Le ciel
250. Que vaut ce ciel et que vaut son espoir? Peu de chose, ré|K)ndent les incrt'dules à l'une et Tautre question. L'espoir du ciel, comme lécom pense de la vertu, rabaisse le cœur humain en l'enlevant à la pratiijue totalement désintéressée du bien, la seule (jui convienne à noire dignité morale. Le bien qu'on nous propose ne vaut guère mieux (jue son espoir pour les Ames assoilTées de vie. (Juoi de muins vivant que la béate contemplation d'un Dieu immuablement figé dans son infinie perfection ? Four beaucoup, sinon pour tous, la paix dans la continuité d'une même vision, si amoureuse (prelle soit, ne nou> promet guère <pie l'ennui.
213L Lh bien, non! il n'y a pas d'égoïsme dans l'espoii- du ciel et il n'y aura pas d'ennui dans sa jouissance.
L'égoïsmeest un amour désordonné du moi. Le désordre peut s'y liou\er A douMe tilrc. Nous nous
322 CRITIQUE KT GATIlOLigUE
airaoïis de façon désordonnée quand nous prétendons nous servir d'un bien supérieur pour obtenir un bien inférieur, et le désordre esl plus grand encore quand nous subordonnons le bien commun à notre bien particulier. Égoïstes sont les infirmières (jui niesurcnl leur dt'vouemonl i\ la rélribution qu'elles attendent de leurs malades, égoïstes sont les soldats qui, considérant la guerre comme un jeu, n'exposent leur vie que dans l'espoir des récompenses assurées au courage heureux. Plus égoïstes encore sont les traîtres qui vendent puur de l'argent les secrets de la défense nationale et aussi les ambitieux qui ne travaillent au bien commun que dans la mesure où ce bien commun est l'instrument de leur grandeur personnelle, qui se servent des honmies comme de simples moyens de succès et écrasent sans pitié les petits dont les droits leur sont une gène.
Mais il n'y a aurun de ces désordres chez la petite sœur de Charité qui s'encourage, par l'espoir du paradis, au service des malades, dans lesquels elle voit des âmes à sauver, des ûmes qui représentent auprès d'elle le Seigneur Jésus auquel elle a donné toute sa vie et dont elle attend toute sa joie.
Où est le désordre ici.' Il est juste et bon que le service matériel <lu malade soit ordonné à son salut spirituel, à son jx-rleclionnement moral. Il est juste et bon, il est même- inévitable (jue les actes de dévouement de la bomic S(Eur, tout en étant utiles à son malade, développent sa charité à elle, son amour du Mailrc, et lui assurent, avec une vie de grAce plus intense, une part de béatitude plus grande dans l'audelà. Il est bon et inévitable qu'elle s'en réjouisse et qije la perspective de nouveaux progrés l'encourage à
LES FINS DEHNIERES 323
donner plus encore d'annour à ses malades, loul comme il est bon et inévitable que l'espoir d'une santé meilleure encourage ieconvalescent à accepter les petits sacrifices de son régime et que l'espoir de nouvelles découvertes encourage le savant h poursuivre ses travaux.
Mais, nous uit-on, la petite sœur n'aime pas ses malades et Jésus pour eux-mêmes, elle les aime pour la joie que sa charité doit lui procurer au ciel, et voilà Dieu et la vertu rabaissés au rang tle moyens de satisfaction personnelle. Là est le désordre.
252. Là serait, en elTet, le désordre, si l'amour d'espérance, l'amour de Dieu désiré comme notre bien excluait l'amour de Dieu et du bien moral aimés pour eux-mêmes. Or, il n'en est rien. L'amour d'espérance peut, il est vrai, précéder l'amour de charité, mais ils peuvent aussi tous deux ensemble se développer dans un même cœur. Dès l'instant où nous avons compris et senti que Dieu en lui-môme et la manifestation de Dieu dans la perfection globale de l'univers sont des biens de beaucoup supérieurs à la satisfaction de notre chétive personne, à notre joie individuelle, il nous est tout aussi impossible d'aimer Dieu et le bien commun comme moyens de satisfaction personnelle qu'il nous est impossible d'aimer Dieu sans (ju'il nous soit bon. Nous aimons Dieu à la fois pour lui et pour nous, comme sur terre les amis aiment leurs amis, d'une amitié à la fois intéressée et désintéressée, intéressée en ce qu'ils peuvent, sans préjudice de la noblesse de leur amiti»', chercher leur joie dans le progrès decette amitié et se servir de leur> témoignages d'alVeclion comme d(; moyens qui assurcnl ce progrès, désintéressée en ce qu'il ne peut leur venir en pensée de faire
324 CftlTIQUE rT CATHOLIQUE
de leur ami un simple instrument de jouissance, un simple moyen de succès.
Il n'y a qu'apparente amitié et amour d'égoïsmc chez le courlisan qui flatte le puissant pour on tirer argent et situations honorables ou chez le stHkicteiu' qui flatlo hi jeune fille pour se rattacher comme un inslrumcuL de plaisir et hi rejeter ensuite sans plus s'en soucier que de la bête louée pour un jour de vovoge. Mais il y a amitié vraie chez le fiancé qui, tout en trouvant sa joie dans l'amour de sa fiancée, en fait le noble objet de sa sollicitude et met à son service tout ce qu'il peut donner à la créature la plus aimée après Dieu. En pareil cas, le plaisir que le fiancé trouve dans son amour pourra être la fin de beaucoup des témoignages d'affection qu'il donne à sa fiancée, mais cet amour même l'empêche de se considérer lui-niônie comme la fin de sa fiancée et do la tenir et traiter comme un simple instrument de satisfaction personnelle. Ainsi en va-t-il de notre amitié avec Dieu. La perspective d'une possession de Dieu plus amoureuse et, par conséquent, plus joyeuse, peut bien être l'encouragement de nos actes de charité sans que cette charité cesse d'aimer Dieu pour lui-même et consente à vu faire le simple instrument de sa joie '.
» 0(1 lira avec plaisir sur cette question le second article du P. Coconnier, O. P., sur La charité, dans la Revue llioniste, t. XIV, p. 1-30; on y Irouvcra commentés les principaux textes où lainl Thomas explique comment et dans quelle mesure le lidele, tout en se ra[)p«)rlant soi-mômc à Dieu comme fin dernière et en aimant Dieu pour lui-iin'me, peut faire de la jouissance de Dieu d.'ins le ciel le motif et In fin de ses actes de charité, jamais la fin du Dieu qu'il aime d'amour d amitié. Unhens carilulem non po-
m:.s iins di.;;mi uns 325
Nous pouvons donc, sans désordre, fnire nos actes de vertu pour d(h'elopper en nous une charité dont le progrès rendra notre vie plus profitable aux autres en ce monde et plus heureuse dans rélernité. Ce n'est pas l'espoir du paradis qui est un désordre; c'est la conception d'un ordre mondial où la vertu conduirait ii la mort et le vice au bonheur, qui serait une monstruosité, une monstruosité telle que Kant lui-môme, un dos promoteurs de la morale absolument désintéressée, a fondé sa preuve de l'existence de Dieu et d'une autre vie sur l'instinct naturel qui nous l'ait rejeter la possibilité d'un tel désoi-dre.
253. L'ennui ne sera pas plus dans la jouissance du ciel que le désordre n'est dans son espoir. L'ennui, «pi amènent invariablement toutes les jouissances que nous pouvons goûter en ce monde, dès qu'elles se prolongent sans variation, a deux causes, la fatigue de Toigane matéiiel dont nous nous servons pour atteindre l'objet de notre jouissance et les limites mêmes de cet objet, de la joie qu'il peut nous procurer.
Dès que notre cerveau, nos nerfs ou nos muscles sont fatigués, notre joie tombe et disparaît, même la joie intellectuelle, sous le malaise grandissant d'une fatigue de [)lus en plus sentie ; el comme \\ iiest aucune de nos aclivilé'S en ce monde qui n'uso d'organes
Iditt fiabere ociilum ad nierceclem, ul ponal aliquid (juodcuinque fiiiein amati, scilicet Uei, hoc enini esset contra raliunem cavitalis, u/ est amicilia qusBdam, nec iterum ut pouat aliquod Ixhimni temporale fiueui ipsius amoris, quia hoc est contra rationtf^ carilatis, ut <">/ virtus ; potest tamen habere oculutn ad merc, dem ut ponal beatitudinein creatain fiut-ni amoris^ non auiem finein ninanlis: hoc cniin ncque est contra rationeni ainicitioe, neque contra rdtionem virtufis, cutn beadludo virtutum sit finit, m Fent ' dist. XXIX. q i, a 4.
326 CRITIQUE ET CATIIOMOUE
corporels, il n'y a pas ici-bas de joie, si spirituelle soit-elle, dont le senliniont proloni^é n'amriie reniuii. Mais celle cause «Tennui n'existera plus dans la vision béaliliquedonl Tacle purement spirituel n'entraîne aucune de ces ch^perdilions de force matérielle qui accompagnent toutes les opérations et jouissances du romposé humain.
I/autre cause de l'ennui est dans la limite des ohjots de nos joies, dans la disproportion de la satisfaction qu'ils nous apportent avec I indéfini de notre soif de bonheur. Nous buvons goutte à goutte aux jouissances de cette vie, comme nous vivons une à une les minutes dont la succession constitue le flux incessant de notre existence temporelle. Aucune de nos joies présentes ne nous satisfait complètement, aucune vérité créée ne répond à tout notre désir de savoir, aucune des bontés et des beautés auxquelles notre cœur peut s'attacher ici-bas n'épuise notre besoin d'aimer. 11 s'ensuit (ju'après nous être arrêtés un instant à tel ou tel bien particulier qui satisfait telle ou telle de nos inclinations, nous sentons bientôt le besoin de passer à un autre objet et de suppléer par l'indéfinie variété (]e la succession aux limites du bien saisissable dans l'actualité de 1 instant piésent. Le dégoût du bien dont nous jouissons se fait alors sentir dans la mesure où s'éveille la soif de celui auquel la jouissance actuelle nous empêche de goûter et que réclament impjitieminent celles de nos facultés (|ue cette même jouis- .sanrp condamne ^ l'inactivité ou à la suractivit<'\ Cette seconde cause d'ennui n'existera pas plus que la première dans la béatitude du ciel, dont la joie totale, dés le premier instant, ne laissera place à aucun désir r;ip;d)le do la chasser ou de la troubler.
254. Que dire de cette joie ? Elle est ineffable. Ce que saint Paul vcrivait du commencement de l'œuvre divine dans l'âme des élus est bien plus vrai encore de son achèvement au ciel. « L'œil n'a point vu, l'oreille n'a pas entendu, le cœur de l'homme n'a pas senti ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. » (T^ aux Corinthien?, ii, 9.) Mais sans prétendre dire tout ce qu'est la félicité du ciel, nous pourrons peut-être en rendre le pressentiment moins vague et l'espoir plus concret, plus vivant et plus efficace, en réfléchissant quelques instants à ce qu'est la joie en général et à ce que sont en particulier les joies de vision, d'amour et de repos dont sera fait notre bonheur éternel.
Qu'est-ce que la joie? C'est la conscience de l'être. Celte brève définition paraîtra d'abord bien peu expressive. Quelques exemples suffiront à la mettre en valeur et à nous faire comprendre qu'elles'applique à toute joie et en mesure les degrés. Pourquoi l'air vif et pur d'une matinée de printemps nous donne-t-il une belle humeur qui disparaît dès que l'atmosphère se charge (juelque peu de vapeurs d'orage? C'est qu'au matin nous nous sentons dispos, libres dans notre activité physique, tandis que, le soir, ce sentiment est contrarié par celui de la gène que le changement atmosphérique fait peser sur nos organes et qui en diminue l'activité. Examinons une à une toutes nos impressions agréables ou désagréables, depuis les plaisirs et douleurs les plus infimes de nos sens jusqu'aux joies et peines les plus nobles de notre vie intellectuelle et morale, paitout et toujours nous trouverons la joie liée à ce sentiment de l'être que nous donne une activité facile, proportionnée aux
328 CBITIQVE ET CATHOLIQUE
facultés qui Icxercenl, ol la peine indis?:olublemenl attachée à toute conscience d'une régression vers le non-être, d une déperdition de forces, d'un obstacle s'opposant au libre jeu de nus facultés. « 11 est manifeste, écriNuil saint Thomas, que tout plaisir est lié à l'opération comme à sa cause'. » C'est vérité d'expérience facile et à la portée de quiconque est capable de réflexion.
La joie étant la conscience de l'être, elle se graduera .selon que l'un et l'autre de ses deux éléments, conscience et être, seront plus ou moins parfaits, plus ou moins riches d'actualité. La joie sera plus ou moins vive selon que la conscience sera plus ou moins facile et nette; elle sera meilleure, plus durable et source féconde de joies ultérieures dans la mesure où son objet sera une réalité plus parfaite en soi, plus capable d'enrichir et d'augmenter notre propre réalité et notre vie. Ces distinctions sont nécessaires (piand il s'agit d'apprécier nos joies. Si nous sent<uîs plus vivement les plaisirs des sens, ce n'est pas qu'ils soient en eux-mêmes meilleure source de joie, c'est tout simplement parce que les réalités inférieures de la matière sont plus accessibles à noire conscience que les réalit('s supérieures du monde de l'esprit. Mais, quelles que soient les distinctions à faire dans l'estimation de nos f)laisirs, il nous apparaît de suite que la joie souveraine, celle dont toutes les autres ne sont qu'un pûle reflet, est en Dieu, dans la conscience Àmoureu-ement aiiéqr.ale que le Père prend de son être infini parle Verbe etle Saint-Ksprit. (Jl'està participer à celtf joie (pie nous sommes invités et Dieu
•l' 11', q. XXXII, art. 1, ad 1"-.
LES FINS DErsNItRES 329
nous y a prt'parés en nous donmuil la puissance de connaître el d'aimer.
255. Bien pauvre serait notre béatitude si elle se bornait à la conscience que la vie sensitive inférieure nous donne de notre être à nous et des réactions que peuvent éveiller en notre sensibilité les contacts et les influences auxquels nous sommes soumis dans riiicessant t<juiijillon de l'évolution matérielle. Mais, d;:ns les étroites limites qui semblent enfermer notre vie corporelle. Dieu a ouvert une petite fenêtre qui s'appelle l'intelligence. Grâce à cette intelligence qu'Aristote définit : ce pour quoi nous pouvons devenir toutes choses *, nous enrichissons notre conscience d'être de la conscience plus ou moins vive de toutes les réalités dont nous recevons en nous la représentation. La joie de cette conscience de Tétre connu pourra s'aviver encore, comme nous le diions tout à l'heure, dans la mesure où l'être connu sera en même temps aimé, elle pourra aussi s'accompagner de déplaisir quand son objet nous apparaîtra comme un obstacle à la réalisation de certains de nos désirs; mais, quelle qu'elle soit, elle nous apportera toujours, dès le début, une satisfaction dont aucun homme n'ignoie le prix. Ceux-là mêmes ipii ont l'élude en horreur, parce quelle leur demande plus d'eiïort qu'elle lu» leur donne de résultat, désirent vivement savoir. Si, dès le premier éveil de sa raison, l'enfant laisse tomber ses friandises pour écouter une belle histoire; si le plus paresseux des écoliers quitte le plus aimé de ses jeux pour courir au <lé(ilé d'un régiment ; si les foules les plus incu'ucs peuvent être lit-
» De anima, I. III. locl. i.
330 CRITIQUE ET CATIIOLIOLE
Icralemeni charmées par les spectacles qui frappent leur curiosité, c'est que, pour tous, la joie de connaître est, avec celle d'aimer, la joie huinaine par excellence. Cette joie granilil dans la mesure où l'objet de noire connaissance est plus riche de réalité, à la condition toutefois qu'il soit nettement et facilement perçu. Si le Ihéûtre et le roman ont tant d'attraits pour le vulgaire, c'est qu'en impressionnant vivement les sens et l'imagination, ils éveillent en nous la conscience facile d'une vie intensifiée par le drame qui idéalise et assemble, en quelques instants, des émotions que le réel nous donne beaucoup plus espacées et estonipées par la matière dans laquelle s'écoule la >7raie vie. Non moins aimées et plus réconfortantes />ont les joies plus délicates du poète, de l'artiste, du savant, de l'historien, du philosophe auxquels le regaid pénétrant d'une intuition intellectuelle plus puissante permet de saisir, sous les phénomènes extérieurs qui sont à la portée de tous, un peu de cette vie profonde des choses qui échappe au regard superliciel, mais qui est un rellet plus immédiat de la vie divine. Ces joies sont telles qu'elles donnent à ceux qui peuvent et savent les goûter les meilleures de leurs^atisfactions naturelles; et cependant théûtre, lornan, art, science, histoire et philos()j)liie, à l'instant même où nous sommes empoignés i)ar rémotioii qu'ils suscitent en nous, ne nous livrent qu'une paicellc inlirne de la vie mondiale. Totalisons ces impressions, supposons-les réunies et fondues dans la conscience pHi laite de tout ce ((u'il y a d'être, de vrai et de bon d ns l'univers; nous ne pouvons déjii plus imaginer ce que serait parcilh; jouissance ; elle n'est que l'ombre de la béatitude que nous vandia la vision de
LES TINS DF.UMÎnrS 3^1
Dieu ' qui est tout l'être et en qui tout est vie, non seulement le monde réel passé, présent et futur, mai? l'indéfini des mondes possibles.
256. Otle joie de vision n'est cependant que la moitié du bonheur du ciel, car il est amour en môme temps que connaissance, et nous savons par notre expérience que l'amour ajoute beaucoup à la oon^ science délre, et par conséquent au plaisir que nous apporte la simple connaissance. Si vil' que soit Tinlérèt que nous prenons au récit des exploits d'un soldat engagé dans le drame périlleux d'une bataille, cet intérêt et le plaisir que nous trouvons à revivre en nous-même les péripéties du combat qui nous est raconté, ne sont rien à côté de l'intérêt que prend 4 ce même récit la mère du soldat. La lettre ou la feuille de journal que nous avions lue deux fois, elle la relira indéfiniment et toujours avec une nouvelle satisfaction. Elle ;i, plus profondément que nous ne pouvons l'avoir, pleine conscience de la vie de son lils, elle l'aime. Nous connaissons tous plus ou moins la vie intense de cette conscience amoureuse de l'objet (jui nous a charmé. On l'appelle couramment ivresse et folie, (.'/est vraiment folie quand nous nous sommes laissé captiver |)ar ime créature à laquelle nous prêtons les (|ualilés de l'infini, alors (|ue sa bonté est toujours étroitement limitée, limitée parfois à des apparences sous lesquelles se dissimide une vie mauvaise dont le partage nous amoindrit et nous corrompt. Mais i-ette ivresse el cette folie sont sagesse quand
' Nous aviinsdit plii> liant 1" jiarlie, n. lOS; lotnment celte vision, cette claire conscience »lc iJieu que nous promet la foi, si mystérieuse qu'elle soit pour notre raison, ne lui- parait pas une impossibilité
'X\l CRITIOCE ET CATHOIIQUE
elles nous livrent au bien divin, à cette souveraine Bonté qui, après nous avoir donné Tôtre, veut bien encore acliever son œuvre en nous associant à sa propre vie et j\ sa béatitude.
Écoutons ce (|ue les saints nous disent de cette joie après les extases où il leur a été donné d'y goûter quelque peu. Voici comment sainte Catherine de Sienne parlait à son conlesseur de la fin d'un ravissement où elle s'était sentie séparée de son corps et introduite au ciel : « Aussitôt que j'ai eu conscience de mon retour en ce monde, ma douleur a été si intolérable que j'ai passé trois jours et trois nuits à pleurer continuellement, sans aucune interruption. 11 ne m'est pas possible d'arrêter mes larmes, chaque l'ois que ce souvenir me revient en mémoire. Ce n'est pas étonnant, mon Père, ce qui l'est bien davantage, c'est que mon cœur ne se brise pas à nouveau chaque jour, quand je considère rexcellence de la gloire que je possédais en ce moment, et qui, hélas! est aujourd'hui bien loin de moi '. '
Si l'avant-goùl du ciel est si doux, qu'en sera-t-il de sa jouissance plénière et définitive? et nous n'avons parlé jusqu'ici que de son bonheur essentiel, de la vision et de l'amour de Dieu.
257. A ce bonheur s'ajoutera celui que nous trouverons dans la fraternité des élus, de ceux (|ue nous aurons et qui nous auront aimés et secourus sur terre, fraternité dont les amitiés et les fraternités de cette vie ne sauraient nous faire comj)rendre tout le prix.
* Vie (fe sainte Catherine de Sienne, par le bienlieureux Haymond de Capuue, confesseur de la sainte, 1. II, ch, vi, traduclion française, Paris, 1905, p. 231;.
Ici-bas, en etTet, la matière, avec les bar^^res qu'elle impose à l'expansion de nos alTeclions les plus profondes, avec les défauls dont elle lare les meilleurs des amis, avec les malentendus et les conflits qu'elle occasionne entre ceux-là mêmes qui ont au cœur une charité des plus ardentes, embarrasse les plus douces de nos relations, el rend souvent précaire, sinon le bien essentiel, du moins le charme des fralernilés et dos amitiés les plus solidement fondée.-, de celles qui s'enracinent en l'amour de Dieuel des âmes. Au ciel, plus d'erreurs, plus d'égoïsme, plus rien que la mutuelle compénétration d'âmes où tout est lumière et charité, dans l'imperturbable sécurité dun repos que nous ne connaissons pas ici-bas.
258. Sur cetl(.' (erre, nous n'expérimentons (jue le repos d'épuisement, une suspension partielle et momentanée d'activité, agrémentée du regard de satisfaction (lu'elle nous permet de jeter en arrière sur reflor* couronné de succès ({ue nous venons de fournir. Ce repos n'est qu'une halte. L'incessant mouveuH'ul de la vie nous appoite prcscpie aussitôt de nouvelles iu(|uiéludes et de nouvelles luttes. Celte continuité du travail et de la lutte l'ail tellement partie de notre vie que certains esprits en sont venus à identifier ce sentiment de lelYort avec la conscience de la vie. Les uns en ont conclu que ranéantissemenl ou l'inconscience pouvaient seuls nous allranchir de toute peine, d'autres ont prétendu que l'homme se lasserait vite d'un paradis sans lutte t|ui ne nous oiVrirait (ju'une « félicité vide d'action et d'émolion^ ». C'est oublier
* .M. IKnri Poincaré, dans le discours de réception à l'Académie ou il fiil l'élojLje cl reproduit ici la pensée de M. Sully-Prudliomme. Cf. la revue des Questions actuelles, 6 février 1909, 1. <1. i>. 174.
33 i CRITIOl E ET CMIIOLIOUE
que si, en ce raoïulo, la lultc est roccasion de nos iiiouvcmenls de vio les plus inlenscs et par conséquenl de nos meilleures joies, elle n'est pas d'elle-même vie ri joie, mais mcnaro d(* mort et, comme telle, source de peine. Au ciel, c'est l'amour tout seul, l'amour de Dieu clairement connu, qui suffira à porter à son maxinmm d'intensité notre activité vitale, et la béalilude de cette vie d'action intense Irouvera son achèvement dans la pensée ({uc Tavenir, qui ajoutera encore à notre bonheur en nous apportant la glorification du corps i)ar la résurrection, ne nous ravira jamais un bien dont nous jouirons toujours.
Toujours, jamais; toujours aimer et être assuré de ne jamais rien perdre de ce que nous aimons, voilà la condition de la pleine sécurité et de l'ineftable repos qui donnent à notre béatitude du ciel sa dernière perfection.