III. — L'enfer
259. Toujours, jamais, toujours haïr sans que jamais le moindre espoir de pardon vienne adoucir le lourmiînt de cette haine, voilà ce qui achève la malédiction d'un enfer qu'on ne comprend bien qu'en fonction du ciel, car il est essentiellement la mort éternelle, la [)rivation délimlive de la vie éternelle et des biens cpi'clle assure aux élus.
Cette éternité de l'enfer est le gros scandale des incroyants. Ce n'est pas le seul. On nous reproche aussi le feu de l'enfer et l'imagerie grossière dont se servent nos prédicateurs pour peindre la peine du sens à larpielle bont soumis les damiiés. Nous allons répondre
LES FINS DEPNIÈRES 335
à ces deux objections par l'exposé précis de la doctrine catholique, et nous en profiterons pour rappeler une fois de plus aux croyants celte vérité trop oubliée (juc la peine élernelle du dam reste le plus dur châtiment dos réprouvés.
260. La raison ne ï?aurait démontrer par elle-même l'éternité de l'enler, mais, informée de celle vérité parla foi, elle peut en percevoir les convenances et répondre aux objections de ceux qui trouvent celte éternité inconciliable avec la souveraine bonté de Dieu.
C'est celle bonté qui n a pas voulu laisser l'homme dans les perpétuelles angoisses d'une vie dont l'orientalion ne serait jamais (ixée et qui a misun terme au temps d'épreuve durant lequel nous pouvons progresser dans la vie éternelle qui nous est donnée ou ollerle par la grâce, l'accepter ou la refuser, la perdre, mais aussi la recouvrer, à raison de la mobilité foncière iidiérenlc aux conditions de notre vie d'ici-bas.
Noire ûme, table rase au premier instant de sa création dans le corps (ju'elle anime, doil recevoir, peu à peu, de la pralicpie de la vie du composé humain, toutes les connaissances et inclinations habituelles, c'est-à-dire toutes les déterminations de l'intelligence, de la volonté et delà sensibilité qui donneront à notre personnalité sa caractéristique individuelle délinilive. Celte caractéristique se précise cl se fixe de jour en jour davantage à mesure que nous vieillissons; clic n'est pas achevée tant que la vie peut nous apporter des expériences nouvelles, modilier nos sensations et nos images, et, en même tempS; les inclinations intellcchiellcs cl morales dont l'objet nous est présenté par la sensibilité. Ces vicissitudes
3'î6 CRITIQUE ET CATHOI.IOUE
de la vie du composé humain, cet npport perp<^tupllomenl nouveau de rcxpéricnce de chaque jour rend toujours possilde, à nous en tenir à l'ordre naturel, un changcmcnldans noire manière de concevoirl'univers, ainsi que nos relations avec le tout dont nous faisons partie et le Créateur dont nous dépendons, un changement aussi dans l'estimation prali({ue et le vouloir efficace de l'orientation foncière de notre vie. Cette possibilité de changement est telle que, dans lét ;tde nature pure, l'homme aurait pu revenir de luimême à l'amour souverain de son Créateur après l'avoir offensé '. Notre élévation à l'ordre surnaturel ne nous permet plus, il est vrai, de nous convertir ainsi de notre propre mouvement; nous ne pouvons pas plus nous rendre la grâce, après l'avoir perdue, (pie nous n'avons pu une première fois nous la donner et, si la miséricorde de Dieu n'intervenait pas, nous resterions indéfiniment dans notre péché. Mais Dieu, qui nous a donné cette capacité de conversion dans l'ordre naturel, l'a surélevée et utilisée dans l'ordre de la grâce, cl, au lieu d'abandonner le pécheur 6 son malheureux sort, il rap})ellc au repentir, à un rej)enlir qui a ses racines dans la mobilité de notre vouloir ici-bas, mais que la grâce seule peut provoquer et rendre efficace
' Le pécheur n'aurait pas cependant utilisé cette puissance naturelle <lc conversion sans un secours particulier de Dieu. Ce secours n'aurait pns été une prâce proprement dite, parce qu'il aurait été dû à reaseml)le du genre humain, dans cet Otat de nature pure, mais il aurait été un bienfait spécial vis à-vis du converti, parce qu'il n'aurait pas été dû i tel individu plulut qu'a tel autre. D/co, c/iam i/j ç/a/u natiine purœ, homincm non poluisse lesuvf/Pie a pecra/n sine anxilio sprriali naturalis ordini;^. Goudin, Tiadalus tUeologici, t. ii, De gralia, q. m, a. 8, p. 222
LES FINS DEHNIÈHES *i37
dans l'ordre surnaturel. C'est donc tout à la fois à la miséricorde divine et à notre contiition d homme en voie de formation, à volonté changeante, que nous devons la possibilité de pénitence qui nous est garantie jusqu'au dernier instant de notre vie terrestre.
A cet inslant, notre âme change de mode de connaissance. Le corps n'étant plus là pour lui fournir les images et les «'motions sensil>les cpii pondant cette vie éveillent, précisent, rectilient ou pervertissent nos idées et nos inclinalions volontaires, elle reçoit directement, du môme influx divin qui la soutient dans IVHre, Tensemble des idées qu'appelle l'élat actuel de son intelligence, état individuellemenl déterminé par le résultat dernier de toute rexpérience dosa vie terrestre et consacré par son acte suprême d'acceptation ou de refus de l'autorité du Père céleste. Le même rayon de soleil, (jui emplit l'œil sain d'un trésor d'images ravissantes de vérité, n'éveille dans l'œil malade que des imj ressions faussées par le mauvais état de l'organe et par son impuissance à refléter certains aspects de la réalité. Ainsi se diversifie la connaissance, selon nos bonnes ou mauvaises dispositions, dès le début de l'autre vie.
C'est donc en fonction d'idées proportionnées à ces dernières dispositions que le pécheur appréciera les peines auxquelles il va être soumis en entrant dans l'éternité. S'il n'y entre qu'avec les souillures du péché véniel ou les dettes de péchés mortels déjà réparés, quant à la coulpe, par un acte de charité, il acceptera avec une amoureuse résignation sa juste» détention dans les tourments du purgatoire et son re|)enlir permettra à la justice divine de le recevoir au ciel dès (ju'il aura achevé son expiation. Il en va tout autre-
3'i8 CRITIOL'K ET CATHOLIQUE
iiHMil aes ternes en élat de péché mortel. L'influx divin ne saurait en tirer, sans miracle, des sentiments de pénitence, pas plus que le rayon de soleil ne peut faire mûrir des raisins sur des épines, ou donner une vision nette à l'œil malade. Les mêmes peines, qui nourrissent la pénitence des justes en purgatoire, ne font qu'entretenir el aviver la haine des damnés. L'expérience de l'enfer ne les convertit pas plus que le fouet et le cachot ne convertissent l'esclave mauvais et révolté ;\ l'alTection du maître qui a commandé le chûtiment. La résurrection, en leur rendant leur corps, ne leur rendra pas les possibilités de conversion que la vie du corps nous vaut aujourd'hui, parce que le corps ressuscité n'est plus pour l'âme un instrument de formation qui conditionne activement son développement, mais un instrument de jouissance ou de châtiment qui reçoit toutes ses déterminations de l'esprit auquel il appartient. Reste la possibilité d'une intervention miraculeuse (jui seule pourrait rendre au damné la contrition, la charité et le ciel. Or Dieu nous a dit (ju'il ne ferait pas ce miracle, et nous ne voyons pas qu'on puisse accuser d'injustice ou d'inutile cruauté ce respect des conditions normales de l'humaine évolution.
261. l)iia-l on (pie l'éternité des peines est en disproportion trop manifeste avec la courte durée du plaisir déréglé qu'apporte le péché, fùt-il péché de toute une vie? Nous ne nions pas cette disproportion, c'est elle qui donne au péché son caractère de folie, mais elle n'est pas contiaiio h la justice. Le laboureur qui n'a pas semé en ternjjs voulu est pour toujours privé de la moisson. Le jeune homme, qui a brisé son RVslAme nervf'iix d:)n- \i^^ d('";ordre8 du libertinai^e,
LES FINS DERMKRES 339
souffrira toute sa vie des conséquences de son péché. L'homme, qui a manqué sa carrière pour avoir gâché ses années d'études, pleurera inutilement à trente ans l'irréparable paresse qui Ta déclassé. En tout cela, point d'injustice. La justice n'exige pas que la peine égale enduiéeet en intensité le plaisir coupable, mais, forme spéciale de la loi de causalité appliquée au monde moral, elle demande que la créature libre, bien avertie de la valeur des actes qu'elle pose dans le temps, moissonne ce qu'elle a semé, recueille ce qu'elle a mérité.
Dès rinslant où s'évoille en nous le sens moral requis pour le péché mortel, nous savons que les actes posés par nous dans le temps ont valeur d'éternité, (pie nous jouirons éternellement de l'augmentation de vie que nous apportent nos actes de vertu. Nous aurions mauvaise grAcc à nous plaindre de cette loi de bonté qui fait le prix de notre vie et nous ne nous en plaignons pas. C'est à elle que nous devons la joie de garder jjour toujours quelque chose de notre passé, de ne pas appartenir tout entier au ilux du temps, de nôtre pas condamné à «le perpétuels recommencements, et d'airiver un jour au terme de luttes qui ont leur intérêt, mais qui en auraient beaucoup moins, si nous n'avions pas l'espoii" daboutir par elles k la sécurité du bonheur total et délinitif.
Il est juste que <"elte loi d'éternelle vie devienne loi d'éternelle mort pour le pécheur qui refuse le bien (pielle lui olVic. I/acle moral fait dans le temps ayant valeur déicrnité doit lavoir pour le mal comme pour le bien. Le pécheur le sait ou, du moins, peut et doit le savoir qiiand i! renonce ù la charité, à ce (juil y a en lui de vie éternelle. N'est-il pas juste qu'il soil
340 CRlïltJtt: ET CATHOLIOLE
privé de ce bien dont il ne veul plus et que Dieu l'abandonne quand il abandonne Dieu, quand il souhaite implicitement, ou même explicitement, qu'il n'y ait pas d'ordre moral, pas de suprême justice, pas de Dieu? Les théologiens nous disent qu'un seul péché mortel mérite l'éternelle damnation. Ils ont raison. L'enfant qui insulte son père et abandonne le toit i'amilial est justement déshérité ; le citoyen qui trahit son pays perd justement ses droits de cité. Mais les théologiens ne nous disent pas qu'un seul péché mortel conduit de fait en enfer. C'est gratuitement qu'on leur prête la fiction d'un Dieu épiant l'homme vertueux pour le frapper et le damner au premier péché mortel de faiblesse qui lui échappe. L'Écriture et la théologie nous disent au contraire que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion, qu'il ne demande qu'à pardonner les péchés de faiblesse et que nul n'est damné qu'après avoir commis le péché contre le Saint-Esprit, c'est-à-dire après avoir abusé des grâces qui l'appelaient à la pénitence elles avoir méprisées. Peut-on trouver mauvais que la justice divine ait alors libre cours et qu'enfin le pécheur obstiné cueille le fruit de son endurcissement, et vivo éternellement avec le péché dont il n'a pas voulu se séparer tant que cette facilité lui a été donnée ?
Bien loin d'être une injusti<:e ou une cruauté, cette loi du définitif succédant à l'instabilité est une loi de miséricorde, non seulement en ce qu'elle met un terme à nos épieuves, mais à raison du secours qu'apporte la perspective de l'éternité à nos volontés chancelantes. Sans cette menace, qui leur eidève le rêve d'un perpétuel recommencement, beaucoup s'endor-
LES FINS DERNltRLS 3 il
miraient iiidéfinimcnt dans le mal, ainsi qu'en témoignent les délais que mettent ici-bas les pécheurs à leur conversion, et le peu d'empire qu'a sur beaucoup d'âmes la crainte du purgatoire.
262. Il n'y a donc rien dabsurde dans le dogme de rélernitc de l'enfer; rien d'absurde non plus dans ce ijuc rÉglise nous dit de la peine du sens, du feu de l'enfer.
Le péché étant non seulement abandon du bien divin et faute de l'esprit, mais encore attachement désordonné au bien créé et œuvre de la sensibilité qui le provoque et qui en jouit, il est juste qu'à la peine spirituelle de la privation de Dieu, à la peine du da)n, soit jointe la peine du sens qui atteint l'âme dans ses facultés sensibles et lui vient de celte mf;me réalité créée à laquelle elle s'est indignement attachée.
On nous objecte que les témoignages scripluraires, (|ui parlent du feu de l'enfer, doivent s'interpréter dans un sens métaphorique, que cette interprétation s'impose, vu qu'il est impossible à un feu matériel d'atteindre la substance spirituelle des démons et les âmes dos damnés avant la résurrection et qu'cntlnles descriptions de l'enfer habituelles aux prédications catholiques sont tout simplement ridicules. N'oyons ce que valent ces objections.
11 est bien vrai qu'à prendre isolément certains témoignages scripluraires, l'interprétation métajdiorique serait possible et môme parfois plus probable, comme dans le cas du texte dlsaïe, i.xvr, 24, rappelé par saint Marc, ix, 47, où il est dit des damnés que « leur ver ne meurt pas et leur feu ne s'éteint pas »>. Le mot ver, ayant une signification m'taphorique, on devrait prendie le mot feu dans le wième sons, s'il
342 cruTioi I- ut catholique
n'y avait d'autres témoignages qui semblent exclure le sens figuré. Tel est, entre plusieurs autres', le texte de la sentence prononcée par Notre-Seigneur contre les tlanuiés dans sa description du jugement dernier. ^( Helirez-vous de moi; allez, maudits, au feu éternel (jui a été préparé pour le démon et pour ses anges. " (Mattliieu, xxv, ïi.) Le feu, dont il est ici parlé, nous apparaît bien comme une entité réelle, positivement préparée par la justice de Dieu. Ce feu, dilïérent du nôtre en ce qu'il peut atteindre des esprits, est source de tourment physique et non pas seulement symbole de peine morale, puisqu'il atteint les corps des damnés ressuscites.
263. La difficulté d'expliquer comment un feu matériel peut tourmenter des esprits a cependant occasionné quelque flottement dans l'interprétation de ces témoignages de rÉcriture. Pour Origène, il s'agit d'un feu méta[)liorique, symbole d'une peine purement morale et spirituelle -. Comme Origène a eu beaucoup de disciples, nous ne devons pas être surpris que saint Jérôme ait pu écrire: « Le feu qui ne s'éteint point est interprété par le plus grand nombre [a plerisque) comme signifiant la conscience des péchés qui tourmente les condamnés aux supplices^. Il ne faudrait pas en conclure que saint Jérôme acceptait lui-môme cette opinion, car il Ta for-
» Cf. Mallh., XIII, 42, 50; Jean, xv, 6; II Thcss., i, 8; llebr., x,27; Jude, ".
• De principiis, 1. il, c. x, n. 4 et ii, P. (/., t. xi, col. 236.
• y^ermis qui non morilur et ignis gui non exlinguilur a plerisque comcienlia arcipilur peccatorum. r/uœ torqueal in supjiliciii conslilulos.— Corn, in Isaiam, 1. XVII I, c. lxvi, v. 24, P. L., t. XXIV, col. 616.
LES FINS D en NI ÈRES 343
mellemenl rejetée dans son commeiilaire de TÉpître aux Éphésiens (1. III, oh. v, 6), la classant parmi les vaines propositions qui flattent et trompent les pécheurs *,
L'opinion d'Orii^'^ène avait donc une certaine vogue au temps de saint Jérôme ; elle n'a cependant jamais eu de nombreux partisans parmi les représentants autorisés de la tradition. Il n'y a guère que Théophylacte qui la professe nettement -'. Saint Ambroise est hésitant; il semble l'accepter dans son commentaire de saint Luc (1. VII, n. 20oj^, mais, dans plusieurs autres passages de ses écrits, il décrit l'enfer comme un lac de feu, d'un feu réel qui tourmenle les sens*. Lactance, saint Augustin, saint Grégoire de Nysse, saint Jean Damascène ^, dont on a voulu invoquer le témoignage en faveur de l'opinion du feu métaphorique, nous disent bien que le feu de l'enfer n'est pas identique à cohii de la terre, qu'il est de nature tout
* Quia ifjilxir sunt jileri'jue qui ilicunl, non futura pro peccatis esse supplicia nec extrinsecus acUùbenda tormenta, sed ipsum peccatum et conscientiam delicti esse pro pœna, dum vei'mis »,. corde non rnoritur et animo ignis accendilur, in similitudinem fehris qu3P non torquet extrinsecus œgrotajilem, sed corpura ipsa corripiens punit, sine cruciatuuin forinsecus adfiibitione quod possidet. lias itaque lersuasiones et decipulas fraudulentas, verba inania {Apostolus) appellavit et vacua, quae videntur florem quemdam liabere sermonum, et blandiri peccatui ibus; sed dum fiduciam trihnunt magis eos ferunt ad ,y>terna supplicia. — P. t., t. xxvr, col. jo2.
■ Enar. in Er. Morci, c. ix, P. G., t. cwiii, cul. 593
■ P. A., t. xv, roi. 1754.
* De fide, 1. II. n. 119; In ps , xwvi, n. 26, P. A., t. xti, col. 584; t. XIV, col. 9S0.
* Voir les citations de ces Vt^ies Ahws Dictionnaire de théologie de Vacant, article Feu de l'enfer, t. v, col. 2200 sq.
.')'»4 ClUTli^UK ET CATHOI.IQIJK
à fail mvsU^iieuse, mais ils n'en l'ont pas une peine purement morale el spirituelle.
264. En cel étal des lémoifçnag^^es seripturaires el palrisli(pies, il serait bien étonnant qu'il y eût beancoup d'hésilalion dans l'enseignement Ihéologique. A part un théologien du xvr siècle, Ambroise ('alliarin', et quelques apologistes de la fin du xvni* siècle et duxix"^, tous les maîlres sont d'accord pour enseigner la réalité du feu de l'en fer comme une vérité qui, bien que non encore définie, est certaine et qu'il serait grandement téméraire de nier.
Mais si l'enseignement de la théologie catholicjue sur l'existence d une j)eine du se7is^ d'un feu réel en enfer, est assez net el assez universel pour qu'il s'impose à la foi du fidèle, il n'en va pas de méuie dès qu'il s'agit de déterminer d'une façon précise la nature de ce feu et la fa<;on dont il atteint les âmes séparées et les démons. Sur ce dernier point, les docteurs ne sont plus d'accord, ni aussi affirma tifs, et leurs propositions n'ont qu'une valeur d'opinion. H en est même quelques-unes qu'on ne saurait plus accepter. Saint Thomas se demandait si le feu de l'en Ter est de môme espèce que noire feu de la terre, parre que, de son temps, les physiciens considéraient le feu comme une substance spéciale, un des quatre éléments simples qui entraient dans lu com|)osilion des corps. La question ne se pose plus ainsi, puisque noire feu
* !fe bonorum pnemio et supplicio malorum œterno. Oj)nscul(i, Lyon, 1542 ''d'après le Dictiontiairê de théologie calhcH'iue, art. Feu de l'enfer).
" M«' de l'ressy, évêque de Boulogne-sur-Mer, F.mery, Moclili r, Hettinger. Élie Méric. Voiries citations dans l'article préii lé du Dictionnaire de théologie catholique.
LES FINS Di:nMÈRES 34j
est en réalité un phénomène, un accident et non pas une substance. Aussi les théologiens modernes les moins suspects de concessions hétérodoxes ' reconnaissent-ils qu'il n'y a pas similitude spécifique, mai- si'ulcmcul analogique, entre notre feu (jui est eiîet et cause de la décomposition des corps et le feu de renCer qui n'est l'elTet et la cause d'aucune décomposition. L'analogie entre l'un et l'autre nous paraît consister esscnlicllrmcnt en ce que tous deux ont une réalité objective, indépendante de l'être qu'ils atteignent uuns les profondeurs de sa vie, en lui iniligeant une douleur continue. Cetle ressemblance analogique est insuffisante pour (ju'on |)uisse conclure des limites de l'action de notre feu à celles do l'action du feu de l'enfer. Elle tombe donc d'ellemême, 1 objection qu'on nous faisait au nom de l'impossibilité qn'ily aurait à ce que des esprits subissent l'action d'un feu matériel comme le nôtre. Nous ne pouvons déjà pas assurer qu'il soit vraiment impossible au Dieu, qui a créé nos âmes spirituelles dans un état de certaine dépendance vis-à-vis de la matière, de soumettre des esprits à l'action de notre feu matériel, à plus forte raison ne pouvons- nous pas objecter qu'il est impossible que le feu de l'enfer, dont nous ne connaissons pas la nature et les propriétés, tourmente les démons et les âmes séparées de leurs corps avant la résurrection. A en croire saint Thomas et ses meilleurs commentateurs, ce tourment serait surtout contrainte, contrainte extérieure retenant les cs{)rils au lieu (jue leur îissigne la justice divine et contrainte intérieure, obstacle au libre jeu de leur ac-
> M. l'abbé Miclicl, arlicle iirécilé, col. 2223»
346 cniTiQui: et catiioli(>ue
livilé psychologique'. Mais ce ne bont là que des opinions qui ne s'imposent nullement à noire foi.
265. Si déjà les précisions que les théologiens essaient de nous donner sur la nature du feu de l'enfer et de bcs peines ne sont pas articles de foi, à plus forte raison doit-on en dire autant de rinlerprélalion réaliste et littérale des peintures imaginalives que nombre d'auteurs ecclésiastiques et surtout de prédicateurs nous ont laissées de l'enfer. On nous reproche beaucoup celle imagerie ; elle a cependant sa vérité d'image. Sans doute on se tromperait grossièrement en prenant à la lettre les diables à queue, leurs fourches, leurs bûchers aussi bien cpie les divers tourments imaginés par le Dante pour concrétiser cette vérité théologique que la peine du sens en enfer sera graduée et diversiliée selon les divers genres de péché du damné. Mais on se tromperait aussi grossièrement et plus dangereusement encore en rôvant d'un enfer où on jouirait d'un certain bonheur et où on ne serait pas tellement malheureux cju'il faille se donner tant de peine pour lévitor. C'est pour prévenir cette dernière erreur que l'Écriture, les Pères et les prédicateurs ecclésiastiques ont employé les symboles dont nous parlons. Ces symboles ont, disonsnous, leur vérité d'image; c'est à-dir(^ qu'en représentant l'enfer comme la fournaise dans laquelle nous pouvons nous sentir enfermés et brûlés pendant les milliers d'années que peut rôver notre imagination,
* Sunt. t/ieoL, Suj'j>f., ([. i.\x, :i. 3; Contra Qentcs, I. IV, c. xc; De verilale, q. xxv, a. 1 ; Jean de Saint-Thomas, Cursus theohfficHx, t. IV, q. LXiv ; De pœna dœmonum, a. 3; Gond, Clypeua lh€ol. thom., Ir. VII ; De angelis, «lisp. xiv, a. 2, n. 47.
LES FIÎS'S DERNIKRES 347
ils nous en donnent le L-enlinicnl d'efl'roi qui approche le plus de Ihorrcur que devrait nous inspirer .^a mystérieuse et surnaturelle réalité. Plus grand en effet (jue ce tourment de milliers d'années est, pour la créature raisonnable, le malheur d'avoir manque définitivement sa fin, de vivre éternellement dans la méconnaissance et la haine de Dieu et sous le poids de sa mah'diclion.
266. C.c malheur doit se mesurer tout d'abord, non pas à l'intensité de la peine positive qu'il nous cause, mais à l'étendue du bien dont il nous prive, c'est même cette mesure qui est la plus vraie. La folie ne resle-t-elle pas la plus triste des infirmités, même • juand rinconsrience en adoucit la peine? La plus douloureuse des maladies est un maliieur préférable à cette totale folie qui nous met au ban de la société el fait que ceux-là mêmes (|ui nous aimaient le plus sont obligés de prononcer sur nous ce terrible dtscedite : ^< Allez-vous-en, allez-vous-en, pauvre fou, à la triste prison de ceux qu'on est obligé d'enfermer et de lier parce que la j)erte irrémédiable de la raison ne leur permet plus de prendre paisible part aux joies de la vie sociale ». Voilà une image assez exacte du malheur qu'emporte pour les damnés le disccditc a me du souverain Juge. Cette redoutable sentence, en consacrant définitivement leur séparation d'avec Dieu, les envoie à l'éternelle prison de ceux qui, ayant irrémédiablement perdu la charité, sont pour toujours exclus de la société des saints (]ue leur égoïsme troublerait. Ce n'est pas à la peine sentie du fou que nous mesurons son malheur, nous l'estimuns au prix de la vie sociale dunl ce [)auvre malade est privé. Ce n'c&l pas à la peine positive de l'enfer que
348 CRIT1^>UE ET CATIÎUI.iyUE
nous devons mesurer le mal'.ieur do la damnation, c'est au prix du bien divin dont elle prive le méchant. Les damnés eux-mêmes ne peuvent pas avoir la pleine conscience déco malheur; il laudrail pour cela qu'ils eussent pu goûter un instant aux joies du ciel cl de la vision béatifique.
267. Mais pour n'avoir pas la pleine conscience de leur infortune, les damnés ne sont pas pour autant exempts de p-eines positives. Non seulement ils sou firent de la peine du sens, mais la peine du dam, la privation de Dieu est source de douleurs pour leur esprit et pour leur cœur, douleurs proportionnées h la gravité de leurs fautes, de l'abus qu'ils ont fait des dons de nature et de grâce qui leur avaient été départis.
Ils souflVironl, dans leur esprit, des ténèbres d'une ignorance qui leur sera d'autant plus douloureuse que la nature et la grâce leur auront donné une meilleure puissance et une plus grande soif de connaître. A défaut de la lumière de gloire que distribue aux élus ce soleil du paradis qu'est Jésus, de la vision de Dieu et de toutes choses en Dieu que cette lumière apporte à ceux qui en jouissent, les damnés en seront réduits à se contenter des idées correspondantes aux connaissances de science et de foi a(M]uises en ce monde et complétées par la douloureuse expérience (ju'ils font de la justice de Dieu. Ils n'auront pour perfectionner ces idées que les enseignements toujours incertains et souvent menteurs des démons et des damnés d'iiilelligence supérieure avec les(juels ils vivront en société. Otte maii^re satisfa<:tion do l'intelligence excitera plus qu'elle ne calmera une soif de connaître qui, tout on étant ici-bas l'occasion de nos
LES FINS DUR NI Kf. ES 349
meilleures joies, déjà nous angoisse, et (jui deviendra source d'indicible toui ment pour l'esprit dégagé du lourhilloii et des distractions du mouvement matériel.
268. Le cœur ne sera pas moins al teint que l'esprit. La haine impuissante et envieuse d'un ennemi qu'on avait cru pouvoir mépriser et dont le triomphe nous écrase est, de toutes les douleurs de ce monde, la plus amère et la plus poignante, d'autant plus poignante (ju'on se sent moins disposé à demander grâce et plus impuissant ;\ secouer un joug abhorré. C'est une haine de ce genre, mais autrement ardente, (jui remplacera, dans le cœur des damnés, l'amour de charité pour lequel ce cœur était fait et dont il n'aura pas voulu : haine do Dieu, haine des saints, haine des autres damnés, haine et dégoût de soi-même, haine de nihiliste impuissant h supprimer le monde dans lequel il se sent broyé. En enfer, il n'y aura plus d'amour comme il n'y aura plus d'espoir.
269. Lue société sans autre lien <|ue celui d'une même haine de Dieu et des lois de vie qu'il adonnées à la création, voilà le monde infernal, royaume de fous furieux où le désordre n'a de limites que celles qu'y met la miséricorde de Dieu. La miséricorde de Dieu s'exerce en elfet en enfer. Dieu ne permet pas aux démons et aux damnés de se tourmenter autant qu'ils le mérileiaient, qu'ils le pounaient et qu'ils le voudraient, en abusant de l'être et de la vie que sa bonté leur conserve. C'est saint Thomas (\u[ nous l'assure : » Jusque dans la réprobation des damnés la miséricorde appaïaîl, non pas en ce qu'elle les dispense jamais de toute peine, mais en ce qu'elle allège cette peine, ne jmni-<anl pas le pécheur aulant cju'il
350 r.niTioiT et catiioijoue
le mérite*. » Car Dieu aime encore les damnés. Si on peut (lire qu'il les hait en tant qu'il leur refuse jnslemenl la vie éternelle (juils ont méprisée, il est vrai de dire qu'il continue de les aimer en leur conservan*,. l'être et la vie selon celle parole de l'Écriture : « Vous aimez, Seigneur, toutes les choses qui sont et ne haïssez rien de ce (jue vous avez fait-. »
Voilà un enseignement qu'il nous fa\it retenir. N'en concluons pas cependant que le saint Docteur partage l'erreur de ceux qui révent d'un bonheur relatif pour les damnés, il nous dit trop souvent que leurs peines dépassent toutes celles de ce monde. Que si nous ne comprenons pas comment, en ces conditions, la miséricorde et l'amour de Dieu s'exercent vis-à-vis des damnés, c'est que nous ne connaissons à fond ni le mystère du péché, ni celui de la psychologie de l'enfer.