‹ Critique et catholique (volume 2)Chapitre 6 sur 66 · Objections contre la notion catholique de tradition · texte numérisé non relu

Objections contre la notion catholique de tradition

20. Prétendus exemples d'un cnseiyncmcnl traditionnel abandonné, — 21. de formation d'un dogme nouveau. — 22. Développement vital du dogme traditionnel. — 23. Notion moderniste de la révélation. — 24. .\otion catholique de la révélation. La révélation du côté de Dieu. — 25. La puissance obédienlielle du côté de In rn'alurc. — 2G. Révélation immédiate et révélatioh médiate. — 27. Lien de renseignement révélé et de la connaissance naturelle. — 28. Le développement du dogme d'après saint Vincent de Lérins. — 29. L'Eglise ne change rien, n'ajoute et m retranche rien aux dogmes dont elle a la garde. — 30. Elle met en meilleure lumière des enseignements d'abord obscurs. — 31. Elle défend et conserve toujours ce qui a été une fois défini. — 32. Elle ne laisse tomber que les opinions qui ne sont pas doctrine catholique. — 33. Discernement des opinions communes appartenant à l'enseignement du magistère ordinaire. — 34. Que faire en cas de doute? — 35. Bien de contraire à la raison et à l'histoire dans la notion catholique de tradition.

17. Si divine que .soit l'assislance surnaturelle dont elle se réclame, l'Église ne se donne point comme l'organe de révélations nouvelles, mais comme la dépositaire fidMe et l'interprète des révélations anciennes. Le concile du Vatican Ta déclaré une fois de

plus : « Le Sainl-Kspril n'a pas vie promis aux successeurs (Je Pierre pour que, sous son inllux révélateur, ils nianileslenl une iloclrine nouvelle, mais pour qu'avec son assistance ils gardent saintement el exposent fidèlement la révélation livrée par les apôtres, le dépôt de la foi » (sess. iv, c. 4)'.

Celle déclaration, sans être une définition, ne fait qu'exprimer une vérité si conslamment et si instamment aflirméc par l'Église, qu'on doit la tenir pour vérité de foi'^.

Il est également de foi que la vérité, dont l'Église a la garde, n'est pas tout entière contenue dans l'Écriture sainte. Il y a, en dehors des Livres saints, des traditions dogmatiques et morales que les apôtres ont reçues de la bouche du Christ lui-même ou de l'inspiration de lEsprit-Saint et qui sont parvenues jus-

» Enchiv., n. 1836 (1679).

• Il nest guère de conciles qui n'aient rappelé, dans leurs définitions des dogmes, qu'ils entendaient s'en tenir à la doctrine ancienne. C'est au nom de celte même autorité traditionnelle que les docteurs de IKglise ont toujours repoussé l'hérésie et les écrits apostoliques eux-mêmes proclament à réitérées fois, en termes plus ou moins explicites, la règle donnée à Timothée comme la loi de tout enseignement calholique : « 0 Timothée, garde le dépôt, en évitant les discours vains et profanes et les disputes de la fausse science, dont font profession quelques-uns qui se sont ainsi détouriiés de la foi. » I Tim., vi, 20. — « Retiens dans la foi et dans la charité qui est en Jésus-Christ, le modèle des saines paroles que tu as reçues de moi. Garde le hon dépôt, par le Saint Esprit qui hahite en nous. » 11 Tim., i, 13, 14; cf. Gai., 1, 8,9 ; Hom., xvi, 17; Coloss., ii, 6, 8; Il Jean, 9, 10; Jud., 3. — Sur tous ces témoignages, on peut consulter avec avantage la troisième partie de l'étude du P. de Grandmaison, S. J., sur le développement du dogme chrétien, dans Revun pratique d'apoloQélique. 15 juin 1908, p 414-436.

qu'à nous, transmises et gardées par la pratique de rÉglise et par la conlinuilé de 1 enseignement catholique toujours soucieux d'être fidèle à son passé '. A ceux qui mépriseraient un enseignement qu'ils sauraient et jugeraient prudemment être une de ces traditions, le concile de Trente dit le même anathème qu'aux contempteurs des Livres saints : « Si quelqu'un..., sciemment et après réflexion, méprise les susdites traditions, qui! soit anathème - .»

Ces traditions ne sont point restées jusqu'aujourd'hui à l'état d'enseignement purement oral. On en retrouve l'écho plus ou moins fidèle ou plus ou moins mêlé de sons profanes, dans les écrits des Pères et des Docteurs de tous les temps. L'enseignement actuel de ri^^glise nous les livre, comme celui du passé nous les a gardées, sous une forme d'autant plus autorisée et garantie, qu'il s'affirme par un témoignage plus universel, plus constant, plus impératif, jusqu'à ce qu'il aboutisse à cette expression délinitive et parfaitement authentiquée du magistère de l'Église,' qu'est la définition solennelle. La somme de ces traditions constitue ce qu'on appelle la grande tradition catholique, qu'on pourrait définir : l'enaemblc des vérités révélées^ que l'Eglise a reçues par les apôtres et

* Nous traduisons largement le te.xle du concile de Trente,

repris par le concile du Vatican Sujiernaturalis revelatio,

secundum univenalis Ecclesiœ fidem a sancla Tridentina synodo dechnatam^ continetur in libris scriptis el sitie scriptione tradilionibus quse ipsius Chi'isti ore ab apostolis acceptœ, aut ab ipsis apostolis Spiritu Sancto dictante quasi per manus tradilœ, ad nos usque pervenerunt. Concile du Vatican, sess. m, c. 2, Enehir., n. 1787 (1636).

• Enchir., n. 784 (666).

qu'elfe nous a conservées pa)' la continuité de son enseignement, sans qu elles fussent consignées dan^ VEcri-

turc.

18. Que toute la doctrine catholiciiie ne soit pas ilans rÉcrilure sainte, voilà ce dont l'esprit le plus critique ne saurait s'étonner. Il est, en elVet, impossible que l'Kcrilurc n'ait pas besoin d'une tradition indépendante qui nous garantisse Tinspi ration et l'autorité des Livres saints et en fixe le canon; il paraît, de plus, inévitable que des écrits, qui portent autant que les livres du nouveau Testament le cachet d'écrits d'occasion, ne contiennent pas tout l'enseignement du Christ et des apôtres.

19. Mais ce qui surprend dans l'idée que nous donne l'KLdise de sa Tradition, c'est cette manière de nous représenter la révélation comme un dépôt de vérités auxquelles la vie séculaire de la pensée chrétienne ne peut rien enlever, rien ajouter. N'y a-t-il pas là un défi à la raison et à l'histoire? — à la raison? puisque toute vie est mouvement, et qu'il n'est point de pensée vivante qui n'évolue ; à l'histoire? puisque l'histoire constate les étapes progressives de cette évolution dans la pensée catholique. Ce qui était hier d'enseignement commun dansl'Eglise est aujourd'hui tenu Dour faux, et ce que ses docteurs niaient d'un commun accord comme impossible a été, depuis peu, défini comme vérité de foi. Voici des faits.

20. Il ne faudrait pas croire que ce fût uniquement le souci de défendre Aristote et Ptoléméc qui fit condamner Galilée au xvir siècle, ('/était plus encore la f)eiisée qu'on devait s'en tenir à l'enseignement que tous les Pères et tous les Docteurs catholiques avaient donné comme garanti par le passage de l'Écriture où

il est dit que Josué arrêta le soleil. Nous avons sur ce point le témoignage irrécusable de Bellarmin \qui joua un des premiers rôles en cette a (Taire. Il soutenait à bon droit que l'unanimité des Pères et des Docteurs interprétait au sens obvie le fameux texte de Josué et enseignait le mouvement du soleil tournant autour de la terre immobile. On ne pouvait citer comme exception qu'un ou deux savants catholiques

* Voici ce quel'éminent cardinal écrivait en 1615 au carme Foscarini, défenseur de Galilée : « Je dis que, comme vous le savez, le concile défend d'interpréter l'Écriture sainte contre le sentiment commun des saints Pères, et si vous voulez lire, je ne dis pas seulement les saints Pères, mais les commentateurs modernes sur la Genèse, sur les Psaumes, sur l'Ecclésiaste, sur Josué, vous trouverez qu'ils s'accordent tous à expliquer selon la lettre que le soleil est dans le ciel, et tourne autour de la terre avec une extrême vitesse, que la terre est très éloignée du ciel, et reste immobile au centre du monde. Considérez maintenant, dans votre prudence, si l'Kglise peut tolérer qu'on donne aux Écritures un sens contraire aux sainis Pères et à tous les interprètes grecs et latins. On ne peut pas répondre que ce n'est pas une matière de foi, parce que, si ce n'est pas une matière de foi, à raison de son objet, ex parte objecli, c'est une matière de foi, à raison de celui qui parle, ex parte dicentis ; de même, ce serait une hérésie de dire qu'Abraham n'a pas eu deux fils et Jacob douze, comme de dire que le Christ n'est pas né d'une vierge, parce que l'Esprit-Saint a dit l'une et l'autre chose par la bouche des prophètes et des apôtres.

«Je dis que s il y avait une vraie démonstration prouvant que le soleil est au centre du monde et la terre au troisième ciel, que le soleil ne tourne pas autour de la terre, mais la terre autour du soleil, alors il faudrait apporter beaucoup de circonspection dans l'explication des passages de l'Écriture qui paraissent contraires et aire que nous ne les entendons pns, plutôt que de déclarer f au j- ce qui est démontré. Mais je ne croirai pas à l'existence d'une pareille démonstration avant qu'elle ne m'ait été montrée : et prouver qu'en supposant le soleil au centre du

lUins les deux siècles piTcédcnls '. N'était-ce pas là un point lie doctrine commune et traiiilionnelle qu'on a abandonné depuis? Peul-on dire, dès lors, que rÉglise ne retranche rien de son enseignement?

21."Pourra-l-on diredu moins qu'elle n'ajoute rien? Le doi^me de l'Immaculée Conception, dont on ne trouve pas. semble-l-il, d'affirmation explicite incontestable avant le xii" siècle^, n'a-t-il pas soulevé l'op-

monde et la terre dans le ciel, on sauve les apparences, n'est pas la nu'ine chose ([ue de prouver qu'en réalité le soleil est au centre et la terre dans le ciel. Pour la première démonstration, je la crois possible; mais, pour la seconde, j'en doute beaucoup, et, dans le cas de doute, on ne doit pas abandonner Vinterpréta- \ion de l Écriture sainte donnée par les saints Pères... » Lettre du 12 avril 1615, publiée par Doinenico Berti, Copemico e le vicende del systema Copernicano, Homa, 1813, p. 121. Citation empruntée à l'étude de M. Vacandard sur la condaumation de Gnlilée, Etudes de critique et d'histoire religieuse, Paris, 1905, p. 3U6.

* Le premier qui affirma le mouvement de la terre autour du soleil fut Nicolas de Cusa dans son livre, De docta ignorantia, dédié en 144o au cardinal Cesarini. Nicolas de Cusa fut nommé cardinal en 14i8. C'est un siècle après que le chanoine Copernic, sur les instances du cardinal Schomberg, dominicain, évc»|ue de Capoue, dédia au pape Paul lll son livre De révolulionihus siderurn. Cf. Vacandard, op. cit., p. 299.

• On trouve bien dans Paschase itadbert, au ix* siècle {De partu Virginis, 1. I, P. L., t. cxx, col. 1371-13'i2), des lémoigna}{cs qui tout d abord semblent clairs, mais la pensée Uotlanle de l'auteur permet d'en contester la portée. Quant à la fêle de la Conception de la Vierge, qui, depuis le vni* siècle, est inscrite dans les calendriers grecs, elle avait pour objet le miracle de la Conception de la Vierge annoncée par un ange à sainte Anne. jusque-I.i stérile. De là, le nom de Conception d'Anne que souvent elle portait. La même fête, qui apparaît en Irlande d«'8 le ix* siècle, fut popularisée en Arigleterre vers la fin du XI* et le commencement du xu* siècle par Llsin, abbé de

position de tous les grands docteurs du moyen âge, saint Anselme, saint Bernard, Alexandre de Halès, Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonavenlure' ? La définition de ce dogme au xix* siècle ne se présente-t-elle pas dès lors comme une addition au credo primitif?

22. Eh bien ! non. La proclamation du dogme de l'Immaculée ( ionception n'a pas plus été une addition au dépôt de la révélation que la réforme du décret condamnant (lalilée n'en a été une diminution. En l'un et l'autre cas il n'y a eu que manifestation du progrès vital par lequel la doctrine catholique, toujours identique à elle-même, s'explicite et se précise, sans s'altérer. Mais, pour comprendre les lois et le caractère de ce progrès, encore faut-il avoir une idée exacte du fait de la révélation qui a donné au monde la vérité surnaturelle dont la tradition catholique garde et fait fructifier le trésor.

23. La révélation ! un Dieu qui parle! anthropomorphisme mythologique, bon pour l'enfance de l'esprit humain, désormais inacceptable et définitivement condamné parle progrès de la réflexion philosophique; la révélation n'est et ne peut être que l'évo-

Kamsay, du diocèse de Worcester, Anselme, abbé de Saint- Edmond, neveu de saint Anselme, el Eadmer, moine de Cantorbéry. C'est ce dernier qui, pour justifier la nouvelle fête, écrivit le traité De conceptione sanclie Marise ou pour la première fois est exposée et défendue la thèse de 1 Imuiaculée Conception, telle que le dogme l'a consacrée depuis. Cf. Vacandiird, Les origines de la fête et du doyine de l'Immaculée Conception, dans la troisième série des Eludes de critique et d'histoire religieuse.

* Cf. Janssens, 0. S. li , Suynrna tlieologica, Fribourg, 1902, t. V, De Dec Homine, pars II*. Mariulogia, p. 85-104.

38 CRITKJIE El CATHOLIQUE

lut ion vilale des pensresqui surgissent du fond même de rcire pensant, sous l'aclion divine qui n'est autre (jiie la poussée naturelle de la vie, conditionnée par les phénomènes au milieu desquels elle s'épanouit. Ainsi pensent et parlent tous les modernistes.

24. L'accusation d'anthropomorphisme mythologique tombera d'elle-même devant le simple et bref exposé de l'idée que saint Thomas et la théologie ca- Iholicpie se font de la révélation, et cet exposé nous signalera du même coup l'erreur naturaliste qui supprime toute distinction entre la révélation, le développement de penséequ'elle provoque etl'évolution naturelle de la connaissance humaine.

A la considérer du côté de Dieu, l'activité infinie, qui conditionne toute la vie de l'univers, ne se distingue point en actes multiples et divers; elle n'est qu'un seul et même acte, l'amour divin, toujours présent et agissant en toute créature. Mais multiples et divers sont les ell'ets créés de cet amour selon les temps, les lieux et les individus, divers surtout selon qu'ils s'aftirment par un développement naturel ou surnaturel des facultés mises en activité.

25. Chaque activité créée a naturellement une sphère d'action fju'ellene dépasse point,à moins d'être soumise à l'influx d'une cause d'ordre supérieur à celles auxquelles son mouvement est naturellement subordonné. C'est ainsi que l'églantier, dans les meilleurs terroirs et les conditions climatéricpies les plus favorables, ne prcjduira que des églantines, tant que ne sera pas intervenu le travail intelligent du jardinier qui lui fera donner des roses. Mais si l'homme peut ainsi surélever l'activité d'un végétal qu'il n'a pas créé, ù plus forte raison Dieu peut-il tirer de l'activité

intelligente des actes supérieurs à ceux que peut y éveiller le jeu des forces naturelles ^

Cette capacité de surélévation de l'activité créée souscerlains influxdivins,cettepi«i'55ance obédientielle^ comme disent les théologiens, n'est cependant pas absolument sans limites et sans lois. Dieu ne pourra jamais faire f)eiiser une pierre et ne saurait point non plus tirer de notre intelligence un acte vital, si surnaturel soit-il, qui n'ait quelque analogie avec nos pensées naturelles, qui ne s'y rattache par quelque lien, au moins en tant que perfectionnement de notre idée foncière de l'être universel.

La révélation n'est donc pas et ne saurait être, comme on l'en a faussement accusée, l'introduclion violente, dans l'esprit, de concepts complètement étrangers ù notre nature intelligente, mais seulement la surélévation de certains de nos concepts naturels, leur exiension etleur;idaptation à la représentation de réalités, qui sont pour le moment en dehors de la sphère de notre perception naturelle. Ces concepts ainsi surélevés ne peuvent jamais représenter adéquatement leur objet surnaturel; mais, comme nous le dirons plus en détail en pailant des dogmes, ils nous en font deviner quohjue chose dans le clair-obscur de la foi, en attendant que le plein épanouissement de la lumière, dont la foi est l'aurore, nous donne, de la réalité divine, une idée, encore inadéquatesans doute, mais aussi vivante que celle que nous recevons des rc'alité:. sensibles par la vision immédiate.

26. A (\\q\ titre pourrait-on dénoncer la prétendue imj)ossibiiité d'une pareille surélévation de notre

* Hum. theoL, II* II*, q. ii, art. 3.

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connaissance? Multiples sont les moyens par lesquels Dieu peut la réaliser et parler à riiomme. Parmi ces moyens il ne faut pas seulement compter la formation d'apparilii>ns extérieures, de tnéophanics qui font enlemlri' aux oioilles du prophète une parole matériellem<'nt vocalisée, ou Texcitalion de constructions imaii:inalives symbolisant l'objet de la révélation. Il esl un troisième mode de révélation qui complète les deux premiers et se suffit à lui seul, c'est la touche divine intérieure, (|ui fait saisir au prophète le sens des apparitions et des visions et qui, même en l'absence d'apparitions extérieures et devisions imaginalives, éveille en lui ((uelqueidée des réalités du monde supérieur. Pour que surgissent ces idées surnaturelles, il suffit (|ue l'action divine provoque dans l'esprit du prophète de nouvelles combinaisons des concepts et des images d'ordre naturel et donne la conviction absolue de la vérité des jugements et des modifications conceptuelles qu'entraînent ces combinaisons supérieures à celles que l'esprit peut naturellement trouver '.

Quand Notre-Seigneur nous dit : « Mon Père et moi, nous sommes un », aucune des idées qui entrent dans cette affirmation n'est totalement étrangère à l'ordre naturel ; tous les mots sont pris du langage le plus ordinaire; mais ces concepts ainsi associés se modifient les uns les autres et nous conduisent à l'idée de cette réalité mystérieuse qu'est l'association de deux tyioi distincts dans l'unité de l'être divin. Sous

* Sur la nature de la révélation, il faut étudier la question d la proph<Hie dans S. Ttiouias, Sum. IheoL, II' II'', q. clxxi CLxxMi, et tout particulièrement q. clxxi et q. clxxhi, art. 2.

LA TRADITION 4i

l'influx de lumière intellectuelle surnaturelle que met en Tâme de Jésus la grâce conséquente à l'union hyposlaiique, le Christ a, tout à la fois, rintelligence du sens précis de son affirmation, de la valeur nouvelle des concepts d'origine naturelle qui la composent, et la profonde conviction de sa vérité. Avec moins de clarté, puisqu'ils ne sont touchés que par une action surnaturelle transitoire et moins merveilleuse, les autres prophètes acquièrent d'une manière analogue lintuilion et la conviction des vérités supérieures qu'ils ont mission de nous enseigner. Cette surélévation de Tintelligence humaine, par une augmentation tout intérieure d'énergie intellectuelle et par un éveil intérieur d'idées, qui ne requiert pas toujours des visions et des apparitions, est le premier stade de la révélation, la révélation immédiate.

A cette révélation immédiate succède la révélation médiate, l'enseignement du prophète qui, en nous communiquant la vérité révélée, met entre nous et Dieu l'intermédiaire d'une intelligence et d'une parole humaines. Cette révélation médiate exige, pour être crue et reçue comme principe de la vie de foi, une touche immédiate de Dieu qui surélève l'esprit du croyant, comme il a surélevé l'esprit du prophète. Mais ce qu'il importe de noter, c'est que la révélation médiate, aussi bien et à plus forte raison que la révélation immédiate, a comme véhicule des mots et des concepts empruntés à l'ordre naturel.

27. Bien loin qu'elles soient des formules impensables, blocs erratiques dans le courant de la vie intellectuelle du croyant, les propositions révélées sont donc l'expression d'une pensée vivante, greffée sur la pensée naturelle, lui empruntant ses idées et ses mots,

4Î CRITIQUE ET CATHOI.igUE

dépiMidanle il est vrai de raffirmalion exlcrieure do la révélation, mais dt'pendanle aussi de la vie inlérieure du croyant, car la connaissance analytique que nous avons de la vérité révélée varie à l'indéfini avec l'indéfinie diversilé des modalités de notre pensée soumise au double intUix des forces naturelles qui la développent et des diverses mesures de grûce qui la surnaturalisent. De là vient que, sans aucune révélation nouvelle depuis les apolres, par le seul mouveuient de la vie de l'esprit et de la grAce dans les individus et dans TEglise, la pensée catholique peut progresser quant à l'analyse et à Temploi des vérités révélées, se développer, s'expliciter et s'épurer, sans changer en son fond.

28. On a beaucoup écrit depuis cinquante ans sur ce développement ^ et tous les auteurs catholiques s'en sont référés sur cette (juestion aux suggestives considérations qu'y a consacrées un moine du v* siècle, saint Vincent de Lérins, dans son Commonitoire^. Est-ce à dire que saint Vincent entendait le développement de la doctrine catholique dans un sens aussi large que les Icifons de l'hisloire l'ont fait entendre à ses commentatears modernes ? (Vest fort douteux. Dans une thèse de doctorat, approuvée en 1903 à l'Institut catholique de Paris, M. W.-S. Reilly, S. S., a bien montré comment le saint moine, fidMe aux

* On trouvera un excellent résumé des théories inacceptables d'Ilainack. Sabatier, Ciunlhpr, Loisy,T>Trel, et des esquisses ou théorie* ralholifjues de Joseph de Maislre, Mœhler, Franzeiin, Newman, Blonde!, dans les articles du I*. de Grandmaison, S. J., Le développement du dogme cfirélien, dans la Hevue pratique tfapoloifétique, 1" et l'i avril 1908.

• P. A., t. L. col.e3--684.

opinions de son école de Lérins, avait écrit le Coniiiioiiiloire avec la préoccupation dominante durger la valeur de Targuraent traditionnel : Quod ubique, quod aemper, quod ab omnibus, pour l'opposeraux doctrines progressives de Técole augustiniennesurlagrace, qu'il considérait comme des nouveautés dangereuses^ Mais tout en insistant outre mesure surla nécessité de nenseignerque ce que les Pèresanciensont eux-mêmes enseigné, saint Vincent a su reconnaître qu'on ne pouvait condamner la pensée catholique à l'immobilité de la mort. 11 en a symbolisé et décrit le développement vivant dans des comparaisons et des formules qui, dépassant peut-être la pensée de l'auteur, expriment parfaitement l'idée que l'expérience des siècles nous a donnée du progrès compatible avec la fidélité à l'enseignement traditionnel. Voici les plus suggestives : *< N'y aura-t-il donc aucun progrès de la religion dans l'Église du Christ? Il faut qu'il y ait progrès et le plus large possible.

* W.-S. Reilly, Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus. Élude sur la règle de foi de sninl Vincent de Lérins, Tours, 19U3. Voici i;i coQclusion : « Le principe quod ubique, quod aeniper, quod ab omnibus, qui, bien expliqué, peut être accepté, ne l'a pas été suflisamiuLMit par fauteur du Commonitoire.

« 11 reste pourtant qu'il affirrue fortement la possibilité du pro^Mt'S dans la doctrine de ril^'lise, qu'il est beaucoup plus explicite à cet égard qu'aucun autre Fère de l'Église...

« 11 y a dans son ouvrage des expressions, surtout les figures du (h. XXIII, qui rendraient bien l'idée de Xewnian sur le dévelo(»p<.'inenl, si elles se trouvaient dans un écrit de Newaian. Encadrées comme elles le sont dans le Commonitoire. on ne peut pas leur donner !a même portée ; mais rien ii'empécbe de voir dans le cli.ipitre sur le progrès une remarquable intuition d une loi «lu'il nous est plus facile d'énoncer, maintenant que le progrès s'est opéré dans une large mesure. »

44 CftITIQUE ET CATHOLIQUE

« ... Il faut qu'avec le cours des i^gos et des siècles, rinleili;;tMice, la science et la sagesse de tous et de chacun, des individus comme de toute l'Église, croissent beaucoup et vigoureusement, mais en restant dans leur ordre, c'est-à-dire fidèles au même dogme, au même sentiment, à la môme pensée. Que la religion, dans les Ames, imite le progrès des corps, qui,^ en vieillissant, développent et manifestent leur quantité, en gardant leur identité. Grande est la dilTérence entre la ileur de l'enfance et la maturité de la vieillesse; et cependant ceux qui deviennent vieux sont les mêmes qui avaient été adolescents. L'état et l'extérieur de l'homme changent, sans que néanmoins il cesse d'être une seule et même nature, une seule et même personne. Petits sont les membres des enfants à la mamelle, grands sont ceux des jeunes gens, ce sont cependant les mêmes membres. L'enfant en a autant que l'homme; etsi cerlainsorganes ri apparaissent quà un âge phcs mûr, cest quils étaient virtuellement contenus dans la semence, de telle sorte que rien n'apparaît de nouveau dans les vieillards qui n ait été auparavant à Ve'tat latent dans les enfants^ ...

"... L'Lglise du Christ, soigneuse et prudente garrlienne des dogmes qui lui sont confiés, n'y change jamais rien, n'en diminue rien, n'y ajoule rien, n'ampute pas sonenseignementde ce qui lui est nécessaire, ne le surcharge pas de superfluités, ne perd rien de ce qui est à elle, n'usurpe pas ce qui lui est étranger, mais concentre toute son activité dans la contemplalion fidèle f»t sage des vieillesvérités.C'estainsi qu'elle met en meilleur jour et dégage des enseignements qui»

» Commonitorium, c. xxiii, P. L., t. L, col 667-66S,

autrefois, n'étaient qu'à peine esquissés et ébauchés, qu'elle consolide et confirme les vérités déjà distinctement exprimées, et qu'elle garde celles qui ont été confirmées et définies ^ »

Un bref commentaire de ce dernier paragraphe nous donnera, je l'espère, une idée suffisamment précise et complète de la vie de l'enseignement catholique.

29. i'^ V Eglise du Christ ne change rien, n enlève rien, n ajoute rien au dépôt dogmatique qui lui a été confié. Ecclesia sedula et cauta depositorum apud se dogmatum custoa^ nihil in his unquam permutât, nihil minuit, nihil addit. — Ce dépôt est l'ensemble des faits surnaturels qui ont été et restent le principe de la vie religieuse nouvelle apportée au monde par Jésus. Tous ces faits principes, l'Incarnation du Verbe, la divine <;t virginale maternité de Marie, la Rédemption, la mission du Saint-Esprit, Tinstilution de l'Église et de l'action sacramentelle, ont été posés dès le début; les grâces qui ont suivi ne sont pas une révélation nouvelle de la bonté de Dieu, mais seulement la continuation des grAces premières. Tous ces faits ont été proclamés dans la prédication et les écrits apostoliques, et tout l'enseignement catholique n'a jamais eu qu'un but, maintenir et développer la connaissance

* Christi... Ecclesia, sedula et cauta depositorum apud se dogmalum custos, nihil in his unquam permutât, nihil minuit, nihil addit, non amputât necessaria, non apponil super/lua, non amiltit sua, non usurpât aliéna; sed omni iîidustria hoc unum studel ut vetern fiUeliter sapienterr/ue Iraclando, si qua sunt illa antiquilus informata et inchoala, accurel et polial ; si qua jam expressa et enucleuta consolidet, firmet ;si qua jam confirmata et defiuita cuslodiat. — Op. cit., col. 669.

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de ces merveille.^ anciennes et (.luraMes. car rÉgliso est pleinement convaincue qu'aucun fait surnaturel nouveau ne viendra modilier le iTiode de communications intimes cHabli, pour cetle vie, entre Dieu et riiomme par Jésus et ses apôtres.

(Juand donc nous parlons de développement de In connaissance des laits suinaturels précités, il faut distinguer entre connaissance et connaissance, entre l'intuition, la connaissance expérimentale, mais aussi globale, de la réalité concrète dans toute son efficacité, et la pensée discursive, l'analyse spéculative, la dissection rationnelle des divers concepts avec lesquels nous essayons de décomposer en idées bien explicites, mieux pro[)ortionnées à noire connaissance naturelle, l'impression qu'a produite sur notre conscience le fait surnaturel manifesté par la révélation et accepté par la foi. Autre est la connaissance cpie donne à l'enfant la vue de son père, autre est celle qu'ilohlienten se détaillant les signes caractéristiques qui lui permettront de le faire reconnaître par un étranger. Autre est la connaissance du musicien qui se délecte à l'audition d'une harmonie de maître, autre celle du mathématicien qui chiffre les rapports numériques des sons de cette harmonie. La connaissance du Verbe incarné, que les apôtres avaient puisée dans hîurs rapports intimes avec Jésus avant sa I*assion et après sa résurrection, est toute di fiérente de celle que le théologien trouve dans l'étude d'un traité de l'Incarnation.

La première, l'intuition, dépend surtout du degré d'illumination surnaturelle et d'expériences vécues. Les simples formules de l'Kvangile et de la catéchèse apostolique suflisaient et suffisent encore, comme

cause extérieure, à la provoquer. Les apôtres l'ont eue autant et plus cju'on ne l'aura jamais après eux : ils avaient un sentiment plus profond et plus vrai de la pureté et de la grâce de Marie que ne l'ont aujourd'hui nombre de croyants à l'Immaculée Concej^tion. Cette connaissance intuitive se transmet dans l'Église de t^énération en génération comme un ferment dont la pâte humaine peut subir plus ou moins l'action, selon les temps et les individus, mais qui garde toujours la même vertu intrinsèque. Elle est « l'essence du christianisme », rineffable vérité jetée dans le monde par l'Évangile; c'està l'analyser et à la traduire en formules distinctes et définies, que va tout l'effort de la seconde forme de connaissance religieuse. Le progrès intellectuel du christianisme n'est qu'un travail de lente intégration dans la pensée discursive de ce qui a exi>té tout entier dans la pensée intuitive de ses fondateurs. Ce progrès est indéfini parce que « tout symbole, tout système de définitions, toute théologie à forme spéculative demeure inadéquate, non seulement àla « réalité sous-jacente » ' — qui en douterait? — mais aussi à V expression inspire'e qui nous en a été donnée à V origine. » C'est de ce progrès de la pensée discursive qu'il nous faut maintenant parler.

30. 2° U Église met en meilleur jour et dégage des enseignements qui tout d'abord n étaient qu^esquissés et ébauchés — studetut... si qua sunt illa antiquit us i^i formata et inchoata^ accuret et poliat. — Les simples formules primitives de l'Écriture inspirée ou de lapré-

* B. Allô, 0. P., Foi el système, Paris, 1907, c. vi, Germe el ferment, p. 261 ; J.-V. Bainvel, S. J., De maçjisterio vivo et tradilione, n. 140, 141 ; Adhémar d'Alès, S. J , La tradition chri» tienne dans Vhistoire, dans les Éludes, 5 août 1907, p. 388-392.

dioaUonaposlolique,dufaitmême qu'elles sont pleines d'une vérilésurnalurelle débordant lesmols, appellent un exposé qui nous monnaie le trésor qu'elles contiennent. D'ailleurs les pensées qu'elles éveillent dans l'esprit où elles sont reçues, ne peuvent, pas plus qu'aucun autre acte intellectuel, se soustraire aux lois d'analy^^e et de synthèse qui régissent toute la vie de lintelligence. 11 est impossible qu'elles ne soient pas comparées et associées aux pensées révélées ou rationnelles avec lesquelles elles ont quelque parenté ou quelque analogie. Decescomparaisonsou associations nai^sent des précisions qui délimitent la connaissance discursive dans la représentation analytique ou synthétique qu'elle se fait de la vérité révélée et des conclusions qui fécondent les concepts primitifs, nous en détaillent la vérité globale, et Jettent même parfois un jour nouveau sur les réalités de l'ordre naturel '.

Celles de ces précisions et conclusions qui sont le plus nécessairement liées avec l'ensemble des propositions explicitement révélées sont érigées par l'Église en formules dogmatiques, gardiennes et protectrices de la connaissance intuitive contre les fausses interj)rétations possibles de la pensée spéculative"^. L'unité de Dieu, la divinité et la distinction du Père, du Fils

* Le R. P. Gardeil a bien montré que c'était dans la vie de l'intelligence, plus que dans la vie matérielle, dans le développement scientifique plus que dan» le développement du vt'gétal, qu'il fallait chercher 1 analogie qui pouvait le mieux éclairer le fait surnaturel du développement du dogme. Son étude est à lire. Cf. Le donné révélé et la théologie, 1" partie, 1. 11, c. ii, Le développement du dogme, p. 151.

' L'js déductions moins immédiatement liées aux proposiUont révélées retient à l'état du pures conclusions Ihéologiques.

et du Sainl-Esj>rit, riuinianilc cl la divinité de Jésus sont clairement affirméesdans l'Évangile, maisàTétat de propositions séparées et non point coordonnées en synthèse organisée. Elles appelaient cette synthèse; mais encore tallait-il que Tesprit, en la faisant, ne sacrifiât rien de la vérité de chacune des propositions qu'il s'agissait d'associer. 11 ne fallut rien moins que quelques siècles de discussion pour arrêter la formule synthétique de la Trinité, de la consubstantialilé de trois personnes distinctes en un seul Dieu, la formule de l'Incarnation, de l'union des deux natures divine et humaine en la personne de Jésus, et pour définir ces formules comme l'expression correcte de la vérité évangélique, à l'exclusion de toutes les autres synthèses qui la diminuaient ou la corrompaient.

C'est la première manière du progrès doctrinal aboutissant à la mise à jour de ce qui n'était qu'ébauché, à la définition explicite des grandes lignes de l'organisation logique impliquée dans les données primitives de la révélation, des grands principes auxquels doivent se rattacher, pour être légitimes, toutes les conclusions par lesquelles la méditation théologique s'efforcera de prendre plus clairement conscience du contenu de sa foi.

Mais les déductions rigoureuses de la synthèse ou de l'analyse logique ne sont pas le seul moyen qu'ait l'Eglise de dégager un enseignement dogmatifjue des propositions ex})licitement révélées où il n'était qu'ébauché. Certaines propositions peuvent être conçues en termes susceptibles d'une interprétation plus ou moins exlensive ou compréhensive. C'est parfois au cœui' de la catholicité, à la piété éclairée par la vie de l'Esprit, plus qu'à la raison théologienne, qu'il appar-

titMidra de cherclieret de Irouver lai'ormule qui déterminera exaotenienl le sens de la révélation, le jour où il en sera besoin, pour eni[»ècher ijue le travail de la pensée spéculative ne porte quelque atteinte ;\ Tinté grilé de la connaissance intuitive. C'est le cas de la détinition de l'Inimaculée Conception.

(juelles sont les gloires de la revanche que la femme, grûce à son Fils, doit remporter sur le démon (jui a séduit Ève^ ? Jusqu'où va la plénitude degrâce qui fait de Marie lafemme bénie entre toutes'-? De touttemps IKglise avait saluéen Marie la plus pure fleur de l'humanité; mais les témoignages des premiers siècles, qui proclament la très sainte Vierge sans péché, ne parlent pas de la souillure originelle. Aussi bien, à cette époque, ne distinguait-on [)as encore pleinement lesdivers éléments du péché originel, ses consé- (piences pénales et son caractère de souillure. C'est sculcmenl après la mise en lumière de ce caractère par la théologie augustinienne, que pouvait se poser explicitement la question de l'Immaculée Conception. Or, saint Augustin, sans avoir traité ex 'professa cette question, semblait bien être pour la négative. Il saluait en Marie la grAce exceptionnelle qui l'avait distinguée de tous les autres saints en lui permettant de ne commettre aucun péché véniel. « J'excepte la sainte \'ierge Marie dont, par respectpour le Seigneur, jene veux pas qu'il soit parlé quand il estquestion du péché. Dès lors, en elïet, cpi'elle a mérité de concevoir et

* liiimicitias ponam inler le et viulierem, et senien tuutn et semen illius : ipsn conleret caput tiium et tu iusidiaberis cnlcaneo ejus. (ien., m, iîi.

• Et Ani/eluH iii'iressus ud eatn (li.iit : « Ave^ gratia plena. Uominu* tecum ; benedicta tu in mulieribus » Luc, i, 28.

d'enfanter celui qui est la sainteté même, il y a là pour nous une preuve qu'elle a re^u un surcroît de grâce qui l'a mise en état de remporter une victoire absolue sur le péché ^ >' Mais il ne s'agissait que de victoire sur le péché actuel, car le saint, qui insiste si souvent sur l'universalité de lasouillure originelle, avait écrit: « Celui-là seul qui, devenu homme, reste Dieu, n'a jamais eu dépêché, bienquené d\me chair maternelle de pèche. Car ce qu'il reçut ainsi d'élément charnel, il le purifia avant de le recevoir ou en le recevant^ ». C'est cette phrase très explicite qui a inspiré toutesles propositions théologiques du moyen âge sur la sanctification de Marie après sa conception ou au moment de l'Incarnation. Le pélagien Julien ayant objecté qu'en ces conditions Marie avait été soumise au diable, Augustin répondit : « Nous n'attribuons pas Marie au diable par droit de naissance, mais à Dieu, parce que le droit même de la naissance est aboli par la grâce de la renaissance^ ». Saint Augustin approche ici delà vérité, mais il n'y arrive point parce qu'il voit dans cette grâce de renaissance, non pas un privilège de préservation particulier à Marie, mais la grâce commune à tous les prédestinés qui, <« même avant de naître, sont déjà fils de Dieu, » etiam nondum nati, Jam

* De natura et gratia, c. xxxvi, P. L., t. iliv, col. 267.

• Solus ergo ille eliam homo factus, manens Deus, peccalum nullum habuit xinquam, quamvis de materna came peccati. Quod cnim carnis inde suscepif, id profeclo aut suscipiendiun mundavil aiil suscipiendu viundavit. — De peccatorum merilis, II, c. cxxiv, /*. L., t. XLiv, col. 114.

' \on tj'anscribitnus diabolo Mariam conditione nascend'u sed Deo {Dro, leçon criti(iue an lieu de ideo, leçon commune), quia ipsa conditio solvilur gratia renascendi. — Contra Julianum opus imperfectwn, I. IV, c. cxxii, P. L., t. xlv, col. 1418.

52 CRinguE et catiiouque

filii Dei suntK D'ailleurs, si Jésus était mort pour tous, comme saiiil Paul l'avait écrit, c'est que tous, Marie comme les autres, étaient des rachetés et par conséquent des (Mres atteints par le péché d'Adam. Ce dernier argumentel l'autorité d'Augustinontraînèrent, comme nous l'avons dit, l'assentiment des plus grands docteurs du moyen âge.

.Mais contre les déductions de la raison théologique s'éleva la protestation de la piété chrétienne qui, dans le cas présent, fut, plus que la raison des sages, gardienne fidèle du sentiment qu'avait toujours eu l'Église de la pureté immaculée de la très sainte Vierge. Tandis que les Sommeset lesécrits des doctes soutenaient que Marie sanctifiée avant sa naissance n'avait pu cependant être préservée du péché originel et soustraite ainsi à l'action rédemptrice de son Fils; les moines et les dévots de Marie propageaient la fête de la Conception, non plus seulement au titre équivoque de miraculeuse, mais au titre très significatif dTmmaculée. Ilscherchèrent leurs docteurs, les trouvèrent dans l'école franciscaine et l'université de Paris: leur opinion, quand elle eut expliqué comment le privilège de rimmaculée Conception était encore l'elTet de la Rédemption, obtint peu à peu l'assentiment de tout 1 univers catholique et fut enfin proclamée vérité de foi.

C'est qu'elle n'était point, nonobstant les apparences, une opinion nouvelle, mais seulement l'expression

' De eonceptione et gratta, c. rx, n. 23, P. L., t. xliv, col. 930. Lire sur cette question l'élude déjù citée de M. Vacandnnl et celle de M. Sailf;t. »///»/ Aurpislin fit ili/:niaciile'e Conce/if ion, i\;iiis le Bulletin Je littérature eccléniastigue, avril 1910, p. 1G2-166.

exacte du sentimentancien qui, ayant toujours aftirmé riiii maculée pureté de Marie, devait, pour rester fidèle à lui-même, chercher et trouver une formule plus complète de sa foi, le jour où une connaissance plus explicite de la nature du péché originel y montrait une souillure aussi opposée que celle du péché actuel à ridée que s'était toujours faite le peuple chrétien de la dignité de la Mère de Dieu.

Le dogme de l'Immaculée Conception n'est donc point une addition au dépôt de la révélation, et nous pourrions montrer que celui de Tinfaillibililé pontificale ne Test pas davantage. Ces dogmes, tout aussi bien que les lurmules du symbole de saint Athanase, ne sont que les manifestations d'une pensée religieuse progressive, qui prend plus clairement conscience du trésor qui lui a été confié et que lui garde la vie de l'Esprit. Leur définition n'est point une augmentation foncière et encore moins une altération de ce trésor.

Autant pouvons-nous en dire du progrès parallèle de la morale catholique. Il est même plus facile de reconnaître comment cette morale développe des règles de plus en plus précises de l'application du principe de la charité chrétienne aux contingences variables de la vie, sans jamais rien ajouter à la perfection de la loi primitive du christianisme, formulée en ces simples paroles de l'épîlre aux Éphésiens, v, 2: M Marchez dans une charité pareille à l'amour du Christ qui s'est livré lui-même à Dieu pour nous. »

Mais la pensée vivante ne saurait progresser, si elle ne sait se défendre. Parlons de celte défense.

31. 3° L'Eglise consolide et confirme les vérités déjà distinctement exprimées , elle garde celles qui ont (îté confirmées et définies ;studet... ut si quajamexpressa et

euuclcataconsolidet, firmet: si qua Jam conflrmata et defînitn cv.stodiat. — Ces paroles du saint docteur ne deinanden! pasbien lonj^ ne explication. Notonsd'abord qu'il ne faudrait pas juger du développement positif de l'enseignement catholique, de la conscience explicite que nous prenons de la vérité révélée, par la multiplication des pages des collections où sont réunies les sentences doctrinales des conciles et des souverains pontifes. Nombre de ces sentences n'ont que la valeur négative de défenses opposées aux multiples formes que peut revêtir la négation du dogme, sans qu'elles nous donnent une intelligence plus profonde de la vérité qu'elles affirment à nouveau. Mais ce qu'il importe surtout de noter, c'est que le progrès indéfini de la pensée spéculative, que nous avons dit toujours inadéquate à l'expression primitive révélée, ne comporte jamais l'abandon des formules dogmatiques une fois définies. On peut les compléter par des explications qui mettent mieux en lumière, en la respectant, leur signification consacrée, mais les nier ou lesvider de leur sens pour les remplacer par d'autres formules tout aussi provisoires ne serait plus le progrès vivant d'une seule et môme pensée toujours fidèle à ellemême ; ce serait la succession d'une erreur à une autre erreur. Inutile d'espérer que l'Eglise, qui a déjù condamné cette manière d'entendre le progrès de la pensée n'iigieuse, l'accepte jamais, et consacre ainsi la banqueroute de tout enseignement doctrinaP. Est-ce

' Si quis dixerit fieri posse, ul doQmatibu^ ab Ecclesia prupotiiis, aliffuando secuuduin jn'oyressum scientiie sensus tribuendus ait utius ab eo quem inlellexit et intelligit Ecclesia; anatliema $it. Concile du Valican, sess. m, eau. 3. Enc/iir.^ n. 1818 (16G5).

à dire cependant qu'aucune des opinions communes qui ont cours dans l'Église catliolique ne puisse ôlie un jour répudiée? Celte dernière question demande un examen plus attentif; un mot du docteur de Lérins nous fournira encore le thème de cette dernière considération sur le mouvement de la pensée catholique.

32. 4" VEglise n ampute point son e^iseignement de ses éléments essentiels, ne perd rien de ce qui est à elle; non amputai necessaria...non amittit sua. — Serait-ce donc que, parmi les opinions communément admises, il pourrait y avoir, à côté d'éléments nécessaires et vraiment catholiques que lÉglise ne saurait amputer et perdre, d'autres éléments non nécessaires, inutiles, destinés à être amputés un jour ou l'autre, des propositions qui, tout en étant mêlées à l'enseignement ecclésiastique, nesont point de l'Église, et quel'Église peut abandonner sans rien perdre de son trésor? L'alTirmative n'est pas douteuse, l'histoire nous l'enseigne, et ce que nous avons dit de la révélation nous l'explique.

La révélation, dans les esprits et les milieux où elle est reçue, ne rencoiiti-e pas seulement les vérit«''S mais encore les erreurs que l'évolution naturelle delà connaissance nous apporte pêle-mêle avec la vérité. Nul doute qu'elle ne dissipe les erreurs naturelles qui lui sont opposéesetque, de ce chef, l'ignorance religieuse des hommes et des peuples, qui bénéficient d'un enseignement révélé, ne soit grandement diminuée. Mais il n'entre point dans le plan divin de hâter miraculeusement les progrès de l'esprit humain dans la poursuite de la vérité d'ordre naturel. La révélation n'a donc pas à corriger et ne corrige pas les erreurs scien-

tiliques el liisloriques qui sont sans grande conséquence pourle bul(iu'elle poursuit, pourle développemenl de la vie morale et religieuse de Thumanité. il s'en suit que des erreurs de ce genre, communesou universelles au temps de la révélation, peuvent se Iransmeltre conjointement avec la vérité révélée dans les traditions communesdu peuple auquel cette vérilé a été confiée. Il est même possible (pie, par leur association avec des propositions divinement garanties, ces erreurs donnent naissance à des opinions qui, pour élre communément admises et rattachées à la révélation, n'en sont qu'une interprétation fausse et illégitime et sont condamnées à disparaître, emportées par le progrès scientifique, avec l'erreur d'ordre naturel qui les avait occasionnées. C'est ainsi que toutes les traditions juives recueillies par le christianisme ne sont point nécessairement des vérités révélées et que les conjectures de la première génération chrétienne sur l'imminence de la parousie et de la fin du monde sont nées de la fausse opinion juive d'un prochain avènement glorieux du royaume de Dieu, jointe aux recommandations de vigilance qu'avait faites Jésus et à son annonce de l'ère nouvelle inaugurée par le don de FKsprit.

La même origine doit être assignée à Terreur commune d'interprétation qui faisait enseigner par l'Écriture le mouvement du soleil autour de la terre. A défaut des critères bien délicats et dangereux que donne une critique littéraire impossible aux anciens (|ui n'avaient point une connaissance ap[)rofondie de la littérature sémitique, les Pères avaient une règle d'herméneutique plus simple qui a, elle aussi, ses

dangers, mais qui, formulée par saint Augustin ', nous est encore, à bon droit, recommandée aujourd'hui par l'encyclique Providentissimus, c'est que l'exégète « ne doit pas s'écarter du sens littéral et obvie de l'Ecriture, à moins qu'il n'ait quelque raison qui l'empêche de s'y tenir, ou l'oblige à l'abandonner''^ ». Partant de ce principe, les anciens commentateurs avaient vite fait de reconnaître le sens figuré de tous les anthropomorphismes, mais n'ayant pas d'histoire du monde plus ancienne que la Genèse, ni d'autres idéps sur les mouvements cosmiques que celles du système de Ptoléinée. ils ne pouvaient même soupçonner que la mention d'un arrêt miraculeux du soleil dans son mouvement supposé soulevât la moindre difficulté historique et scientifique pour ceux qui croyaient au pouvoir surnaturel de Dieu sur la nature. L'accord de leur interprétation du fameux texte de Josué vient donc d'une ignorance commune qui tenait à l'état général des connaissances humaines de leur temps, et que la révélation n'a pas corrigée et n'avait pas à corriger, l'Église n'ayant pas mission de nous enseigner l'histoire ou l'astronomie.

Nou? avons donc ici un exemple typique d'une opinion universellement admise dans l'Église, jusqu'au jour où le progrès des sciences humaines emporte l'erreur naturelle qui en était la source. On pourrait encore en citer d'autres. Les Pères et les anciens

» De Geneti ad litteram, 1. Vlll, c. vu, n. 13, P. L., t. xxxiv, col. 378.

• ... a litlerali et veluti ohvio sensu minime diseedendum, nisi quiaeum vel ratio (otere prohibcat, vel nécessitas cogal dimitlere. — Lettres apostoliques de S. S. Léon XIII, Paris, éditioD de la Bonne Presse, t. iv, p. 26.

58 CRinouE i:t camioi.ioiîk

commeiitaloiirs ont toujours cru (]ue lo déluge avait rccouvorl toute la terie'. N'ayant aucune idée de rimmensilé et de Thistoire des continents, ils ne pouvaient deviner à quelles impossibilités se heurtait cette interprétation étroitement litlérale d'un récit sémiti(pu> (pii en comporte une j)lus large. Les exégètes les plus conservaleurs reconnaissent aujourd'hui qu'on doit restreindre Tuniversalilé du déluge, sinon à tout le pays connu des ancêtres d'Israël, du moins à toute la terre habitée-; encore une opinion commune abandonnée.

Mais tous ces aijandous ne sont pas une diminution de la vraie tradition qui est la conservation de la vérité révélée L'Église, en laissant tomber ces opinions, ne perd rien de ce qui est à elle, }io}i amittil sua, elle ne perd que la gangue à laquelle le pur métal de la • •«'•leste vérité s'était nécessairement uîèlé, dans le mouvement d'idées que le ferment de la révélation éveille en l'esprit humain.

33. Nous ne devons pas dissimuler la difficulté que créent ces constatations à la théologie. S'il peut y avoir des opinions (jui ont été dès l'origine universellement admises, .sans être des vérités traditionnelles, au sens strict du mot, le critérium donné par saint Vincentde Lérins ne nous suffira plus pour reconnaître ces vérités traditionnelles. Ce ne sera pas assez d'avoir

* Le doute soulevé au v siècle, par quelques auteurs inconnus, n'eut aucun succès auprès des Pères. Cf. Quassliones et 7'espo7iiiones ad orlftodoaos, q. xxxiv, /*. 7.., t. vi, col. 1282. — QueUjucs Pères cependatil, comme saint Ephrem et suint Jean ChrysoRlome, exceptèrent du déluge le Paradis terrestre.

• Ha<uez it Vigoui<nix, Manuel biblique, t. i, 1* éd., Paris, 1890, C. IV, Le déluye, n. 323, p. 5^51.

constaté qu'une proposition a cité « toujours, partout et par tous » nccoptée, pour affirmer qu'elle est Lieu une de ces immuables affirmations que l'Église ne saurait abandonner sans trahir sa mission et qui bénéficient des garanties du magistère ordinaire.

Est-ce donc le doute jeté sur tout l'enseignement communément donné dans TKglise? Nullement, car nous avons des critères complémenlaires du canon do Lérins qui nous permettent de distinguer, parmi les propositions universellement admises dans l'ensoignemenl commun de l'Église, celles qui sont vraiment et siuement de la tradition intangible, qui appartiennent à l'enseignement du magiatere ordinaire et celles qui n'en sont pas, ou n'en sont que douteusemenl.

S'agit-il dune question de foi ou de morale? d'une assertion propifnncnl religieuse, enseignée par tous les Ihéologiens, à plus forte raison par tous les Pérès, comme s'imposanl à rassentiment obligatoire des fidèles y l'opinion commune fait loi, même si elle n'a pas (Hé définie par un concile ou par un pape. Les d/'linilions ne sont pas la seule règle de notre foi ; la foi a précédé de beaucoup les premières qui aient été promulguées, et l'Église est tout aussi infaillible dan^ le magisli're ordinaire où elle dispense quotidiennement aux peuples la vérité religieuse, que dans l'exercice du magistère solennel, où elle ne fait que défendre contre les hérétiques les points attaqués de sa doctrine. L'Ksprit-Saint doit à l'Église l'assistance d(»nt elle a besoin pour ne pas tromper les peuples dans un enseignement qu'elle a mission de donner et t|ui relève de la révélation, et c'est à cette assistance autant qu'au respect d'une tradition vraiment aposto-

liijue qu'on peut seulement allribuor l'accord de tant de docleure, naturellement si enclins à se faire leur id(^e personnelle et à s'y attacher, sur des questions qui tW'happenl à la nécessité de l'évidence sensible.

S'agit-il au contraire d'une question de science ou d'histoire? La révélation n'étant point d'elle-même ordonnée à corriger les erreurs historiques et scientifiques, il est très possible que l'opinion commune des docteurs et des Pères n'ait pas pour orignie une aflirniation révélée, mais seulement une croyance erronée d'ordre naturel, commune ou même universelle au temps où ils ont écrit. De là vient que le concile de Trente ne consacre et ne vénère que les traditions intéressant la foi et les mœurs, trarlitiones tum ad fldcm^ tiim ad rtiorcs pertinentes K Le concile du Vatican a renouvelé cette môme restriction en même temps que le décret de Trente sur l'autorité de l'Église et des Pères dans l'interprétation de l'Écriture 2. Aussi tous les théologiens acceptent-ils implicitement ou explicitement la thèse de Melchior Gano : « L'autorité de tous les saints, dans les questions qui n'app.'»rtiennent pas à la foi, peut rendre cette opinion probable, mais ne la fait pas certaine

s'il est des questions purement scienti- J iistori(nies, faciles à reconnaître comme

34. Mais fiqu<*s et histori({i étrangères à la loi, il en est un certain nombre, sur-

' Scis. IV : Decretum de canonicis Scripturis. Êiichir., n. 783 (666) et n. "185 (CeS).

• Se.«s, III, c. 2, De Hevelatione. Enchir., n. USS (1637;.

* Omnium e lia in snnctorum auclorilasin eo geiiere qvœstionum, quas ad fidem diximus minime pertinere, fidem quidem proLahilem facit, cerlam lamtn non facit. — De locis theologicis,\.\\l, c. m, D. 10. Conclusio quarta.

tout en matière d'histoire religieuse el d'interprétation des Écritures, dont il e.^l dilTicile de dire si elles appartiennent, oui ou non, à la foi et aux mœurs. Voici bien une règle que Melchior Cano a indiquée pour cette distinction. D'après lui, n'appartiendraient pas à la foi toutes les propor-ilions « que les simples et même les doctes peuvent ignorer sans détriment de la piété, parce qu'elles ne sont ni des dogmes, ni des conclusions dogmatiques' ». Mais Melchior Cano trouve lui-même cette règle d'application difficile, et, de fait, l'applique mal en déclarant que les propositions relatives à l'Immaculée Conception, controversées de son temps, n'apparliennenl pas à la doctrine traditionnelle susceptible d'être définie. Le Père Pesch, rejetant cette règle de Cano, veut qu'en cette matière où toute règles priori est impossible, on s'en rapporte au plus ou moins dinsistance que mettent les Pères à soutenir leur opinion. S'ils s'accordent à la donner comme vérité de foi, imposée à l'assentiment des fidèles, nul doute qu'elle ne soit telle; mais s'ils l'exposent comme opinion libre, sans y insister, et tout disposés à tolérer l'opinion contraire, il se pourra bien qu'il ne s'agisse point d'une vérité vraiment traditionnelle^. Je dis, il se pourra, car.

* Illud... dUiijentissime est adverteyidum, inter auctores etiam ecclesiaslicos duo esse dispulalionurn gênera; alterum earum reruin, quae vere ad fidem spectant doctrinamque catholicain ; allerinn earum, quœ dira jacluram pielatis ignorari non ah i)r,perilis modo, verum a doclis etiam pussunt, quod nec fxdei dof/)iiala sunt neque ex illis derivantur. — Op. cit., 1. VII, c. ii, n. 3.

' Pnelectiones dogmaticae, t. i. Institutiones propsedeulicae, pars III, sect. i, n. 582-o83. Voici les (h-rnièrcs lignes de ces

62 cuniyuK i:t catholkjue

ici encore, impossible d'airt^ler une règle qui suffise à tous les cas. Et alors, en ces cas douteux, que faire? La solution du doute n'est point sans danger : danger de laisser tomber une vérité tra«iilionnolle révélée si -•n se prononce hâlivemenl pour la négative, danger de soutenir une erreur et de metlie la foi en opposition avec la vraie science si on se prononce pour Tallirmative. En ce double péril, encore une fois, que faire? Les devoirs sont divers selon les conditions.

Que les simples tidèles laissent disputer les doctes, aans s'in(|uiéter outre mesure de discussions qui n'intéressent pas grandement la vie ordinaire ; car, Dieu merci, ces doutes n'atteignent aucune des (piestions capitales de l'enseignement catholique. Oue les «locles étudient à fond ces questions avec la préoccujtation de n'abandonner que pour des raisons vraiment démonstratives une opinion jusque-là comnmnément reçue dans l'Église. Ce préjugé est tout à fait jégitime, car nous devons craindre de sacrifier à des apparences trompeuses une affirmation (jui ne serait rien moins (ju'une vérité révélée. Encore faut-il cependant (jue le défenseur de l'opinion commune ait le souci de ne pas se prononcer à la légère, en déclarant sans fondement des objections qu'il n'a qu'à peine examinées. Oue tous, en ces questions discutables et discutées, s'en rapportent aux sentences du magistère de l'Église, qui est l'expression la plus claire et la plus authenti(iuc de la tradition, et accordent à ces sentences l'assentiment qu'ils leur J

deux importants paragraphes... Sin distingui nequit utrum (SS.' Patres) velint sentenliam ut obligaloriam proponcrCy an ut Munm privatam lanlum opinionem, rorum dida non prœfjent J cerlum argumentum (p. 3'}3j. "

doivent, aux définitions, Tassentiment absolu de la foi, aux sentences réformables, la soumission extérieure et intérieure dont nous avons parlé au chapitre précédent.

35. Rien de contraire à la raison et à Ihistoire dans tout ce que nous avons dit de la tradition. Il serait assurément déraisonnable et antihistorique de soutenir qu'il nV a jamais eu mouvement et progrès dans l'enseignement catholique, que toutes les opinions communément reçues au xx" siècle sont identiquement celles qui avaient cours parmi les fidèles du 1" siècle, antihistorique encore de vouloir effacer ou justifier toutes les erreurs scientiliques, historiques ou même dogmatiques qui se trouvent dans les écrits des Pères.

Mais il n'y a rien de déraisonnable, ni d'antihistorique, à soutenir que les faits divins de la nouvelle alliance, dénoncés par la prédication de l'Évangile, consignés en partie seulement dans l'Lcriture inspirée, exprimés dès l'abord en des formules élémentaires capables d'éveiller le sentiment vrai de leur surnaturelle réalité, restent l'immuable fonds de vérité qu'expose et qu'exploite, sans l'épuiser, le développement de la pensée catholique. Les définitions dogmatiques, aussi bien que les conclusions théologiques auxquelles aboutit ce développement, ne sont pas des vérités nouvelles, mais une défense ou une prise de conscience plus explicite de la vérité ancienne. Les erreurs individuelles des Pères ou des Docteurs n'empêchent point l'enseignement commun de l'Église de rester fidèle à la vérité primitive, du moins en tant qu'enseignement impératif des vérités intéressant la fui et la morale. Les limite^* extrêmes

qui séparent cet enseignement des opinions communes étrangères à la loi, non garanties contre Terreur et susceptibles d'élre abandonnées, sont, il est vrai, quelquefois indécises. Mais si ce fait doit rendre prudent le théologien dans la qualification de ses thèses, ce n'est pas un motif, pour le critique, de refuser conliance à ce qu'il y a d'enseignement bien défini, dans une tradition que garantit l'autorité reconnue de l'Église et dont la notion, entendue comme il convient, n'a rien qui heurte la raison et nous oblige à fausser l'histoire.

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