JÉSUS ET L'ÉGLISE
qîiû lui aussi, comme eux, voulait que la lumière rayonnât d'Israël sur toutes les nations.
Les pêcheurs d'hommes (iv, 19), que Jésus prépare, ne travailleront pas qu'en Judée, ils seront le « sel de la terre » et « la lumière du monde » (Matth., v, 13, 14). Ce ne sont pas seulement les Juifs qui sont destinés au royaume des cieux, beaucoup de Gentils, comme le Centurion, viendront de l'Orient et de l'Occident partager le bonheur des enfants d'Abraham (Matth., vin, 11). Les apôtres seront traînés devant les synagogues, mais aussi devant les gouverneurs et les rois des nations (Matth., x, 17, 18). Ce sont tous les lassés du chemin de la vie, d'où qu'ils viennent, que Jésus appelle à lui (Matth., xi, 28). Il est le prophète chanté par Isaïe, qui doit annoncer la justice aux nations (Matth., xii, 18), et le soulagement qu'offre la grâce de Dieu à toutes les misères (Luc, iv, 17-21). Le levain évangélique n'est pas confié qu'aux Juifs, il est caché dans trois mesures de farine. Juifs, Samaritains et Gentils 1, sentiront son action; toute la pâte fermentera (Matth., xiii, 33). Le champ où tombe la semence pour le royaume de Dieu en même temps que l'ivraie n'est rien moins que le monde et n'est pas limité à la Judée (Matth., xiii, 3). Le filet des Apôtres ramassera des poissons bons ou mauvais de toute espèce, leur prédication do«t s'adresser à tous sans distinction de race (Matth., xiii, 47). Les premiers invités au festin seront remplacés par des gens appelés de partout sans considération d'origine, les Juifs, par des Gentils de tout pays (Matth.,
1 C'est la triple distinction qui, pour les Juifs, partageait toute l'humanité au point de vue religieux; cette distinction est analogue à celle que nous faisons aujourd'hui entre catholiques, hérétiques et infidèles.
xxn, 10). La bonne nouvelle du royaume sera portée au monde entier avant que vienne la fin (Matth., xxiv, 14). Le Fils de Dieu doit juger toutes les nations; ne doit-il pas auparavant être leur Sauveur à toutes (Matth., xxv, 32) ? La prédication évangélique redira à tout l'univers la louange de Madeleine brisant son vase de parfums sur les pieds du Maître (Matth., xxvi, 13; Marc, xiv, 9).
40. Tous les hommes vont donc être invités au royaume de Dieu. Ce royaume est bien la béatitude complète de tous les élus dans un monde transcendant, le grand espoir de l'Évangile 1; mais il n'est pas que cela. Le royaume, qui n'a son bonheur complet et sa gloire qu'en dehors de ce monde mauvais, a dans ce monde et sur cette terre une phase de développement préparatoire. Il est ici-bas le règne de Dieu sur les âmes, il est un état de justice qui transforme intérieurement les hommes (Luc, xvn, 20), perle précieuse, trésor caché, bien total, que l'âme, en sa recherche inquiète, peut trouver dès ce monde, et qui, une fois découvert, n'est pas payé trop cher du sacrifice de tout autre bien (Matth., xni, 44-47; Luc, xm, 33). Il faut le chercher avant tout (Matth., vi, 33). La parole évangélique est la parole du royaume, semence féconde, car elle fait germer dans les cœurs toute une floraison de vertus, qui se développe lentement et que bien des obstacles peuvent arrêter ou étouffer. La vertu de Dieu, sans même que le semeur s'en inquiète outre mesure, saura, chez les enfants du royaume, conduire cette semence à pleine maturité, à l'épanouissement du bonheur final (Matth., xm, 18-23; Marc, iv, 26-29;
Matth,, v, 10-12; xm, 43; xxn, 30; xxv, 34; Luc, xm, 29,
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Luc, vin, 11-15). Il y a une autre semence, productrice d'une activité vitale, parallèle et contraire à la vie provoquée par la semence qu'a jetée dans le monde le Fils de Thomme. Mais ces deux activités sont si étroitement mêlées, que Thomme ne saurait, en cette vie, distinguer sûrement d'après leurs actes, les enfants du royaume des fils du Mauvais, le bon grain de Tivraie. Cette séparation ne se fera qu'à la consommation du siècle (Matth., xm, 25-30, 37-43). Si on n'accepte pas, avec l'humble confiance d'un enfant, le ferment de vie qu'apporte le royaume, on n'y entrera pas; car le royaume ne signifie pas seulement l'impulsion nouvelle qui va pousser les hommes au bien, mais encore le groupement où entrent tous ceux qui la reçoivent. « Quiconque n'acceptera pas le royaume de Dieu comme un enfant, n'y entrera pas » (Luc, xvin, 17).
41. Le royaume de Dieu est en effet dès ce monde un ensemble d'hommes et une nouvelle économie de salut. Il y a parmi ces hommes des bons et des mauvais (Matth., xm, 41, 47, 48). Cette économie de salut n'en est pas moins le grain de sénevé, qui, tout petit au jour de la semaillesdeviendra un grand arbre et abritera les enfants du ciel (Matth., xm, 31, 32; Marc, iv, 31; Luc, xm, 19). Elle est différente de celle de l'Ancien Testament et lui succède (Matth., xi, 12-14; Luc, xvi, 16). Les plus petits du nouveau royaume sont audessus de Jean-Baptiste le plus grand de l'Ancien (Matth., xi, 11). Au temps où Notre-Seigneur prêche, ce régime nouveau n'est pas encore complètement inauguré, mais il est tout proche, les miracles et surtout les exorcismes du Maître sont les signes de ce règne spirituel, qui doit arracher tant d'hommes au démon (Matth., xn, 28, 29; Luc, xi, 20-24; Matth,, xi,5-6).
42. Cette nouvelle économie du salut, avec tous les Gentils qu'elle groupera, va-t-elle être rattachée à la synagogue? Non, vraiment. On n'attache point une pièce neuve à un vieil habit (Matth.. ix, 16). Mettre l'évangile dans les formes et l'économie du Judaïsme, serait mettre le vin nouveau dans de vieilles outres. Les vieilles outres éclateraient. Au vin nouveau, il faut des outres neuves (Matth., ix, 17; Marc, n, 20-21; Luc, v, 36-38). D'ailleurs, les Juifs n'auront que peu de goût pour l'Évangile. « Celui qui boit du vin vieux n'est pas si pressé d'en avoir du nouveau, car i* uit : le vieux est meilleur » (Luc. v, 39).
Peut-on songer à confier les enfants du royaume à ceux qui dirigent le Judaïsme? Sadducéens et pharisiens sont des aveugles, qui savent reconnaître les signes de la pluie et du beau temps, mais non ceux du royaume (Matth., xvi, 1-5) ; ils ne veulent pas entrer dans le royaume et n'y laissent pas entrer les autres (Matth., xxni, 13). Au lieu de faire hommage au Fils, de la vigne qui leur a été confiée par le Seigneur, ils vont le tuer. La vigne leur sera enlevée et remise à d'autres (Matth., xxi, 33-41; Marc, xn, 1-9; Luc, xx, 9-16).
43. Celui qu'ils vont rejeter et mettre à mort deviendra la pierre angulaire d'un nouvel édifice religieux (Matth., xxi, 42; Marc, xn, 10, 11; Luc, xx, 17, 18). Rendre témoignage à sa gloire et imiter ses exemples, le confesser de bouche et d'action sera tout le programme des enfants du royaume (Matth., x, 32; Luc, xn, 8; xiv, 27). Ils devront l'aimer plus que père et mère (Matth., x, 37; Luc, xiv, 26), accepter et porter son joug, qui est suave et léger (Matth. ,xi, 30), et souffrir aussi pour lui la guerre qu'il est venu allumer dans le monde, jusqu'à l'intérieur de la famille (Matth., x,
34; Luc, xii, 51); car il est plus que tout ce qu'il y a de saint et de sacré dans le Judaïsme, il est le maître du sabbat, il est plus grand que le Temple (Matth., xn, 6-8), il est celui auquel le Père a tout remis (Matth., xi, 27; Luc, x, 22), même l'humanité tout entière à juger (Matth., xxv, 32).
Qu'est-ce donc que ce langage, sinon celui d'un maître, qui entend non seulement fonder une religion achevant et débordant le mosaïsme, mais qui veut encore s'en faire le centre avec Dieu son Père? Et pour cette œuvre, il lui faut d'autres ouvriers que les anciens vignerons. Il a grande pitié des foules, qu'il voit malheureuses comme des brebis sans pasteurs (Matth., ix, 36). Sa prédication personnelle se limite à Israël, comme le dit la parole qu'on nous objecte, c'est vrai; mais regardant au delà de ces limites trop étroites, il voit blanchir la moisson des âmes qu'il attirera à lui quand il sera glorifié, et demande qu'on prie son Père d'envoyer beaucoup d'ouvriers (Matth., ix, 37, 38; Luc, x, 2). Il va lui-même en préparer; c'est dans ce but qu'il appelle les douze et qu'il les exerce par une mission préparatoire strictement limitée, elle aussi, au pays juif; mais dont le programme restreint ne conditionne aucunement la mission universelle qu'il leur donnera plus tard. Si saint Matthieu, selon son procédé habituel, bloque en un seul discours tous les avis concernant l'apostolat, et les cite à l'occasion de la première mission juive des douze (Matth., x), saint Luc marque très bien le caractère temporaire de cette mission, puisqu'il en raconte le retour (ix, 1-10; x, 1-18), et rapporte comment No;,re-Seigneur avertit ses disciples des difficultés beaucoup plus grandes de leur apostolat mondial (Luc, xxu, 35-36). Us ne sont qu'une poignée d'hommes, un petit troupeau. Ce troupeau n'a
rien à craindre, car il a plu au Père de lui donner le royaume (Luc, xn, 32), non seulement la béatitude du royaume dans son état parfait de l'au-delà, mais déjà la divine vertu, qui permettra au petit troupeau, à TÉglise, de promouvoir la justice et la sainteté en ce monde, le pouvoir de lier et de délier les consciences (Matth., xvm, 18).
44. Comment pouvons-nous être surpns après cela, que Jésus parle de son Eglise et lui donne un chef: «Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle1?» Si ces paroles étaient isolées, on pourrait les suspecter d'être une addition postérieure; mais comment les dire étrangères à la pensée
1 Voici comment Mgr BatifTol signale et résout les objections les plus actuelles contre l'authenticité des promesses de Jésus à Pierre : « Sur cette pierre je bâtirai mon Église, » dit Jésus : trois mots peuvent faire ici une difficulté valable, objection classique dans la critique protestante contemporaine. On veut, en effet, que la notion d'êxx)7)<7i<z soit une création pauline, et encore fait-on observer que saint Paul parlait de PèxxXijffia tpC 8eo0, pas encore de l'£xxX-r|<rfa toû Xpurçoû. Quant à l'expression bâtir appliquée à une ÈxxXqo-fa, c'est une expression pauline. Le logion attribué par saint Matthieu à Jésus serait donc de frappe très postérieure à la prédication évangélique.
Cette difficulté n'est pas décisive, car, premièrement, le mot iv.v.'/.r^ix, à ne parler que du mot, n'est pas une création pauline puisque IxxX^ctio estaussi ch^. les Septante, où il désigne, comme le mot cr-.va-;'03Yr, son synonyme, l'assemblée des Juifs d'une mêmelocalité. L'ecclésiaste est celui qui parle devant une telle réunion juive. Dans le discours d'Étie ne (Act., vu, 38), le mot èxxXqoîaest pris dans le sens qu'il a chez les Septante et sert à désigner le peuple d'Israël réuni dans le désert autour de Moïse. L'auteur de l'Épître aux Hébreux l'emploie de même pour désigner l'ensemble des justes d'Israël dans la Jérusalem céleste (Heb., xn, 23). — Bâtir
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du Maître, alors qu'elles ne sont que le couronnement de tant de témoignages pris aux paraboles, à ces morceaux évangéliques si pittoresques et si vivants, qui, au témoignage de tous les critiques, ont le mieux gardé la frappe originelle de la parole de Jésus? Ces multiples attestations synoptiques, qui s'appellent, se complètent, s'éclairent, et se soutiennent mutuelle-
une !xxX?)<7ta est une image hardie peut-être, que saint Paul a développée et imposée. Notons que dans le logion de saint Matthieu elle est présentée à l'état le plus simple et amenée parle contexte : un rocher choisi pour bâtir, rien ne pourra rien contre ce qui est bâti sur le rocher. Nous sommes loin encore des développements de saint Paul sur l'édification, et cette frappe est bien plutôt signe d'archaïsme. — Reste la difficulté, qui est que le Christ dit mon Eglise, expression sans analogue dans le Nouveau Testament. J'avoue que des analogies m'inquiéteraient plutôt, car si ce logion était d'origine récente, n'y retrouverait-on pas quelque chose du langage des épîtres paulines et des Actes? Puisque l'expression èxx'ÀY)crta tou 6soû était seule usitée (voyez pourtant Rom., xvr, 16) à l'époque où l'Évangile de saint Matthieu a été rédigé, pourquoi a-t-on fait dire au Christ ici tïjv âx^atav [xou ?— ... Jésus est celui qui appelle, qui rassemble, qui veut qu'on vienne à lui, qu'on soit avec lui, qui impose un joug pareil à celui de la Loi, mais doux et léger comme celui de la Loi n'est pas. Il est tout autant celui qui peut détruire le temple de Dieu et le réédifier trois jours après. Ne sont-ce pas là autant de similitudes de l'expression : « Je bâtirai mon Église? »
Mgr Batifîol fait ensuite observer qu'au temps de la rédaction de l'évangile de saint Matthieu, même si on date cette rédaction de la fin du premier siècle, l'exercice de la primauté romaine n'était pas si actif, qu'il pût inspirer un logion où les prérogatives de Simon Pierre et de ses successeurs sont si pleinement affirmées. V Église naissante, excursus A. Paris, 1909, p. 103 sq. Ce livre nous est arrivé trop tard pour que nous ayons pu l'utiliser autrement qu'en notes, mais nous le recommandons pour le développement de thèses sur l'Église primitive, dont nous ne donnons qu'une esquisse-.
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ment, font bloc. Avec un commentaire de dix-huit cents pages, on peut amasser assez de conjecture et de peut-être; pour obscurcir, sous prétexte d'éc cissement, ia simple clarté de quelques-unes d'entre elles prises isolément, mais on n'a pas raison du bloc.
45. Nous avons déjà expliqué les deux textes d'où l'on voudrait déduire les vues exclusivement juives de Notre-Seigneur l. C'est en vain qu'on en appelle au long séjour des apôtres à Jérusalem après l'Ascension, pour nier leur projet d'apostolat des Gentils. Devaient-ils sitôt renoncer à convertir leurs compatriotes, alors qu'à ceux-ci étaient dues les prémices de l'apostolat, et que les premières prédications avaient été couronnées de succès? — Ne fallait-il pas créer, essayer et assurer le fonctionnement d'une communauté modèle, avant d'en aller organiser ailleurs, vivre ensemble la vie chrétienne, avant de la semer aux quatre coins du monde? D'ailleurs, Jérusalem était un centre des plus favorables à l'apostolat, où chaque fête amenait de nouveaux prosélytes, et d'où, après chaque fête, partaient de nouveaux convertis qui s'en allaient préparer partout le point d'appui des missions de la diaspora. N'est-ce pas de cette façon et sans la présence d'aucun apôtre que la communauté romaine 2 a commencé ?
Cf. p. 87 et 93.
8 Un premier voyage de saint Pierre à Rome est assez problématique Un texte de V Ambrosiaster, Commentaire de V É pitre aux Romains {P. L., t. xvn, col. 45, 46), affirme que les premiers chrétiens de Rome n'avaient pas reçu la foi d'un apôtre. Le fait que saint Paul considère l'Église romaine comme étant de son domaine d'apostolat {Rom., i, 6-1 4) et non point de celui d'un autre apôtre,