JÉSUS ET L'ÉGLISE
après Antioche, après celles de Syrie, après tant d'autres? Et alors que les apôtres avaient tant de motifs connus de rester quelque temps à Jérusalem, sans compter ceux que nous ne connaissons pas, peut-on dire en bonne logique : « Ils ne sont pas allés de suite aux Gentils, donc ils n'avaient pas tout d'abord l'intention d'y aller, » quand eux-mêmes affirment qu'ils y vont sur l'ordre du Maître? .
46. On peut hésiter sur l'interprétation du fameux texte : « Vous ne consommerez point toutes les cités d'Israël avant que ne vienne le Fils de l'homme » (Matth., x, 23). Est-ce à dire que la conversion des Juifs ne s'achèvera pas avant la fin du monde, ou que la venue du Fils de l'homme ne signifie pas ici la parousie 1 finale, mais une autre manifestation de la gloire et de la puissance de juge de Notre-Seigneur comme la résurrection, la ruine de Jérusalem, la fondation de l'Église? Les avis sont partagés; mais il reste bien certain que, ni l'évangéliste, ni les Apôtres n'ont entendu cette parole en ce sens qu'il leur était interdit de quitter le pays palestinien avant le retour glorieux de Jésus. Outre que pour exprimer pareille idée Notre-Seigneur aurait dû dire : « avant que je revienne » et non point « avant que vienne le Fils de l'homme», l'évangéliste n'aurait pas rap-
où il ne voudrait pas travailler (Rom., xv, 20-22), confirme ce témoignage. Cf. Sanday and Headlam, Epistleto the Romans. Edinburgh, 1896, Introduction, § 3, p. xxv. Chacun sait que la mort de saint Pierre à Rome n'est plus sérieusement contestée.
1 Le mot parousie, transcription du grec Trap ouata, désigne, dans la langue de l'exégèse contemporaine, qui a emprunté ce terme à saint Paulf ja venue glorieuse de Notre-Seigneur pour le jugement Sénéral à la fin du monde.
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CRITIQUE ET CATIIOLIQUE
à la gloire du Maître une prophétie notoirement démentie au temps où il écrivait, et les apôtres n'auraient point enfreint les ordres du Seigneur, au moment où ils attendaient son retour imminent.
L'attente de la parousie, avec les caractères qu'elle nous paraît revêtir chez les apôtres et dans la première génération chrétienne, était-elle inconciliable avec la pensée de fonder l'Église? Certainement non, puisque le fait nous montre l'Eglise fondée et vivant dans cette attente. Saint Paul en était aussi préoccupé que les autres apôtres; cela ne l'a pas empêché d'organiser les églises des Gentils. Pour que Jésus n'ait pu songer à instituer l'Église, il faudrait donc qu'il ait eu non seulement une connaissance de l'avenir aussi imparfaite que celle des apôtres, mais l'assurance, aussi ferme qu'erronée, de la consommation imminente du siècle présent. Tous les textes évangéliques précités contredisent cette supposition ; aucun de ceux qu'on allègue ne l'impose. Voici celui qui serait le plus explicite :« En vérité, je vous le dis, quelques-uns de ceux qui sont ici ne goûteront pas la mort jusqu'à ce qu'ils voient le Fils de l'homme venant dans son règne » (Matth., xvi, 28). Pris dans son sens le plus matériellement obvie, ce texte signifierait que la plupart des apôtres mourront avant la parousie. Ce serait encore prévoir, avant la fin du monde, plus d'années qu'il n'en faut pour justifier une organisation sociale chargée de soutenir la foi et l'espoir des fidèles, et l'on ne peut se servir de cette parole, pour déclarer inauthentiques celles où Jésus annonce son Église.
47. Mais il s'en faut de beaucoup que la venu" du Fils de l'homme ne puisse désigner autre chose que la parousie. Sans recourir au langage de l'Ancien Testa-
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ment appelant venue, sortie ou descente du Seigneur, diverses manifestations de sa bonté et de sa justice % on trouve, dans le Nouveau Testament, des textes donnant le même sens large au mot « venir ». On en trouve non seulement dans l'Apocalypse (o, 5, 16, 25; ni, 3, 11), et dans saint Jean (xiv, 23), mais aussi dans les Synoptiques. j
Si la venue du Fils de l'homme devait s'cntendro exclusivement de son avènement glorieux à la fin du monde, dont quelques apôtres seulement seraient témoins, à qui donc s'adresseraient les recommandations de vigilance répétées par les trois Synoptiques : « Vous aussi soyez prêts, car vous ne savez pas à quelle heure le Fils de l'homme doit venir » (Luc, xn, 40) 2 ? Aux rares apôtres et seulement à ceux de leurs contemporains que Jésus, dans l'hypothèse qu'on nous objecte, aurait prévu devoir être encore vivants au moment de la parousie ? — C'est insoutenable. Le Christ se désintéresse-t-il des ^autres ? N'est-ce pas à tous qu'il rappelle, en même temps que la surprise de la venue du Fils de l'homme, le compte que le serviteur de Dieu doit rendre alors à son Maître ? Le témoignage de l'Évangéliste est très explicite ; ce n'est pas seulement pour quelques-uns de ceux qui l'entendent ou pour la génération suivante que Jésus parle, quand il recommande de veiller, c'est à tous les apôtres et à tous les hommes qu'il s'adresse :
1 Isaïe, xxvi, 21 ; xlii, 13 ; Michée, i, 3. Le P. Knabenbauer, S. J., qui, dans son premier volume sur saint Matthieu (c. x, 23, p. 397, 398), avait soutenu que la venue du Fils de Dieu ne désigne que la parousie, s'est rétracté dans le second volume (c. xvi, 28, p. 11). :
* Cf. Matth., xxiv, 42, 44; xxvi, 13; Marc, xni, 35.
« Ce que je vous dis à vous, je le dis à tous. Veillez» (Marc, xni, 37).
Mais pour veiller, il faut vivre. Il y a donc une venue du Fils de l'homme distincte de la parousie, puisqu'elle peut surprendre vivants ceux qui doivent mourir avant la fin 1; et cette venue signifie, dans les textes précités, la sentence individuelle de salut ou de condamnation, qui fixe pour chaque âme, à l'heure prochaine et toujours incertaine de la mort, le sort que lui ont mérité ses œuvres pesées aux poids de la justice et de la grâce du Fils de l'homme.
Mais, si la venue du Fils de l'homme peut signifier autre chose que la parousie, n'est-il pas de bonne critique d'interpréter cette exp ression vague en fonction de l'ensemble des textes évangéliques ? N'est-ce point au contraire un procédé critique par trop simpliste et exclusif, de décréter arbitrairement qu'on ne lui reconnaîtra jamais qu'un sens eschato logique, sauf à déclarer inauthentiques et à traite r d'additions traditionnelles tous les textes qui ne cadrent pas avec l'annonce d'une parousie imminente? Quand donc le même évangéliste nous montre d'une part le royaume de Dieu destiné à grandir peu à peu et à recruter des adhérents dans le monde entier, et nous fait annoncer d'autre part, comme prochaine, la venue du Fils de l'homme en
1 Mgr Le Camus ne force donc pas le sens littéral de ces versets, quand il les interprète de la préparation à la mort, et M. Loisy a mauvaise grâce de s'écrier là-dessus : « Hélas ! Monseigneur, à qui le ferez-vous croire? » Autour d'un petit livre, p. 66. Pas n'est besoin de foi, il suffit de n'avoir pas de parti pris, et de n'être pas hypnotisé par l'idée fixe d'une erreur grossière du Christ relativement à l'imminence de la parousie, pour laisser aux textes tout leur sens historique, et voir que la parousie n'est pas l'objet exclusif de la vigilance recommandée dans ces dernières paraboles.
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feàn règne; au lieu de nous servir de ce dernier texte pour nier ou fausser les multiples témoignages de la pr mière idée, et d'imputer à l'auteur sacré une contradiction que l'écrivain le plus naïf eût évitée, nous disons simplement que la venue du Fils de l'homme en son règne signifie, dans ce passage, ou le jugement de Jérusalem et la fin du culte juif, premier acte du jugement du monde, ou la glorieuse manifestation le Jésus par la merveilleuse propagation et le solide établissement de son Église1. Cette interprétation est d'autant plus autorisée qu'il s'agit d'une formule prophétique empruntée à Daniel (vu, 13, 14), comportant l'indéterminé habituel de la prophétie, et que saint Marc et saint Luc, dans leurs témoignages parallèles, ne parlent plus du Fils de l'homme, mais seulement du règne de Dieu. « En vérité je vous le dis, quelques-uns de ceux qui sont ici ne goûteront pas la mort avant de voir le règne de Dieu venant en puissance (Marc, vin, 39)... jusqu'à ce qu'ils voient le règne de Dieu» (Luc, ix, 27).
1 Sur cette question de l'annonce de la parousie, voir l'article du R. P. Lagrange, L'aven unent du Fils de Vhomme, dans la Rev. bibl., juillet et octobre 1906, ou encore Le grand discours escha~ tologique des Évangiles synoptiques, dans la Revue du Clergé français, 15 janvier 1907, article qui résume les conclusions du P. Lagrange. Notre-Seigneur s'est toujours refusé à donner la date de la parousie. Aux questions des apôtres il répondait : « C'est le secret du Père... Il ne vous appartient pas de connaître les temps marqués par Dieu pour l'accomplissement de ses desseins... Veillez et priez car vous ne savez ni le jour ni l'heure... le Fils de l'homme vient comme un voleur. » Le vague de ces réponses où le Christ englobait, dans une même perspective, la mort au siècle présent, lo jugement particulier de chaque individu et la fin de l'humanité, le jugement général, a laissé à la première génération chrétienne l'espoir et l'appréhension que la date ignorée de la parousie pouvait
L'Église n'est pas chose identique au royaume de Dieu, mais elle en est la phase terrestre. Elle est la manifestation et l'organisation visible du règne spirituel donné au Christ dès ce monde. Les Évangiles nous disent et nous répètent que Jésus a prévu et voulu cette organisation sociale de ses fidèles; c'était le sentiment de l'Église primitive; nous ne voyons pas qu'on l'ait convaincue d'erreur. Elle ne s'est pas plus trompée sur ce point, qu'en espérant bénéficier toujours du secours que lui avait promis son fondateur. Les signes de sa merveilleuse vitalité, que nous allons maintenant examiner, achèveront de nous convaincre de son institution divine.
être prochaine. On dit que le Christ n'aurait pu permettre cette méprise, s'il n'avait été lui-même dans l'ignorance. La théologie catholique enseigne avec beaucoup plus de raison, que le Christ, sachant de science surnaturelle la date de son avènementglorieux, ne pouvait se servir de cette connaissance que dans la mesure voulue de Dieu. Dieu a librement et sagement mesuré ses révélations, et nous serions bien osés de critiquer ses. voies mystérieuses, parce qu'il lui a plu de ne perfectionner que peu à peu les espérances des premiers fidèles juifs, qui tout d'abord ne goûtaient que le triomphe total de la résurrection. Leur espoir de partager prochainement la gloire du Christ était non seulement vrai, en ce sens que la mort devait prochainement fixer la part de cette gloire et leur en donner le meilleur, mais encore en ce sens que les milliers d'années, qui peuvent nous séparer de la fin du monde. ne sont rien en comparaison de l'éternité. « Mille ans sont comme un jour pour le Seigneur. » 77 Ep. de saint Pierre, m, 8. L'homme comprend difficilement ce rien de la durée successive. Pour remédier à cette illusion et laisser à l'espoir humain la force que le mirage des années affaiblit, Dieu a trouvé bon que les prophètes, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, mettent toujours la venue du Messie ou son triomphe final à l'horizon immédiat du siècle qui les entend ou qui les lit. Au lieu de nous scandaliser de ce procédé, comprenons sage leçon qu'il nous donne.
48. Le fait. — 49. Valeur du témoignage de saint Paul. — 50. L'hypothèse psychologique de la conversion progressive. — 51. Essai d'explication naturaliste de Renan. — 52. Aveux des rationalistes.
48. Au temps où les évangélistes écrivaient leur confiance au secours divin de Jésus toujours présent parmi les siens, saint Paul était déjà le témoignage merveilleux et vivant de cet appui surnaturel promis à l'Église.
Pharisien zélé, outré de la sacrilège impiété des chrétiens, qui blasphémaient la majesté de Iahvé en lui associant Jésus crucifié, Saul a commencé par prendre une part active au jugement et au supplice d'Etienne; il a traîné en prison les frères de Jérusalem et sollicité les lettres qui l'autorisaient à faire saisir et amener devant le sanhédrin les chrétiens de Damas. C'est aux portes de la ville, que la grâce l'attendait.
Comme il était en chemin et qu'il approchait de Damas, tout à coup, une lumière menant du ciel resplendit autour de lui. Il tomba par terre, et il entendit une voix qui lui disait : Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? Il répondit : Qui es-tu, Seigneur? — Le Seigneur dit : Je suis Jésus que tu persécutes; il t'est dur de regimber contre l'aiguillon. Tremblant et stupéfait il dit: Seigneur, que veux- tu que je fasse? Le Seigneur lui dit: Lève-toi, entre dans la ville et là. on te dira ce que tu dois faire. Les hommes qui l'accompa-
gnaient demeurèrent tout interdits. Ils entendaient bien Ja voix, mais ils ne voyaient personne. Saul se releva de terre, et, quoique ses yeux fussent ouverts, il ne voyait rien. On e prit par la main et on le conduisit à Damas. Il resta trois jours sans voir et il ne mangea ni ne but (Act., ix, 3-9) 1.
Trois jours après, Ananias le visitait, lui intimait les volontés du Seigneur, et le guérissait en lui imposant les mains. « De ses yeux, tombèrent comme des écailles, il recouvra la vue, se leva, fut baptisé, et, après qu'il eut pris de la nourriture, les forces lui revinrent» (Act., ix, 10, 19).
Ces forces ne lui appartenaient plus; elles étaient désormais au Jésus crucifié qui venait d'apparaître ressuscité et de sacrer apôtre son persécuteur. Toutefois, plus de quinze ans devaient encore s'écouler avant le commencement des grandes missions de Paul : trois ans de retraite en Arabie, et quelque douze ans d'une vie obscure dont nous ne connaissons que de très courtes prédications à Damas et à Jérusalem. Le converti, si débordant que fût son zèle, sut accepter l'épreuve fortifiante du silence, et même celle de la défiance que lui témoignèrent ses nouveaux frères, et attendre l'heure où l'Esprit devait dire aux presbytres d'Antioche : « Livrez-moi Saul et Barnabe, pour l'œuvre à laquelle je les ai appelés » (Act., xm, 2). On sait
1 Nous donnons ici le texte de la Vulgate ; le détail de l'aiguillon est probablement emprunté au troisième récit de la conversion de saint Paul (Act., xxvi, 15). Le miracle du chemin de Damas est en effet raconté trois fois (ix, 1-19; xxn, 6-16; xxvi, 13-18), et chaque fois, avec des divergences de détail, qui, sans altérer la substance du récit, ne laissent pas que de donner un exemple précieux de la libre manière avec laquelle les auteurs inspirés entendent raconter les faits qu'ils rapportent. Nous y reviendrons, en parlant de l'inspiration, dans notre second volume.
quelle a été l'œuvre de Paul, le résultat de ses missions pour l'extension du christianisme, l'influence de ses écrits sur la théologie et la piété de toutes les générations chrétiennes. Sa vie est la grande merveille du christianisme naissant, et sa conversion, une des manifestations les plus indéniables du surnaturel dans l'établissement de l'Église.
, 49. C'est bien à la grâce de Dieu, en même temps qu'à la vision du Christ ressuscité, que saint Paul attribuera toujours l'orientation nouvelle de sa vie, l'énergie surhumaine qu'il va mettre au service de l'Évangile. Comment ne pas nous incliner devant cette conviction de l'apôtre, quand nous savons « comment elle s'est soutenue pendant un apostolat de trente années, et combien belle et sainte fut la vie de celui qui atteste l'origine divine de sa mission... A un tel essor, l'élan initial a été donné par D ieu, ... pour qu'une conscience du divin s'affirmât aussi forte, l'information première a dû être divine... 1 ».
C'est en effet le nouveau converti, qui a porté le christianisme dans les grands centres de l'empire romain. Élevé à Tarse, il connaissait la civilisation hellénique et avait conscience des oppositions formidables que l'Évangile devait y rencontrer; et cependant, il ne s'est point dérobé à la mission que le Christ lu' imposait.
« Il a proclamé Fils de Dieu et Sauveur du monde un Juif agonisant sur la croix, n'ignorant pas lui-même la répugnance qu'un tel culte devait inspirer, mais ne désespérant pas qu'un jour la procession des foules ne monterait plus aux acropoles, et qu'elle descendrait
1 V. Rose, Études sur la théologie de saint Paul, dans la Rev, bibl, juillet 1902, p. 337.
vers le ghetto où il avait prêché l'Évangile de la croix ; il a inquiété les âmes, troublé les consciences des hommes, en les avertissant que la nature n'est pas saine, en leur donnant la notion du péché et en déclarant toutes les concupiscences contraires à la loi de Dieu... Il n'a pas été découragé par son insuccès d'Athènes, ni par les divisions des églises qu'il fondait, ni par l'irrémédiable vulgarité des cœurs et les retours passionnés des instincts qu'il espérait avoir soumis à la loi du Seigneur; il ne s'est jamais arrêté dans sa course à travers le monde jusqu'à ce qu'enfin... il étendit sa tête sur la borne milliaire qui, dit-on, lui fut indiquée comme billot. Telle a été l'impulsion de l'apôtre; tel fut son entraînement. Sommes-nous vraiment téméraires et peu critiques d'accepter son dire sur l'origine divine de cette impulsion, et d'écouter cette conscience que sa vie et son œuvre entourent de respect 1? »
50. Comment d'ailleurs expliquer autrement le double phénomène extérieur et intérieur de sa conversion? Bon nombre de critiques, pour se faciliter cette explication, essaient d'éliminer l'apparition, qui ne serait tout au plus qu'une vision intérieure et probablement une légende, un symbole, la forme merveilleuse sous laquelle la chrétienté primitive se serait représentée la célèbre conversion du persécuteur devenu apôtre. La conversion intérieure, progressivement amenée par les influences que Paul a subies, serait l'aboutissant normal des antécédents du converti, de la vieille et douloureuse expérience qu'il avait faite de l'impuissance de la loi pour la justifîca-
1 V. Rose, loc. cit.
tion de ses fidèles (Rom. ,vn), de l'impression produite surluipar les discours et lamort d'Etienne, parla vertu et la patience des premiers chrétiens, des remords d'une conscience délicate qui lui reprochait de persécuter peut-être des amis de Dieu. C'est là l'aiguillon contre lequel il lui était dur de regimbe r.
11 est très vrai que de pareilles pensées ?t impressions pouvaient, à la longue, conduire peu à pu un Juif au christianisme; mais le moindre sens et le n "indre souci de la vérité historique ne permettent pas d'appliquer au cas de saint Paul cette description d'une conversion progressive.
Pouvons-nous trouver témoin plus sûr des sentiments de saint Paul que saint Paul lui-même? Il nous a dit à maintes reprises ses sentiments d'avant et d'après sa conversion. Circoncis du huitième jour, Israélite de race et pharisien, il était irréprochable dans sa recherche de la justice qui est par la loi (Philip., m, 5, 6). Si une fois sous le régime de la grâce, il a senti, par comparaison, l'impuissance de la loi pour la sanctification de l'homme, il ne s'en était pas rendu compte auparavant. Il cherchait alors, dans les multiples purifications traditionnelles, le remède aux fautes qui lui échappaient, et se montrait ainsi plus zélé que tout autre pour l'observation des prescriptions pharisaïques (Gai., i, 14). Il ne se souvient pas d'avoir douté; c'est avec la pleine sincérité d'une totale ignorance (I Tim., i, 13), qu'il persécutait plus que tout autre (Galat., i, 13) l'Église de Dieu. S'il a senti l'aiguillon au moment où il gisait terrassé sur le chemin de Damas, hésitant à se rendre, c'était pour lui une impression toute nouvelle. M. Sabatier lui-même, peu suspect de complaisance pour le surnaturel, le reconnaît franchement : « Paul ne sait rien, et c'est là
le point essentiel, d'un acheminement progressif, d'une conversion graduelle à l'Évangile. Le souvenir qu'il a gardé toute sa vie de cette conversion est celui d'un événement foudroyant qui l'a surpris en plein judaïsme et l'a jeté malgré lui dans une voie nouvelle. Il a été conquis et dompté de haute lutte (Philip., m, 12). C'est un rebelle vaincu que Dieu traîne en triomphe à travers les peuples (II Cor., n, 14). S'il prêche l'Évangile, il n'en peut tirer aucun sujet de gloire; il doit évangéliser, c'est une nécessité supérieure à laquelle il ne peut se soustraire. Il est là comme un esclave à la chaîne (I Cor., ix, 15-18) 1. »
Et saint Paul n'est pas moins explicite sur la réalité du phénomène extérieur qui a été un des facteurs de sa conversion. Son témoignage ne permet pas de révoquer en doute le témoignage déjà bien fort de saint Luc, son compagnon, dans les Actes. Il a vu le Christ ressuscité, dans une apparition pareille à celles dont les autres apôtres ont bénéficié. « Après eux tous, il m'est aussi apparu à moi comme à l'avorton » (I Cor., xv, 8). Il qualifie sa vision, « d'une expression énergique, qui met en relief le mode particulier de sa conversion. Il est né violemment, comme un avorton; c'est de force qu'il est entré dans la vie divine. Alors que tous les autres, apôtres et disciples, arrivaient à la foi en Jésus ressuscité, après une préparation lente et progressive, lui, il a été arraché avant terme du sein qui le portait2. » Il faut en prendre son parti, le phénomène extérieur
1 A. Sabatier, V apôtre Paul, p. 43. Citation empruntée à l'étude du P. Protin, sur la Genèse de la pensée de saint Paul, dans la Reçue augustinienne, 15 février 1908, p. 176.
a V. Rose, art. cité, p. 327. . .
est une' donnée historique trop sûrement attestée, pour qu'on puisse réliminer.
51. Renan l'a. bien compris, et il n'a pas reculé devant un essai d'explication naturaliste de ce phénomène 1. Malgré « l'extrême délicatesse » de son analyse psychologique, et sa « très précieuse connaissance des lieux 2 », il n'a pu rendre plausible la solution qu'il propose. Son ingénieux échafaudage d'hypothèses fait sourire les critiques. Nous ne sommes pas surpris que M. Guignebert 3 n'en soit pas pleinement satisfait; nous sommes plutôt étonné qu'il y renvoie ses lecteurs, et comme, après tout, ce roman peut encore impressionner les jeunes gens du monde et les esprits de moyenne culture, nons nous donnerons la peine de le discuter.
Renan demande aux éclairs d'un violent et subit orage, le signe lumineux et céleste qui doit provoquer l'hallucination dans la tête fiévreuse de Paul, lui faire croire à l'apparition du Christ, et orienter ses pensées déjà troublées vers la croyance en celui dont il ne persécute pas sans remords les fidèles.
Cette imagination d'orage est une vraie maladresse. Rien ne dispose moins à une hallucination que la menace ou la douche d'une pluie d'orage, vînt-elle des flancs de l'Hermon. Les voyageurs en plein champ, ceux d'Orient comme ceux d'Occident, n'ont plus alors qu'un souci, trouver au plus vite un abri. L'accès subit de fièvre pernicieuse, le transport au cerveau qui rend toujours furieux les gens qu'il affole, et aurait subitement calmé les fureurs de Saul, a pu donner à
1 Les Apôtres, c. x, p. 174 sq.
a Hist. anc. du chr., c. vin, p. 29i.
8 Loc. cit.
M. Renan malade à Byblos « l'impression d'une nuit profonde, traversée d'éclairs où l'on voit des images se dessiner sur un fond noir; » une fois l'accès passé, la plus crédule des femmes orientales sait, aussi bien que les philosophes d'occident, ce que valent ces impressions du délire fiévreux, si toutefois elle se les rappelle. Revenons-en donc à l'hallucination simple: cas déjà bien intéressant chez un homme de trente ans, viril et raisonneur ce mme l'était Saul, fatigué d'une longue marche à pied qui bien loin d'exalter le système nerveux, le déprime. Pourquoi cette hallucination se produit-elle au r ebours des dispositions connues du malade et renverse-t-elle au lieu de les exaspérer, les sentiments habituels ? — « Il faut supposer qu'il s'est fait en lui un travail mystérieux, peut-être issu d'un réflexe puissant, et mal compris d'abord, de ia douceur, de la patience, du courage de ceux qu'il poursuivait. » Oui,, mais p our accepter cette conjecture, il faut renoncer à la critique.
Un lecteur inaverti peut croire M. Renan, quand celui-ci écrit :« Paul était près d'aimer ce qu'il haïssait... Il subissait le charme de ceux qu'il torturait. Plus on les connaissait, ces bons sectaires, plus on les aimait... chaque pas q u'il faisait vers Damas éveillait en lui de cuisantes perplexités. L'odieux rôle de bourreau qu'il allait jouer lui devenait insupportable. Les maisons qu'il commence à apercevoir sont peut-être celles de ses victimes. Cette pensée l'obsède, ralentit son pas; il voudrait ne pas avancer; il s'imagine résister à un aiguillon qui le presse... 1. » Mais pour écrire ces lignes, M. Renan a dû oublier ce qu'il savait de plus
1 Les Apôtres, p. 176, 179.
historique sur le caractère de Paul, ce qu'il dit trois pages plus loin de son « dogmatisme », vraie « robe de Nessus », impossible à dépouiller K
Certes oui, Paul aimait « ces bons sectaires ses frères du Judaïsme, il les aimait peut-être ass poi r pouvoir déjà s'écrier :« Je dis la vérité..., j'ai dans le cœur un chagrin continuel..., je voudrais moi-même être anathème pour le salut de mes frères Israélites » (Rom., ix, 1) ; mais il ne les aimait, ni plus, ni autrement qu'il n'aimera plus tard son enfant pécheur de Corinthe, dont il livrera le corps au diable « pour la destruction de la chair, afin que l'esprit soit sauvé » (I Cor., v, 5).
Ce n'était pas au diable qu'il avait livré ses frères égarés de Jérusalem, mais à de bons et zélés magistrats juifs, qui sauraient bien, par le bâton autant que par l'instruction et les sages réflexions de la prison, leur faire comprendre l'erreur de leur doctrine de blasphème. A Jérusalem, il avait fallu grandement sévir et remplir les geôles, pour faire cesser les assemblées de la secte. A Damas, c'était bien plus facile, les nazaréens n'étaient encore qu'une poignée, on pourrait les emmener en un convoi, et c'en serait fini, le péril de la foi juive serait conjuré et l'honneur de Iahvé vengé.
Près de toucher au but, Paul exultait à la pensée d'un facile triomphe, si ardemment désiré par son amour passionné pour les traditions de ses pères (Gai., i, 15).
C'est à ce moment qu'il est frappé. Il pense si peu à la possibilité d'une rencontre avec le crucifié, qu'il ne sait d'abord de quoi il s'agit. « Qui es-tu, Seigneur? —
1 Ibid.y p. 183.
Je suis Jésus que tu persécutes. » — Mais alors, c'est un bouleversement complet et subit de sa foi et de ses amours, qu'il lui faut accepter; un instant il lutte encore. « Il t'est dur de regimber contre l'aiguillon, » continue le Maître. — Il fallut bien se rendre; « SeigDeur, que voulez- vous que je fasse? » Mais ce n'était pas trop d'une apparition du Christ, pour dompter cette âme fougueuse, briser en un instant ses convictions passées, et, sans briser son élan, l'aiguillonner vers un but opposé.
Il est bien vrai cependant que l'ardeur et la sincérité de sa foi pharisienne le disposaient à la conversion, mais ce n'était point en renforçant dans sa subconscience des réflexes obscurs absolument contraires à l'épanouissement de la foi nouvelle, c'était en attirant le regard miséricordieux du Seigneur, sur cette âme si dévouée dans son ignorance K
Nous savons bien qu'aujourd'hui encore, nos ennemis les plus sincères et les plus ardents sont, en raison même de la sincérité et du dévouement qu'ils mettent au service de leur erreur, beaucoup plus près de Dieu et de nous, que les soi-disant* esprits larges », dont Renan fait un portrait aussi flatté qu'intéressé, dans Les Apôtres (p. 183). Si les parfaits égoïstes sont toujours très accueillants à l'objection d'où qu'elle vienne, en politique aussi bien qu'en religion, c'est que leur dilettantisme ne craint rien tant qu'une conviction qui demande toujours un dévouement et un sacrifice. Renan est le type accompli de ces « aigrefins de toutes les politiques » que connaît si bien M. Guignebert, {Mod. et trad.,' note de la page 3). Il n'est malheureusement pas vrai « que l'Orient n'ait jamais eu d'hommes de cette espèce s (Renan, p. 183), il y en a autant en Orient qu'en Occident; mais les « natures froides » de ce genre, de quelque pays qu'elles soient, et si bienveillantes qu'elles paraissent aux ecclésiastiques inexpérimentés, sont toujours très loin de la conversion, et semblent déjà marquées du sceau de la réprobation, parce qu'elles sont « sans amour ».
52. Pour qui n'accepte pas le témoignage de saint Paul sur la cause surnaturelle de sa conversion, cette conversion est une énigme. Les rationalistes euxmêmes en conviennent. C'est Reuss, pour qui « la conversion de Paul reste, sinon un miracle absolu au sens traditionnel du mot..., du moins un problème psychologique aujourd'hui insoluble1. » C'est Baur, qui conclut sa discussion par ces mots : « On ne parvient par aucune analyse, ni psychologique, ni dialectique, à sonder le mystère de l'acte par lequel Dieu révéla son Fils en Paul2. » C'est Weizsâcher, qui produit le même aveu : « L'histoire peut seulement démontrer le changement subit du sentiment; elle ne dépasse pas le domaine de l'expérience 3. » C'est aussi M. Guignebert, qui, dans un ouvrage un peu plus sérieux que son dernier libelle, écrit : « Ce miracle du chemin de Damas n'a guère fait couler moins d'encre que la résurrection de Jésus, sans beaucoup plus de résultats 4. » C'est enfin M. Sabatier, qui nous donne la raison des négations de l'exégèse incroyante : « La question de la conversion de saint Paul ne peut se résoudre pleinement d'une manière isolée. Elle se rattache et se lie d'une manière indissoluble à celle de la résurrection même de Jésus- Christ. La solution qu'on donne à la première dépend de celle que l'on a donnée à la seconde. Celui qui accepte la résurrection du Sauveur serait mal venu à mettre en doute son apparition à son apôtre; mais celui qui, avant tout examen, est absolument sûr que Dieu n'est
1 Épîtres pauliniennes, p. 11.
a Das Christenthum und die christliche Kirche, etc., 39 éd., p, 45. » Apostol. Zeitalter, p. 72.
• Hist. anc. du chr., C. VIII, p. 291, APOL. — S
pas, ou que, s'il est. il n'intervient jamais dans l'histoire, celui-là écartera sans doute les deux faits, et se réfugiera dans l'hypothèse de la vision (intérieure), fûtelle encore plus invraisemblable. Le problème se trouve alors transporté de l'ordre historique dans l'ordre métaphysique, et nous ne pouvons l'y poursuivre l.i
Pour vouloir échapper au surnaturel, nous n'échappons pas au mystère. Le mystère que nous affirme Paul n'est-il pas plus lumineux que celui d'un bouleversement sans cause des influx naturels?
Mais la conversion de celui qui devait être l'apôtre des Gentils n'était que le prélude et le gage de la grande victoire que l'Église allait remporter sur les fausses religions de la Gentilité. Ici encore nous allons retrouver le surnaturel.
1 L'apôtre Paul, 3e édition, p. 51. — Toutes ces citations d'auteurs rationalistes, sauf celle de M. Guignebert, sont empruntées à l'article précité de V. Rose dans la Rev. bibl., juillet 1902, p. 343.