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CHAPITRE VI

53. Les facilités providentiellement préparées à la propagande chrétienne et les obstacles. — 54. Opposition du peuple. — 55. Le paganisme et la vie antique. — 56. Opposition des classes lettrées. — 57. Opposition du pouvoir impérial. — 58. La persécution est-elle une cause de développement ? — 59. La rapide extension du christianisme est naturellement inexplicable.

53. « Loin qu'il faille être surpris du succès du christianisme dans l'Empire romain, il faut bien plutôt s'étonner que cette révolution ait été si lente à s'accomplir 1. » Le désir qu'a Renan de ruiner une des preuves qu'il tenait pour les meilleures 2 de la vérité du christianisme l'entraîne, pour cette fois, hors des limites de la vraisemblance. Pareille exagération, chez un écrivain d'ordinaire si peu af firmatif, trahit assez son but, aussi principal qu'inavoué, de combattre la vérité de

1 Marc-Aurèle, c. xxxi, p. 585. Voir aussi, Les Apôtres, c. xvi, p. 303.

2 « Les fortes preuves de la religion sont évidemment dans son établissement. » Notes inédites de Renan, écrites au séminaire de Saint-Sulpice, publiées par la Revue bleue, 4 janvier 1908, et le Bulletin de la semaine, 15 janvier 1908. Cette conviction du séminariste nous explique pourquoi Renan devenu incroyant a consacré sa vie à l'étude des origines du christianisme.

la foi qu'il a reniée. M. Guignebert ne va pas aussi loin et reconnaît que la lutte entre le christianisme et l'Empire romain « prit une tournure au premier abord invraisemblable... TEtat devint chrétien1. »Ce sont les caractères de cette invraisemblance, irréductible au point de vue purement, naturel, que nous voudrions esquisser.

Encore ne doit-on pas nier les conditions favorables qu'offraient l'Empire romain et sa civilisation au développement du christianisme. La paix romaine, la facilite des communications tout autour de la Méditerranée, la diffusion de la langue grecque partout comprise et parlée, l'ordre maintenu par la police qui protégea souvent, contre les Synagogues, les premières communautés chrétiennes, donnèrent à la prédication de l'Evangile, des facilités matérielles providentiellement préparées dont les premiers missionnaires, saint Paul en particulier, étaient reconnaissants à l'administration romaine.

La pensée grecque, en ce qu'elle avait de perfection universellement humaine, et non point en tant que rivée à tel ou tel système philosophique,devait heureusement fournir les distinctions et les mots qui manquaient à la pensée et aux langues sémitiques, pour l'exposé analytique des réalités surnaturelles de l'Évangile. La philosophie avait discrédité, dans les classes lettrées, les cultes officiels, sans supprimer le besoin religieux inhérent à la nature humaine. Les stoïciens devaient prêcher concurremment avec les disciples de Jésus une morale qui ressemble assez à la morale chrétienne, pour qu'on puisse se demander si

lIJist.anc. du chr., Introduction, p s,

Sénèque et Épictète n'ont pas lu l'Évangile. Mais rien de tout cela ne suffît à rendre vraisemblable l'hypothèse d'une évolution purement naturelle du grain de sénevé de l'Évangile devenu si vite un grand arbre. Avec tout cela, on n'explique pas comment l'Église catholique, déjà merveilleusement établie, mais encore apparemment si faible, quand saint Pierre et saint Paul en scellèrent les fondements de leur sang, a pu vaincre l'opposition coalisée des masses populaires, des classes lettrées et du pouvoir; comment elle est arrivée à imposer à l'orgueil gréco-romain le culte d'un juif crucifié, à la corruption gréco-romaine l'idéal obligatoire de la morale évangéli que et comment, au milieu de ces luttes extérieures, elle a su affirmer à l'intérieur son unité, développer son organisme, et éliminer les sectes corruptrices que fit surgir un peu partout le mouvement des esprits remués par le ferment évangélique.

54. C'est du petit peuple que vinrent au christianisme le plus grand nombre de ses premiers adhérents (I Cor., i, 26). On aurait bien tort d'en conclure que la propagande chrétienne fut un mouvement démocratique où l'association fraternelle des petits finit par triompher de la dure oppression des puissants. La résistance du peuple ne fut pas moindre que celle de l'aristocratie; la persécution populaire prévint la persécution légale. Saint Paul rencontre déjà partout, sur son chemin, l'hostilité brutale des foules idolâtres excitées par les émissaires juifs, qui dénoncent la prétention qu'a la secte nouvelle de ruiner le culte des dieux, et ajouteront bientôt à ce grief déjà irrémissible, d'abominables calomnies. C'est par le peuple que Paul est chassé d'Antioche de Pisidie (Act., xni, 51), d'Iconium (xiv, 6), de Lystres (xiv, 19), de Philippes (xvi, 19-24),

de Thessalonique (xvn, 13), d'Éphèse (xix, 23-24). La haine du peuple romain pour les chrétiens « ennemis du genre humain m1 était si grande et si notoire, que Néron, après Tincendie de Rome, crut pouvoir apaiser les colères de la foule en livrant les chrétiens en masse aux horribles supplices que Ton sait.

C'est Néron probablement, qui fit inscrire expressément dans la jurisprudence romaine la prohibition du christianisme comme « religion illicite »2, mais il ne faisait en cela qu'appliquer les principes du droit romain et répondre aux désirs de l'opinion publique. Ce sont les dénonciations privées ou celles de la foule, qui restent chargées, pendant les deux premiers siècles, d'assurer l'exécution de la prohibition légale; elles s'y emploient avec plus ou moins de zèle, selon qu'elles sont sûres de rencontrer, dans le gouverneur, un païen plus ou moins fervent, ou que les calamités du temps excitent davantage le fanatisme idolâtre contre les athées, dont l'impiété est cause de tous les malheurs publics. Si ces persécutions n'eurent pas l'universalité et la violence de celles où le pouvoir impérial, à partir du ine siècle, prit l'initiative des poursuites, il ne faudrait pas s'illusionner sur leurs rigueurs et le nombre de leurs victimes. Qu'on nous permette de nous en tenir, en ce court exposé, au témoignage de Renan.

« De Néron à Commode, sauf de courts intervalles, on dirait que le chrétien vit en ayant toujours devant

1 Tacite, Annales, xv, 44.

* Mgr Duchesne, Histoire ancienne de r Église, c. vin, Paris, 1907, t. i, p. 112; P. Allard, Le christianisme et V empire romain, ch. i, Paris, 1905; /" Ép. de saint Pierre, iv, 12-16.

Ses yeux la perspective du supplice. Le martyre est la base de l'apologétique chrétienne. A entendre les controversistes du temps, il est le signe de la vérité du christianisme... C'est qu'en effet la persécution était bien alors, comme le veut Tertullien, l'état naturel au chrétien. Les détails des Actes des martyrs peuvent être faux pour la plus grande partie ; l'effroyable tableau qu'ils déroulent devant nous n'en fut pas moins une réalité. On s'est souvent fait de trompeuses images de cette lutte terrible, qui a entouré les origines chrétiennes d'une brillante auréole et imprimé aux plus beaux siècles de l'empire une hideuse tache de sang; on n'en a pas exagéré la gravité. Les persécutions ont été un élément de premier ordre dans la formation de cette grande association d'hommes qui la première fit triompher son droit contre les prétentions tyranniques de l'État *. »

1 V Église chrétienne, c. xvi, p. 316.Renan donne, dans les pages précédentes, les motifs de cette conclusion. « La critique, en dévoilant ce que les récits des Actes des martyrs ont d'insoutenable, est passée quelquefois à l'excès contraire. Les documents qui étaient d'abord présentés comme lec pièces originales des procès des martyrs s'étant trouvés pour la plupart apocryphes; les textes des historiens proprement dits relatifs aux persécutions étant rares et courts ; les recueils des lois romaines ne contenant presque rien sur la matière, il était naturel qu'on s'imposât la plus grande réserve. On peut être tenté de croire que les persécutions furent en réalité peu de chose, que le nombre des martyrs ne fut pas considérable, et que tout le système ecclésiastique sur ce point n'est qu'une construction artificielle. Peu à peu la lumière s'est faite. Même dégagées des exagérations de la légende, les persécutions restent une des pages les plus sombres de l'histoire et la honte de l'ancienne civilisation... »

Avec « la lettre relative à la mort de Poly carpe, celle qui contient le récit des souffrances des héros de Lyon, les Actes des Martyrs

55. La durée et la violence de cette opposition populaire à la propagande chrétienne nous dit assez quel empire l'idolâtrie avait encore sur le peuple. Nous sommes trop portés à en juger d'après notre esprit

d'Afrique et quelques autres récits empreints du caractère le plus sérieux..., les vrais documents concernant les persécutions que 'Église eut à souffrir sont les ouvrages qui composent la littérature chrétienne primitive... La !*• Épître attribuée à saint Pierre, l'Apocalypse de saint Jean, le morceau qu'on appelle Épître de Barnabe, Y Épître de Clément Romain, lors même qu'elle ne serait pas de lui, les épîtres totalement ou partiellement apocryphes de saint Ignace et de Polycarpe, les poèmes sybillins qui appartiennent au Ier et au ne siècle, toutes les pièces originales qui nous ont été conservées par Eusèbe sur les origines du montanisme, les controverses des montanistes et des gnostiques sur le martyre, le Pasteur d'Hermas, les Apologies d'Aristide, de Quadratus, de saint Justin, de Tatien, d'Athénagore, révèlent à chaque page un état violent, qui pèse sur la pensée de l'écrivain, l'obsède en quelque sorte et ne lui laisse aucune appréciation juste de la situation» (p. 314-316).

Renan connaissait cependant le témoignage d'Origène répondantà Celse qu'on ne peut dire les chrétiens abandonnés de Dieu, puisque les martyrs, dont la mort héroïque est permise pour l'exemple et l'édification des autres, ne sont pas si nombreux qu'ils ne soient faciles à compter, l'esprit de Dieu modérant la haine des princes et des peuples, pour qu'ils ne détruisent pas sa communauté. Contra Cels , rrr, 8, P. L., t. xr, col. 929. M. Gast. Boissier dans la Revue des Deux-Mondes, 15 fév. 1886, p. 816, soutient l'opinion de Renan et oppose au témoignage unique d'Origène, celui de tous les autres Pères, de son contemporain Clément d'Alexandrie : « Chaque jour nous voyons sous nos yeux couler à flots le sang des fidèles brûlés vifs, mis en croix ou décapités, » et celui de Celse lui-même disant aux chrétiens : « Si vous subsistez encore deux ou trois errants et cachés, on vous cherche partout pour vous traîner au supplice. » Il conclut « qu'en supposant même qu'à chaque fois et dans chaque lieu particulier i ait péri peu de victimes, réunies elles doivent former un nombre considérable. » M. Harnack, dans son ouvrage, Die Mission und Ausbreitung des Christentums indenersten drei Iahrhunderten, lre édit., Leipzig., 1902, p. 345,

chrétien, on d'après les écrits de quelques philosophes peu lus dans ia foule et désavoués d'ailleurs par la pratique de leurs auteurs, qui n'échappaient pas à la puissante influence des usages religieux. La théologie de l'idolâtrie était en général bien pauvre, c'est vrai; mais ses fêtes populaires étaient brillantes et séduisantes. Sous les multiples formes plus ou moins vieillies du culte polythéiste, restait toujours bien vivant le culte de la nature et de ses forces mystérieuses. « Le poème du soleil qui donne la vie à tout ce qui respire a pénétré Goethe d'éloquence religieuse et en a fait un adorateur du soleil. Comme cet hymne devait transporter les hommes lorsque la science n'avait pas encore dépouillé la terre de sa divinité 1 ! » D'ailleurs, aux âmes désireuses de pensées et d'émotions religieuses plus profondes, le paganisme offrait ses mystères avec leur enseignement ésotérique pour les initiés, les cultes orientaux, et tout spécialement celui de Mithra. Ce dernier avait, comme le christianisme, ses sacrements, gon médiateur, sa rédemption, son ascèse, sa résurrection, son jugement dernier, son ciel et son enfer 2 et paraissait devoir l'emporter sur la religion de Jésus par un syncrétisme qui lui permettait de s'harmoniser avec les cultes nationaux, et lui valut les faveurs impéria-

reprend la thèse du petit nombre des martyrs en se basant sur le témoignage d'Origène, mais convient « que l'épée de Damoclès restait suspendue sur la tête de chaque chrétien. » M. Paul Allard, Dix ^eçons sur le martyre, p. 134-149, défend excellemment l'opinion traditionnelle.

1 Harnack, L'essence du christianisme, traduction française, p. 206.

a Franz Gumont, Textes et monuments figurés relatifs au culte de Mithra, Bruxelles, 1899, t. i, 2e partie, c. vi.

les. Il existait en outre, à côté du culte public, un culte domestique. « Dans toutes les provinces et dans toutes les villes, à Rome aussi bien qu'à Alexandrie, en Espagne, en Asie, en Egypte, il y avait des idoles dans l'intérieur des maisons et des familles, avec des usages, superstitions et cérémonies familiales de toutes sortes. La littérature s'en est rarement occupée; mais les pierres et les chambres mortuaires, les papyrus magiques nous en ont apporté la connaissance. On y voit que chaque fonction domestique avait son génie protecteur, que toutes les allées et venues étaient soumises à la direction de quelque dieu. Ce monde religieux restait intact, cette religion de second ordre était partout vivante et agissante 1. »

56. Si la déconsidération jetée par certains philosophes sur le paganisme intimement lié à toutes les fonctions et fêtes de la vie publique et à tous les actes de la vie familiale avait dû suffire à en détacher les âmes et à les pousser au christianisme, les classes lettrées auraient été les premières à entrer dans l'Église. Or ce sont précisément les littérateurs, les lecteurs et auditeurs des philosophes, et les philosophes eux-mêmes, qui firent au christianisme l'opposition la plus longue. Ce furent les stoïciens qui, sous Marc- Aurèle leur disciple, présidèrent à une recrudescence de la persécution. Ce furent les néo-platoniciens avec Plotin, Porphyre et Jamblique, qui essayèrent de sauver le paganisme déjà bien atteint, en construisant,, ivec ses mythes philosophiquement interprétés, une synthèse philosophico-religieuse dont certains éléments

1 Harnack, Die Mission und AusbreUung des Christentums, p. 211.

ont de la valeur. Ce furent des lettrés, qui convertirent Julien du christianisme au paganisme et en firent un apostat persécuteur. Ce n'était pas sans raison que sous Constantin, Lactance redoutait, pour la foi de certains chrétiens, la dangereuse fréquentation des « philosophes, des orateurs et des poètes 1 » et se plaignait qu'il n'y eût pas encore d'œuvre chrétienne vraiment littéraire, en dehors de YOctavius qu'il jugeait insuffisant, et des écrits de Cyprien trop théologiques pour les gens du 'dehors. « La science resta païenne jusqu'au milieu du ive siècle 2; » les savants précédèrent de très peu les derniers des paysans dans l'abandon du paganisme pour la foi chrétienne. Il reste vrai cependant que la culture intellectuelle permettait, alors comme aujourd'hui, d'apprécier plus facilement l'incomparable supériorité de la dogmatique et de la morale chrétiennes. Mais, alors comme aujourd'hui, ce dogme et cette morale imposaient des obligations que l'attrait d'une doctrine élevée ne suffisait pas à faire accepter à l'esprit indépendant des philosophes et aux sens affinés des littérateurs. A eux plus au'à d'autres, le mystère de la croix paraît folie.

57. A peine avons nous besoin d'insister sur l'opposition que rencontra le christianisme auprès du pouvoir impérial. Ce pouvoir était accueillant pour

1 Institutiones divinœ, 1. V, c. i :« Nutant plurimi, ac maxime qui litterarum aliquid attigerunt. Nam et in hoc philosophi et oratores et poetae sunt perniciosi, quoi incautos animos facile irretire possunt suavilatesermonis, et carminumdulcimodutatione currentium. Mella sunt hase venenum tegentia. Oh eamque causam volui sapientiam cum religione conjungere, ne quid studiosia inanis ilia doctrina possit officere... » P. L., t. vi, col. 549.

■ Harnack, op. eu., p. 357,

]es religions dont le syncrétisme facile n'excluait point le culte officiel et en particulier le culte de Rome et d'Auguste. Il avait même dispensé les Juifs de tout cuite idolâtrique et ne leur demandait que de prier pour l'empereur. Leur propagande, forcément limitée par les exigences de la loi mosaïque, ne paraissait pas tellement dangereuse, qu'on dût s'exposer à des troubles sérieux, pour leur retirer un très ancien privilège. Mais il en allait autrement du christianisme. Les pouvoirs publics ne pouvaient pas, sans briser avec les traditions les plus profondément romaines, laisser prêcher une forme de judaïsme qui prétendait attirer à elle tous les bons citoyens de l'empire et ruiner complètement la religion d'État. Pour être autorisé, lejshristianisme n'avait qu'à accepter le culte des empereurs. « L'Église ne faiblit pas en cette occurence ; elle mit fin à l'adoration des empereurs. Le sang des martyrs coula de façon à marquer une barrière infranchissable entre la religion et la politique, entre Dieu et César *. /> Après avoir inscrit, dès le début, la profession de christianisme parmi les crimes passibles de peine capitale, l'État ne crut pas, tout d'abord, devoir déroger, pour ce crime, aux usages du droit romain et, jusqu'au 111e siècle, laissa au public le soin de dénoncer les chrétiens comme les autres criminels. Il s'aperçut à cette époque, que ce régime n'empêchait pas la rapide propagation de la religion proscrite. Larésistance populaire était à moitié vaincue, les chrétiens étaient cette fois si nombreux et si connus que les calomnies infâmes, jadis répandues contre eux, ne trouvaient plus guère créance. Leurs associations étaient devenues une

* Harnack. Essence du christianisme, p/206.

puissance dont l'État devait s'occuper activement et directement. Au régime de persécution continue, mais par endroits et à certains moments assez molle, succéda, pendant tout le 111e siècle et durant les premières années du ive, le régime intermittent des tolérances positives et des persécutions par édit, aussi violentes qu'universelles. On ne peut plus contester cette fois le grand nombre des martyrs; grand est aussi le nombre des timides qui apostasient par crainte des supplices, et dangereuses sont les divisions que leur réintégration dans l'Église suscite parmi les fidèles. Mais, de ces terribles épreuves, l'Église; sort triomphante Avant même que Constantin ne mît le labaram sur les enseignes impériales, Galère, le plus ardent promuteur de la dernière persécution, faisait proclamer par édit public, que n'ayant pu ramener les chrétiens au culte traditionnel des Romains, il leur permettait à nouveau de se réunir, pour invoquer leur Dieu, et recommandait sa santé à leurs prières : Debebunt Deum suum exorare pro sainte nostra \

58. La fin de la lutte était prochaine. L'expansion du christianisme n'avait été arrêtée, ni par l'opposition du peuple, ni par celle des lettrés, ni par celle du pouvoir. Serait-ce une loi de l'histoire que « partout, une religion opprimée s'accroît et grandit sans cesse et que la persécution est un boiï moyen de propagande» 2 ? M. Harnack n'est pas seul à le dire, mais nombre de faits historiques démentent cette assertion. Il est bien vrai que le sang des martyrs est une semence de chré-

1 Lactance, De mortibus persecutorum, n. 34, P. £., t. vu, coi.

s lla.m&ck,Die Mission und Ausbreitung des Christentumstj>.Sk5.

tiens, que i'exemple du courage déployé par les confesseurs de la foi a décidé beaucoup de conversions; mais l'Église sait bien, qu'à moins de grâces extraordinaires, la persécution fait plus d'apostats qu'elle ne fait de convertis. Les rigueurs de l'Inquisiton ont fait disparaître les Cathares du midi de la France, et les Maurisques d'Espagne. L'oppression musulmane a obtenu l'apostasie de toute l'Afrique du Nord-Ouest et de nombreuses populations orientales; et on sait quel dommage ont fait aux missions, les persécutions de Chine et du Japon au xvme et xixe siècle. Pour que la persécution soit un moyen de propagande, il faut qu'il y ait chez les persécutés une force surnaturelle que Dieu n'assure même pas à son Église en tout temps et en tout pays. Il l'a donnée largement pour assurer la croissance de la chrétienté à ses débuts; comment expliquer autrement ses progrès?

59. « La propagation de la religion chrétienne s'estelle produite avec une rapidité surprenante? » demande- M. Harnack, et il répond : « Quoique nous ayons trop peu de documents parallèles pour établir une comparaison avec les autres religions de l'Empire, à cette question je répondrais cependant : Oui. Les Pères du ive siècle, un Arnobe, un Eusèbe, un Augustin ont eu l'impression que leur foi s'était propagée avec une incompréhensible rapidité. Cette impression subsiste encore avec juste raison. Soixante-dix ans après la fondation à Antioche de la première communauté de païens convertis, Pline décrit en termes très forts l'expansion du christianisme dans la province reculée de Bithynie et voit déjà l'existence des autres cultes menacée dans cette région. Soixante-dix ans plus tard, la querelle pascale nous montre une confédération d'Églises chrétiennes qui s'étend depuis Lyon jusqu'à

Édesse et qui a son centre à Rome. Encore soixantedix ans et l'empereur Dèce déclare qu'il supporterait à Rome un rival plutôt qu'un évêque chrétien. Il ne se passera plus soixante-dix ans avant que la Croix soit fixée sur les étendards romains 1. »

On peut compter comme cause de cette étonnante diffusion, sinon le syncrétisme de la doctrine chrétienne trop limité et trop exclusif pour être bien séduisant 2, du moins l'organisation de la discipline de l'Église, l'attrait qu'exerçaient sur les âmes son monothéisme,ses espoirs d'immortalité, la pratique si vivante de l'amour et de l'assistance parmi ses fidèles. Mais pareil attrait, s'il n'eût été que naturel, n'eût jamais suffi à arracher tant de milliers de païens au culte de la nature, à la religion d'État, à leur passé, à leur famille, à leurs relations d'amitié, à la vie publique, aux influences corruptrices de la société d'alors 3, pour leur faire adorer, au risque continuel de leur fortune et de leur vie, un Juif crucifié, et leur imposer, comme condition d'un espoir de bonheur déjà payé si cher, une morale terriblement exigeante pour un païen converti, une

1 Harnack, op. cit., p. 546

a Ce syncrétisme, dont M. Harnack fait la force principale du christianisme, s'est limité à l'acceptation des cérémonies païennes dont le symbolisme naturel pouvait exprimer les sentiments chrétiens. Qu'on y ajoute encore la capacité qu'avait le dogme chrétien de s'exprimer en termes de philosophie grecque, travail à peine ébauché pendant l'ère des persécutions, et on n'arrivera pas à donner, de ce chef, à la religion du Christ, par ailleurs si exclusive dans son dogmatisme, une puissance naturelle d'attraction égale à celle qu'exerçait le syncrétisme beaucoup plus large de certaines formes du paganisme. j

• Nous dirons plus loin, en parlant de la puissance moralisatrice de l'Église, ce qu'était la corruption de la société païenne (c. xr, n. 102).

vie qui, austère en tout temps, devait paraître vraiment triste, à une époque où presque toutes les joies profanes étaient interdites comme idolâtres ou impures. Il ne fallait rien moins que le souffle surnaturel de l'Esprit de Jésus pour que l'Église pût en pareilles conditions gagner et retenir tant de fidèles. C'est par ce divin secours qu'elle est devenue l'Église universelle, qu'elle a gardé la pureté exclusive de sa doctrine, en s'assimilant ce qu'il y avait de bon et de vivant dans les religions qu'elle condamnait. C'est bien « parce qu'elle avait mis la croix sur tout l'humain 1, » sur tout e qui est vraiement bon pour l'homme, que l'Eglise a vaincu ; mais outre que cette mainmise est l'œuvre de l'Esprit de Dieu, il fallait encore la grâce divine du Crucifié pour que l'humain, scellé de la croix, gardât son attrait.

1 Haraack, lot: ju.

l'église et les sectes primitives 129

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