CHAPITRE VIII
70. Ou est V unité catholique des premiers siècles? — 71. Émiettement protestant. — 72. V union dans la « liberté ». — 73. V autolâtrie du protestantisme libéral, aboutissant logique du principe luthérien. — 74. V Église anglicane. 75. Ses divisions. — 76. Les Églises d'Orient. L'autorité croissante de la « Grande Église » des « Basileus » aboutit au schisme. — 77. Le déclin de la « Grande Église » ; les autocèphalies. — 78. A quoi se réduit l'union des autocéphalies. — 79. Dissidences dogmatiques. — 80. Péril de V avenir. — 81. U Église catholique,
70. « Tout royaume divisé contre lui-même touche à sa ruine » (Matth., xn, 25). Le christianisme ne compte plus les groupements divers et hostiles qui se réclament de TÉvangile. Est-il donc, de par la sentence de son propre fondateur, condamné à périr? N'aurait-il traversé si merveilleusement l'épreuve de la croissance et des persécutions que pour se désagréger et disparaître, comme toute œuvre humaine, sous l'action aussi lentement qu'irrésistiblement dissolvante de l'évolution et du temps? Ou bien serait-ce qu'au milieu de toutes les associations religieuses qui se disent chrétiennes, nous pourrions retrouver l'Église de Jésus, l'Église de Pierre et des Apôtres, l'Église primitive grandie sans altération, gardienne fidèle du dépôt de
la foi, toujours et vraiment catholique1, c'est-à-dire, offrant au monde entier l'union réelle et non point fictive des esprits et des cœurs, dans la profession d'une même croyance, l'usage d'un même culte, et l'acceptation d'une seule et même autorité religieuse, en un mot dans la pratique d'une seule et même religion, qui n'est celle d'aucune nationalité, parce qu'elle est celle de l'humanité, celle qu'a voulue et fondée le Christ rédempteur de tous les hommes? C'est à cette seule Eglise, en son indivise unité, qu'appartiendraient les promesses de vie; la vie diminuée et temporaire des autres se mesurerait, d'une part, aux grâces individuelles données à leurs membres de bonne foi, d'autre part, à ce qu'elles ont gardé ou à ce qu'elles imitent de la foi et du mouvement de la grande Église, dont elles n'ont point tout rejeté, et dont elles subissent inconsciemment l'influence.
71. Inutile de chercher parmi les multiples sectes protestantes, l'Église que nous avons vu grandir et
1 Le R. P. de Poulpiquet, 0. P., dans une étude récente, Essai sur la notion de catholicité dans la Revue des Sciences phil. et théol., janvier 1909, p. 17 sq.,abien montré qu'il fallait distinguer, dans la catholicité, un double élément, la catholicité qualitative essentielle à la constitution de l'Église de Jésus, et la catholicité quantitative ou extensive, nécessaire à la manifestation extérieure de la catholicité essentielle. La catholicité qualitative réside en ce fait que la religion prêchée par Jésus est une religion sociale qui, par la sureminence de ses croyances et de ses espoirs, arrache l'homme au triple particularisme de la raison individuelle, de l'école philosophique et du groupement ethnique ou national. L'Église du Cénacle avait cette catholicité autant que l'a encore l'Église du xxe siècle; mai>= elle n'avait pas la catholicité quantitative. Celle-ci implique une certaine extension géographique et numérique; elle a besoin de temps pour se développer et peut être soumise à bien des fluctuations.
s'affermir dans l'imité d'une même foi, par le développement de sa hiérarchie gardienne de cette unité. Les initiateurs du mouvement protestant ne prétendaient point d'abord détruire l'Eglise, mais la réformer et la refaire une et apostolique en dehors de Pierre, en dehors de Rome. Leur illusion ne fut pas de longue durée. Aucun des divers symboles que Luther, Mélanchthon, Zwingle, Calvin, etc.. taillèrent dans le symbole catholique, ne put jamais les grouper. L'histoire de leur œuvre est la démonstration toujours vivante et actuelle de la force surnaturelle, qui seule peut maintenir unis autour du credo de l'Eglise catholique des chrétiens de toute race et de tout pays. Ils ont eu et ils ont encore parmi eux ces forces naturelles de groupement qui s'appellent le génie, le pouvoir civil, le besoin iatime de fraternité religieuse qui se retrouve en chaque âme et que sentent peut-être plus vivement encore les cœurs tourmentés de ce besoin non satisfait. Mais si quelques-unes de ces forces peuvent suffire à assurer temporairement l'union fragile d'une Église nationale ; toutes réunies, elles ne sauraient faire vivre une Église catholique. Les dernières discussions qui ont marqué l'inutile effort des réiormés français pour s'organiser en un seul groupement synodal sont particulièrement significatives.
Les protestants orthodoxes demandent aux pasteurs1
1 Ils n'osent pas exiger des simples fidèles l'assentiment intérieur à la déclaration de foi insérée dans les statuts des associations cultuelles :« Il demeure bien entendu que cette insertion, sans entraîner pour les membres de l'Église l'adhésion formelle qui est exigée des pasteurs, implique de lu part des membres de l'Église, la reconnaissance que la foi proclamée par la déclaration est la foi de l'Église. » Ordre du jour adopté au synode de Montpellier, le 11 juin 1906,
de leurs paroisses et consistoires, de confesser unanimement, sans équivoque et en toute sincérité, « l'autorité souveraine des saintes Écritures en matière de foi, et le salut par la foi en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification l. » Ils estiment, et à bon droit, qu'il est impossible que les fidèles puissent s'édifier à entendre leurs pasteurs se contredire sur des points aussi essentiels; et, tout en promettant aux libéraux de leur conserver une fraternité qui pourrait s'affirmer par des œuvres communes de bienfaisance, ils ne veulent accepter avec eux aucun lien de communion strictement ecclésiastique 2. Les protestants libéraux ne veulent point du credo, pourtant bien minimisé: des protestants orthodoxes, du moins comme profession de foi obligatoire. Ils consentent à l'accepter comme symbole, comme signe de ralliement extérieur, « confession historique, témoignage de la foi dûs pères »; mais ils prétendent, et non sans raison, que la liberté protestante est incompatible avec l'obligation d'adhérer intérieurement à n'importe quel credo. Ils désirent cependant l'union et l'offrent à leurs frères orthodoxes, mais dans des Églises où on laissera en fait aux pasteurs aussi bien qu'aux fidèles une indépendance absolue de pensée religieuse et au fronton desquelles on écrira « la vraie devise protestante : Évangile et Liberté 3. »
1 Extrait de la déclaration de foi adoptée à Paris en 1872.
- Cf. Revue du Clergé français, 15 janvier et 1er février 1908, Les Églises réformées de France. Scissions récentes, par J. Bricout. Ces deux articles contiennent de nombreuses citations empruntées aux journaux protestants. On trouvera p. 167 et 286 les renseignements relatifs aux synodes orthodoxes d'Orléans et de Montpellier, 1906.
3 «Les représentants des Églises réformées libérales, réunis à
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L'appel de la gauche libérale à l'union dans la liberté n'a point jusqu'ici rallié la droite orthodoxe, mais a provoqué la constitution d'un troisième groupe, d'un centre qui, dans l'Assemblée de Jarnac, octobre 1906, résolut de promouvoir « l'Union dans la foi et dans la liberté en dehors et au-dessus des partis. » La déclara-
Montpellier les 21 et 23 nov. 1905..., prenant acte des libertés consacrées par les synodes officieux d'Anduze et de Reims dans l'usage des confessions de foi, persuadés que leurs frères, respectant les légitimes scrupules des minorités.ne sauraient songer à leur imposer un joug qu'ils n'ont eux-mêmes pu porter, acceptent commesymbole actuel de l'Église réformée de France, sans lui reconnaître de caractère éliminatoire, la Déclaration de foi votée parla majorité dans le Synode de 1872. » — Voici maintenant la déclaration religieuse où l'assemblée libérale entendait exprimer ses propres pensées : « Fidèles à l'esprit de foi et de liberté par lequel nos ancêtres ont vécu et pour lequel ils ont souffert ;
« Nous affirmons pour chaque membre de l'Église le droit et le devoir de puiser dans l'Écriture sainte et dans l'expérience de la piété sa foi et ses croyances;
«Nous sommes remplis de joie à la pensée que nous possédons en Jésus-Christ le suprême don de Dieu, le Sauveur, qui, par sa personne, ses enseignements, sa vie sainte, son sacrifice, et son triomphe sur la mort, commurique constamment aux enfants du Père céleste la force nécessaire pour faire prévaloir, déjà sur la terre, la justice et l'amour sur toutes les formes individuelles et collectives du mal;
'< Et à tous ceux qui cherchent auprès de Dieu, dans la communion avec Jésus-Christ, le pardon des péchés, les énergies de la vie morale, les consolations dans la souffrance et les espérances éternelles, nous ouvrons fraternellement nos églises, au fronton desquelles nous maintenons la vraie devise protestante : Évangile et Liberté. »
Pour ne pas donner à cette déclaration intentionnellement vague un sens qu'elle ne comporta pas, il faut se rappeler que les protestants libéraux n'admettent ni l'inspiration de l'Écriture, ni la divinité de Jésus-Christ, ni la valeur expiatrice de sa mort, ni sa résurrection.
tion religieuse de Jarnac 1 est un peu plus explicite que la déclaration libérale de Montpellier, novembre 1905, niais, signée par des libéraux tels que Willfred Monod, C. Wagner et Jean Réville, elle n'est pas plus compromettante, puisqu'il est loisible à chaque pasteur et à chaque association paroissiale d'expliquer « comment ils s'approprient le but et les principes exprimés. dans la déclaration de l'Union2. » Libéral d'esprit, le centre protestant français ne reste séparé de la gauche que dans l'espoir d'y entraîner tôt ou tard la droite orthodoxe.
En attendant, les trois partis ont dû constituer trois organisations synodales séparées3, le synode des« Églises réformées évangéliques » pour les orthodoxes, le synode des « Eglises réformées unies » pour les libéraux, le synode des « Eglises réformées » sans qualificatif,
1 Voici le principal passage de la déclaration de Jarnac où l'on proclame : ■ 1° La foi en Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant, don suprême du Père à l'humanité souffrante et pécheresse, le Sauveur qui, par sa vie sainte, son enseignement, sa mort sur la croix, sa résurrection et son action permanente sur les âmes et dans le monde, sauve parfaitement tous ceux qui, par lui, s'unissent à Dieu, et leur impose le devoir de travailler à l'édification de la cité de justice et de fraternité ; 2° La valeur religieuse unique de la Bible, document des révélations progressives de Dieu ; 3° Le droit et le devoir, pour les croyants et pour les Églises, de pratiquer le libre examen, enharmonie avec les règles de la méthode scientifique, et de travailler à la réconciliation de la pensée moderne avec l'Évangile... ■
3 Article 3e du projet d'Union. Voir pour cette citation et les citations précédentes, Revue du Clergé français, t. Lin, p. 159, 160, 161, 295, 296.
* La Revue du Clergé français, 1er novembre 1908, p. 348, a donné les chiffres suivants pour les associations cultuelles des calvinistes français : orthodoxes : 410 ; libéraux : 110; centre (Jarnac) : 75, -
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pour l'union de Jarnac. Qu'on ajoute à cela, l'Eglise luthérienne, l'Église méthodiste, les Églises évangéliques libres, et les Églises baptistes et l'on aura les principaux groupes entre lesquels se partagent les seuls protestants de France 1.
72. On ne peut nier que le protestantisme ait un réel souci de maintenir son principe de liberté, mais où est l'union et que devient l'Évangile?
L'union, telle que la propose le protestantisme logique des libéraux, n'a plus d'autre base qu'une même négation du catholicisme et de toute révélation obligatoire, et un même sentiment du besoin religieux d'entrer en relation avec la force mystérieuse dont nous nous sentons dépendre. Mais, à ce compte, pourquoi limiter l'union aux seuls disciples d'un Christ dont nous n'aurions plus l'histoire et qui n'aurait été qu'une personnalité religieuse plus puissante que d'autres Le Jésus de M. Sabatier doit tendre la main à ses confrères en prophétie, Çakya-Mouni, Zoroastre, Mahomet, etc.. Les Grecs, qui adoraient dans leurs mystères et leurs idoles, les forces de la nature, et le dernier des fétichistes nègres, invoquant lui aussi l'inconnaissable que son cœur pressent, pourraient, aussi bien que les panthéistes Spinoza et Hegel, et à plus juste titre que
1 Le protestantisme allemand n'est pas en meilleure situation. Dans le seul royaume de Prusse, on comptait en 1890, sur 1000 habitants (outre 41 catholiques et 38 juifs), 40 évangéliques, 37 moraves, 33 memmonites, 73 baptistes, 119 apostoliques, 106 adhérents de sectes britanniques diverses, 38 dissidents et 475 habitants « sans confession », c'est-à-dire s'étant déclarés: partisans de la libre intelligence, confesseurs de la vérité, cogitants, déistes, librespenseurs, humanistes, mysticistes, etc.». M. Ghénon, Les cultes non catholiques, dansl' Histoire générale de Lavisse et Rambaud* t. xi, p. 549.
les protestants orthodoxes, chanter dans un temple de libéraux leur émotion religieuse, dont l'humaine vitalité garde bien quelque unité, au milieu des multiples déterminations de leur pensée individuelle et libre.
Supposez réunis les représentants des mille et une formes de culte dans lesquelles s'est manifesté ou se manifestera l'instinct religieux de l'humanité, et donnez à cette assemblée M. Wagner comme orateur, il n'aura pas à modifier substantiellement son improvisation de Jarnac, pour s'y faire applaudir en invitant à l'unité, dans la foi telle qu'il l'entend, des hommes si divisés de pensée religieuse :
« Dans l'esprit de Celui qui a dit : Je suis la Vérité, il y a un merveilleux pouvoir de réduire au même dénominateur les fractions les plus disparates. Là où les calculs humains échouent et perdent leur pouvoir, si le Grand Maître des âmes vient à passer, il réalise la promesse : 11 n'y aura qu'un seul berger et un seul troupeau....
A travers toutes les profondeurs de mon humanité, ... je sens en cet instant circuler un courant généreux; je sens remuer en moi les cendres des Pères redevenues vivaces. Venus de l'Orient et de l'Occident, des horizons les plus opposés de la pensée, nous sommes réunis dans cette assemblée comme sont en une fournaise des minerais divers, et, par la puissance du feu qui éprouve et mêle notre substance, nous aboutissons à la synthèse. Du creuset où nous réunissent l'amour et la douleur, coule brillant un seul métal, l'or pur de la communion (religieuse) 1. »
1 Le texte original porte « communion chrétienne»; quand nous aurons encore ajouté après les premiers mots de ce paragraphe :« à travers l'héritage conquis au Golgotha et les liens qui nous ratta-
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73. On pourrait après cela chanter, comme à Jarnac, le choral de Luther, car si Luther n'est rien moins qu'un protestant libéral, le protestant libéral est bien dans la logique de l'idolâtrie luthérienne du libre examen. J'ai dit idolâtrie; le mot est à p'eine trop fort. Qu'est-ce donc au fond que l'idolâtrie, si ce n'est cette perversion du sentiment religieux de l'homme qui veut se faire son Dieu, le concevoir, l'imaginer, le modeler à sa mesure et à sa guise, afin d'avoir la satisfaction d'adorer son oeuvre, de s'adorer lui-même, quand il s'inclinera devant cette idole, que son choix aura consacrée? Mais n'est-ce point ainsi que le libre-penseur religieux entend concevoir à sa fantaisie et mesurer à ses impressions ce qui convient à Dieu? Pour n'être point oeuvre de mains d'hommes, il est bien encore œuvre humaine, le Dieu vague, complaisant et changeant, créé par la libre imagination du sentimentaliste qui veut bien jouir de l'émotion religieuse, mais qui, sous prétexte de « religion de l'esprit », dénie à Dieu le pouvoir d'établir « une religion d'autorité » et ne veut accepter ni surnaturel, ni mystère.
Cette dernière forme d'idolâtrie ou, si l'on veut, d'autolâtrie, pour être plus raffinée, n'est pas moins opposée que les autres à l'Évangile. C'est avec autorité, quasi potestatem habens1, que Jésus nous parle du Père céleste, et ses apôtres, un saint Paul par exemple, prêchant la résurrection et les vérités que cette résurrection garantissait, auraient été bien surpris d'enten-
chent à Calvin et àLuther, je sens en cetinstant circuler, etc...,» nous n'aurons pas beaucoup amélioré la logique de cette sentimentale tirade qui a enthousiasmé les membres de l'assemblée do Jarnac. Voir le texte intégral dans la Revue du Clergé français, t. un, p. 294.
1 Marc, i, 22; Matth., vu, 29; Luc, iv, 32.
dre leurs disciples revendiquer le droit d'interpréter à leur guise renseignement donné au nom du Christ. Sur le fronton des églises libérales, où l'on nie la résurrection, la divinité de Jésus et où Ton traite l'Évangile avec plus d'affection, mais sans plus de respect qu'un livre des Védas, on peut encore écrire « Liberté », mais non plus « Évangile ».
L'Évangile est une orthodoxie, une révélation qui enseigne à l'homme, au nom et au sujet de son Dieu transcendant, des vérités supérieures au contrôle absolu de la raison individuelle et imposées à l'assentiment de tous. Pas plus aujourd'hui qu'au premier jour, l'Évangile ne peut vivre sans une autorité qui le défende. Les protestants orthodoxes le savent bien et c'est pour cela qu'ils ne veulent plus de pasteurs libéraux dans leurs temples. Mais les libéraux ont raison d'accuser de catholicisme cet exclusivisme. Pour avoir le droit d'être orthodoxe et de mettre à l'abri des contestations individuelles la moindre parcelle de vérité révélée, il faut n'avoir pas à se réclamer d'un principe de libre examen et d'une rébellion contre l'autorité traditionnelle. Ce péché d'origine rend intenable la position de toutes les orthodoxies protestantes et les condamne à finir tôt ou tard dans l'autolâtrie du protestantisme libéral.
74. L'orthodoxie anglicane ne fait pas exception, si tant est qu'on puisse encore parler d'orthodoxie anglicane. L'Église établie d'Angleterre est, à la vérité, la moins protestante dos réformes. C'était seulement le schisme, sous couleur d'autonomie nationale absolue, qu'Henri VIII imposa à l'assemblée du clergé anglais, en lui faisant signer la première formule séparatiste : a On ne trouve pas dans l'Écriture sainte que ontife romain ait reçu de Dieu plus d'autorité et
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de juridiction dans ce royaume que tout autre évêque étranger. » Pour s'être laissé soustraire à l'autorité spirituelle de Pierre, dont l'acceptation lui assurait, avec la catholicité, la vitalité promise à l'Église catholique, l'Église anglaise dut reconnaître la suprématie royale, qui en a fait une Église nationale, sans défense contre les fluctuations de la politique et contre l'hérésie que ces fluctuations lui ont imposée. Les Anglicans ritualistes de la High Church gémissent aujourd'hui de cette servitude vis-à-vis du pouvoir civil; la loi de l'anglicanisme est cependant formelle : « Le roi, notre souverain lord, ses héritiers et successeurs, rois de ce royaume, sera accepté et considéré comme le seul chef suprême sur terre de l'Église d'Angleterre, appelée Anglicana Ecclesia, aura et jouira de ce titre et de tous les honneurs, dignités et avantages y attachés *. »
Henri VIII ne se servit de ce pouvoir que pour piller, supprimer les couvents et briser les résistances au schisme. Il maintint la foi catholique, pour laquelle il avait écrit une apologie contre les protestants. Mais aussitôt après sa mort, le primat Cranmer, luthérien dissimulé, qu'Henri VIII avait mis au siège de Cantorbéry, se servit de la suprématie royale pour faire imposer par le jeune roi Edouard VI les principales erreurs et pratiques du protestantisme. La réaction catholique de Marie Tudor fut trop courte, trop violente, et trop
1 Article 1er du Statute of the suprême Head, de 1534. Voici l'article 2 :« Le roi notre souverain lord... aura plein pouvoir et autorité, pour réprimer, redresser, réformer, ordonner, corriger, réfréner, et amender toute erreur quelle qu'elle soit. Cela, pour la gloire du Dieu tout-puissant, l'augmentation de la vertu et la conservation de la paix, de l'unité et de la tranquillité de ce royaume. » Ces statuts abolis sous Marie Tudor furent repris sous Elisabeth en
suspectée d'influence espagnole, pour réparer le mal qu'avait fait l'hérésie sous l'impulsion du gouvernement précédent. Elisabeth, fille d'Anne de Boleyn, sans reprendre tout le protestantisme d'Edouard VI, en mit assez cependant dans le livre officiel de prières, le Prayer Book de 1559, et dans les 39 articles de 1563 \ pour que l'Église anglaise doive être classée parmi les réformes protestantes, dont elle diffère cependant par le maintien de sa hiérarchie épiscopale.
75. Le Prayer Book légèrement modifié dans un sens catholique en 1662 et les 39 articles de 1563 restent nominalement le statut fondamental de l'anglica>isme, mais sont bien loin d'y faire l'unité de croyance. Les ritualistes de la Haute Église, H igh Church, en forcent l'interprétation dans le sens catholique, repoussent l'épithète de protestants et ne sont séparés des catholiques romains que par la question de la suprématie pontificale et de la validité de leurs ordinations. Le parti de la Basse Église, Low Church, s'attache surtout à ce qu'il y a, dans l'anglicanisme, d'idées et de pratiques protestantes. Un troisième parti, l'Église large, Broad Church, fait bon marché des questions dogmatiques ou rituelles et admet aux plus hauts bénéfices ecclésiastiques des clergymens qui nient l'inspiration de l'Écriture, la Trinité, la divinité de Notre-Seigneur. Les trois partis sont encadrés pêle-mêle dans l'unité
1 L'unique règle de foi est l'Écriture sainte; si l'on impose les trois symboles des apôtres, de Nicée et de saint Athanase, c'est qu'ils se trouvent en substance dans l'Écriture. On condamne la doctrine romaine sur le purgatoire, les indulgences, l'évocation des saints, le culte des images et des reliques. On ne reconnaît que deux sacrements, le baptême et la Cène. Pas de transsubstantiation. Le fidèle seul mange spirituellement, par la foi, le corps du Christ. Les indignes ne reçoivent pas le Christ. La Cène n'est pas un sacrifice.
administrative de la hiérarchie anglicane, de sorte qu'au gré des influences changeantes des différents minières, les clergymen des Eglises haute, basse ou large, avec leurs enseignements contradictoires, se succèdent ou se coudoient dans les cures et les évéchés. Quand les discussions sont trop fortes, on en appelle au conseil privé du roi qui se prononce généralement pour la solution la plus large, comme plus favorable à la paix, fût-elle destructive de la foi. Ces divisions, jointes à l'opposition des non conformistes, puritains ou méthodistes, qui vivent complètement séparés de l'Église établie, ne permettent ni de reconnaître une Église catholique dans l'Église nationale de l'Angleterre, ni d'espérer que cette Église puisse tenir longtemps encore la via média entre le catholicisme auquel tendent les meilleurs de ses croyants et le scepticisme religieux auquel conduit logiquement le protestantisme h
1 Cf. A. Gatard, Anglicanisme, dans le Dictionnaire de théologie catholique, t. i, col. 1281 sq.; G. Planque, Chez les Anglicans, dans la Revue du Clergé français, 1er mars 1908, p. 542 sq.; Thureau-Dangin, La Renaissance catholique en Angleterre au XIX9 siècle, c. vin, t. ir, p. 389-445. — Le congrès pananglican qui a réuni à Londres, du 15 au 24 juin 1908, plus de sept mille délégués laïques ou ecclésiastiques venus de toutes les colonies anglaises et aussi d'Amérique et des nombreuses missions établies aujourd'hui hors du territoire anglais, et la conférence de Lambeth où deux cent quarante évêques anglicans ont délibéré, du 6 juillet au 5 août, sur les intérêts de leur Église, ont pleinement manifesté ce qu'il y avait encore de vitalité religieuse dans l'anglicanisme, mais aussi le besoin d'union qui tourmente ces âmes et l'impuissance où elles sont de trouver cette union en dehors de l'Église romaine.
iNul doute que les vœux de la conférence invitant à l'unité les diverses confessions chrétiennes ne soient inspirés par un désir aussi
76. Nationales aussi et non plus catholiques, sont les Églises séparées d'Orient. Le patriarche de
ardent que sincère, ainsi qu'en témoigne le passage suivant cL- son Encyclique :
«Nous devons garder devant les yeux V Église du Christ telle qu il voudrait qu'elle fût, une seule âme et un seul corps, enrichie de tous ces éléments de vérité divine que les communautés chrétiennes séparées font maintenant ressortir, fortifiée par la communication de tous les dons et de toutes les grâces dont nos divisions nous privent maintenant, remplie de toute la plénitude de Dieu. » Ce même désir devient de jour en jour davantage celui du public d'Angleterre, si nous en croyons la revue anglicane The Church Quarterly Review {The Lambeth Conférence, octobre, 1908, p. 16).
Mais comment l'Église anglicane pourrait-elle efficacement inviter à l'union les autres confessions, alors qu'elle ne peut pas la faire parmi ses propres enfants. Nous devons savoir gré à la conférence de Lambeth d'avoir affirmé sa foi à la Trinité et aux grands faits historiques de la vie, mort et résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ enseignés dans le Credo; mais elle n'a pas osé et elle ne pouvait pas imposer cette foi à tous ses évêques et cleigymen. A plus forte raison n'a-t-elle pas même pu aborder des questions aussi graves que celles des sacrements d'Eucharistie et de Pénitence qui divisent son clergé. Elle affirme qu'elle veut l'unité sans uniformité; c'est ce qu'on trouve dans l'Église catholique romaine. Mais pour garder l'unité de croyance aux vérités surnaturelles révélées par Notre-Seigneur Jésus-Christ, il faut une autorité surnaturellement garantie, comme arbitre suprême des inévitables discussions que soulèvent les données évangéliques et dont aucune autorité humaine ne saurait donner une solution sûre et par tpus acceptée.
Tant que l'Église anglicane n'aura pas reconnu cette autorité, ville ne pourra soustraire ses fidèles aux conclusions dissolvantes du libre examen, ni réaliser une autre unité que l'unité de « compromis » proposée par le protestantisme iibéral et dont l'Encyclique de Lambeth condamne à bon droit le scepticisme ou les coupables abandons : « Nous ne devons pas, sous prétexte de paix, abandonner ces précieuses choses dont nous avons été faits les ministres; nous ne demandons pas que d'autres soient infidèles à des dépôts qu'ils consi*
Constantinople et son concile de septembre 1872 1 n'ont pu, sans condamner eux-mêmes le principe du schisme oriental, excommunier pour cause de phylêtisme, de nationalisme séparatiste, les Bulgares qui se sont passés de la permission du Phanar pour constituer une Église autocéphale.
C'est une alliance intime avec la cour impériale, le pouvoir civil et l'hellénisme, qui a permis au petit évêché de Byzance, d'abord suffragant d'Héraclée, de devenir « la Grande Église du Christ ». C'est en qualité d'évêque delà cour, que l'évêquede Constantinople s'est fait décerner ,au IIe concile œcuménique, une prééminence d'honneur qui lui donnait rang immédiatement après Rome 2. Ce même concile défendait, dans son deuxième canon, aux évêques de Thrace de s'occuper des provinces du Pont et d'Asie. L'évêque de la Capitale ne se crut pas tenu par ce canon, et nous voyons saint Jean Chrysostome lui-même ordonner de déposer des évêques d'Asie. Le concile de Chalcédoine (451) con-
dèrent comme non moins sacrés. Nous devons tenir nos yeux fixés sur V Église de l'avenir, qui doit être ornée de tous les dons précieux de Dieu, les leurs et les nôtres. Nous devons constamment désirer, non le compromis, mais la compréhension, non V uniformité mais l'unité. » Puisse ce désir de la véritable unité voulue par le Christ pour son Église croître de jour en jour, faire tomber peu à peu les préjugés qu'un long schisme a créés, et aider nos frères à comprendre que l'unité chrétienne est impossible sans la suprématie du Paps dont beaucoup d'entre eux sont déjà disposés à reconnaître la primatie !
1 Cf. R. P. S. Vailhé. A. A., article Bulgarie, dans le Dictionnaire de théologie catholique, t. i, col. 1211.
3 « L'évêque de Constantinople doit avoir la prééminence d'honneur après l'évêque de Rome, car cette ville est la nouvelle Rome. » Canon 3 du I91 conc. de Constantinople, Hefele, Hist. des conciles, trad. Leclercq, Paris, 1908, t. ii,j>. 24.
sacra cette usurpation, mit définitivement les Provinces du Pont et d'Asie sous la juridiction de Constantinople, lui permit de juger en appel les causer ecclésiastiques des patriarcats d'Antioche, de Jérusalem et d'Alexandrie, confirma sa prééminence, et donna pour motif de ces privilèges le fait que Constantinople était, comme l'ancienne Rome, la ville où résidaient habituellement le « Basileus » et le sénat. Saint Léon le Grand protesta contre ce décret disciplinaire et contre ses motifs : « Autre est l'ordre religieux, autre est l'ordre civil. En dehors de la pierre que le Seigneur a posée comme fondement de son Église, aucune autre construction ne sera stable l. » Saint Léon ne se trompait pas en pressentant les dangers de schisme créés parla prééminence de Constantinople qui grandissait appuyée sur le pouvoir civil, et la caducité de cette prééminence. On ne tint pas compte de ses protestations, mais ses prévisions ne furent que trop réalisées.
La suprématie de Constantinople sur l'Orien' chrétien s'affirma davantage encore au jour où les patriarcats d'Antioche, de Jérusalem et d'Alexandrie, déjà bien affaiblis par les luttes du monophysisme plus ethniques au fond que théologiques 2, furent à peu près ruinés par la conquête arabe. Les envahisse-
1 Alia... ratio est rerum ssecularium, alia divinarum, nec prsetcr illam petram quam Dominus in fundamento posuit, stabilis erit ulla constructio. S. Leonis Ep., civ, Ad Marcianum^ P. L., t. liv, col. 995. Voir aussi les lettres suivantes, cv, cvi, cvn. Les légats romains avaient déjà protesté au concile.
8 Le monophysisme et le nestorianisme furent, pour les races syriennes et égyptiennes, l'occasion d'affirmer leur caractère national contre la suprématie de l'hellénisme impérial.
ments de l'évêque de l'empereur ne respectèrent même pas ^s provinces d'abord soumises à la juridiction immédiate de Rome. Le clerc arménien Basile écrivait au ixe siècle, à la suite de sa liste des évéchés du patriarcat byzantin : « Ont été arrachées au diocèse de Rome et sont soumises actuellement au trône de Constantinople les métropoles suivantes avec leurs évéchés, à savoir : Thessalonique, Syracuse, Corinthe, Reggio, Nicopolis, Athènes, Patras, et Nouvelle Patras. Celles-ci ont été adjointes au groupe de Gonstantinople, parce que le pape de l'ancienne Rome est entre les mains des barbares 1. » Les empereurs iconoclastes avaient profité du schisme qu'avait provoqué leur hérésie, pour réaliser l'usurpation que Théodose II, dès 421, avait inutilement tentée. On en prenait à son aise avec des papes barbares; c'était toute la Macédoine, la Grèce et l'Italie méridionale qu'on enlevait ainsi à leur influence directe. On leur reconnaissait cependant encore un-e certaine primauté, à laquelle recouraient les persécutés, fussent-ils comme Ignace, patriarches de Gonstantinople. Mais déjà Photius, le compétiteur d'Ignace, avait l'audace de prononcer contre le pape une sentence de déposition, et ses écrits condensaient et popularisaient les griefs des orientaux civilisés contre les occidentaux barbares. L'impuissance et parfois l'indignité des papes, au cours de l'anarchie féodale du xe siècle, achevèrent de ruiner ce qui restait à Gonstantinople de respect pour le siège de Pierre. Pouvait-on s'incliner plus longtemps devant des semi-païens qui ne savaient pas le
1 Cité par le P. Vailhé dans son magistral article sur V Église de Constantinople, dans le Dictionnaire de théologie catholique, t, III, col. 1350.
grec et dont la barbarie contrastait avec la brillante civilisation de l'empire byzantin à cette époque? Michel Cérulaire ne faisait qu'interpréter le mépris du clergé hellène pour les latins, quand il publia (1054) ses pamphlets où il traitait de judaïsme et de paganisme les usages particuliers des occidentaux. L'empereur, à ce moment, voulait la paix; pour la rétablir, il reçut avec bienveillance les légats de Rome. Michel s'obstina à ne vouloir accepter avec eux aucune entrevue, sous prétexte qu'ils n'étaient que de faux envoyés du pape, tant était encore vivant le sentiment de l'autorité pontificale.
Les légats le prirent sur le même ton, et, dans l'acte d'excommunication qu'ils déposèrent sur l'autel de Sainte-Sophie, commirent la maladresse de qualifier injurieusement des idées et des coutumes qui n'étaient point seulement celles de Cérulaire et de son groupe, mais celles de tous les Orientaux. C'était assurer la popularité de l'idée séparatiste qu'une émeute fit triompher à Constantinople contre la volonté du Basileus et qui gagna peu à peu tout l'Orient.
77. Dans le superbe isolement de l'hellénisme, le patriarche de Constantinople devenait le chef religieux de l'Orient orthodoxe ; Bulgares et Slaves reconnaissaient eux aussi l'autorité de Tévêque de la grande ville. Mais c'était le nationalisme, le « phylétisme » qui avait affranchi de la tutelle romaine la « Grande Église du Christ »; c'était l'autorité du Basileus qui avait assuré sa suprématie. Phylétisme et autocratie civile ne sont point le roc divin sur lequel on peut fonder l'unité de l'Église; l'histoire de la Grande Église en est une preuve.
Au moment même où elle se séparait de Rome,
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commençait le déclin de l'empire byzantin. Quand il toml a, l'Église de Gonstantinople trouva, il est vrai , un protecteur avisé et intéressé dans le sultan Mahomet II qui lui confirma ses privilèges. Ce n'était pas assez pour assurer son hégémonie.
Aujourd'hui, l'orthodc** ie compte autant d'Églises -séparées que de nationalités différentes. C'est l'Église moscovite qui est devenue la Grande Église, en tant qu'Église du Grand Empire; encore y a-t-il dans l'empire russe, à côté de 70 000 000 de fidèles, 20 000 000 de dissidents, vieux croyants du Raskol 1. Il n'est point facile de compter les fidèles du patriarcat de Gonstantinople. Une statistique grecque en porte 938 000 en Asie Mineure et 2 824 000 en Turquie d'Europe, mais il faut retrancher de ce chiffre près de 2 000 000 de Serbes, Roumains ou Bulgares qui se rattachent aux Églises autocéphales dont nous allons parler 2. Le patriarcat d'Antioche, qui a récemment brisé tout lien de subordination vis-à-vis de Gonstantinople en nommant un patriarche de langue arabe, groupe 230 000 fidèles syriens.Le patriarcat de Jérusalem n'en a que 50 000, eux aussi de langue arabe, mais son haut clergé, pris dans la confrérie du Saint-Sépulcre, se recrute exclusivement dans l'hellénisme des îles, et reste en rapports assez étroits avec Constantinople ; sans qu'il y ait cependant subordination. — Le patriarcat d'Alexandrie compte à peine 50 000 fidèles, les Égyptiens chrétiens indigènes étant
1 R. P R. Janin, A. A., Les groupements chrétiens en Orient dans les Échos d'Orient, janvier 1907.
2 P. Vailhé, art. Constantinople, dans le Dictionnaire de théologie catholique, t. m, col. 1465-1467.
généralement monophysites. L'Église hellène d'Athè* nés réunit sous la suprême juridiction du métropolite de la capitale les 2 400 000 sujets orthodoxes du roi de Grèce. Autocéphale aussi est l'Église de Chypre, sous le gouvernement anglais, avec 183 000 fidèles. Autocéphales encore l'Église de Monténégro avec 220 000 adhérents, l'Église . serbe avec 5 000 000 dent près de 2 000 000 en Autriche -Hongrie, l'Église roumaine avec 4 000 000 dont près de 2 000 000 aussi relèvent de l'empire austro-hongrois, et plus autocéphale que les autres est l'Église bulgare dont les fidèles au nombre de plus de 4 000 000, 1 000 000 en Turquie, sont très hostiles à l'hellénisme et à toute influence du Phanar. Nous n'avons signalé que les principaux groupements 1. Chacune de ces églises est généralement étroitement subordonnée au pouvoir de sa nationalité, ou, du moins, ses intérêts et son développement sont étroitement liés à ceux du groupe ethnique qu'elle représente,
78. Quelle union peut encore grouper toutes ces autocéphalies? En 1902, le patriarche Joachim III demandait, par une circulaire, aux chefs des autres Églises : « N'y aurait-il pas lieu pour les chefs ou les représentants autorisés des Églises autocéphales, de se réunir à certaines dates et en certains lieux, dans le but de converser ensemble sur les intérêts généraux de l'orthodoxie 2 ? » Le Saint- Synode russe a répondu :
1 On trouvera une description sommaire et complète des Groupements chrétiens en Orient, par le P. R. Janin, dans les Échos d'Orient, nov. 1906 et janvier, mars et mai 1907. Cette revue est un excellent instrument d'informations sur les Églises orientales.
» Gté d'après les Échos d'Orient, mai 1904, p. 92.
Pour désirable qu'elle soit dans les circonstances actuelles, et alors que les saintes Églises locales sont ainsi séparées les unes des autres par les frontières des empires et que les rapports entre les gouvernements eux-mêmes mettent obstacle aux relations des églises, toute réunion des évêques orthodoxes, tout examen public et toute solution commune des points en litige paraît à peu près irréalisable. Nous ne pouvons, en attendant, que faire des vœux et prier pour que puisse avoir lieu ce grand événement. Le premier problème qui s'impose aux saintes et orthodoxes Églises locales c'est de chercher à se rapprocher, dans la mesure du possible, du lumineux idéal de V ancienne communion et unité ecclésiastique, en maintenant entre elles, par des lettres et par d'autres moyens, des rapports continus et vivants, en échangeant des missives fraternelles... en se donnant réciproquement de fraternels conseils dans les cas difficiles *.
79. Ainsi donc, c'est chose avouée, le lumineux idéal de l'ancienne unité n'est plus qu'un rêve dans les Églises orientales, leur nationalisme en a eu raison. Les points en litige, dont l'examen public et la solution commune paraissent irréalisables, sont-ils du moins pures questions de discipline ou conclusions théologiques? Qu'on en juge.
Le baptême des Latins est-il valide? L'Église russe dit invariablement oui, depuis le concile de Moscou (1667); l'Église grecque avait d'abord dit oui (synode de Constantinople, 1484), puis elle a dit
1 Extrait de la réponse publiée par le Saint-Synode russe dans son organe officiel Tserkovniia Viédomosti, 14 juin 1903. Cf. R. P. A. Ratel, A. A., La question de V Union et du calendrier dans V Église orthodoxe , dans les Échos d'Orient, 1904, p. 92.
non (synode des trois patriarches de Constantinople, Antioche et Alexandrie, 1756) ; aujourd'hui elle s'en remet a la décision du futur concile général (réponse de Constantinople au synode d'Athènes, 1878). En attendant... le baptême des Latins est nul ou valide, selon que le latin, passant à l'orthodoxie, accepte ou refuse de se laisser rebaptiser \
Le sacrement de confirmation imprime-t-il un caractère qui ne permet pas de le renouveler? Oui certes, répond Photius, qui se plaint à juste titre que des prêtres latins aient reconfirmé des Bulgares : « Quelqu'un a-t-il jamais entendu raconter sottise pareille à celle que ces insensés n'ont pas eu horreur de commettre? Ils ont renouvelé l'onction du chrême a ceux qui l'avaient déjà reçue une fois, profanant ainsi les surnaturels et divins mystères des chrétiens. » 2 Si les prêtres latins ont, au temps de Photius, reconfirmé les Bulgares, c'est qu'ils croyaient, à tort il est vrai, leur première confirmation invalide. Grecs et Russes font mieux aujourd'hui : ils reconfirment leurs propres confirmés. Le caractère de la confirmation n'est plus ineffaçable. Mais, d'accord pour renier la croyance de l'Église des sept conciles, grecs et russes ne le sont plus quand il s'agit d'appliquer les conséquences de cette négation. Chez l'orthodoxe russe, le caractère n'est effacé que par l'apostasie
l R. PL. Petit, A. A., Ventrée des catholiques dans V Église orthodoxe, dans les Echos d'Orient, février, mars 1899 p 129
- Encyclica epistola, P. G, t. en, col. 725. Photius n'était que
écho de saint Cyrille, desaint Jeao Chrysostome, de Théodore! de
toute 1 antique tradition. Cf. R. P M. Jugie, A. A., La reconftrmalion
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l'église et les églises 171
totale de la foi chrétienne 1; l'hérésie papiste suffît pour l'enlever à l'orthodoxe grec 2.
Le pardoi* du pécheur lui laisse-t-il une peine temporelle à subir en ce monde ou en l'autre? Non, répond le russe Moghila archevêque de Kiev, dans une confession qui est un des symboles de l'orthodoxie; les prières pour les morts servent à délivrer les damnés 3. Oui, avait d'abord répondu en 1672 le grec Dosithée, patriarche de Jérusalem,dans une confession de foi synodale 4 qui, elle aussi, fait encore
1 « La confirmation ne se donne pas une seconde fois, excepté à ceux qui veulent se convertir après avoir renié la foi de Jésus- Christ. » 'Op66So£oç ôjjLoXoyca de Pierre Moghila, Ire partie, réponse 105.
* Aozc'jxtpv èvcxXY)»naTt>toû Sntaiou, p. 407. Cet ouvrage, paru à Constantinople en 1896, est de M. Apostolos Chris todoulou, professeur de droit canon à l'école théologique de Halki, la grande école du Patriarcat. L'abandon de la croyance ancienne aurait pour origine une interprétation erronée des cérémonies du bain et de l'onction prescrites au ixe siècle par saint Méthode pour la réconciliation des apostats. On a oublié le sens donné à ces cérémonies par la prière où saint Méthode fait demander que « l'étincelle du baptême salutaire, qui couve dans l'âme de l'apostat, se rallume en flamme spirituelle et que le sceau, quia été imprimé enlui, se manifeste d'une façon plus expressive.» Pour saint Méthode, le sceau n'était pas plus effacé que l'étincelle n'était éteinte. Cf. Échos d'Orient, art. cité.
3 'OpÔoôo^o; ôfxoXoyta, Ire partie, réponse 66, sq. — Macaire, Théologie orthodoxe traduite par un Russe, t. n, p. 704-716, Paris, 1857, est moins clair et plus hésHant. Tout en niant qu'on doive encore expier le péché pardonné, il n'admet la délivrance de l'enfer que pour les pécheurs morts subitement et pour ceux qui, s'étant repentis, ne se sont pas purifiés du péché, n'ayant pas eu le temps de s'approprier les mérites du Christ.
4 « A l'égard de ceux qui sont tombés dans des péchés mortels, mais qui, au lieu de s'abandonner au désespoir, se sont repenti:-, étant encore en vie, sans néanmoins avoir fait aucun fruit de pénitence — ces fruits consistent à répandre des larmes, à faire de
loi dans l'Église grecque; puis il s'est ravisé, et en 1690, dans une nouvelle édition de son synode publiée en Moldavie, il écrit ;« Dire que le péché est effacé, mais que la peine n'est pas remise, n'est pas parler en théologien, mais badiner...; la punition qui se fait dans Fenfer est pour les grands péchés et c'est de cette punition que délivrent les prières de l'Église K » Pour n'avoir pas voulu admettre avec l'Eglise romaine un purgatoire distinct de l'enfer, l'Église orientale en est arrivée à hésiter sur la doctrine ancienne de l'expiation du péché pardonné, puis à la nier avec Calvin et à nier en même temps l'ancienne croyance à la condamnation définitive du damné.
Les livres deutérocanoniques de l'Ancien Testament sont-ils écriture inspirée ? Oui, d'après le
longues prières accompagnées de génuflexions,... à manifester enfin par des œuvres de charité envers Dieu et le prochain, et c'est à bon droit que l'Église catholique a. dès les premiers siècles, donné à ces exercices le nom de satisfactions — nous croyons que les âmes de ceux-là vont en enfer et qu'elles y souffrent une peine proportionnée aux péchés qu'elles ont commis. Ces âmes ont conscience qu'elles seront délivrées un jour de là; et cette délivrance est due à la grande miséricorde de Dieu par l'intermédiaire de la prière des prêtres et des bonnes œuvres que les parents font pour leurs défunts... » Kimmel, Libri symbolici Ecclesias orientalis, p. 463-464. 1 Cité par Renaudot, Perpétuité de la foi, éd. Migne, t. m, col. 1136. Pour appuyer son opinion, Dosithée fait appel aux historiettes apocryphes et enfantines de Falconilla délivrée par sainte Thècle, de Trajan délivré par saint Grégoire, de l'empereur iconoclaste Théophile délivré par « les Pères » ; il eût été bien embarrassé de citer quelque autorité patristique. Nous empruntons ces renseignements et citations à l'article du P. Jugie. La peine temporelle due aux pécliés, d'après les théologiens orthodoxes, dans les Échos d'Orient, novembre 1906, p. 321.
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2e canon du concile in Trullo tenu pour œcuménique par les Orientaux. Oui encore, d'après les célèbres confessions de foi de Moghila et de Dosithée. Non, si Ton en croit les théologiens russes d'aujourd'hui. Chez les Grecs, c'est maintenant question fort controversée, mais il est à peu près certain que l'influence prédominante de la théologie russe aura raison de l'opposition de ceux qui tiennent encore pour le canon scripturaire des sept conciles 1.
80. Décidément, il serait urgent qu'un VIIIe concile se réunît pour raffermir la foi à l'enseignement des sept premiers et mettre d'accord les diverses Églises orthodoxes sur des points de foi aussi importants. Et cependant il faut tenir compte aux Églises orientales de la résistance qu'elles ont opposée à la doctrine calviniste que leur offrait un patriarche de Constantinople, Cyrille Lucar, vers 1630. L'Église d'Orient a le culte de la tradition, c'est une force contre l'hérésie qui est toujours nouveauté. Mais si, dans l'Orient intellectuellement endormi sous l'oppression musulmane, cette force a pu jusqu'ici garder la foi primitive, dans ses principaux articles et non point intégralement, nous l'avons vu, elle ne suffira pas aux luttes contemporaines contre les négations de la science libre-penseuse. L'instruction du clergé est un moyen de défense; après l'avoir trop longtemps négligée, l'Orient a raison de commencer à s'en préoccuper; mais, en donnant à ses clercs des maîtres souvent
1 Cf. les études du P. Jugie sur Le canon de V Ancien Testament dans les Églises orientales, dans les Échos d'Orient, mai, juillet septembre et novembre 1907. Ces études viennent d'être publiées sous le titre : Histoire du canon et de V Ancien Testament dans Y Église grecque et V Église russe, Paris, 1908
laïques 1, et dont la formation supérieure est volontiers confiée aux Universités allemandes protestantes, l'Orient se prépare, dans un haut clergé sceptique, les plus lamentables déceptions. Le jour où le mal éclatera, l'appui officiel que le pouvoir civil prête aux orthodoxies nationales ne suffira pas plus à les défendre, qu'il ne peut défendre en Allemagne le credo luthérien. Il faut pour la défense efficace de la vérité surnaturelle une union autrement étroite que l'union de protestation contre Rome d'Églises rivales, dont les nationalités jalouses s'opposent à toute unité de direction. Il faut des conciles ou une autorité centrale qui continuent l'œuvre des premières assemblées chrétiennes, décident des questions dogmatiques soulevées par le progrès de l'esprit humain, et défendent la foi immuable des premiers siècles, en lui assurant un exposé théologique aussi respectueux de la tradition, que bienveillant à accueillir toutes les vérités rationnelles vraiment démontrées. Mais pour tout cela, il faut une vitalité divine et cette vitalité divine n'est assurée qu'à l'Église catholique romaine.
81. Qu'est devenue en effet l'Église des Barbares que repoussèrent dédaigneusement Photius et Michel Cérulaire? La septième partie2 des habitants du globe fait profession de catholicisme, et l'unité de foi et de gouvernement de cette Église envahissante n'est pas un vain mot. Ses 220 000 000 de fidèles de
1 En Russie comme en Grèce , il y a beaucoup de professeurs laïques dans les grands séminaires et académies ecclésiastiques. Les fortes têtes du clergé monastique préfèrent, au labeur de l'étude, les honneurs et l'activité des charges épiscopales ou des dignités administratives.
* Voici la statistique des catholiques du monde que publie le
tous pays, de toute race, de tous rites, même des rites orientaux, sont réunis dans une société solidement hiérarchisée qui réalise bien l'idée du corps vivant, dont le Christ est la tête, et que décrit saint Paul dans sa lettre aux Éphésiens (iv, 15-17) :« Professant la vérité dans la charité,puissions-nous croître de toutes manières en la vie du Christ, qui est la tête, par qui tout le corps, harmonieusement lié et fortifié de tout l'assemblage du service que fournit l'activité proportionnée de chaque membre, s'augmente et s'édifie dans la charité.»
Il n'est pas très difficile de reconnaître ici l'Église catholique que nous avons vainement cherchée parmi les autres associations religieuses chrétiennes.
En cette société mondiale, on trouve « l'unité, sans uniformité ». Chaque peuple garde son caractère et sa mentalité. A ce caractère, s'harmonise de différentes façons, selon les climats et les races, l'ordonnanoe générale des rites et de la discipline catholiques. Ces mentalités diverses diversifient plus ou moins, selon les époques, l'exposé des conclusions théologiques déduites des symboles de foi. Mais le contrôle de l'autorité centrale et, au besoin, de grandes réunions conciliaires veillent efficace-
Corres pondant, sous la signature d'Edouard Trogan, Chronique mensuelle du monde (25 janvier 1908, p. 397).
Europe 421 193 295 hab. dont 158 777 952 cath.
Asie 797 800 000 hab. dont 9 320 000 cath.
Afrique 208 000 000 hab. dont 3 000 000 cath.
Amérique 106 000 000 hab. dont 51 100 000 cath,
Océanie 5 000 000 hab. dont 2 000 000 cath.
ment à ce que jamais l'esprit particulier d'aucun individu ou d'aucun peuple ne brise le lien vivant qui unit les pensées catholiques du présent avec avec celles du passé, avec celle des apôtres, dans une seule et même pensée sociale, non seulement dogmatique mais morale, qui n'est ni sémite, ni grecque, ni latine, ni saxonne, ni orientale, ni occidentale, mais qui est la pensée humano-divine de l'humanité travaillée par l'influx continuel du Verbe Incarné et de son Esprit.
^ Pour cette œuvre de progrès vivant dans l'unité d'une pensée toujours fidèle à ses origines, l'Église a dû ajouter bien des définitions et bien des directions aux définitions des sept premiers conciles, mais elle n'en a rien renié. En face des dangers croissants de schisme ou d'hérésie créés par l'extension même du catholicisme, par la centralisation des états, par la facilité qu'offre la presse à la propagande hérétique, l'Église a cru qu'elle devait profiter, elle aussi, des moyens de centralisation que donnent la vapeur, l'électricité et la presse, pour augmenter sa cohésion, en renforçant l'organisation du pouvoir suprême, et en donnant à l'exercice de ce pouvoir toute l'application que comportait les paroles de Jésus à Pierre : Tu es Pierre et sur cette pierre j'édifierai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle; et je te donnerai les clefs du royaume des deux et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aussi dans les deux, et tout ce que du délieras sur la terre sera aussi délié dans les deux (Matth., xvi, 18-19). Ces paroles, avec l'autorité que leur a donnée la bouche divine qui les prononça, et que leur garde la grâce divine qui les fait croire, sont toute la force de la puissance papale, force uniquement faite de la
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conviction des âmes auxquelles elle commande. J'ai dit cette force divine; ne faut-il pas qu'elle le soit pour obtenir de ses fidèles du monde entier, cette unité morale qui fait l'Église catholique et qu'aucune force humaine connue n'a jamais pu et ne pourra jamais obtenir en dehors d'elle ?
Et cependant, les attaques de l'enfer ne lui ont pas manqué. Société d'hommes à sanctifier et non point déjà confirmés en sainteté, elle a connu les pires épreuves que lui annonçait l'Écriture. Périls du dehors et périls du dedans,violences et ténèbres de la barbarie, séductions de la Renaissance, persécutions ou usurpations de la part des pouvoirs civils, corruption du clergé, indignité ou incapacité de certains papes, défections en masse de nations égarées, séduites ou entraînées de force par l'ambition ou la cupidité de chefs spirituels ou temporels sans conscience : aucune épreuve n'a été épargnée à l'Église , si ce n'est celle d'un enseignement hérétique donné par le pape au nom du Christ. Il fut même un temps où la Providence permit qu'il y eut deux p apes entre lesquels on ne savait quel était le vrai. Et cela dura plus de trente ans. Crise suprême, qiû aurait dû ruiner à jamais l'unité catholique, et qui n'a fait que montrer combien le sentiment de cette unité était divinement vivace dans les cœurs, et combien sa réalité était divinement voulue. C'était le moment, semble-t-il, d'inaugurer le régime des Églises sœurs, des autocéphalies ethniques ou nationales : Avignon d'un côté des Alpes, Rome de l'autre. La catholicité ne put supporter un instant cette pensée, il fallut bien que toutes les rivalités, que les droits mêmes s'inclinassent devant ies réclamations de la conscience catholique, et que l'unité reparût en fait comme elle n'avait Apol. — 12
jamais cessé d'exister dans les volontés, les adhérents de Tuii ou l'autre pape n'ayant jamais admis la légitimité d'une scission de l'Église en deux autocéphalies1.
Comment, au milieu de tant de causes de ruine, l'Église a-t-elle pu non seulement vivre, mais grandir et prospérer comme aucune des sociétés religieuses rivales n'a pu le faire? Cette vitalité merveilleuse ne témoigne-t-elle pas de la réalité du secours tout spécial de Dieu dont l'Église se réclame?
Cette vitalité, nous dit-on, si inexplicable qu'elle paraisse, n'est pas un fait unique, elle n'est pas plus miraculeuse que le succès immense et durable aussi de certaines religions universalistes, du boudhisme et du mahométisme par exemple. Voyons un peu.
1 Voici ce que Gregorovius, historien protestant, dit de cette crise : « Un royaume temporel y eût succombé, mais l'organisation du royaume spirituel était si merveilleuse,l'idée de la papauté si indestructible, que cette scission, la plus grave de toutes, ne fit qu'en démontrer l'indivisibilité. » Geschichte der Stadt Rom im Mittelalter, 3e éd., t. vi, p. 620.
82. Le Boudhisme et sa doctrine. — 83. Son expansion et ses causes. — 84. U Islamisme et sa doctrine. — 83. Son succès, — 86. comparé à celui du catholicisme.
82. A ne considérer que les chiffres 1, le boudhisme et rislamisme pourraient entrer en comparaison avec le catholicisme, et se réclamer, comme lui, d'une vitalité de divine origine, ou plutôt fournir un argument
1 II n'est point facile de donner, même approximativement le, nombre des adhérents aux cultes non chrétiens, les recensements n'étant guère en usage en dehors des pays chrétiens. Cette évaluation est particulièrement difficile pour le boudhisme, dans l'impossibilité où l'on est de faire exactement, en Chine, la distinction des boudhistes, shintoïstes, confucianistes, etc. Nous donnons, sans les garantir, les totaux de trois statistiques, l'une empruntée à l' Almanach Hachette de 1902,1a seconde aux Stimmen aus Maria Laach de 1904, la troisième dressée en 1907 par le docteuf H. Zeller, directeur du bureau de statistique à Stuttgard (Wurtemberg). La première compte 508 millions de chrétiens, 126 millions de bouddhistes, 212 millions de musulmans, 190 millions de brahmanistes, 7 millions d'israélites, etc. — La seconde inscrit 549 millions de chrétiens dont 264 millions de catholiques et 285 millions de non-catholiques, 202 millions de musulmans, 120 millions de boudhistes, 235 millions de confucianistes, 32 millions de taoistes, 17 millions de shintoïstes, 12 millions de brahmanistes et 144 millions d'idolâtres (année 1904, fasc. 7, p. 203 sq.). — Le docteur H. Zeller calcule que la population du globe monte à 1.540.510.000 individus, dont 534 940 000 chrétiens, 175 290 000 mahométans, 10 860 000 juifs, 300 000000 confucianistes, 214 000 000 brahmanistes, «t 121 000 000 boudhistes.
à ceux qui veulent expliquer naturellement la vie de l'Église catholique. Mais l'impression des chiffres s'évanouit devant une considération quelque peu attentive des réalités religieuses qu'ils représentent.
Qu'est-ce que le Boudhisme? Son fondateur, Çakya-Mouni 1, le boudha, c'est-à-dire le savant par excellence, né près de Bénarès vers 557 avant l'ère chrétienne, était un prince indien qui, à vingt-sept ans, quitta ses palais, sa femme et son fils, et s'en alla vivre dans une austère retraite. Il en sortit après sept ans, pour enseigner la sagesse qu'il y avait apprise, prêcha pendant plus de quarante ans, et mourut, à quatre-vingts ans, d'une indigestion 2.
1 « Il se nommait, dit-on, Siddartha de son nom propre et appartenait à la famille des Gautama et à la lignée royale des Çakya. d'où lui est venu le nom de Çakia-Mouni, le solitaire de la race des Çakia. Quant au nom de Boudha, qui veut dire le savant ou l'éveillé, c'est un titre qu'il porte en qualité de docteur universel, et qui ne lui est pas personnel, car il y a dans la doctrine boudhiste un grand nombre de Boudhas. » Abbé de Broglie, Problèmes et conclusions de Vhistoire des religions, c. vi, p. 166.
2 a Çakia-Mouni meurt d'une maladie d'estomac, à la suite d'un repas, où il avait mangé un plat tout entier de porc et de riz offert par un de ses dévots sectateurs. Les brahmanes se sont moqués de cette fin et ont accusé leur adversaire d'avoir commis un acte de gourmandise. Les boudhistes justifient leur patriarche, le décla rant incapable d'une telle faiblesse, et disent que c'était un plat magique, qu'aucun homme ni dieu n'aurait pu digérer mieux que lui; qu'il a mangé cette nourriture parce que son heure était venue et qu'il voulait donner l'exemple de la patience à supporter une maladie de ce genre... ; il semble que cette fin par trop prosaïque et qui jure avec la brillante mythologie de la biographie de Boudha doit être un fait réel; il est rapporté sans changement dans toutes ses biographies ». Abbé de Broglie, op. cit., p. 167. Voir aussi Oldenberg, Le Boudha, sa vie, sa doctrine et sa communauté, trad. Foucher, 6e éd.. Paris, 1903. Ire partie.c. v, p. 196.
Le boudhisme primitif paraît être1 une morale philosophique dérivée des spéculations du brahmanisme, et qui devait apprendre au sage à trouver le bonheur sans le secours d'aucun culte et d'aucune prière, par le seul effort de sa pensée et de sa volonté personnelles. Existe-t-il un Être suprême et éternel? Question oiseuse et insoluble. Ce qui intéresse bien plus Thomme, c'est l'inéluctable loi de justice immanente, le Karma, qui gouverne le tourbillon dans lequel tous les êtres sont emportés. Le mouvement de ce tourbillon, voilà la cause de toute douleur. Nous délivrer de la douleur en nous arrachant à la roue de l'existence pour nous conduire au Nirvana, voilà le but de la doctrine boudhique avec ses quatre vérités fondamentales sur la douleur, l'origine de la douleur, la suppression de la douleur, le chemin qui mène à la suppression de la douleur 2. Le désir de
1 Nous disons « paraît être » car nous ne connaissons la vie et la doctrine primitive du Boudha Çakia-Mouni, que par une littérature très mêlée, d'où il faut séparer du fonds primitif, les additions postérieures, doctrinales ou légendaires. Les quelques conclusions critiques que nous doimons ici paraissent cependant certaines et généralement admises. Cf. Renouvier. Philosophie analytique de l'histoire, Les idées, les religions, les systèmes, Paris, 1897, 1. IV, C ii, t. il p. 122.
3 « Voici, ô moines, la vérité sainte sur la douleur : la naissance est douleur, la vieillesse est douleur, la maladie est douleur, la mort est douleur, l'union avec ce qu'on n'aime pas est douleur, la séparation d'avec ce que l'on aime est douleur, ne pas obtenir son désir est douleur, en résumé, les cinq sortes d'objets de l'attachement sont douleur.
« Voici, ô moines, la vérité sainte sur l'origine de la douleur : c'est la soif ( de 1 existence) qui conduit de renaissance en renaissance, accompagnée du plaisir et de la convoitise, qui trouve çà et là son plaisir : la soif de plaisir, la soif d'existence, la soif d'impe"manence.
tout ce qui constitue la vie est la cause du mou* veinent qui nous emporte et des douloureuses contrariétés inhérentes à ce mouvement. Diminuer ce dé< sir, c'est se préparer une renaissance dans une vie supérieure; Téteindre, c'est s'assurer l'entrée dans le AT irvâna. Qu'est-ce que le Nirvana? La délivrance de la douleur. Mais est-ce le néant ? Est-ce la béatitude d'une existence immobile et inconcevable ? Le Boudha n'a rien enseigné à ce sujet *.
« Voici, ô moines, la vérité sainte sur la suppression de la douleur : l'extinction de cette soif par l'anéantissement complet du désir, en bannissant le désir, en y renonçant, en s'en délivrant, en ne lui laissant pas de place.
«Voici, ô moines, la vérité sainte sur le chemin qui mène à la suppression de la douleur : c'est ce chemin sacré, à huit branches, qui s'appelle : foi pure, volonté pure, langage pur, action pure, moyens d'existence pure, application pure, mémoire pure, méditation pure. » Extrait du premier sermon du Boudha à Bénarès cité du livre Mahavagga par M. Oldenberg, op. cit., p. 128.
1 « La doctrine orthodoxe de l'ancienne communauté demandait expressément à ses fidèles de renoncer à rien savoir de l'existence ou de la non-existence du parfait-délivré. » M. Oldenberg appuie cette conclusion de plusieurs citations. Qu'on nous permette de rapporter la suivante. Au révérend Mâlounkyâpoutta, qui vient trouver le Maître et lui exprime son étonnement de ce que sa prédication laisse sans réponses une série de questions des plus importantes ; Le monde est-il éternel ou est-il borné dans le temps? Le parfait Boudha continue-t-il à vivre au delà de la mort? le Boudha répond : « Un homme a été frappé d'une flèche empoisonnée; surle-champ ses amis et ses parents ont appelé un habile médecin. Qu'arriverait-il si le malade se mettait à dire... : Je ne veux pas laisser panser ma blessure, jusqu'à ce que je sache comment s'appelle l'homme qui m'a frappé, et de quelle famille il est, s'il est grand ou petit ou de moyenne taille et quel aspect a l'arme dont il m'a frappé. — Comment cela finirait-il? L'homme mourrait de sa blessure.
* Pour quelle raison le Boudha n'a-t-il pas enseigné à ses disciples si le monde est fini ou infini, si le saint continue ou non de vivre
L'homme qui veut arriver promptement à la délivrance de la douleur doit se préparer par la droiture de sa vie, à la méditation de la doctrine que lui donnera la Sagesse K II doit être indifférent à la souffrance et à la persécution 2, rempli de pitié pour la douleur de toute créature 3, prêt à se donner à tous, car le
au delà de la mort? Parce que la connaissance de ces choses ne fait faire aucun progrès dans la voie de la sainteté, parce que cela ne sert pas à la paix et à l'illumination. Ce qui sert à l'illumination voilà ce que le Boudha a enseigné aux siens: la vérité sur la douleur, sur la suppression de la douleur, sur le chemin qui mène à la suppression de la douleur. C'est pourquoi, Mâlounkyâpoutta, ce qui n'a pas été révélé par moi, que cela demeure irrévélé, et ce qui a été révélé que cela soit révélé. » Extrait du livre Cûla-Mâlunkya-Ovâda, cf. Oldenberg, op. cit., IIe partie, c. n, p. 274.
1 La voie du salut : « c'est la droiture, c'est la méditation, c'est la sagesse. Pénétrée par la droiture, la méditation est féconde et prospère; pénétrée par la méditation, la sagesse est féconde et prospère; pénétrée par la sagesse, l'âme est totalement affranchie de tout attachement, de l'attachement au désir, de l'attachement au devenir, de l'attachement à l'erreur, de l'attachement à l'ignorance... Comme on lave la main avec la main, le pied avec le pied, ainsi la droiture est purifiée par la sagesse, et la sagesse est purifiée par la droiture. » Dernière instruction du Boudha. Oldenberg, op. cit., p. 285.
2 « Ceux qui me font de la peine et ceux qui me préparent de la joie, envers tous je suis pareil; je ne connais ni inclination, ni haine. Dans la joie et la douleur je demeure impassible, dans l'honneur et dans l'absence d'honneur; partout je reste pareil. C'est là la perfection de mon égalité d'âme. » Canyâ-Pitaka, ni, 15, cité par 01denberg,p. 294.
3 Cette pitié bienveillante et à l'occasion bienfaisante n'est point la charité chrétienne. « La charité, telle qu'elle se montre dans la morale boudhique... se rapproche de la charité chrétienne, sans toutefois l'atteindre, à peu près de la même façon que la félicité du Nirvana, au fond si différente de .'idée chrétienne de la béatitude, y incline jusqu'à un certain point. Le boudhisme n'ordonne pas tant d'aimer son ennemi que de ne pas le haïr; il éveille et entretient
don de soi est un moyen de sortir plus vite du périssable, un jeu qui nous déprend du jeu de la vie x. Il lui faut garder une chasteté absolue, vivre d'aumônes, sans aucune possession qui l'attache à la terre, pratiquer une austérité également éloignée de l'excès des macérations et de toute recherche de la jouissance2,
des dispositions bienveillantes à l'égard du monde entier, mais sans oublier qu'attacher son cœur à d'autres êtres, c'est tomber sous le joug des joies et par suite des douleurs de 'ce monde passager. » M. Oldenberg, pouV justifier cette appréciation, cite le texte suivant : « Toutes les souffrances et les plaintes, toutes les douleurs de ce monde viennent de ce qui est cher à quelqu'un : là où il n'y a rien de cher, elles non plus ne se produisent pas. C'est pourquoi ils sont riches en joie et libres de chagrin, ceux qui n'ont rier. de cher en ce monde. C'est pourquoi, puisse celui qui aspire à l'état où il n'y a plus ni chagrin ni impureté, faire que rien ne lui soit cher en ce monde {Le Boudha, p. 289). » Le boudhisme ne produit ni hôpitaux, ni orphelinats,ni asiles pour les abandonnés, il n'a créé que des religieux mendiants.
1 « Le Boudha se sert de jouets pour engager ses fils à sortir de l'existence sans leur faire violence. Ce sont la sainteté et la charité qui deviendront pour eux un jeu propre à les détourner du jeu de la vie. » Renouvier, op. cit., p. 169. Voici les véhicules du salut boudhique d'après le Lotus de la Bonne Loi. « Ne vous amusez pas dans cette réunion des trois mondes qui est semblable à une maison embrasée, au milieu de ces formes, de ces sons, de ces odeurs, de ces goûts, de ces contacts misérables; car attachés ici à ces trois mondes, vous êtes brûlés, consumés par la soif qui accompagne les cinq qualités du désir. Sortez de cette réunion des trois mondes; trois moyens de transports vous sont offerts, savoir le véhicule des Cravakas, celui des Pratyékaboudhas, celui des Bodhisattvas (différentes classes de croyants) . . . Ces chars sont excellents ; ils sont loués par les Aryas, munis de choses grandement agréables; vous jouerez, vous vous amuserez, vous vous divertirez dans la compassion pour les malheureux. » Renouvier, op. cit., p. 170.
* « Il y a deux extrêmes, ô moines, dont celui qui mène une vie spirituelle doit rester éloigné. Quels sont ces deux extrêmes? L'un est une vie de plaisirs, adonnée aux plaisirs et à la jouissance :
ne tuer aucun être vivant 1, partager son temps entre la contemplation et la prédication de la sagesse, rechercher la solitude sans se priver cependant du secours qu'il peut trouver dans les exemples et les exhortations de ses frères 2. L'oisiveté devient une
cela est bas, ignoble, contraire à l'esprit, indigne, vain. L'autre est une vie de macérations, cela est triste, indigne, vain. De ces deux extrêmes, ô moines, le Parfait s'est gardé éloigné et il a découvert le chemin qui passe au milieu, le chemin qui dessille les yeux et l'esprit,qui mène au repos, à la science, à l'illumination, au Nirvana. » Sermon de Bénarès, cité par Oldenberg, p. 127.
1 C'est une des quatre grandes prohibitions intimées au moine le jour de son ordination. « A un moine ordonné il est défendu ; 1° d'entretenir un commerce charnel même avec une bête (la bestialité pour les boudhistes du commun est peccadille) ; 2° de prendre dans une intention de larcin ce qui ne lui est pas donné, pas même un brin d'herbe; 3° de priver sciemment un être de sa vie, fût-ce un ver ou une fourmi ; 4° de se vanter d'aucune perfection surhumaine. » Oldenberg, p. 344. Pour qu'il y ait péché mortel avec exclusion de la communauté, il faut cependant que le moine ait eu des rapports charnels avec un être du sexe féminin de n'importe quelle espèce, que le vol soit en matière grave, que le meurtre soit un homicide, qu'il se soit attribué une puissance et une science vraiment surhumaines. La pollution volontaire est péché véniel, péché véniel aussi le cas d'un moine « qui demeure dans le voisinage d'un village ou d'une localité, a une conduite immorale et souille des familles de telle sorte que sa conduite immorale est publique et connue... » Kern, Histoire du bcudhisme dans VInde, 2e vol., I. IIIe, Le Sangha, p. 87, 89, 93 de la traduction française.
2 « Le moine qui en temps convenable (du lever du soleil à midi) a recueilli des aumônes, qu'il s'en retourne seul et aille dans la solitude s'asseoir. Songeant à son salut, qu'il ne laisse pas ses pensées dériver vers le dehors mais qu'il concentre son âme. Ou s'il s'entretient avec un fidèle ou un autre moine, qu'il parle de la noble Doctrine, point de médisances ni d'invectives. Car beaucoup, à la vérité, sont hostiles à tout entretien; en quoi nous ne les louons pas,
es gens à courte vue. De ci de là quelque chose de terrestre s'atta-
vertu puisque le parfait doit s'abstenir de tout travail qui puisse le distraire de la méditation de la doctrine. « Quand le moine a recueilli les aumônes, qu'il aille dans la solitude s'asseoir. »
Ce chemin, direct du Nirvana est incompatible avec la vie ordinaire; mais les gens du monde peuvent s'assurer, sinon l'entrée immédiate dans le Nirvana, du moins la renaissance à une vie meilleure, en mettant leur recours dans la sainte triade du Boudha, de sa Loi et de sa Communauté l. La loi pour les laïques n'est pas très chargée. Ne pas tuer d'être vivant, ne pas voler, ne pas toucher à la femme d'un autre, ne pas mentir, ne pas boire de liqueur enivrante : telles sont les cinq prohibitions qu'on trouve généralement formulées dans les livres boudhiques. Encore ces défenses sont-elles des directions plutôt que des prohibitions absolues. L'œuvre des œuvres, l'aumône aux religieux boudhistes, répare bien des
che à eux, car ils finissent par laisser flotter au loin leurs pensées. » Cité par Oldenberg, p. 356 (Sutta Nipâta, 388 sq.).
... « Seul, on vit comme Brahma (de la vie qu'on prête au Dieu suprême), à deux on vit comme un dieu (inférieur), à trois, comme un village ; là où l'on est plus, il y a tapage et vacarme. » Proverbe boudhique, Oldenberg, p. 358.
1 a Donner des maisons à la communauté, une place de refuge et de joie, où l'on puisse s'adonner à la méditation et à la contemplation saintes, c'est là ce que le Boudha a proclamé le plus beau des dons. Puisse donc un homme sage et qui entend bien ses intérêts bâtir des maisons agréables et y recevoir des confesseurs de la Doctrine. Puisse-t-il leur dispenser nourriture et boisson, vêtements et lits, à eux, les justes, avec un cœur joyeux. Ceux-ci lui prêchent la doctrine qui écarte toute douleur; s'il connaît ici-bas la doctrine, il entre, sans péchés, dans le Nirvana » C -llavagga, VI, i, 5, cité par Oldenberg, p. 3?5.
transgressions et le- laïque n'a pas à craindre qu'une conduite scandaleuse lui fasse perdre ce moyen de salut; on ne lui refuse l'avantage de faire l'aumône et de jouir de la compagnie des religieux 1 qu'en cas d'injure faite à la communauté et jusqu'à amende honorable.
83. « La vie sainte, ô Ananda, ne demeurera plus longtemps observée, la doctrine de la vérité ne se maintiendra plus que cinq cents ans 2.» Ces mélancoliques prévisions de Çakya-Mouni ont-elles été
1 « Cette mise en interdit n'était pas décrétée, comme on pourrait le croire, dans le cas d'une conduite scandaleuse — de cela, la communauté en tant que telle ne tenait aucun compte — mais seulement comme châtiment d'une offense ou d'un préjudice faits à la communauté. On nous indique huit cas où cette décision doit être prise contre un laïque : il s'efforce d'empêcher les moines d'obtenir des aumônes; il s'efforce de faire causer du mal aux moines ; il s'efforce de faire manquer les moines de logis ; il outrage ou querelle des moines ; il suscite des dissensions parmi les moines ; il parle mal du Boudha; il parle mal de la doctrine ; il parle mal de la communauté. Cullavagga, V, xx, 3. » Oldenberg, p. 373, note 1.
a « De même, ô Ananda, que sur un champ de riz qui est en pleine prospérité éclate la maladie que l'on appelle la nielle — et alors la prospérité du champ de riz ne dure pas longtemps — de même, ô Ananda, quand dans une doctrine et dans un ordre on autorisa les femmes à renoncer au monde et à mener la vie errante, alors la vie sainte ne prospère pas longtemps. Si, ô Ananda, dans la doctrine et dans l'ordre que le Parfait a fondés, il n'avait pas été accordé aux femmes de quitter leurs foyers pour mener une vie errante, la vie sainte, ô Ad anda, serait demeurée longtemps observée : la pure doctrine se serait maintenue pendant mille ans. Mais parce que, ô Ananda, dans la doctrine et dans l'ordre que le Parfait a fondés, les femmes renoncent au monde et embrassent la vie errante, désormais, ô Ananda, la vie sainte ne demeurera plus longtemps observée : la doctrine de la vérité ne se maintiendra plus à présent que cinq cents ans. » Cullavagga, x, 1, cité par Oldenberg, p. 163.
démenties par le succès du boudhisme? Oui et non. Le nombre des disciples que la parole du Boudha avait arrachés à la vie active du monde alla croissant après sa mort et de plus en plus nombreux aussi furent les laïques qui mirent leur espérance dans leur respect pour le Boudha et sa Loi, dans leur générosité pour sa Communauté.Après être devenu une vraie puissance religieuse dans l'Inde, le boudhisme en fut à peu près totalement banni par une réaction du brahmanisme. Mais déjà ses moines ambulants avaient passé la frontière et porté en dehors de l'Inde le nom et le culte du Boudha invoqué aujourd'hui par l'Indo-Chine, Ceylan, le Thibet et par une grande partie des Chinois et des Japonais.
Ce succès du boudhisme n'a été obtenu qu'au prLx d'une corruption foncière de la doctrine du Boudha. « La doctrine de la vérité ■ ne s'est pas maintenue cinq cents ans; à peine a-t-elle survécu à Çakya- Mouni. Née d'un sentiment très vif de la douloureuse vanité du périssable, elle était une foi orgueilleuse à la métempsycose, à sa loi de justice immanente, et à la possibilité, pour le sage, d'arriver par lui-même à la totale délivrance, mais elle n'était pas une religion; elle était même un principe destructeur de toute religion, puisqu'elle déniait tout pouvoir à la prière, et n'accordait aucune place à la pensée de Dieu dans la préoccupation de ses saints. De là son excellence pour nos rationalistes d'Occident.
Ironique vengeance de la divinité méconnue, les -moines philosophes de Çakya-Mouni devinrent un clergé. Le Boudha qui dédaignait les dieux et la prière dut monter en statue sur les autels, pour y représenter le divin et y écouter la prière, toujours en compagnie des divinités locales devenues boudhas supérieurs
i/ÉGLISE ET LES RELIGIONS UMVERSALISTES 189
ou inférieurs et très souvent comme prophète ou incarnation de TÊtre suprême, de l'Adi-Boudha: | 'il voulait qu'on oubliât. Non seulement le boudhisme se fit religieux, mais il dut accepter, hélas ! toutes les corruptions païennes de l'instinct religieux, y compris la sorcellerie et la magie *. Il y eut donc autant de boudhismes que de pays différents, autant que de provinces; on en compte plus de six sectes rien qu'au Japon 2.
Le boudhisme, sans Dieu qui soit à lui, était accueillant pour toutes les divinités et les superstitions des peuples auxquels il s'adressait. L'idéal austère, qu'il proposait à ses moines, n'était nullement imposé aux laïques auxquels on n'interdisait, ni la polygamie, ni la polyandrie3, ni la fornication, ni aucun péché de la chair autre que l'adultère, au sens res-
1 Abbé de Broglie, op. cit., p. 183 sq. ; Renouvier, op. cil., 1. IV, c. v-vn, p. 172 sq ; de Milloué, Bod-Youl ou Tibet, dans les Annales du Musée Guimet, t. xn, c. vi, p. 172.
* De Milloué, Aperçu sur les religions d'Extrême-Orient, dans le Catalogue du Musée Guimet, 1883, p. lxv sq.
3 Dans tout le massif de l'Himalaya, la polyandrie, mariage simultané d'une femme avec plusieurs maris, est « d'un usage presque général dans la basse classe, parmi les petits marchands, les artisans, les agriculteurs et les pasteurs. L'affaire se passe, du reste, toujours en famille. Plusieurs frères, quelquefois jusqu'à quatre ou cinq, se réunissent pour épouser une femme qui devient leur épouse commune, tient leur ménage et s'occupe de tous les détails d'intérieur, tandis qu'eux apportent à la communauté le fruit de leur travail du dehors. »
Par contre « on signale l'existence de la polygamie parmi les classes nobles et riches... la polygamie tibétaine paraît se rapprocher davantage de la polygamie des Chinois que de celle des musulmans : c'est-à-dire comporter une seule femme légitime, véritable maîtresse de maison, et un nombre ad libitum de secondes épouset
treint de la société païenne. C'était supprimer les obstacles à l'attrait qu'exerçaient sur les âmes d'Extrême- Orient le pessimisme trop vécu * des quatre grandes vérités du boudhisme, sa métaphysique imaginative, la bonté passive et résignée de sa langoureuse pitié, la poésie de ses légendes indiennes, et la prédication vivante de parole et d'exemple de ses moines mendiants, dont la vie était généralement d'apparence fort austère et souvent vertueuse. D'accord avec les plus chères aspirations de l'âme orientale, pactisant avec ses vices et son idolâtrie, les moines de la congrégation de Çakya-Mouni n'avaient besoin pour triompher que de la force de leur association aidée du pouvoir civil qui assura leur succès au Thibet, en Chine et au Japon. Cette force ne suffit pas à les maintenir dans l'Inde, le seul pays où leur manqua l'appui séculier, où ils furent persécutés, et où ils rencontrèrent d'autres congrégations monacales pourvues de moyens d'influence analogues. Peut-on vraiment comparer la victoire du boudhisme avec celle de l'intransigeance dogmatique et morale du catholicisme et de son Dieu jaloux et crucifié?
84. Le triomphe de l'islamisme n'est pas plus merveilleux, mais seulement moins original, le meilleur de sa puissance morale devant être attribué aux vérités que Mahomet a empruntées, tant à l'Ancien Testament qu'à l'Évangile.
(euphémismepourconcubines)limitéseulementparrampleur des revenus du chef de la famille.» L. de Milloué,op. cit.,c. n, p. 64 et
1 Chez des hommes qui ne connaissaient la vie t que comme une poursuite du pouvoir et des plaisirs, ou comme l'expiation douloureuse des accès de passions » et qui ne croyaient point tla société gouvernée par d'autres lois que la violence ou la ruse. »Renouvier, op. cit., 1. IV, ch. n, t. n, p. 143.
Inutile d'esquisser à nouveau la vie de Mahomet, I) dut avouer qu'il n'était pas thaumaturge, Dieu ne lui ayant pas donné ce pouvoir, parce que les miracles des précédents prophètes avaient été inutiles *. Il ne s'autorisa que des visions de l'archange Gabriel, d'où sont sortis, au hasard de l'occasion qui les faisait naître, les chapitres ou sourates du Coran 2. Mahomet ne savait pas lire; il se dit luimême illettré (vu, 155-157), C'est donc de ses conversations avec les chrétiens et les juifs, qu'il a tiré les réminiscences bibliques et évangéliques dont le Coran est rempli. Aux influences judéo-chrétiennes, il faut joindre celle des idées persanes assez répandues aussi en Arabie. C'est à ces trois religions juive, chrétienne et persane que sont empruntés les éléments de l'Islam.
« Il n'y a d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète » : tel est le très court symbole de la foi musulmane. Pas de Trinité. Jésus est le Messie, le plus grand des prophètes qui ont précédé Mahomet. Marie sa mère est restée vierge. L'un et l'autre sont sans péché 3, et le prophète qui s'avoue pécheur
1 « Rien ne nous aurait empêché de t'envoyer avec le pouvoir des miracles, si les peuples d'autrefois n'avaient déjà traité de mensonge les précédents» (xvn, 61). Nous citons le Coran d'après la traduction de Kasimirski publiée dans la collection Migne, Les Livres sacrés des Religions, t. i. — Les chiffres romains désignent les sourates, les chiffres arabes les versets.
2 C'est ainsi qu'une révélation vient à propos donner au prophète la permission d'épouser Zaïnab, la femme de son fils adoptif (xxxm, 35-37), qu'une autre (xxxm, 47-48) le dispense de la loi commune qui limite à quatre le nombre des épouses des simples croyants (iv, 3), qu'une troisième le dispense encore de partager également ses caresses entre ses femmes (xxxm, 48-49).
8 « Les anges dirent à Marie : Dieu t'a choisie, il t'a rendue
se reconnaît à ce titre inférieur à Jésus. L'Évangile est un livre qui éclaire (v, 50), mais les chrétiens l'ont altéré et ont corrompu la doctrine de Jésus en le disant Fils de Dieu. Dieu ne saurait avoir de Fils, parce qu'alors il y aurait plusieurs dieux, ce qui est impossible, car Dieu ne serait plus le [Maître absolu.
Confesser la libre et souveraine puissance du Dieu unique, et se résigner à son inéluctable volonté, voilà l'Islam 1, la vraie religion. La volonté divine est d'ailleurs prédéterminante avec un absolutisme, qui ne connaît pas les distinctions de la théologie catholique. C'est la prédestination brutale de Calvin :
exempta de toute souillure, il t'a élue parmi toutes les femmes de l'univers... Dieu t'annonce son Verbe. Il se nommera le Messie, Jésus fils de Marie, honoré dans ce monde et dans l'autre et un des confidents de Dieu... — Seigneur, répondit Marie, comment aurais-je un fils? Aucun homme ne m'a approchée. — C'est ainsi, reprit l'ange, que Dieu crée ce qu'il veut. Il dit : « Sois » et cela est (ni, 37-42). » — « Nous soufflâmes notre esprit à celle qui a conservé sa virginité, nous la constituâmes avec son Fils un signe pour l'univers » (xxi, 91). — En dehors des deux sourates m et xix dont la seconde est dédiée à Marie et la première à sa famille, on trouve dans le Coran plusieurs autres témoignages rendus à la gloire de Jésus et de sa mère, dans les sourates n, ni, iv, v, xxxvi, xliii, lxi. — Jésus n'a pas été tué, Dieu l'a élevé vers lui; c'est seulement un homme semblable à Jésus que les Juifs ont crucifié (iv, 156).
1 « Il m'a plu de vous donner l'Islam pour religion » (v, 5). « La religion de Dieu est l'Islam » (m, 17). Le mot arabe islam veut dire « s'abandonner à discrétion i, on l'emploie pour signifier la reddition d'une forteresse à bout de résistance. Du mot islam (résignation) est dérivé le participe mouslim (résigné), en persan musulman, d où le français musulman. Cette religion de la résiguation est présentée comme la pure religion d'Abraham : « Qui professe une plus belle religion que celui qui s'est résigné tout entier à la volonté de Dieu, qui fait le bien, et suit la croyance d'Abraham l'orthodoxe? Dieu a pris Abraham pour ami » (iv, 124).
« Nous avons créé pour la géhenne un grand nombre de djinns (nos lutins populaires) et d'hommes, qui ont des cœurs avec lesquels ils ne comprennent rien, des yeux avec lesquels ils ne voient rien, des oreilles avec lesquelles ils n'entendent rien » (vu, 177). Chaque homme porte en lui-même l'immuable loi qui règle par avance ses actes et sa destinée : « Nous avons attaché à chaque homme son oiseau au cou » (xvn, 14). A cet enseignement très fréquemment répété, on peut opposer, il est vrai, d'autres passages où Mahomet, affirmant la responsabilité, semble supposer le libre arbitre *; mais il n'est pas étonnant que le plus grand nombre de ses fidèles, suivant en cela l'inclination du tempérament oriental, se laissent prendre à l'objection paresseuse du fatalisme, alors que le prophète lui-même s'en était servi dans le Coran. N'a-t-il pas dit aux Médinois qui se plaignaient d'avoir été conduits à la bataille d'Ohod où ils avaient perdu beaucoup de monde : « Quand vous seriez restés dans vos maisons, ceux dont le trépas était écrit là-haut seraient venus succomber à ce même endroit » (m, 148)? De la prédestination ainsi conçue découlait nécessairement, quoi qu'en ait pensé Mahomet, le fatalisme pratique qui pèse lourdement aujourd'hui sur les plus croyantes des populations musulmanes.
1 Voici le plus explicite : « Quiconque prend le chemin droit, il le prend pour son bien ; quiconque s'égare, s'égare au détriment de son âme » (x, 108). On trouve une déclaration analogue dans la sourate xxvn, 94. Les autres textes ne font guère qu'annoncer la juste punition du mal et la juste récompense du bien. Le libre arbitre, qui n'est jamais affirmé explicitement, n'a guère été défendu que par des sectes musulmanes hérétiques, en particulier par la grande secte rationaliste des motazilites toute-puissante sous les Abbassides, mais qui n'a guère de disciples aujourd'hui.
Apol. — 13
Libres ou non, bons et méchants ressusciteront à la fin du monde pour être jugés, et s'en aller selon leurs mérites au paradis de voluptés sensuelles ou à l'enfer de feu qu'annonce Mahomet. Impossible à l'infidèle d'entrer jamais en paradis, impossible au fidèle, au croyant, d'en être exclu pour toujours *, la prière du musulman damné finira par trouver des intercesseurs qui lui obtiendront sa délivrance, l'appel des incrédules sera seul inefficace 2.
Pour s'assurer la miséricorde de Dieu, éviter l'enfer et obtenir le Paradis, il faut avant tout observer les cinq grands commandements, les cinq piliers de la morale islamique : 1° la profession de foi; 2° la prière; 3° l'aumône; 4° le jeûne du Ramadan; 5° le
1 C'est du moins l'enseignement de la théologie musulmane traditionnelle d'après l'Anglais G. Sale, édition Migne Les Livres sacrés de toutes les religions, 1. 1, p. 500. Le Coran menace cependant du feu éternel le musulman qui tue un autre musulman (iv, 95) et un verset du Coran promet le paradis aux juifs, aux chrétiens et aux sabéens : « Ceux qui ont cru, ceux qui suivent la religion juive, les chrétiens, et les sabéens, et quiconque aura cru en Dieu et au jour dernier, et qui aura pratiqué le bien, tous ceux là recevront une récompense de leur Seigneur » (n, 59). Mais la promesse de ce verset unique est largement annulée par une foule de passages, où le Coran promet l'enfer éternel à tous les infidèles, quelles que soient leurs œuvres. Ce verset date sans doute des premiers temps où Mahomet était encore l'ami des chrétiens, c'est à cette même époque qu'il écrivait aussi : « Ceux qui sont le plus disposés à aimer les fidèles sont les hommes qui se disent chrétiens : c'est parce qu'ils ont des prêtres et des moines, hommes exempts de tout orgueil » (v, 85).
' c Les réprouvés diront aux gardiens de la géhenne : Priez votre Seigneur d'adoucir nos tourments. Mais ceux-ci leur répondront : Ne vous est-il pas venu des envoyés accompagnés de signes évidents. — Oui, répondront-ils. — Alors, invoquez-les. — Mais l'appel des incrédules s'égarera sur sa route » (xl, 52-53).
pèlerinage à La Mecque une fois dans la vie 1. A côté de ces cinq grandes obligations dites du fard, les exhortations morales, parfois éloquemment formulées et souvent répétées dans le Coran, aussi bien que ses préceptes juridiques et rituels sont secondaires. On menace de l'enfer éternel le musulman qui tue un autre croyant. La dilapidation des biens de l'orphelin (iv, 2) et certains incestes plus répugnants (iv, 27) sont qualifiés de crimes énormes et de grands péchés. Pour le reste, Allah est clément et miséricordieux et ne saurait être rigoureux au croyant repentant 2. Non seulement le croyant peut avoir jusqu'à
1 La prière se fait cinq fois le jour, elle est accompagnée d'ablutions réelles ou figurées et de cérémonies minutieusement réglées. Elle est généralement composée de versets du Coran. Voici la belle invocation par laquelle commence le livre sacré : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux. Louange à Dieu souverain de l'univers, le clément, le miséricordieux, souverain au jour de la rétribution. C'est toi que nous adorons; c'est toi dont nous implorons le secours. Dirige nous dans le sentier droit, dans le sentier de ceux que tu as comblés do tes bienfaits, de ceux qui n'ont point encouru ta colère et qui ne s'égarent point. Amen. »
L'aumône est devenu un impôt régulier déterminé par la loi, mais en dehors de cette aumône obligatoire, il y a beaucoup d'aumônes volontaires, c'est une des prescriptions les mieux observées du Coran.
Le jeûne du Ramadan, le neuvième mois de l'année lunaire, peut tomber aux différentes saisons de l'année solaire; on ne peut manger, boire ou fumer que pendant la nuit.Ce jeûne, très pénible en été, comporte naturellement des dispenses.
Pour le pèlerinage à la Mecque, on peut se faire remplacer par un pèlerin dont on paie totalité ou partie des frais de voyage. Cette cinquième obligation n'est plus aussi strictement observée qu'autrefois.
2 Encore ne faut-il pas attendre à l'agonie pour se repentir. « Le repentir n'est d'aucune utilité à celui qui commet constamment
quatre femmes libres comme épouses légitimes, mais il peut user comme il lui plaît des esclaves prises à la guerre ou achetées 1. Il peut répudier puis reprendre ses femmes à volonté 2, il doit les battre quand il ne les trouve pas assez obéissantes 3. L'adultère est sévèrement puni 4, la sodomie est traitée avec plus d'indulgence 5. Les rapports d'amitié et les controverses religieuses avec les infidèles sont strictement interdits6. La guerre sainte pour la défense et la pro-
de mauvaises actions et qui s'écrie à l'approche de la mort : Je merepens » (iv, 22).
1 « Ceux-là se maintiennent dans la chasteté, qui n'ont de commerce qu'avec leurs femmes et les esclaves qu'ils ont acquises, car alors ils r'encourent aucun blâme (lxx, 29-30).
a « La répudiation peut se faire deux fois » (n, 229), pour motif de simple mécontentement, et sans que le mari perde le droit de rappeler à lui sa femme; mais « si un mari répudie sa femme trois fois, il ne lui est permis de la reprendre que lorsqu'elle aura épousé un autre mari, et que celui-ci l'aura répudiée à son tour » (n, 230). Ce second mari est désigné vulgairement sous le nom de mugarasch ; son rôle ignoble donne lieu quelquefois à des histoires assez plaisantes. Après avoir accepté, à la requête d'un mari repentant, d'épouser une femme répudiée, il refuse parfois d'aller jusqu'au bout du service demandé et de rendre à son ami la femme qu'il en a reçue. Cf. P. Jaussen,0. P., Coutumes des Arabes au pays de Moab, p. 347, 348.
3 « Vous réprimanderez les femmes dont vous aurez à craindre Yinobéissance; vous les reléguerez dans des lits à part, vous les oattrez » (iv, 38).
4 « Vous infligerez à l'homme et à la femme adultères cent coups de fouet à chacun » (xxiv, 2), mais « ceux qui accuseront d'adultère une femme vertueuse, sans pouvoir produire quatre témoins, seront punis de quatre-vingts coups de fouets » (xxiv, 4).
6 « Si deux individus parmi vous commettent une action infâme, punissez-les tous deux; mais s'ils se repentent et s'amendent, laissez-les tranquilles, car Dieu aime à pardonner et il est miséricordieux » (iv, 20).
• Les controverses avec les chrétiens avaient d'abord étéper-
l'église et les religions universalistes 197
pagation de l'Islam est l'œuvre des œuvres. A qui donne pour cette cause sa vie ou ses richesses, le pardon et le paradis sont assurés 1. L'apostat doit être impitoyablement mis à mort 2.
85. Les Arabes, auxquels l'Islam fut d'abord prêché, n'étaient pas aussi barbares qu'on le dit quelquefois. Leur culture littéraire était même supérieure à celle que dénote le style du Coran 3. Ils étaient cependant encore idolâtres pour la plupart, et d'une moralité sociale inférieure, à en juger par le Code de l'Islam qui la reflète et l'améliore. La puissance cornmunicative de sa conviction personnelle et l'attrait d'une vérité religieuse bien supérieure aux traditions idolâtriques de sa tribu donnèrent à Mahomet ses premiers fidèles. Le succès des premiers combats, plus qu'une foi sincère, fut la cause déterminante
mises (xxix, 45) ; mais nombreux sont les textes qui retirent cette permission : « Lorsque tu vois les incrédules entamer la conversation sur nos enseignements, éloigne-toi d'eux jusqu'à ce qu'ils entament une autre matière (vi, 67). Voir aussi les sourates II, III, IV, V, IX, XXII. XLVIIÏ, LX, LXVI.
1 Voir les sourates n, m, iv, vin, ix, xxn, xlvii, xlix, etc.
2 Plus criminels que les infidèles sont les hypocrites qui font profession de croire et n'ont pas la foi au cœur; si manifestement « ils retournent à l'infidélité, saisissez-les et mettez-les à mort partout où vous les trouverez » iv, 91.
8 Dosy, dans son Essai sur Vhistoire de V Islamisme, estime que les plus anciens écrits arabes, poésie ou prose, sont d'une facture plus artistique que le Coran. La langue du Coran, écrite à la belle époque de la littérature arabe est plus pure, que l'arabe actuel, mais« elle fourmille cependant de mots bâtards empruntés à la langue juive, au syriaque, à l'éthiopien... Le Coran renferme en outre plus d'une faute contre les règles de la grammaire, et si nous les remarquons moins, c'est que les grammairiens arabes ont fait de ces fautes, qu'ils voulaient justifier, des règles ou des exceptions aux règles » (p. 119 et 120).
de la conversion en masse des nomades de l'Arabie, Mahomet s'en défiait et a écrit dans le Coran: « Les Bédouins disent : Nous avons cru — Réponds-leur : Point du tout. Dites plutôt : Nous avons embrassé Tlslam, car la foi n'a pas encore pénétré dans vos cœurs » (xlix, 14) 1. Pour les attacher à leur nouvelle religion, le prophète et ses successeurs eurent l'idée géniale de leur proposer une razzia monstre, et de les jeter, sous prétexte de guerre sainte, sur les empires voisins. Le moment était on ne peut plus favorable; l'empire byzantin et l'empire perse sortaient à peine d'une longue et terrible lutte, épuisés d'hommes et d'argent 2. Les indigènes de Syrie
1 • Sauf le noyau des musulmans que formaient les émigrés, les Médinois et quelques personnes qui s'étaient jointes à eux, il n'y avait que très peu de gens qui connussent le Coran et ses prescriptions. Les Arabes qui s'établirent en Afrique ne savaient pas même à un siècle de là, que Mahomet avait défendu le vin... Après la victoire de Kadisia sur les Perses (635), il se trouva qu'il restait encore beaucoup de butin, après que chacun eût reçu sa part. Omar écrivit de partager ce surplus entre ceux qui sauraient par cœur les plus longs passages du Coran. Le général fit venir ceux qui avaient le plus contribué à la victoire et demanda au noble Amribn-Madi-Karib ce qu'il en connaissait. — Rien, répondit-il, j'ai embrassé l'islamisme dans le Yémen et j'ai eu beaucoup trop de guerres à faire pour pouvoir m'occuper du Coran. — Et toi, dit le général à Bichr de Taïf? — Oh ! j'en sais bien plus longqu'Amr: Au nom du Dieu miséricordieux. C'était tout ce qu'il savait. » (Dosy, op. cit., p. 71. Encore aujourd'hui, les Bédouins sont les moins fervents des musulmans.
* Cette lutte avait duré un siècle, elle n'avait fini qu'en 628, à peine six ans avant l'attaque des Arabes. La révolution avait achevé de miner la Perse vaincue. « En quatre ans, neuf rois passaient sur le trône laissé vacant par le meurtre de Khosroès IL II n'y avait plus de gouvernement, plus d'armée; les satrapes, les incrzahbans, et les ispaheds dans les provinces, les seigneurs ou
et d'Egypte, persécutés pour l'hérésie monophysite de leur clergé national, écrasés d'impôts, acceptèrent facilement d'obéir à des sémites, leurs frères de race et de langue, pour échapper au joug odieux des Hellènes. Leur situation nouvelle fut autre qu'ils l'avaient rêvée. Le christianisme fut toléré, mais les chrétiens traités en parias. Pour sortir d'une condition humiliée et misérable, la foule des gens sans conviction qui n'ont en tout lieu et en tout temps que la religion du pouvoir, se fit musulmane sous les khalifes, comme elle s'était faite chrétienne sous les empereurs. Gela était d'autant plus aisé pour des chrétiens mous et ignorants, que l'Islam leur offrait les commodités de sa morale, au nom de Jésus et de Marie, aussi bien qu'au nom de Mahomet. L'anarchie religieuse et civile qui désolait la Perse, y rendit encore la victoire du mahométisme plus facile. Quand, cinq siècles plus tard, apparurent les armées mongoles, leurs princes hésitèrent quelque temps entre le boudhisme, le christianisme et l'islamisme. L'Islam,
dighâns dans leurs châteaux-forts, s'érigeaient en potentats indépendants, l'empire tombait en morceaux.
... Il y a plus d'ordre apparent dans l'empire byzantin depuis l'avènement d'Héraclius, mais l'épuisement est aussi complet... Des impôts nouveaux sont inventés, les exigences de la fiscalité impériale redoublent d'âpreté. L'armée qui a perdu 200.000 hommes dans la guerre de Perse n'est pas renouvelée ; les commandants des places frontières, les chefs auxiliaires ne touchent plus de solde. Le patriarche Serge qui a été l'inspirateur des résolutions viriles réveille maintenant les disputes religieuses. Il n'arrive qu'à créer une secte de plus, les monothélites, qui s'ajoutent aux nestoriens, aux monophysites, aux jacobites. Tous ces dissidents prennent en haine le gouvernement qui les persécute au nom de l'orthodoxie; leur hostilité est de plus en plus dangereuse. » M. Wahl, Mohammed et V Islamisme, dans l'Histoire générale de Lavisse et Rambaud, c. ix, 1. 1, p. 463-464.
plus vrai que le boudhisme, était la religion de la grande majorité des peuples soumis qu'il s'agissait de gouverner; le pape était loin et ses rares envoyés complètement ignorants de la langue et des usages des Mongols, les missionnaires grecs insuffisants, les croisés d'Occident battus ; Tagoudar Ogoul, d'abord baptisé, déclara à son avènement au trône en 1282, qu'il était musulman, c'était l'Asie centrale définitivement acquise au mahométisme. Les soldats mongols le répandirent dans les provinces occidentales de la Chine et dans le nord de l'Inde; les marchands persans, sur les ^ôtes des grandes îles de la Sonde. Il y fait encore aujourd'hui quelques progrès cher- les idolâtres, tandis qu'en Afrique l'apostolat mi-pacifique, mi-guerrier des chefs des tribus esclavagistes du nord le propage parmi les nègres fétichistes du centre 1.
86. Peut-on conclure de ce succès de l'Islam que le catholicisme n'est, lui aussi, que la résultante d'une évolution purement naturelle? Non vraiment. L'évolution du catholicisme est bien autrement étonnante. Son fondateur est crucifié; le prophète de l'Islam devient avant sa mort un chef puissant et redouté, grâce à la rivalité des Médinois et des Mecquois, dont il se sert pour faire de sa religion un royaume de ce monde. Au lieu de douze Galiléens, ce sont des milliers de Bédouins qui s'en vont au pillage en même temps qu'à la conquête des âmes. De puissantes influences politiques ont souvent servi la propagande du catholicisme, c'est vrai, mais seulement après qu'il eut merveilleusement grandi pendant trois siècles de persécution. Le Mahométisme est d'abord devenu un
1 Cf. Dosy, op. cit. c. vi, xn, xiv.
empire avant de pouvoir faire de l'apostolat pacifique. Le glaive n'est pas cependant la seule cause de ses succès, quoique la puissance des royaumes mahométans soit encore le grand motif de crédibilité que font valoir ses prédicants.
« L'extrême simplicité des éléments constitutif* de la religion musulmane en a favorisé dès l'origine la diffusion, en assure encore aujourd'hui les progrès. Dans ce cadre vaste, flexible et mobile, chacun peut faire entrer sans le rompre, ses idées, ses convictions, ses espérances, sans trop les violenter, pourvu qu'elles ne tiennent ni de l'athéisme, ni de l'idolâtrie. Les cent soixante-quinze millions de musulmans se distinguent par des conceptions très diverses sur ce monde et sur l'autre. On ne compte pas moins de soixante-treize sectes, dont quatre orthodoxes 1... Si l'on excepte le jeûne du Ramadan d'ailleurs corrigé et atténué par les excès de table des nuits sans sommeil, et l'ambition que porte avec lui chaque musul-
1 Le chiffre de soixante-treize sectes est donné par les théologiens musulmans eux-mêmes, d'après une parole, un« hadîts « prêté à Mahomet depuis le 111e siècle de l'hégire. Ce chiffre de soixante-treize serait un signe de perfection vis-à-vis du christianisme qui n'en aurait que soixante-douze et du judaïsme qui en aurait soixante-et-onze. Dosy, op. cit., p. 196. Cette singulière tradition ne nous donne pas le chiffre exact des sectes musulmanes,mais nous dit assez qu'il y en a eu bien vite un très grand nombre puisqu'on a senti le besoin de justifier ces dissensions par une parole du prophète. Nous devons signaler tout spécialement les deux grandes divisions des musulmans en Chiites,hérétiques persans qui rejettent la tradition et se rattachent à Mahomet par son gendre Ali, et en Sunnites ou orthodoxes qui complètent le Coran par la tradition « Sunna » et reconnaissent comme vicaires du prophète non seulement Ali et ses descendants, mais tous les khalifes successeurs de Mahomet. Chiites et Sunnites se traitent mutuellement d'infidèles.
man d'acquérir comme un titre de noblesse, le surnom de hadji, «pèlerin», en se montrant au moins une fois dans sa vie à La Mecque, on reconnaîtra que rislamisme ne pèse d'un poids trop lourd, ni sur les esprits, ni sur les existences de ses adhérents. Il sait, du reste, s'accommoder aux nécessités et se transformer selon les besoins 1. »
Fort des vérités rationnelles qu'il enseigne sur Dieu et la rétribution finale, débarrassé des mystères de la foi catholique, agrémenté de légendes proportionnées à l'imagination des simples, prêchant une morale qui n'est point sans valeur et fait aux passions leur part, le mahométisme, incapable de s'imposer aux esprits cultivés, et qui a dû, pour garder son orthodoxie, s'interdire toute étude philosophique 2, avait et a encore toute chance humaine de faire des adeptes chez les peuples de culture inférieure, tandis que la civilisation européenne rend, hélas ! incrédules, sans les convertir 3, Turcs, Arabes et Persans.
1 M. Hartwig Derenbourg, La science des religions et l'islamisme, dans la Revue de V histoire des religions, t. XIII, n. 3, mai-juin 1886, p. 323 327.
» L'interdiction et l'abandon des études philosophiques a commencé en Orient dès le règne du sultan Al Motawakil vers 860, la proscription est devenue définitive avec la condamnation d'Averroès, de ses écrits et de ses disciples, en Espagne sous le règne du calife Jacoub Almanzor, à la fin du xne siècle. Dosy, op. cit., c.vni,