‹ Critique et catholiqueChapitre 20 sur 44 · L'ÉGLISE ET LE MONDE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE ET LE MONDE

87. V objection : pourquoi tant de non-catholiques ? — 88. Le sens de l'axiome théologique: Hors de l'Église, pas de salut. 89. La foi catholique élémentaire, — 90. peut se rencontrer chez beaucoup de non-catholiques. — 91. A quoi se mesurent les facilités de salut. — 92. Le péché contre le Saint- Esprit. — 93. La réponse à Vobjection : les degrés de vie surnaturelle. — 94. U Église, sel de la terre.

87. Deux cent vingt-quatre millions de catholiques au xxe siècle de la prédication de l'Évangile, c'est beaucoup, et c'est cependant encore trop peu pour que le croyant ne se demande pas avec angoisse, comment et pourquoi le Dieu d'amour, que nous prêche l'Évangile, et qui a donné son Fils au monde, a permis qu'après vingt siècles d'apostolat, les mécréants de toute couleur, incrédules, païens, juifs, mahométans, hérétiques et schismatiques constituent dans leur ensemble l'immense majorité des hommes. Sans violenter la liberté, Dieu pourrait, s'il le voulait, faire que le monde entier fût catholique, aussi facilement qu'il donne et garde au catholicisme ses deux cent vingt millions d'adhérents. Cette

merveilleuse puissance de la grâce est vérité de foi aussi bien que l'infini de l'amour divin. Mais comment concilier ces deux vérités avec le fait d'une humanité qui semble être vraiment « une masse de perdition » ? Et qu'on ne me reproche pas de présenter l'objection sous des couleurs trop vives ! Elle se présente ainsi à tout homme qui a quelque peu vécu, et si l'obsédante question peut être éloignée des âmes qui vivent en milieu bien catholique, dans la chaude et tranquille atmosphère d'un couvent, d'un pensionnat ou encore d'un -village heureusement fidèle aux traditions religieuses qui font la santé morale et le bonheur de ses paysans, elle poursuit sans trêve le jeune homme initié à l'histoire du monde ou jeté au milieu de ses scandales, le soldat, le matelot, le commerçant qui voyagent, et plus encore le savant qui déchiffre les annales des milliers d'années que l'humanité a vécues avant Jésus-Christ, le missionnaire qui appelle en vain la grâce toute-puissante du Dieu très bon, sur la masse des infidèles que son dévouement et sa parole laissent insensible. Elle sera désormais soulevée, développée et grossie devant les enfants de nos écoles primaires et dans les manuels d'histoire des religions qu'on va leur donner. Faute de réponse satisfaisante, elle aboutit trop souvent, hélas l au scepticisme, ou tout au moins à une idée telle de la miséricorde de Dieu, qu'on n'a plus aucune crainte de sa justice. Comme il paraît impossible qu'un Dieu infiniment puissant et bon abandonne aux flammes éternelles l'immense majorité des hommes, le pécheur catholique, quand il ne doute pas de sa foi, se croit bien facilement à l'abri des rigueurs de la justice divine. Qu'a-t-il à craindre? Tant et tant d'autres sont plus pécheurs et moins croyants. Aller

l'église et le monde 207

en enfer, lui, catholique, qui va encore à la messe aux grandes fêtes, ne vole point, et soutient le bon parti! c'est impossible; à ce compte, Dieu, pour être juste, devrait y envoyer les neuf dixièmes de l'humanité; mais Dieu n'est pas seulement juste, il est bon et puissant, il n'a point fait les hommes pour le plaisir de les brûler. L'enfer! épouvantail d'un Dieu Père, qui fait terribles ses menaces, pour faire très doux son châtiment. Combien d'autres, après avoir compté le nombre infini des fous dont parle si souvent saint Thomas, et qu'ils sont intéressés à excuser, finissent par dire tout bas ou tout haut, avec bien des chances de se convaincre ou d'être écoutés : Brûler éternellement tout ce monde ! on a pu conter cela à la crédulité du moyen âge; nous n'y croyons plus. Si Dieu est, il est meilleur que ses prêtres ne le disent; la religion, qui fait de Dieu le bourreau de l'humanité, ne peut être la vraie religion du Dieu qui se dit : Charité.

Oui! Dieu est charité. Nous dirons plus tard, en exposant les mystères du dogme catholique, comment Dieu est bon, très bon, même pour les damnés et les démons; mais nous devons dire dès maintenant comment le développement relativement restreint du catholicisme n'empêche pas que Dieu ne soit bon pour tous les hommes et ne donne à tous des moyens de salut largement suffisants, sans cependant qu'aucun pécheur, même catholique, puisse se croire à Fabri de l'éternel châtiment promis à tout péché mortel que la contrition n'a point réparé.

88. Hors de V Église, pas de salut. C'est vérité acquise et par tous les théologiens reconnue, que la profession explicite du catholicisme intégral est nécessaire de nécessité de précepte, obligatoire pour

quiconque est ou doit être suffisamment informé de sa vérité, mais qu'elle n'est point nécessaire de nécessité de moyen 1. Toute âme qui, de bonne foi 2, c'est-à-dire sans qu'il y ait de sa faute, ignore l'obligation d'adhérer au catholicisme, peut encore faire partie de l'âme de l'Église, si elle a au cœur la foi catholique, sans laquelle personne n'est sauvé. Mais n'est-ce point abuser des mots que de parler de foi catholique chez un homme qui n'appartient pas à l'Église, qui peut-être la combat? Et comment imaginer que Dieu, qui fait prêcher le catholicisme, ne donne point aux hommes les lumières suffisantes pour le reconnaître? Ces antinomies apparentes disparaîtront, nous l'espérons, après une considération attentive de ce que sont la foi catholique, la vie surnaturelle et leurs degrés.

89. La foi catholique est celle qui, partout et toujours, a été et sera le principe nécessaire de toute vie surnaturelle. Qu'il s'agisse d'Adam ou des croyants des derniers jours, du plus humble des sauvages ou du plus grand des penseurs, de l'enfant dont la raison s'éveille ou du plus profond des théologiens,

1 Cf. l'étude du P. Hugon, Hors de V Église, point de salut, Paris,

2 Sont de bonne foi tous ceux qui, sans qu'il y ait de leur faute, mais seulement en conséquence de leurs traditions de famille, des préjugés de leur éducation, du milieu dans lequel ils vivent, ne doutent nullement de leur foi religieuse et la professent avec une entière conviction. Ils ne commencent à être de mauvaise foi et à encourir la responsabilité de leur erreur, qu'au jour où, rebelles aux inspirations de l'Esprit-Saint qui les appelle à la vérité totale, ils refusent de discuter loyalement leurs doutes, soit par orgueil et entêtement, soit par crainte des ennuis temporels qu'entraînerait une conversion, soit par négligence et insouciance de la vérité religieuse à laquelle ils sont trop indifférents.

l'église et le monde 209

cette foi catholique est, quant à son essence, partout et toujours la même puisque catholique, mais aussi variée dans son développement explicite, que variées sont les conditions, les facultés, la vocation et les dons surnaturels du croyant dont elle livre l'esprit et le cœur à l'influx divin.

Surnaturelle dans son objet qui pour tous est Texistence, la vie et la bonté rédemptrice d'un Dieu juste, sauveur et rémunérateur, surnaturelle dans son principe qui est la grâce de ce même Dieu, indissolublement liée à l'action prérequise d'une révélation proposant intérieurement ou extérieurement à l'intelligence une notion du divin que ne saurait donner la seule raison, la foi catholique n'est jamais une vague impression de religiosité, sans aucune idée consciente de personnalité divine. Elle peut être cependant réduite à la notion très simple d'une autorité souveraine, intelligente et libre, juste mais paternelle pour l'individu humain auquel elle s'intéresse, et qu'elle appelle au salut avant de le juger 1.

Sous l'action de cette première révélation du divin, le croyant est tout prêt à accepter les mystères. Il a, sinon l'idée précise, du moins le sentiment vrai de l'infini auquel il se confie; il appelle et désire de toute son âme des révélations ultérieures, qui rendront explicites les mystères implicitement connus dans cette première notion d'un Dieu qui gouverne et sauve les hommes comme il lui plaît, secundum, modos sibi placitos. Il est par conséquent aussi bien disposé que le plus instruit des catholiques à faire bon accueil à tous les enseignements surnaturels dont

1 Credere oportet accedenlem ad Deum quia est et inquiretitibus se rcmuneralor s^(Hebr., xi, 6).

Apol. •— 14

il lui sera possible de reconnaître la divine origine; iî est, de désir et souvent sans qu'il y paraisse au dehors, en.^ni, de l'Église à laquelle ont été confiées les vérités qu'il cherche, de l'Église catholique. Saint Thomas a fort bien noté cette richesse de la croyance la plus élémentaire quand il nous dit que « tous les articles de foi sont contenus implicitement dans les premières propositions du credo, comme dans celle par laquelle nous croyons que Dieu est, et que sa providence s'intéresse au salut des hommes » (IIa II*, q. i, art. 7).

Mais du fait même qu'elle est très simple et indépendante des conclusions réfléchies et précisées de la métaphysique, la croyance, qui contient implicitement toute la foi catholique, peut coexister avec certaines erreurs sur les attributs de Dieu dont le croyant ne voit pas la contradiction avec sa foi, et qu'aucune autorité compétente ne lui a signalées 1. C'est ainsi que certains moines du désert n'excluaient pas de Dieu toute corporéité 2, et que beaucoup de catholiques, parmi le petit peuple, séparent à peine le vrai Dieu qu'ils adorent, des images sous lesquelles ils essaient de se le représenter 3.

1 Suarez, De fide, disp. XII, sect. ni, n. 3; card. Mazella, De fide, disp. III, art. 12, n. 872.

2 Cassien, Collationes Patrum, collatio X», c. n-v, P. L., t. xlix, col. 820-826.

3 « L'idée rationnelle au contraire, telle que peut la donner une saine philosophie, est plus précise, plus exclusive d'erreurs métaphysiques; mais par contre elle est beaucoup plus limitée, elle ne se prête pas à un progrès indéfini, et, arrivée à son maximum d'explicite, court risque de s'engager dans une marche régressive. C'est que, tout en nous laissant deviner le mystère,' ^fle ne s'en accommode nullement. Aux premières satisfactions qu'elle nous

Page 1