La société païenne eut aussi ses prédicateurs
1 Les Apôtres, c. xvn, p. 324.
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de morale. Les plus illustres furent les stoïciens qui surent mettre en formule éloquente les instincts de bonté, de justice, de force, qui vivent toujours ineffaçables au fond du cœur humain. Ils ont eu non seulement la vogue, mais le pouvoir pendant de longues années, et le meilleur d'entre eux, Marc-Aurèle, a régné vingt ans. Quel a été, pour l'amélioration des mœurs dans l'empire, le résultat de ce règne de la philosophie? Qu'on nous pardonne de citer le blasphème rageur dans lequel Renan a dû avouer l'échec honteux du rationalisme gouvernemental. « Horrible déception pour les gens de bien!... c'est après le plus grand effort du rationalisme gouvernemental : après vingt- quatre ans d'un régime excellent, après Nerva, Trajan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, que le règne du mal recommence, pire que jamais. Adieu, vertu; adieu, raison. Puisque Marc-Aurèle n'a pas pu sauver le monde, qui le sauvera ? Maintenant, vivent les fous ! vive l'absurde ! vivent le Syrien et ses dieux équivoques ! Les médecins sérieux n'ont rien pu faire. Le malade est plus malade que jamais. Faites venir les empiriques. Ils savent souvent mieux que les praticiens honorables ce qu'il faut au peuple. Ce qu'il y a de triste, en effet, c'est que le jour de la mort de Marc-Aurèle, si lugubre pour la philosophie et la civilisation, fut pour le christianisme un beau jour 1. »
104. Tandis que le gouvernement des philosophes n'aboutissait qu'à une recrudescence du mal, le ferment évangélique continuait son travail, multipliant/ au milieu des païens étonnés le nombre des âmes arrachées à la corruption du monde, et éprises de pureté et àe charité. Le plus éclatant témoignage de la vie nou-
1 Marc-Aurèle, C. xxvill, p. 400.
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velle, qu'il infusait peu à peu partout, est sans contredit Fhéroïsme des martyrs. Ce fut, pour le monde païen stupéfié, la plus éloquente des prédications. C'est encore pour nous un des signes de la force divine qui fait vivre le christianisme. Nous savons bien qu'un homme peut, par orgueil et entêtement, préférer la mort au désaveu public et humiliant d'une doctrine dont il s'est donné comme le prophète, qu'il peut faire le brave comme Cranmer en face d'un supplice qu'il a en vain essayé d'éviter par de lâches et hypocrites abjurations, qu'il peut, dans un moment d'exaltation mystique, se torturer lui-même et même se donner la mort, comme les fakirs de l'Inde. Ce ne sont point là des martyrs.
Les vrais martyrs, ceux qui manifestement rendent témoignage au Dieu pour lequel ils meurent et à la force divine qui les anime, ne sont point d'orgueilleux et entêtés prophètes, ni des exaltés qui se tuent ou tuent sans souci de se faire tuer, comme les soldats de l'Islam ou les anarchistes. Ce sont d'humbles croyants, qui se sont donnés tout entiers au Dieu en qui ils espèrent, et acceptent simplement, pieusement et doucement les pires tortures et la mort « non pour se montrer aux hommes, mais pour leur montrer Dieu1. » Leur
1 « Pour être martyr ce n'est pas assez d'être victime et de subir la violence. Si dur que cela paraisse on le serait à trop bon marché. Ce n'est pas de souffrir et d'affronter qui compte, c'est la manière dont on souffre et dont on affronte. On est martyr par les disposa tions qu'on y apporte. C'est de l'âme que ceci relève et non du corps. Mourir avec la haine au cœur ou le mépris, en blasphémant ou pour braver les hommes, ou simplement par orgueil et parade, quelle que soit la cause dont on se proclame le champion, ce n'est pas être martyr : car alors on ne témoigne en effet de rien de plus que de soi-même; on se concentre en sa chétive individualité; on la drense contre tout le reste au moment même où elle va disparaître;
héroïsme n'est pas l'effet de l'exaltation d'un instant» mais il dure des semaines et des mois. Les longs emprisonnements et les travaux des mines n'en viennent pas à bout. Peut- il y en avoir en dehors du corps de l'Église, parmi les non-catholiques? Pourquoi pas? pourquoi n'en retrouverait-on pas, partout où va l'influx de l'Esprit- Saint, et où il inspire, avec la foi catholique dans son essence, la charité surnaturelle, qui donne la force surhumaine de mourir pour cette foi, fût-on dans l'ignorance invincible des développements explicites qu'elle comporte?
Mais si l'Esprit-Saint peut susciter de vrais martyrs parmi les hommes qui n'appartiennent qu'à l'âme de l'Église, et sont de bonne foi séparés de son corps, il sait bien rendre témoignage à l'incomparable supériorité de vie qu'il donne à la société catholique. Les
et on n'aboutit ainsi qu'à rendre plus manifeste son impuissance et plus complet le triomphe de ses ennemis. Mourir au contraire en pardonnant à ses bourreaux, en aspirant à leur faire voir par sa mort même la lumière à laquelle intérieurement on s'éclaire, non seulement sans colère et sans haine, mais avec douceur et avec amour, non pour se montrer aux hommes mais pour leur montrer Dieu, c'est là être vraiment martyr; car alors, par la mort acceptée, par le sacrifice qu'on fait sereinement de son individualité temporelle, on témoigne d'une réalité indéfectible en laquelle on est assuré que l'être et la vie ne manqueront pas. On passe à travers la haine, on passe à travers la mort, on les domine, et, malgré elles, au-dessus d'elles, on affirme l'amour et la vie. » L. Laberthonnière, Le témoignage des martyrs, dansles Annales de philosophie chrétienne , octobre 1906, p. 85-86. De ce dévouement religieux et total, l'homme déchu n'est pas capable, à moins d'un secours surnaturel qui ne peut lui être donné que pour la défense d'une foi catholique et surnaturelle dans son essence, la foi au Dieu sauveur de qu> se confie en lui. Nous donnons en appendice à la fin du volume un type de martyre chrétien, dans le récit du combat des premiers martyrs des Gaules.
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quelques morts héroïques qui, parmi les non-catholiques, ont eu les apparences et peut-être le réel mérite du vrai martyr, ne sont que glanures à côté de la riche moisson d'héroïsme, qui a mûri dans le sein de l'Église depuis la mort d'Etienne priant pour ses bourreaux, jusqu'aux martyrs du Japon, de Chine, du Tonkin, de l'Ouganda, versant eux aussi joyeusement leur sang pour la conversion de leurs compatriotes. Il n'est point d'époque chrétienne qui n'ait eu ses martyrs, mais de cette longue histoire, les premières pages, celles des persécutions romaines, restent les plus étonnantes. Au milieu de la corruption générale du paganisme, « le fait de supplices aussi variés et parfois aussi horribles, soufferts, non pendant une courte période d'enthousiasme contagieux, mais pendant près de trois siècles, par des milliers d'hommes, de femmes, même d'enfants, appartenant aux contrées les plus diverses, auxquels il suffirait d'un mot, d'un léger signe de volonté pour repousser toutes ces souffrances, et qui par conséquent les acceptèrent résolument et de plein gré..., est un fait unique, qui ne trouve son pareil dans les annales d'aucune religion et d'aucun peuple \ » Est-ce trop nous aventurer que de croire ces martyrs quand ils nous disent tous que c'est Dieu qui soutient leur courage aussi bien que leur espoir?
105. Le christianisme ne donne pas seulement la force de mourir héroïquement, il donne surtout celle de bien vivre. Tous les chrétiens croyants ne sont pas des saints, j'en conviens, mais l'exemple des saints
1 Paul Allard, Dix leçons sur le martyre, p. 306-307. Citation empruntée à l'excellent article de M. l'abbé Rivière, Autour de la question du martyre, dans la Revue pratique d'apologétique, 15 avril
que forme le christianisme, l'enseignement et la grâce de l'Evangile convertissent assez de pécheurs, ou du moins leur imposent assez de retenue, pour que le ferment évangélique ait pu faire ce que le stoïcisme couronné avait vainement tenté, élever considérable ment le niveau moral des sociétés qu'il a travaillées. Si le christianisme « a imposé à nos écarts une réserve qui nous porte à sauver les apparences » comme l'avoue M. Guignebert *, c'est que l'esprit chrétien a fait la vertu assez commune et la conscience du mal assez vivante, pour que ces écarts ne puissent s'afficher. Ce frein, imposé au mal, et que nous voyons se desserrer à mesure que diminuent les convictions chrétiennes de l'individu ou de la société, n'est que le moindre côté du progrès chrétien. Le christianisme a fait plus. Par la pratique répétée et intensive de la charité évangélique qu'il a inspirée à tous ses saints, il a développé dans l'humanité le sentiment du devoir qu'a tout homme de soutenir et de relever le faible qui vit à ses côtés, au lieu de l'écraser, le sens pratique de la fraternité, même internationale, à un degré que ne connaissaient pas les sociétés antiques.
On nous dit que ce progrès n'est point l'œuvre du christianisme, que la fraternité est tout autant l'idéal des incroyants que des croyants, et que l'amélioration morale dont nous revendiquons l'honneur pour l'influence chrétienne est tout simplement l'œuvre de la civilisation matérielle et de l'évolution supérieure de nos races occidentales. Insoutenables prétentions ! auxquelles les faits dont nous sommes témoins donnent un éclatant et douloureux démenti. Si le développe-
1 Hist. anc. du christ., c. iv. p. 128.
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ment et surtout la mise en activité de l'intérêt naturel d'humaine fraternité n'est point l'œuvre du christianisme, pourquoi la charité incroyante retombe-t-elle au niveau de la charité antique, vivant surtout 'du trésor public, provoquant encore l'aumône pécuniaire, mais incapable de susciter le dévouement personnel et désintéressé? De l'aveu de tous, croyants ou incroyants, les infirmières laïques n'ont point remplacé les sœurs, et cependant, parmi ces infirmières, beaucoup sont encore chrétiennes ou sous l'influx de l'esprit chrétien. Que cette influence diminue, et la confiance que mettent les laïcisateurs dans l'augmentation des traitements leur vaudra une déception de plus, et aux malheureux, hélas ! une diminution du secours fraternel que leur avait assuré la miséricorde de Jésus crucifié.
106. Si la supériorité morale des nations chrétiennes est l'œuvre de la civilisation et le fruit des instincts de race, pourquoi cette supériorité ne s'afïïrmet-elle pas davantage avec le progrès de la civilisation? Pourquoi baisse-t-elle, et très rapidement, partout où diminue la puissance de l'idée chrétienne?
Tablant sur les faits que nous connaissons le mieux et écrivant pour des Français, nous allons étudier ce qui se passe en France; mais le lecteur étranger n'aura qu'à regarder autour de lui pour faire des constatations analogues.
Nous sommes aussi Français qu'il y a vingt-cinq ans et dans des conditions de vie sociale qui ne sont pas notablement différentes; mais, pour des causes multiples que nous n'avons pas à analyser ici, et entre lesquelles nous signalerons seulement la pression d'un gouvernement, qui veut faire l'expérience d'un état social sans religion, l'influence du christianisme
sur l'esprit et les mœurs de la population française a considérablement baissé. Que s'en est-il suivi? Les Français retournent, et très vite, aux mœurs des plus mauvais temps de la Rome païenne. Les faits parlent trop haut pour qu'on puisse se dissimuler les progrès de la corruption sensuelle et de l'égoïsme correspondants à l'affaiblissement de l'influence chrétienne.
107. Nos penseurs et nos littérateurs n'osent pas encore ouvertement justifier la sodomie, mais voici que déjà « ce mal ne se cache plus; lui aussi (comme la prostitution) a pignon sur rue, et il est tels cafés de la capitale où se tiennent chaque jour de petits cercles littéraires et artistiques au milieu desquels un causeur agréable, parfois décoré de la Légion d'honneur, expose les charmes exquis des sensations inconnues du vulgaire l. »
Les femmes fidèles à leur premier mari ne sont pas encore si rares, qu'on songe à inscrire sur leur tombe, à titre de louange exceptionnelle, la glorieuse épithète d'univira; mais nous allons à grands pas à cette instabilité païenne de la famille. Les séparations de corps, dans les années qui précédèrent la loi du divorce, de 1876 à 1880, se chiffraient à une moyenne de 3 260. En 1903, on a compté 8 919 divorces et 2320 séparations de corps, au total 11239 ménages brisés 2. En 1909, les divorces, à eux seuls, se chiffrent à 12 874 2, les statistiques ne donnent
1 Paul Bureau, La crise morale des temps nouveaux, c, n, 3e éd., Paris, 1908, p. 31.
2 Paul Bureau, op. cit., p. 43.
2 Statistique du mouvement de la population en France, Journal officiel, 8 juin 1910.
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point le nombre des séparations. Sous l'influx d'une littérature corruptrice qui s'emploie « non pas à excuser, mais bien plus à justifier, à légitimer, à fonder en raison et en droit les simples caprices ou les plus étranges excès de la luxure 1, » l'esprit public perd de jour en jour davantage le respect du lien sacré du mariage. En 1903, deux romanciers en vogue, les frères Margueritte, ont pu, sans grande protestation de la presse, déposer sur le bureau de la Chambre des députés une pétition où ils réclament le divorce non seulement par consentement mutuel, mais « sur la demande d'un seul époux, lorsque la volonté de divorcer aura été exprimée trois fois à une année d'intervalle 2 . »
Nos théâtres ne sont pas encore descendus au niveau des cirques romains, mais ils n'en sont pas loin. M. Emile Faguet, académicien, n'a jamais passé pour être d'une pruderie exagérée, et n'est point catholique croyant; c'est cependant lui qui se plaint, qu'après vingt ans, on ait vu succéder au théâtre où étaient encore respectées certaines lois de la pudeur, un théâtre où la« pornologie déborde et atteint, si même elle ne la dépassera pornographies.. .
1 Paul Bureau, op. c*l, p. 102.
2 Paul Bureau, op. cit., p. 104.
3 La pornologie au théâtre, article de la Croix du jeudi 13 août 1908. Voici quelques extraits de cet article. « Je dis pornologie et non pornographie, car c'est précisément la différence. L'écrivain corrupteur : romancier, novelliste, mémorialiste ou autre, s'adresse à vous seul à seul, tête à tête, par le moyen de l'écriture. L'écrivain corrupteur qui emploie la formule théâtrale fait parler devant vous, dialogue son vice, met son infamie en paroles qui volent de bouche en bouche, et des bouches aux oreilles du public. C'est la pornologie, mille fois pire que la pornographie...
« Je m'avisais il y a une pièce de vingt ans, en chiffres ronds,et ce
Si le théâtre est devenu obscène, c'est que la pudeur publique a disparu... » C'est là un symptôme fort inquiétant de l'état des esprits et des cœurs, s'il est vrai, comme le notait Sainte-Beuve, que la vie imite le théâtre plus encore que le théâtre n'imite la vie
sont chiffres qui ne me réjouissent pas, de défendre ie théâtre en m'appuyant sur les considérations suivantes.
«...Le théâtre est un plaisir que l'on prend en public, hommes et femmes réunis, en communauté. Or, il y a une âme collective qui» sans être excellente, est meilleure que \es âmes individuelles et que la somme des âmes individuelles. Des êtres peu moraux, une fois réunis, forment un être collectif assez moral. Des êtres peu pudiques, une fois réunis, forment un être collectif d'une pudeur assez chatouilleuse... C'est un fait constaté depuis toujours.
« Voilà pourquoi, con tinuais-je imperturbablement, voilà pourquoi tous les arts ont un arrière-magasin suspect, un musée secret un peu honteux, tandis que le théâtre n'a pas d'arrière-magasin de cette sorte, ni de musée secret de cette espèce. Ceci encore est un fait constaté, et la raison, je viens de la donner.
« Donc ceux-là sont dans l'erreur qui poursuivent le théâtre de leurs vitupérations et de leurs attaques. Le théâtre est dangereux comme tous les arts ; mais il est le moins dangereux de tous les arts; et c'est déjà quelque chose.
«Ainsi jeratiocinais.il y a vingt ans, et les faits me donnaient alors raison, à peu près... Quatre lustres sont passés, et les choses ont changé complètement. La pornologie déborde au théâtre et atteint., si même elle ne la dépasse, la pornographie. Le théâtre n'a rien à envier au livre, et le livre obscène peut saluer le théâtre comme un étranger peu vêtu de noir qui lui ressemble comme un frère.
«Qu'est-ce à dire? C'est à dire que le voilà, le signe des temps. Ce qui empêchait le théâtre d'être obscène, c'était ce sens collectif dont je parlais tout à l'heure, c'était le respect des spectateurs, les uns à l'égard des autres, c'était en un mot la pudeur publique. Et si le théâtre est devenu obscène, c'est que la pudeur publique a disparu...
» Je dis que cela est très grave. C'est une forme de la conscience qui s'en va. La vraie conscience, je le reconnaisse fait pas ces distinctions; elle a horreur de l'obscénité dans la solitude tout autant qu'en public... Elle ne distingue pas entre la pornographie et la
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Nous n'en sommes pas arrivés à juger „ qu'il est loisible aux parents de jeter leurs enfants aux chiens, si ces enfants les gênent; mais le jury devient de plus en plus indulgent pour les crimes d'infanticide. La proportion des acquittements, qui était en 1880 de 26 o/°, était en 1902 de 42 0/° *. « L'avortement
pornologie, et je dois faire mon mea culpa d'avoir moi-même établi cette distinction. Mais encore est-ce quelque chose de ne pas permettre qu'on vous méprise en société... Cette pudeur superficielle est encore une pudeur. C'est une forme, insuffisante, mais c'est une forme de la conscience... C'est cette dernière forme superficielle de la conscience qui n'existe plus; c'est cette conscience pelliculaire, si on me permet ainsi de parler, qui est tombée. Jugez où en estja conscience médullaire !
« Signe des temps, ai-je dit, et signe terrible, in hoc signo victus eris. C'est selon ce signe que vous serez vaincus, et non seulement vaincus, mais enterrés en terre boueuse...
«... Ce n'est pas sans inquiétude que je me rappelle un mot de Sainte-Beuve. On disait devant lui : « Le théâtre imite la vie. — Oh ! Oh !, répondit-il, la vie imite encore bien plus le théâtre. »
S'il en est ainsi, Dieu nous préserve ! Si la vie actuelle imite le théâtre actuel, eh bien, voilà qui va bien ! Et dire que c'est peutêtre vrai! Cela fait frémir...
1 Tandis que le chiffre des infanticides déférés aux assises était de 879 dans la période quinquennale de 1881-1885 il n'était plus que de 535 dans la période de 1896 à 1900. Cette décroissance des chiffres serait encourageante, si l'auteur du rapport officiel auquel ils sont empruntés n'en signalait la cause purement administrative. «Les magistrats.en présence des verdicts systématiquement négatifs du jury.se sont attachés à correctionaliser de plus en plus les attentats dirigés contre la vie de l'enfant. On ne saurait donc conclure du nombre des affaires jugées par les cours d'assises à une amélioration réelle... » Bien plus, même après cette sélection opérée par > parquet « l'indulgence du jury s'est affirmée de jour en jour. On était cependant en droit d'espérer le contraire; il n'en a rien été car la proportion des acquittements est beaucoup plus forte aujourd'hui 42 p. %, qu'elle ne l'était autrefois, 26 p. % en 1876- 1880. » Citation du Journal officiel, 20 septembre 1902, p. 6424, emp unlée à Paul Bureau, op. cit., p. 32.
est devenu usuel dans certains milieux des grandes villes et des centres industriels, à tel point que, suivant la remarque profonde d'un moraliste, le nombre élevé des enfants de naissance illégitime ne se rencontre plus que parmi les populations restées probes et honnêtes. 1 » Les progrès de la chirurgie ayant rendu l'ovariotomie peu dangereuse, nombre de femmes y ont recours dans le seul but de se prémunir contre les ennuis de la maternité 2. Enfin la honteuse pratique de l'onanisme se généralise de plus en plus. Les naissances se chiffraient encore à 245 par 10000 habitants en 1880. «En 1907, on a enregistré 773 969 naissances d'enfants vivants au moment de la déclaration; en outre on a compté 36 760 mortnés ou enfants morts avant la déclaration de naissance soit un total de 810 729 naissances. La proportion, calculée par rapport au chiffre de la population légale... est de 207 pour 10 000 habitants... Quant aux enfants déclarés vivants, leur nombre en 1907 est
1 Paul Bureau, op. cit., p. 34. Plus loin,rp. 106, on trouve la note suivante : « A l'automne 1906, un médecin dont il est inutile de donner ici le nom a fait paraître un ouvrage sous ce titre : Le droit à Vavortement. Des comptes rendus élogieux ont paru en diverses revues et ont insisté sur le devoir qui nous incombe d'exercer toujours une critique plus sévère sur nos préjugés ataviques. »
2 « Dans une thèse présentée à la Faculté de médecine de Paris en 1896, le docteur Canu assure que« l'ovariotomie a fait plus de «mal à la France en dix ans que les balles en 1870. »Dans une interview publiée par V Éclair au mois de juillet de la même année, ce docteur déclare « qu'on a ovariotomisé à Paris depuis quinze ans, «trente à quarante mule femmes et qu'il existe en France cinq cent «mille femmes sans ovaires». Il est malaisé de déterminer quelle est dans ce nombre la proportion des opérations pratiquées dans un dessein immoral; on sait que cette proportion est très élevée, et dans le monde où Von s'amuse, on a tiré grand parti de cette découverte de la science chirurgicale. » Paul Bureau, op. cit., p. 35.
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inférieur de 32878 unités au nombre correspondant de 1906 et de 65 874 unités à la moyenne annuelle de la période décennale 1896-1905. La proportion pour 10 000 habitants est de 197 au lieu de 205 en 1906, 206 en 1905, 209 en 1904, 211 en 1903, 216 en 1902 et 220 en 1901 h » La rapidité de la baisse
1 Extrait du Journal officiel du 16 juin 1908. Les chiîTres pour 1880 sont empruntés aux citations de documents officiels faites par Paul Bureau, op. cit., p. 53, 54. La diminution de la foi chrétienne n'est point la seule cause de la baisse de la natalité. Les conditions difficiles faites à la vie de famille par le développement d'un fonctionnarisme maigrement rétribué, par nos lois sur les héritages, par la démocratisation d'habitudes de luxe réservées autrefois aux familles riches etc., font qu'un certain nombre d'époux chrétiens sont parfois" obligés de vivre dans la continence, et que beaucoup d'autres, hélas ! cèdent aux tentations des jouissances criminelles de l'onanisme. Mais ce vice, dont un certain nombre de familles chrétiennes ne se défendent qu'avec peine, règne en maître là où le christianisme a disparu et dans la mesure où il disparaît. Les départements qui ont gardé le plus fort coefficient de natalité sont ceux qui ont le mieux conservé leurs traditions chrétiennes. « Les départements où, en 1907, le nombre des enfants déclarés vivants pour 10 000 habitants atteint les valeurs les plus considérables sont : Finistère, 287; Pas-de-Calais, 285; Seine-Inférieure, 258 ; Morbihan, 253; Gôtes-du-Nord, 242; Nord, 239; Meurthe-et-Moselle, 238; Vosges, 230; Lozère, Territoire de Belfort, 226; Doubs, 221. Le taux a été le plus faible dans les départements suivants : Gers, 131; Lot-et-Garonne, 151; Nièvre, 155; Gironde, 156; Côted'Or, Allier, 159; Ariège,165;Hautes-Pyrénées, 166. «Notons encore, pour rester dans le vrai, que le coefficient de natalité d'un peuple n'est pas la seule mesure à laquelle on doive s'en rapporter pour juger de sa moralité. Outre que bien d'autres causes étrangères à la moralité peuvent influer sur la natalité, il faut se rappeler que si l'infécondité calculée est le signe de l'immoralité des populations à civilisation affinée, il y a une fécondité d'imprévoyance qui s'accorde très bien avec des formes d'immoralité plus primitives, et moins cultivées. Le Journal officiel du 18 juin 1910 constate pour 1909 un nouvel abaissement de natalité, 3676 naissances de moins qu'en 1908.
s'accentue; si elle continue nous serons bientôt obligés d'offrir, comme dans la Rome d'Auguste, une prime aux prostituées qui accepteront d'avoir des enfants, car voici que déjà en 1907 « la balance des naissances et des décès se . solde par un excédent de 19 320 décès. »
Le progrès de l'immoralité entraîne celui de la criminalité qui devient de jour en jour plus inquiétant, et s'accentue surtout — phénomène significatif — dans la jeunesse formée depuis la laïcisation des écoles. On a eu beau rayer de la liste des jugés et renvoyer à leurs familles ou confier à l'Assistance publique un grand nombre d'enfants coupables \ Cette indulgence, motivée par l'espoir de mieux assurer ainsi la correction de l'enfant, n'a causé qu'un arrêt momentané dans la progression des chiffres des statistiques. Le rapport du garde des sceaux du 5 mars 1907 est obligé de reconnaître que « le maximum de criminalité se trouve, aussi bien pour les
1 « Les chiffres relativement élevés des affaires classées et des ordonnances de non-lieu (en 1905, il n'y a eu pour les mineurs de seize ans que 4 371 renvois en police correctionnelle sur 9 491 prévenus) établissent que la circulaire de la Chancellerie, en date du 31 mai 1898, reçoit une large application et réunit dans un effort commun tous les magistrats soucieux d'opérer le sauvetage de l'enfance et d'éviter aux jeunes coupables la flétrissure d'une première condamnation. Avant toute poursuite, les jeunes délinquants reçoivent une ou plusieurs admonestations et ce n'est qu'au cas de récidive qu'ils font l'objet d'une information régulière, laquelle, suivant les cas, se termine par une ordonnance de non-lieu ou un renvoi devant le tribunal. Les parquets ne recourent à cette dernière extrémité que s'il s'agit de faits réellement graves, ou lorsque la multiplicité des infractions révèle une nature foncièrement pervertie,rebelle à tout moyen préventif et nécessitant pour son redressement la discipline rigoureuse de la maison de correction. » Rapport de M. Guyot-Dessaigne, gards des sceaux^ 5 mars 1907.
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hommes que pour les femmes, parmi les accusés et prévenus âgés de seize à vingt ans * »,
Faut-il s'en étonner quand on sait le désarroi qu'a jeté dans renseignement moral de nos écoles officielles, Tignorance voulue ou la négation de Dieu? Tandis que les professeurs les plus en vue de nos
1 Voici ce qu'écrit au sujet de la criminalité juvénile, d'après le rapport de 1907, M. Henri Joly,membre de l'Académie des sciences morales : « Les calculs du dernier compte général mettent en relief un fait... j'allais dire bien surprenant, en tout cas bien alarmant. A l'heure présente, l'âge relativement le plus chargé en matière criminelle est l'âge de seize à vingt et un ans. Sur 10 000 habitants du même âge, les Français de plus de vingt et un ans donnent 2,7 accusés et 16, 3 prévenus ; les jeunes Français de seize à vingt et un ans donnent respectivement 3,7 et 18,8. Il n'y a qu'un genre de délit où les hommes dépassent — comme il est naturel — le groupe des jeunes, c'est le délit d'escroquerie. Partout ailleurs, le compte de 1905 nous montre les jeunes fournissant plus de recrues à l'armée du mal : dans les affaires de mœurs 1,9 contre 1,7, — dans les vols simples, 291 contre 113, — dans les vols qualifiés 9,6 contre 2V3 — dans les incendies 0,6 contre 0,4 — dans les abu3 de confiance, 16 contre 11, — dans les coups et blessures. 187 contre 114, — dans les homicides, 4 contre 2,2. » Le problème criminel au moment présent, dans la Revue des Deux Mondes, 1er décembre 1907, p. 704. — Le nombre des suicides d'enfants et de jeunes gens progresse, lui aussi, considérablement. « La moyenne des suicides des mineurs âgés de moins de seize ans était de 25 dans la période quadriennale de 1871 à 1875; le chiffre total s'élevait à 78 en 1896, à 120 en 1900. Pour les mineurs de seize ans à vingt et un la moyenne... était de 168 dans la période de 1871 à 1875, le nombre total s'élevait à 529 en 1896, il atteignait 781 en 1900. » Extrait des statistiques emprunté à l'article de M. Gibon, La marche ascendante de la criminalité juvénile. Revue pratique d'apologétique, 15 août 1907, p. 678. Tandis que le nombre des naissances diminuait, le nombre de3 suicides de jeunes gens au-dessous de vingt et un ans est devenu 4 fois 1 /2 plus fort en 25 ans, 193 suicides en 1875, 901 en 1900. Nous n'avons pas les chiffres des dernières années. Apol. — 17
facultés cherchent vainement à leur morale indépendante un fondement introuvable et donnent chaque jour par l'étalage de leurs négations et de leurs contradictions, des armes nouvelles au scepticisme mcral, les revues les plus en vogue parmi les instituteurs primaires tirent les conséquences pratiques de cette anarchie du haut enseignement. Qu'on en juge par ces quelques citations de la Revue de l'enseignement primaire, qui se vante d'avoir parmi les instituteurs et les institutrices 40 000 abonnés. C'est en vers que M. Maurice Bouchor y donne ses conseils aux instituteurs :
Notre devoir à nous, c'est d'être audacieux. Nos générations ont assez de superbe Four aller sans pâlir jusqu'au fond noir des cieux En arracher ce Dieu comme une touffe d'herbe. (18 octobre 1903.)
Et ce n'est pas seulement Dieu, c'est la notion même du devoir et des devoirs les plus sacrés qu'on veut arracher de l'âme des enfants. Citons encore : De progrès en progrès « la voix de la conscience s'est tue et la notion du devoir s'est obscurcie ... Le devoir n'oblige plus... Si l'impératif catégorique était bon, il n'est plus nécessaire. Nous ne regrettons pas qu'on l'ait relégué dans le panthéon des entités, et qu'on ait classé dans le musée des boudhas contemplant leur nombril, l'honnête homme interrogeant sa conscience. » Et, dans un autre numéro : i Plus de contrainte, nous dit M. Hervé;... on verra s'envoler tous les préjugés imbéciles, surtout en matière de relations sexuelles qui sont le legs de siècles d'ignorance et de superstition K»
1 Ces deux dernières citations de la Reçue de l'enseignement
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Le paganisme ne connaissait pas ce procédé organisé de démoralisation, qu'est l'école primaire obligatoire dirigée par des maîtres, dont un grand nombre sont matérialistes, et de l'espèce la plus infime.
108. Faut-il donc désespérer et penser que la nation française s'en va rapidement à une ruine pareille à celle des civilisations antiques babylonienne, égyptienne, grecque, romaine, qui sont tombées en décrépitude, rongées par les vices qu'y avait développés la diffusion de la richesse et de la culture de l'esprit? Loin de nous pareille pensée. Les sociétés païennes n'avaient pas le principe de vie et de rajeunissement que portent en elles les civilisations chrétiennes dont aucune n'a jusqu'ici totalement sombré. La crise de matérialisme et de corruption païenne dont nous souffrons actuellement n'est pas plus grave que celles qui l'ont précédée et dont elle n'est qu'un des retours périodiques : crise du manichéisme au xne siècle, de la renaissance au xvie, du philosophisme au xvnie. Aujourd'hui, comme alors, la vie morale, qu'entretient le catholicisme parmi les Français qui sont restés fidèles à ses inspirations, n'est pas seulement le signe de la sainteté de l'Église par le contraste de ses dévouements1 et de ses sacrifices avec l'égoïsme et lesensua-
primaire sont empruntées au magnifique discours de Mgr Baudrillart au Congrès diocésain de Toulouse, 13 mai 1908, dans la Revue du Clergé français, 15 septembre 1908, p. 741-743. On trouvera sur cette même question un article intéressant dans la Revue pratique d'apologétique, 1er août 1908 : Les instituteurs sans foi, sans famille et sans patrie, par F. Gibon.On consultera avec profit, sur ce triste sujet, le livre de M. Goyau : L'École d'aujourd'hui, et celui du R. P. Lescœur : La mentalité laïque et l'école.
1 De ces dévouements, voici un exemple que nous empruntons au discours de M. le marquis de Ségur à la dernière séance de l'Académie française pour la distribution des Prix de vertu:* En l'an
lisme de la masse des indifférents et des incroyants ; mais cette vie morale est assez intense pour qu'on
1858, deux pauvres filles de la commune de Loubeyrat, dan? le Puy-de-Dôme, instituèrent, sous le nom de Petites sœurs infirmières des campagnes, une sorte de communauté rustique dont le but principal est de soigner à domicile les malades indigents, perdus dans les lointains villages et privés trop souvent des soins les plus élémentaires. Elles sont aujourd'hui cent vingt-huit, uniquement recrutées parmi les filles des champs, et elles ont peine à suffire à la tâche, car, dans ces contrées primitives où l'hygiène est un mot vide de sens, le typhus, la variole régnent presque en permanence. Des hameaux les plus éloignés, on les appelle à l'aide. Elles partent sur-le-champ, par groupe de deux ou trois, portant sur l'épaule un bâton d'où pendent leurs pauvres hardes et une grosse tourte de pain bis, et, chantant des cantiques, ou disant leur chapelet, pareilles aux premiers compagnons de saint François d'Assise, elles vont, sous la pluie ou la neige, par des chemins épouvantables, à leur rude et sublime besogne. De ceux qu'elles sont allées chercher, elles partagent la misère; même nourriture et même abri. Quand le logis est plein, il leur reste l'étable; l'une d'elles, ces temps derniers, passait seize nuits dans un tombereau, sur un lit de feuilles sèches, et s'en félicitait comme d'une rare fortune : « J'étais si tranquille, disait-elle. Je ne risquais pas de tomber.»
« Quand la maladie se prolonge, elles suppléent dans leur tâche ceux qu'ont trahis leurs forces. Elles font le pain, trempent la soupe, bercent les enfants, portent la pâture aux bestiaux, manient la scie ou la hache, tour à tour boulangères, vachères, bûcheronnes et bonnes d'enfants. On en a vu tenir boutique de mercerie ou d'épicerie. Une autre encore plus brave s'installait au comptoir d'un cabaret de village et versait à boire aux pratiques.
« Mais c'est dans les épidémies qu'éclate surtout leur héroïsme. Les exemples abondent, de familles, de hameaux décimés par la variole noire, dont personne n'osait approcher, sauf les Sœurs infirmières. Nul mal ne les effraie; nulle besogne ne les rebute. Elles soignent les vivants et ensevelissent les morts. Quand l'une d'elles tombe sur l'obscur champ de bataille, une autre la remplace avec la même simple intrépidité. A ce métier les rangs s'éclaircissent vite; bien rares sont celles qui atteignent la soixantaine; la grande majorité meurt avant quarante ans.
« Ai-je dit que pour ce rudelabeuril n'est jamais réclamé de salaire?
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puisse augurer qu'elle reprendra dans la société, sous une forme nouvelle, l'influence et la place qu'elle a pour un temps perdues.
L'Église de France, un moment surprise par les formes nouvelles de la propagande impie et immorale qui lui a arraché tant d'âmes, s'est ressaisie sous la violence de la persécution légale. Non seulement le dévouement de ses enfants lui a rendu du jour au lendemain les évêchés et les séminaires confisqués; non seulement le clergé privé des ressources du budget des cultes, et dépouillé de tout le patrimoine
Lorsqu'on a eu affaire à des gens généreux, un sac de choux, un boisseau de pommes de terre enrichissent la communauté. Il est aussi parfois des bénéfices d'un autre genre : naguère une sœur regagnait son couvent, après avoir enseveli une mendiante mère d'un enfant au berceau ; elle va trouver la supérieure, et lui tendant son tablier : « Ma Mère, dit-elle, voilà ce que je vous apporte I » C'était le nouveau-né qui n'avait qu'un souffle de vie. On fit bon accueil à cet hôte de rencontre et, jusqu'à l'âge de quatorze ans, il fut le benjamin de la communauté.
« Une récompense plus appréciable, c'est la reconnaissancej'afîection, le respect, qui, dans toute la région, entourent un dévouement si rare... Aussi dès que le bruit courut que, pour la première fois depuis leur fondation, une récompense publique était sollicitéo pour les gardes- malades des pauvres, ce fut, dans le pays, comme une traînée de poudre. Une avalanche épistolaire s'abattit sur l'Académie : médecins, conseillers généraux, maires, curés, paysans, réactionnaires ou radicaux, tous confondus et réconciliés pour une heure, relatèrent les beaux faits dont ils avaient été témoins, plaidèrent la cause de leurs humbles clientes, et la plaidèrent avec succès. Cette correspondance dure encore; ces temps derniers, une lettre m'informait, que la somme attribuée par nous aux sœurs de Loubeyrat a déjà reçu son emploi ; avec nos 5 000 francs, elles ont d'abord fait construire une étable; sur le surplus, elles ont acheté deux ânes. Me sera-t-il permis d'exprimer timidement le vœu que ces laborieux auxiliaires évoquent parfois, dans l'âme de ces pieuses filles, le souvenir de leurs donateurs ? »
des fondations pieuses, a retrouvé immédiatement, dans la charité des f.dèles, les ressources dont il avait besoin pour son entretien, mais les œuvres de défense religieuse et d'apostolat se sont multipliées. On a eu beau disperser et supprimer toutes les congrégations religieuses apostoliques où se pressaient les enfants de la France catholique toujours amoureuse d'abnégation et de don total; si les ruines ont été immenses comme les misères des dispersés et des bannis, les œuvres catholiques n'ont point tardé à se relever du coup dont on croyait les avoir mortellement frappées, et voici que d'autres surgissent.
Les écoles fermées se rouvrent peu à peu; aux congrégations religieuses exilées se substituent des syndicats de maîtres chrétiens. Aux écoles s'ajoutent des cercles et des patronages, des groupements d'œuvres sociales inspirées par l'esprit catholique. Les conférences d'hommes à l'église et hors de l'église vont se multipliant. A la mauvaise presse, on oppose la bonne ; les journaux catholiques et bulletins paroissiaux trouvent plus que jamais des propagateurs et des lecteurs 1. Il faut bien noter, pour être vrai, un flé-
1 Non seulement il serait difficile et trop long de donner, pour toute la France, des chiffres et des faits qui nous permettent de nous faire une idée exacte du renouveau d'activité catholique qu'a suscité en France la persécution, mais un ami, M. te chanoine Couget, auquel nous avions demandé quelques renseignements sur ce qui se fait dans le seul diocèse de Paris, nous répond qu'il lui faudrait plusieurs volumes pour en donner l'exposé complet. Il a cependant bien voulu nous communiquer les quelques notes suivantes empruntées aux comptes rendus des IIIe et IVe congrès diocésains :
1° Œuvres d'apostolat. — De 1886 à 1908 les missionnaires diocésains de Paris ont donné 440 missions de trois à quatre semaines chacune. Ils estiment que le chiffre des retours à Dieu obtenus par
chissement dans le nombre des vocations cléricales qui pourrait être inquiétant, s'il devait durer; mais
ces missions depuis l'origine dé l'œuvre s'élève à 40 000. Dans les paroisses des faubourgs et du centre de Paris, les conversions se sont élevées à 200, 400, 600 même en une seule mission. A cela il faut ajouter les prédications de carême avec les fructueuses retraites que leur programme comporte partout aujourd'hui, les conférences d'hommes à l'église qui réunissent dans la plupart des paroisses du diocèse où elles sont établies une moyenne de 200 hommes par conférence, les nombreuses conférences données en dehors de l'Église par les conférenciers de l'Association des étudiants catholiques, de la Bonne Presse, du Comité de défense et de progrès social, de l'Œuvre des conférenciers, de l'Association catholique de la jeunesse française, du Comité des conférences populaires, etc., la propagande faite par les Bulletins paroissiaux qui existent dans la moitié des paroisses de Paris et dont on distribue chaque mois plus de 76.000 numéros auxquels il faut joindre 23.000 numéros de Bulletins d'Œuvres et de patronages, ce qui donne un total de 99.000 numéros, chiffre inférieur à la réalité, le rapporteur avouant que son enquête est incomplète.
2° Œuvres d'éducation et de protection de la jeunesse. — Les établissements d'instruction secondaire qu'on croyait détruire par la proscription des religieux et la confiscation de leurs immeubles sont presque tous reconstitués. Les écoles primaires fermées pour la même raison sont rétablies dans la très grande majorité des paroisses, grâce, pour les maîtres, à la puissante Association des instituteurs privés du diocèse de Paris et, pour les maîtresses, à V Union catholique des Dames de V Enseignement. Il y a déjà deux écoles normales libres pour la formation des maîtresses d'écoles de filles, celle de la rue de Rennes, 90, et celle de la rue Oudinot. Le diocèse de Paris, avait en 1908, 207 écoles primaires libres, dont 97 pour les garçons et 410 pour les filles avec une population scolaire de 45 610 élèves dont 16 754 garçons et 28 856 filles. La florissante archiconfrérie des Dames catéchistes apporte au clergé un puissant renfort pour l'instruction religieuse des enfants qui fréquentent les écoles laïques; 176 patronages de garçons abritent de 9 à 10 000 jeunes gens sortis des écoles libres ou des écoles publiques, et on compte 214 patronages de jeunes filles encore plus fréquentes. Des patronages des écoles paroissiales est sortie la florissant»
le recrutement des congrégations religieuses, qui s'était arrêté aux premiers jours de la proscription, commence à se relever ; ainsi en sera-t-il de celui du clergé séculier un moment troublé par l'incertitude de la situation faite à l'Église, au lendemain de sa séparation d'avec l'État. Malgré toutes les charges pécuniaires nouvelles, que font peser sur eux l'entretien de leur clergé dépouillé de ses biens, et celui des œuvres multiples créées pour la défense de leur foi, les catholiques français donnent toujours autant pour la Propagation de la Foi, 3 123 460 francs, plus que toutes les autres nations réunies, et cette somme ne représente qu'une minime partie de l'œuvre de charité accomplie au dehors,
iation de piété de jeunes gens dite Association de Saint- Labre. C'est l'élite de cette Association qui a fondé le trcs intéressant mouvement du Syndicat des employés du Commerce et de VIn~ dustrie, comptant aujourd'hui environ 4 800 membres. Mentionnons encore la puissante Fédération gymnastique et sportive des Patronages français, qui, sous la présidence du Dr Michaux, a des groupes affiliés dans presque tous les patronages de garçons.
3° Œuvres charitables et sociales. — Elles sont innombrables à Paris et il faudrait tout un ouvrage pour les analyser, même sommairement; on ne peut que signaler les conférences de Saint- Vincent de Paul, les petites conférences de Saint- Vincent de Paul des patronages, le société de Saint- François Régis, l'Assis tance par le travail, la Ligue pour la sanctification du repos du dimanche, la Ligue sociale d'acheteurs, la Commission du repos du dimanche, des Unions fédérales à la Bourse du Commerce, les cercles catholiques d'ouvriers, l'Union des œuvres ouvrières catholiques, l'Union fraternelle du commerce et de l'industrie, le Syndicat central des Unions fédérales, les Syndicats d'employés et d'ouvriers, les Mutualités scolaires, les Secrétariats du peuple, les Maisons du peuple,les Dispensaires, les Logements ouvriers, les Coopératives, les Ligues antialcooliques, les Unions et Œuvres paroissiales, l'Union catholique du 'personnel des chemins de fer, etc.. etc.. En vérité, les catholiques parisiens ne sont pas des endormis.
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par un pays qui n'a presque plus d'émigrants, de colons, de négociants à l'étranger, mais qui a encore partout, sur les terres lointaines les plus inhospitalières, des missionnaires, des frères éducateurs, des sœurs de charité, des œuvres d'apostolat et de bienfaisance.
Nous comprenons qu'en ces conditions Pie X ait pu dire que c'était de France que lui venaient à la fois ses plus grandes douleurs et ses plus chères consolations, et qu'il espère pour bientôt un retour d'opinion, qui donnera des jours meilleurs aux catholiques français et à leur pays *. Ce que nous avons
1 Voici en quels termes le Saint-Père exprimait ces pensées aux étudiants du séminaire français de Rome, au cours de l'audience du 10 juin 1908 : « ... N'est-il pas vrai que les plus grandes douleurs me viennent de France 1 Je souffre des sacrifices très graves que j'ai été obligé d'imposer aux évêques, aux prêtres et aux fidèles français. Je voudrais être le premier à les supporter avee eux et à donner l'exemple de la souffrance et du support de la croix. Mais au milieu de ces douleurs et de ces sacrifices, c'est de la France que me viennent les plus chères consolations, par l'union parfaite de ses évêques, union qui a mérité l'admiration du monde entier, et par l'obéissance de ses excellents prêtres et de ses vaillants fidèles au siège de Pierre. J'ai le meilleur espoir d'une nation qui a un si bon clergé.
«C'est peu que la France ait toujours été la première dans les œuvres de bienfaisance ! C'est peu que la France ait porté aux nations la lumière de la foi! Par son union et sa fermeté dans la foi, elle a donné un sp*ectacle non moins digne de la fille aînée de l'Église. Et j'ai une sainte complaisance à considérer l'union des évêques et des prêtres de France avec le Cœur de Jésus et son Vicaire sur terre.
a Prions pour la France, pour ceux qui ne veulent pas croire, pour les illusionnés qui ferment les yeux à la lumière du soleil. Peut-être qu'il n'est pas loin, le moment de leur conversion. La protection de la Vierge Immaculée qui, à Lourdes, invite toutes les nations à l'admiration du surnaturel, et les prières des bons obtiendront
dit de la vitalité morale du catholicisme en France justifie cet espoir. Le jour n'est pas loin où la malheureuse expérience de quelques années de direction matérialiste et les grâces de Dieu montreront une fois de plus à la démocratie française et au monde dont elle est en même temps le scandale et l'apôtre, que le catholicisme, vrai sel de la terre, est d'autant plus nécessaire aux nations et aux individus, qu'une civilisation matérielle plus avancée donne plus de puissance aux instincts de corruption et d'égoïsme dissolvant, qu'on retrouve en toute nature d'homme.
cette grâce pour tous ceux qui sont encore dans les ténèbres...» Cf. Eug. Feller : L'audience du Séminaire français^ dans Les Échos de Santa Chiara, septembre-octobre 1908, p. 33,
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