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CHAPITRE XII L'ÉGLISE ET LE MIRACLE

109. Confiance de V Église primitive dans V argument du miracle. — 110. Pour V incrédule le miracle ne prouve rien, il n'est pas. — 111. Le défi de Renan. — 112. La réponse de Lourdes : Pierre de Rudder. — 113. Marie Lemarchand. — 114. Gabriel Gargam. — 115. Brève statistique. — 11G. On ne peut plus nier à priori les faits miraculeux. — 117. Le protestantisme et le miracle. — 118. Le paganisme et le miracle. — 119. Miracles d'Esculape. — 120. L'objection des forces inconnues. — 121. Comment on reconnaît dans le miracle V intervention surnaturelle de Dieu. — 122. Définition du miracle. — 123. Sa signification apologétique. — 124. Comment on peut y résister.

109. Au témoignage des fruits de sainteté que l'Esprit-Saint fait merveilleusement mûrir dans l'Eglise catholique, Dieu a voulu joindre celui des miracles.

« Voici les signes qu'on trouvera parmi les croyants : En mon nom ils chasseront les démons, parleront des langues nouvelles, manieront les serpents, boiront impunément le poison, et rendront la santé aux malades en leur imposant les mains. » Après leur avoir ainsi parlé, le Seigneur Jésus fut enlevé dans le ciel et y prit possession de sa gloire à la droite de Dieu. Quant aux disciples, s'en étant allés, ils prêchèrent partout, le Seigneur travaillant avec eux et confirmant leur parole par les signes qui l'accompagnaient (Marc, xvi, 17-20).

Ces versets sont-ils du disciple Marc ou du presbytre Aristion? faut-il y voir la reproduction littérale des derniers mots du Maître, ou seulement l'expression traditionnelle de sa dernière promesse? Question de critique scripturaire et d'exégèse : de quelque façon qu'on la résolve, il n'en reste pas moins historiquement certain qu'au premier siècle du christianisme, le rédacteur de cet évangile et ceux qui le lisaient étaient persuadés qu'il se faisait des miracles dans l'Église, qu'il s'en ferait toujours et qu'ils revendiquaient ces miracles comme le signe authentique de la vraie foi. Leur confiance a-t-elle été trompée? leur revendication est-elle fondée?

110. Au jugement d'un incrédule (le miracle) ne prouve rien; il n'est pas. Au reste, s'il était, à qui ne pourrait-il pas profiter ? Toutes les religions qui l'ontvoulu ont compté des miracles à leur service. A l'époque où le christianisme s'est répandu dans le monde romain, le miraculeux était, dans tous les temples, la monnaie courante. Rien ne devait plus ressembler à un de nos grands sanctuaires où fleurit la thaumaturgie qu'un temple dEsculape, d'Apollon, d'Isis ou de Tanit ; les mêmes ex-voto y couvraient les murs, où les mêmes formules célébraient les mêmes faveurs de la divinité *,

C'est donc une double négation que l'incrédulité oppose à la doctrine catholique du miracle : le miracle n'est pas, et quand même il serait, son témoignage est nul. Nous espérons montrer que cette double négation n'est pas conclusion critique, mais obstination pharisaïque, et que le miracle, réalité contemporaine s'il en fut, témoigne hautement de la vérité

1 M. Guignebert, Moi. ettrad,, p. 62, 63.

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du catholicisme; non point qu'il soit jamais une preuve mathématique, mais bien un signe qui manifeste l'intervention surnaturelle de Dieu autant qu'elle peut être manifestée dans ^expérience sensible.

111. L'incrédulité avait cru pouvoir nier simplement les faits miraculeux.

On n'a jamais constaté des faits de ce genre. Tous les faits prétendus miraculeux qu'on peut étudier de près se résolvent en illusion ou en imposture. Si un seul miracle était prouvé, on ne pourrait rejeter en bloc tous ceux des anciennes histoires; car, après tout, en admettant qu'un très grand nombre de ces derniers fussent faux, on pourrait croire que certains seraient vrais. Mais il n'en est pas ainsi. Tous les miracles discutables s'évanouissent... Quand on a un moyen si simple de se prouver,pourquoine pas s'en servir au grand jour?Un miracle à Paris, devant des savants compétents, mettrait fin à tant de doutes ! Mais, hélas ! voilà ce qui n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracles devant le public qu'il faudrait convertirje veux dire devant des incrédules. La condition du miracle, c'est la crédulité du témoin. Aucun miracle ne s'est produit devant ceux qui auraient pu le discuter et le critiquer. Il n'y a pas à cela une seule exception. Cicéron l'a ^it avec son bon sens et sa finesse ordinaires : « Depuis quand cette force secrète a-t-elle disparu? Ne serait-ce pas depuis que les hommes sont devenus moins crédules * ? »

Ainsi parlait Renan au jour où il ignorait encore les merveilles que devaient opérer l'eau qui venait de sourdre sous les doigts de la bergère de Lourdes et l'invocation de la Vierge Marie apparue sur les roches de Massabielle. L'incrédulité ne voulait voir que pieuse exagération de l'enthousiasme des pre-

1 Renan, Les Apôtres, Introduction, p. xliii, xliv.

mières générations chrétiennes dans les paroles attribuées \\ Jésus par saint Matthieu, xi, 4 : « Allez, rapportez à Jean ce que vous entendez et ce que vous voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés. Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute. » Le doux et puissant regard de Jésus, la suggestion de sa parole autoritaire avaient bien pu soulager de nombreux malades et en particulier guérir les névroses qu'on qualifiait alors de possessions diaboliques, mais, au jugement des incroyants, Jésus n'avait jamais pu rendre la vue à un aveugle-né, l'ouïe et la parole à un sourd-muet, pas plus que redresser d'un mot la jambe d'un boiteux ou guérir instantanément un lépreux. Les simples ou les enthousiastes peuvent croire sur le témoignage de pieuses légendes à de pareilles dérogations aux lois de la nature, un critique demande qu'on lui montre un de ces faits et Renan pensait être bien sûr qu'aucun incrédule n'en verrait jamais.

112. Les incrédules en ont vu et d'aussi étonnants que tous ceux racontés dans les annales du catholicisme. Qu'on nous permette d'en citer quelques-uns 1. Nous dirons ensuite quelles conclusions on peut en tirer.

Le 16 février 1867, Pierre De Rudder de Jabbecke (Flandre occidentale), bûcheron du vicomte Du Bus, avait la jambe gauche broyée par un tronc d'arbre. Tje Dr Affenaer d'Oudenbourg constata que les deux

1 Nous empruntons ces récits à l'ouvrage de M. Bertrin, Histoire critique des événements de Lourde», Apparitions et guérisons, 19e mille, Paris, 1908.

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os de la jambe, le tibia et le péroné, étaient cassés l'un et l'autre à la même hauteur, un peu plus bas que le genou. Après quelques semaines de pansement le mal n'avait fait qu'empirer. Les fragments d'os dépouillés de leur périoste nageaient dans le pus; une autre ulcération large et purulente s'étendait sur le dos du pied. Huit ans après, De Rudder avait toujours la jambe en aussi mauvais état, malgré les nombreux médecins qui l'avaient soigné. Le Dr Afïenaer avait dû enlever un morceau d'os, qui s'était détaché à l'endroit de la fracture. Au fond de la plaie toujours purulente, on voyait les extrémités des os brisés séparés par une distance de trois centimètres. « La partie inférieure de la jambe était mobile dans tous les sens. On pouvait relever le talon, de façon à plier la jambe dans son milieu. On pouvait la tordre et ramener le talon en avant et les orteils en arrière L. » Pas d'autre remède que l'amputation; De Rudder n'avait jamais voulu y consentir. C'est en ce misérable état, que le 7 avril 1875, appuyé sur deux béquilles, aidé de sa femme, le pauvre homme mit deux heures à franchir les 2500 mètres qui le séparaient de la station du chemin de fer. Il s'en allait en pèlerinage à l'oratoire érigé à Oostacker en l'honneur de Notre-Dame de Lourdes.

Désespérant de la médecine humaine, il venait demander à la sainte Vierge la grâce de pouvoir gagner la vie de sa femme et de ses enfants. Tandis qu'il priait, assis sur un banc devant l'image de la Vierge, il se sent remué, bouleversé et tout hors de lui, se lève sans appui, traverse les rangs des pèlerins,

1 Déposition dû Dr Van Hœstenberghe de Stalhille qui, lui aussi, a soigné De Rudder. Cf. Bertrin, op. cit., p. 244.

et va s'agenouiller devant la statue. Puis, tout à coup, b apercevant qu'il a marché et qu'il est à genoux : « Moi, à genoux, s'écrie-t-il, où suis-je? mon Dieu! » Il était guéri. De son mal, il ne garda qu'une cicatrice, et put travailler comme il le souhaitait, pendant les vingt-trois ans qu'il vécut encore 1.

113. Le 20 août 1892, descendait en gare de Lourdes une jeune fille dont le visage était entièrement dissimulé sous un fichu noir. Elle s'appelait Marie Lemarchand, avait dix-huit ans, était la fille aînée d'une pauvre et nombreuse famille de Caen, et venait demander à Notre-Dame de Lourdes la guérison de l'horrible maladie qui la torturait et la défigurait. Voici comment Zola, qui avait voyagé avec elle, la décrit sous le nom d'Elise Rouquet : « Sous le fichu noir, une voix rauque grognait... La tête allongée en museau de chien, avec ses cheveux rudes et ses gros yeux ronds, était devenue affreuse. Maintenant, les cartilages du nez se trouvaient presque mangés, la bouche s'était rétractée, tirée à gauche par l'enflure de la lèvre supérieure, pareille à une fente oblique, immonde et sans forme. Une sueur de sang, mêlée à du pus, coulait de l'énorme plaie livide. » Zola a très exactement décrit les terribles effets du lupus tuberculeux qui obligeait la pauvre jeune fille à cacher « sa face de monstre à la plaie saignante ; » mais la malade avait en outre aux jambes des plaies de même nature, et, depuis trois mois déjà, la tuberculose creusait ses cavernes au sommet des deux poumons.

1 De Rudder est mort d'une pneumonie en 1898, à l'âge de soixafc te-quinze ans. Voir, sur ce cas, l'enquête détaillée rapportée dans l'appendice du livre de M. Bertrin, p. 519.

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Le lendemain 21 août, vers quatre heures du soir, Marie Lemarchand prenait un premier bain dans l'eau miraculeuse. Elle en sortit subitement et complètement guérie. Toutes ses plaies avaient séché instantanément et s'étaient recouvertes d'un tissu cicatriciel qui, de rouge foncé qu'il était d'abord, prit assez vite la couleur normale de la peau. Rentrée à Caen, elle se présente à son médecin le docteur La Néelle. Voici comment ce docteur en exprimait depuis sa surprise dans une lettre à un confrère parisien * : « J'ai revu la malade aussitôt après son retour. Je ne la reconnaissais pas, tant elle était changée. C'était une gracieuse jeune fille qui s'avançait au-devant de moi aj. lieu d'une loque humaine à face horrible et monstrueuse, et à odeur repoussante, que j'avais vue dix jours auparavant. La tuberculose avait disparu également. La guérison s'est maintenue. »

Elle s'est si bien maintenue que, treize ans après, M. Bertrin, en ayant demandé nouvelles, reçut de la miraculée la lettre suivante :

Coubert (^eine-et-Marne), 1er décembre 1905. Monsieur,

Le mal affreux dont j'ai été guérie à Lourdes n'a jamais reparu; je jouis d'une santé parfaite. Je suis femme de charge dans un château. Mariée depuis six ans, j'ai eu quatre enfants, nés robustes, et j'en attends un cinquième. Voilà ce que la sainte Vierge a fait d'une pauvre infirme, abandonnée des médecins, déclarée incurable et qui n'attendait plus que sa fin. Je tiens à ajouter que vous avez été très exacte»

1 Voir la lettre entière dans le livre de M. Bertrin, op. cit., p. 290 Apoi — 1»

ment renseigné sur ma terrible maladie et ma guérison subite. Tout ce que vous dites est la vérité même. J'ai été guérie instantanément, non après plusieurs bains, mais après un seul.

J'entrai dans la piscine, rongée par la souffrance, avec des plaies horribles, et j'en sortis complètement guérie. Je ne sentais plus rien qu'un grand bien-être dans tout mon corps. J'ôtai immédiatement les linges qui entouraient les plaies de mon visage et de ma jambe : plus rien. Je pouvais passer mes mains dessus sans aucune douleur. La suppuration avait cessé tout d'un coup. Avec quelle joie et quelle reconnaissance j'allai à la Grotte, appuyée sur ma bonne mère, qui avait été témoin de mes souffrances et qui venait de l'être de ma guérison. Il y avait trois ans et demi que je n'avais pas marché.

Je suis infiniment reconnaissante à la sainte Vierge de m'avoir ainsi subitement transformée, et c'est du fond du cœur que je dis : Gloire et merci à Notre-Dame de Lourdes ! Agréez etc..

Marie Authier, née Marie Le marchand h

Avant de passer à la discussion du fait miraculeux, qu'on nous permette encore une troisième et dernière citation.

414. Le 17 décembre 1899, Gabriel Gargam, commis ambulant des postes, avait pris le rapide qui part de Bordeaux pour Paris à dix heures et demie du soir. Le wagon où il travaillait se trouvait l'avant-dernier du train. A quelques kilomètres d'Angoulême, le train s'arrêta en pleine voie, la machine se trouvait incapable d'avancer. Une courbe qu'on venait de franchir empêchait qu'on aperçût de loin les lampes d'arrière.

1 Cité par B

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« Nous venions à peine de nous arrêter, raconte Gargam, lorsque nous entendîmes derrière nous un bruit sourd, un bruit effrayant... C'était l'express qui... arrivait sur nous, sans nous voir, avec une vitesse de quatre-vingts kilomètres à l'heure... nous sentîmes que nous allions être broyés... là finissent mes souvenirs... »

Le wagon fut réduit en miettes; Gargam, projeté à dix-huit mètres, retomba dans la neige où il resta enseveli jusqu'à sept heures du matin.

On l'y ramassa et on l'apporta à l'hôpital d'Angoulême, inerte, sans connaissance, avec une fracture à la clavicule et des plaies aux jambes et à la tête. Plaies et fractures guérirent assez vite, mais les désordres intérieurs provoqués par le terrible choc étaient bien autrement graves. Il était paralysé depuis la ceinture jusqu'aux pieds et l'alimentation était presque impossible. Pendant les treize premiers jours, le blessé n'avait pu que sucer quelques tranches d'orange; le 1er janvier 1900 il put cependant manger un œuf. Ce mieux ne dura pas.

Vingt mois après, quand le malade arriva à Lourdes, on ne pouvait depuis longtemps l'alimenter qu'avec une sonde, au prix de douleurs intolérables, une fois toutes les vingt-quatre heures. Il ne pesait plus que 36 kilog., la cuisse prise à dix centimètres audessus du péroné ne présentait que 25 centim. de tour. La paralysie n'avait fait que s'accentuer; la gangrène était aux pieds. Le tribunal civil d'Ançoulême 1 qui avait condamné la Compagnie d'Or-

1 Jugement en date du 20 février 1901, confirmé et aggravé par un arrêt de la Cour d'appel de Bordeaux du 2 juillet 1901. Bertrin, op. cit.. Appendice, p. 546-549.

léans à payer au malade une pension annuelle de 6 000 francs et une indemnité de 60 000, francs avait motivé son verdict sur le fait que Gargam n'était plus qu'une « véritable épave humaine, dans laquelle l'intelligence seule n'a pas été atteinte. »

Cette intelligence était assez croyante pour que Gargam ait pu consentir, sur les instances de sa mère, à se confesser et à communier; mais il ne croyait pas aux miracles de Lourdes et ne s'y était laissé conduire que pour accorder une dernière consolation au désespoir de sa mère.

C'est en ces dispositions d'esprit et de corps qu'il gisait sur son grabat, au passage de la procession du Saint-Sacrement, le 20 août à quatre heures du soir. Une prière et un bain dans la piscine, au matin de ce même jour, n'avaient paru produire aucun effet. Les émotions et les derniers efforts de cette journée avaient achevé de l'épuiser. Au moment où approchait la procession, il eut une syncope qui fit croire qu'il était mort. On voulut l'emporter; son entourage s'y opposa.

Laissons parler maintenant un témoin incrédule, qui, depuis le début du voyage, observait Gargam et était à ce moment tout proche de lui.

« Le Saint-Sacrement est présenté devant chaque malade; j'observe mon compagnon d'Angoulême et j'attends son tour. Tout à coup, au moment même où le prêtre dirige le Saint-Sacrement vers lui, le malheureux, jusqu'alors immobile comme un mort, se dresse tout debout et s'écrie : « Je suis guéri. » L'impression de tous est immense. Puis il se recouche sur son brancard, parce qu'il n'est pas habillé.

On le transporte aussitôt au Bureau des consta-

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tations. Toujours grâce à la carte que m'a procurée l'honorable M. de Beauchamp, je puis suivre le malade à ce bureau, où je constate, comme les médecins eux-mêmes, qu'il avait existé des plaies sur le corps de M. Gargam, notamment sur les pieds, et que ces plaies avaient tous les symptômes d'une guérison très récente 1. »

Devant les soixante médecins qui se trouvaient à ce moment au Bureau, Gargam quitte à nouveau son brancard, se redresse et marche pareil à un spectre; puis comme il est pieds nus et en robe de chambre, on le rapporte à l'hôpital. Le soir même, il mange du bouillon, des huîtres, une aile de poulet, une grappe de raisin. La sonde est désormais inutile. Après avoir reçu des visiteurs jusqu'à dix heures du soir, il dort d'un bon sommeil et revient le lendemain matin, vêtu d'un complet neuf, marchant et causant comme tout le monde.

Six ans après, M. Bertrin le rencontra à Lourdes, fort occupé au service des malades, jouissant d'une parfaite santé et ne gardant de sa maladie qu'un souvenir, une trace légère, un peu de faiblesse en un point de la colonne vertébrale 2.

115. Nous pourrions, à ces faits, en ajouter beaucoup d'autres. Les dire tous serait fastidieux, serait impossible. M. Bertrin, dans l'ouvrage auquel nous renvoyons pour plus amples détails, a fait la statistique de toutes les guérisons merveilleuses sur les-

1 Sous la signature d'un conseiller radical du centre, demeuré incrédule même après le miracle dont il a fait le récit dans le Courrier de la Vienne et des Deux-Sèvres, 26 et 27 août 1901.

2 Nous empruntons tous ces renseignements, comme les précédents, à VHistoire critique de Lourdes de M. Bertrin, p. 330-357,

quelles il a pu recueillir des renseignements précis, et en particulier de celles consignées dans les Annales de Lourdes et dans le registre du Bureau des constatations médicales institué depuis 1882 pour contrôler le témoignage des miraculés. Le total de cette statistique se monte à 3 353 cas, de 1858 à 1904, dont 301 guérisons de tuberculose pulmonaire, 66 du mal de Pott, 15 de lupus tuberculeux, 48 de cécité, 28 de surdité, 36 de maladies de peau, 128 de maladies de la moelle, 104 de tumeurs... 265 seulement de maladies nerveuses 1.

116. Nous n'entendons point affirmer que les trois mille trois cent cinquante-trois faits cités par M. Bertrin sont autant de miracles, au sens strict que nous donnerons tout à l'heure au mot miracle. M. Bertrin lui-même ne le prétend pas. Mais la presque totalité des faits mentionnés sont accompagnés d'attestations médicales et un grand nombre sont si notoirement authentiques qu'il est aujourd'hui impossible de nier qu'il y ait souvent à Lourdes des faits dépassant toute explication scientifique. Aussi bien ne le nie-t-on plus. Zola, qui n'a point reculé devant le mensonge 2 pour diminuer ou suppri-

1 Op. cit., p. 120 ; Appendice, p. 376-477. t Le Bureau des constatations rédige annuellement à lui seul, depuis plusieurs années, de cent à deux cents procès-verbaux» (p. 119).

2 M. Zola, qui avait affirmé si solennellement qu'il dirait la vérité sur Lourdes, a raconté dans son livre deux guérisons miraculeuses dont il a été témoin, celle de Marie Lemarchand, sous le nom d'Élise Rouquet, et celle d'une phtisique parisienne, Marie Lebranchu, sous le nom de La Grivotte. Il savait très bien ce qui s'était passé, ayant assisté aux constatations du Bureau et n'ayant fait alors aucune objection; cela ne l'a pas empêché d'inventer deux jours de lotions d'eau froide pour la guérison du lupus qu'il savait avoir été instantanée, et de faire retomber et mourir LaGrivotte qu'il savait très bien

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mer le merveilleux dont il a été témoin, a dû luimême reconnaître que la foi religieuse obtenait' ce que ne saurait obtenir la suggestion médicale. Les faits sont trop publics, trop de témoins et de médecins protestants ou incrédules les ont vus et attestés, pour qu'on puisse les mettre en doute. La force secrète à laquelle on attribuait les miracles anciens n'a donc point disparu, elle est plus vivante et plus agissante que jamais. On prétendait effacer à priori des récits de l'Écriture sainte et des annales du catholicisme tous les récits de faits miraculeux, pour le double motif qu'il était impossible que les lois bien connues de la nature fussent ainsi modifiées et qu'en face de pareils faits les Juifs se fussent convertis et n'eussent point crucifié le thaumaturge. Les faits de Lourdes ne s'accordent pas mieux avec les lois bien connues de la nature, et, tout aussi bien que les miracles de Jésus, et ceux de tous les temps, ils sont un signe de contradiction, cause de conversion pour certains incrédules, et pour d'autres, occasion d'endurcissement. Il n'est donc plus permis d'écarter en bloc tous les prodiges consignés dans les chroniques du passé, mais on doit simplement peser les témoignages qui les attestent, et en juger d'après les principes d'une critique purement historique également affranchie de la peur et de l'amour du merveilleux. Cette critique exige qu'on fasse très large la part des embellissements de la légende et des variations qu'elle a brodées sur le thème des faits miraculeux vraiment historiques, mais elle exige aussi qu'on ne renonce pas aux lois de l'histoire pour déclarer inadmissibles, à cause

portante. Le terme mensonge est-il trop dur pour qualifier pareil procédé? Cf. Bertrin, op. cit., p. 284, 301.

du miraculeux qu'ils attestent, des témoignages qui offrent par ailleurs toute garantie d'authenticité et de véracité. Les faits merveilleux ainsi garantis sont nombreux, comme on peut s'en rendre compte en parcourant la collection des Bollandistes, même les derniers volumes, où l'on n'a pas craint de soumettre les récits hagiographiques au contrôle de la critique historique la plus sévère.

417. M. Guignebert dit donc plus vrai qu'il ne pense quand il affirme qu'on a vu autrefois à Bétharam près de Lourdes et « à cent autres endroits » des miracles pareils à ceux qu'on voit à Lourdes; mais il a tort de croire que ce phénomène « se manifeste partout où une espérance exaltée tend à fond toutes les forces de réaction de la machine humaine *. » Ces forces de réaction sont-elles moindres chez les protestants que chez les catholiques? Comment se fait-il donc, qu'au moins pour empêcher la séduction des simples, le protestantisme n'ait jamais relevé et ne songe point à relever le défi du catholicisme qui lui objecte son impuissance à obtenir des miracles? M. Guignebert a beau écrire : « Les Églises protestantes, qui peuvent revendiquer aussi bien que la catholique le bénéfice des miracles bibliques, en pourraient faire de nos jours une moisson aussi ample que la sienne si elles le jugeaient à propos 2. » Cette affirmation gratuite dissimule assez mal un aveu d'impuissance et rappelle trop les mélancoliques réflexions du renard gascon en face des raisins mûrs qu'il ne pouvait atteindre :

Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats 3.

1 Mod. et trad., p. 65.

8 Ibid.

8 Goujat serait une épithète encore beaucoup trop douce pour

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118. Il serait bien surprenant que la foi païenne eût été plus puissante que la foi chrétienne protestante pour « tendre à fond toutes les forces de réaction de la machine humaine. » C'est cependant aux ex-voto des temples d'Esculape, d'Apollon, d'ïsis ou de Tanit qu'on nous envoie pour trouver l'équivalent des miracles de Lourdes. Cette mention des ex-voto païens n'est point pour nous déplaire ; elle nous rappelle que partout et toujours, dans le paganisme comme dans le catholicisme, et, j'ajouterais, aussi bien que dans le protestantisme et dans les Églises schismatiques, les âmes religieuses ont pensé et pensent encore que le Maître de l'Univers n'est point l'esclave des forces brutes qu'il gouverne, et que le déterminisme des causes physiques n'est point si absolu et si serré, que l'action divine, sollicitée par la prière, ne puisse modifier, dans un sens favorable au suppliant, l'évolution des phénomènes dont il court risque d'être victime. Ce sentiment qui fait que partout l'homme religieux en péril appelle Dieu à son secours est légitime, et la prière qu'il inspire n'est pas seulement efficace chez les catholiques, elle

qualifier les catholiques, s'ils méritaient l'odieuse insinuation formulée dans la phrase suivante : « La supercherie la plus flagrante, la plus voulue, et même combinée ainsi qu'une expérience, pourvu qu'elle soit acceptée comme une manifestation divine par des ignorants, par des illuminés, par des malades désespérés, engendrera certainement des miracles aussi éclatants que ceux dont s'enorgueillit Lourdes. » Si M. Guignebert pense que les faits, qui, depuis cinquante ans, se sont toujours passés à Lourdes au grand jour d'une entière publicité, sont« flagrante supercherie», qu'il le dise franchement; mais si, sentant lui-même combien il serait ridicule d'accuser de grossière naïveté l'incrédulité et la police française u^v n'ont jamais pu, pendant cinquante ans, prendre en défaut cette supercherie flagrante, il voulait laisser entendre à demimots ce qu'il n'ose soutenir ouvertement, ce procédé de polémique ne serait plus seulement malveillant, mais malhonnête.

peut l'être chez toutes les âmes de bonne foi qui crient à Dieu en confiance leur détresse et leur misère. Les protestants prient, eux aussi, pour leurs malades, et ne prient pas toujours en vain; la prière de certaines âmes païennes de bonne foi pouvait-elle pareillement être exaucée? peut-être. Mais il ne faut point confondre, avec ce que nous appelons miracles, toutes les grâces temporelles ainsi obtenues, même si leurs bénéficiaires, catholiques ou non, croient devoir en témoigner publiquement par des ex-voto. Quand l'intervention divine est si peu manifeste, qu'elle ne saurait être discernée avec assurance, le croyant peut rendre grâce, mais non point crier au miracle. Il n'y a fait miraculeux que là où l'effet obtenn est manifestement disproportionné avec les antécédents naturels connus ou supposés, et, sous ce rapport, les faits miraculeux du catholicisme défient toute comparaison avec les prétendus miracles de n'importe quelle religion.

119. Il faut vraiment escompter l'ignorance de lecteurs qui ne connaissent ni Lourdes, ni Esculape, pour oser comparer les miracles du sanctuaire catholique avec les guérisons demandées au temple païen. Les temples d'Esculape étaient le plus souvent desservis par des collèges de prêtres médecins 1. Les malades, non

1 M. Paul Girard, dans son étude sur l' A sklepie ion d'Athènes, pense que le prêtre qui y présidait et son principal ministre ou zacore n'étaient pas toujours médecins. Mais la raison qu'il nous donne comme la plus décisive pour cette opinion ne nous paraît pas très forte :« La supposition qu'il y avait toujours un médecin parmi les ministres d'Asclepios paraît contraire au principe même de l'Ascklepieion. » Nous ne voyons pas cette opposition; l'intervention du prêtre médecin expliquant le songe et prenant soin des malades, qui faisaient parfois de longs séjours à l'Asklepieion, n'empêchait nullement ces malades de mettre leur confiance dans la puissance céleste du dieu guérisseur et de lui attribuer leur guéri-

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seulement sacrifiaient au dieu et dormaient dans son temple, mais étaient soumis à une série de pratiques hygiéniques et à l'action de remèdes choisis ou du moins inspirés, et toujours appliqués par ces prêtres médecins 1. Les résultats dépassaient-ils là ce qu'on peut attendre de la médecine ordinaire puissamment

son, comme en témoignent les ex-voto des temples où les prêtres étaient médecins. Cf. V Asklepieion d'Athènes, Paris, 1882, c. n, p. 35.

1 Les sanctuaires d'Esculape « étaient construits à une certaine distance des villes, dans des lieux élevés et salubres, dans le voisinage de limpides fontaines, au milieu des bois sacrés dont la fraîche verdure réjouissait les yeux. Ils étaient desservis par des prêtres qui se faisaient les interprètes du dieu en exerçant la médecine... la science médicale fut d'abord le monopole des familles sacerdotales qui, de père en fils, s'en transmettaient les secrets dérobés aux profanes... Avant de pouvoir consulter le dieu dans son sanctuaire, (les malades ) étaient soumis à un grand nombre de pratiques, dont les unes, telles que des jeûnes, des ablutions et des bains, étaient simplement hygiéniques, tandis que les autres, comme les purifications et les sacrifices, avaient un caractère religieux. Après cette préparation, ils étaient admis dans le temple pour y passer la nuit, soit sur la peau de l'animal qu'ils avaient sacrifié, soit sur des lits placés auprès de la statue d'Asclépios : c'était ce que l'on appelait l'incubation. Là, dans le silence et la demi-obscurité du sanctuaire, où ils apercevaient les serpents familiers déroulant leurs longs anneaux sur les parvis, où ils croyaient voir tout près d'eux le dieu présent, leur imagination était vivement frappée. Pendant leur sommeil, le dieu leur apparaissait en songe, ou s'approchait d'eux pour leur indiquer les remèdes qui devaient les guérir. Le lendemain, ils racontaient ce qu'ils avaient vu ou entendu aux prêtres, qui interprétaient ces visions et appliquaient le traitement que le dieu avait ordonné. Ceux qui s'en retournaient guéris suspendaient dans le temple des ex-voto, jetaient des pièces d'or ou d'argent dans la fontaine sacrée, et faisaient graver sur des stèles, avec leurs noms, l'indication de leurs maladies et celle des remèdes auxquels ils avaient dû leur salut. » P. Decharme, Mythologie de la Grèce antique, Paris, 1886, c. xv, p. 296, 297.

aidée de la confiance que donne le sentiment religieux? Nous serions fort reconnaissant à qui pourrait nous citer une seule de ces guérisons, qui parût à la fois vraiment miraculeuse et attestée par des témoignages de valeur historique, sinon inattaquable, du moins sérieuse. Cela soulèverait un intéressant problème théologique : est-il possible que l'invocation du pouvoir divin adr de bonne foi à une fausse représentation de Dieu obtienne parfois un miracle? Mais le problème n'est pas re posé parles faits jusqu'ici découverts; du moins, après avoir beaucoup feuilleté l'histoire de l'antiquité, n'en avons nous rencontré aucun. On a bien trouvé, il est vrai, en 1883 dans les fouilles d'Épidaure, des tablettes rédigées par le collège sacerdotal du lieu, racontant plus de quarante-deux guérisons qui seraient de vrais miracles si elles étaient historiques. Mais ces tablettes ne mentionnent que des faits bien antérieurs à leur rédaction, sans aucune indication chronologique ou historique qui en ait permis ou en permette le contrôle. Ce ne sont que pieuses légendes, qu'on avait suspendues aux colonnes du portique pour être lues par les clients et leur donner meilleure confiance l.

Voilà ce qu'on nous propose comme l'équivalent de Lourdes, où il n'y a pas de prêtres-médecins, où la prière, la boisson et le bain d'eau froide sont les seuls moyens employés pour n'importe quelle maladie, et où les guérisons les plus merveilleuses ne sont consignées qu'avec un luxe de détails historiques et de témoignages, qui permettent à n'importe qui d'en contrôler

1 On trouvera une sérieuse étude des guérisons d'Esculape dans la Real-Encyclopàdie der classischen Altertumsw issenschaft dePauly - Wissowa, Stuttgart, 1896, article Asklepios, par. ix, Die sacrale Iatrik der Asklepieen, t. n, col. 1686, 1690.

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le récit. Non, vraiment, on n'a pas le droit de mettre en parallèle Lourdes et l'Asklepieion antique et de tirer de ce parallèle une conclusion comme celle-ci : « Toutes les religions qui Font voulu ont compté des miracles à leur service. » A cette conclusion arbitraire nous opposons, sans crainte de démenti et au nom de la seule histoire, la proposition suivante : Toutes les religions ont reconnu le droit qu'avait Fhomme malheureux de demander secours à Dieu pour ses besoins matériels; mais dans aucune religion la prière du malheureux n'a eu une efficacité miraculeuse comparable à celle qu'elle a eue depuis l'apparition de Jésus parmi nous, et dans l'Église qu'il a fondée 1.

120. Mais, pour unique que soit le développement des faits miraculeux dont se réclame le catholicisme, quelle conclusion peut-on en tirer? Au jugement d'un incrédule le miracle ne prouve rien. « Prenons le fait le plus extravagant, le plus invraisemblable : un homme décapité, un martyr, si l'on veut, pour accepter la légende' des céphalophores, ramasse sa tête et s'en va,

1 M. Paul Girard, à la fin de son étude sur l'Asclepieion (conclusion, p. 127), cite des guérisons miraculeuses qui se feraient encore aujourd'hui à la grande fête de la Panaghia (de la très sainte Vierge) dans l'île de Tinos. Il n'allègue pas de faits précis, nVttachant pas grande importance à ces phénomènes. Nous n'avons pas nous-même de guérisons miraculeuses authentiques à citer parmi les schismatiques. Nous croyons toutefois qu'il peut y en avoir, en réponse à des prières qui n'ont rien de schismatique, ni dans leur formule, ni dans l'objet de leur culte, ni dans le cœur de suppliants qui n'ont pas même la notion du schisme. Mais ces miracles, s'il y en a, ne peuvent être que très rares; la Providence ne pouvant permettre qu'un éclat égal ou supérieur de merveilleux sensible retienne ou attire les simples à une Église que nous savons par ailleurs n'avoir plus la plénitude de la vérité et de la vie catholiques.

la portant entre ses bras. Un tel phénomène surprendrait assurément un incrédule endurci, mais lui mettrait-il dans l'esprit le moindre soupçon d'une vérité dogmatique? J'en doute. L'étonnement passé, notre homme se contenterait de dire : Dans certaines circonstances encore inexpliquées, et sous l'influence de certaines causes, encore inconnues, un décapité peut ramasser sa tête et s'en aller 1. »

Qu'en fait, le miracle le plus éclatant ne suffise point à accréditer la révélation auprès de l'incrédule endurci : c'est vérité banale, trop souvent d'expérience et non point seulement contemporaine. Le siècle soi-disant si crédule où vivait Notre-Seigneur comptait bon nombre de ces incrédules endurcis, qui attribuaient les miracles de Jésus, sinon à des forces encore inconnues, du moins à Béelzébub, ce qui les dispensait également de croire à la parole du thaumaturge. Mais il serait exagéré de penser que le miracle n'éveillât jamais chez l'incrédule, même endurci, le moindre soupçon d'une vérité révélée. L'acharnement que met l'incrédulité à nier, tant qu'elle le peut, les faits miraculeux, nous fait à bon droit soupçonner que sa hautaine assurance en face des miracles indéniables couvre bien quelque inquiétude inavouée, et nous espérons établir que nombre de ces faits, ceux en particulier que nous avons cités, témoignent assez nettement en faveur du catholicisme, pour que l'incrédule, qui les connaît, ait le devoir de prendre ce témoignage en considération, à moins que sous l'empire de préjugés dont Dieu seul peut apprécier la culpabilité ou l'innocence, il n'ait plus la faculté normale de critiquer sainement les phénomènes surnaturels.

1 M. Guignebert, op. cit., p. 62.

l'église et le miracle 287

En face des os broyés et séparés qui se ressoudent instantanément dans une plaie purulente aussitôt guérie (fait de Rudder); en face de l'affreux lupus qui disparaît subitement tout aussi bien que la tuberculose interne, et de la jeune fille épuisée et à face de monstre qui, au premier contact de l'eau de Lourdes, redevient vigoureuse et gracieuse fiancée (Marie Lemarchand) ; en face du mourant déjà gangrené qui, après vingt mois d'agonie se dresse tout à coup en pleine possession d'une santé normale (Gabriel Gargam), l'incrédule endurci, un moment étonné, se reprend aussitôt et dit Cause naturelle inconnue ; il n'en a pas plus le droit que les pharisiens n'avaient celui de crier Beelzébub.

121. Sans doute, les croyants ou les convertis n'auraient pas non plus le droit d'affirmer qu'il y a dans ces faits l'intervention surnaturelle de l'action divine, s'ils prétendaient déduire cette interventio n de la seule disproportion de l'effet produit avec ses antécédents naturels connus ou imaginables. De ce que tous les antécédents naturels, connus ou imaginables d'un phénomène qui nous paraît miraculeux sont incapables d'avoir un pareil conséquent, il ne s'ensuit pas que ce résultat ne soit pas attribuable à une force naturelle mytérieuse dont l'exercice aurait échappé à notre investigation. Mais cette hypothèse ne tient pas et n'est plus permise à un esprit libre de préjugés, dès qu'il considère que dans les trois cas précités et dans les centaines de cas analogues dont nous avons parlé, on retrouve toujours, avec l'absence de causes naturelles connues ou imaginables, capables d'expliquer le fait miraculeux, l'inéluctable antécédent d'un appel au pouvoir divin de la part du miraculé ou du thaumaturge. Comment peut-on dénier toute influence

à cet appel, quand sans lui * on ne retrouve jamais cette éclatante disproportion entre les antécédents naturels et l'effet miraculeux et quand dans les miracles les plus divers, obtenus au bénéfice de n'importe quel sujet, de n'importe quel infirme, dans les temps anciens aussi bien qu'à l'époque contemporaine, on rencontre inévitablement, l'antécédent invariable et constant de l'action divine affirmée? Il nous semble qu'après avoir fait pareille constatation, un esprit habitué aux procédés de l'induction ne peut pas se dispenser de conclure à l'efficacité de cet appel à Dieu, qui seul se retrouve toujours le même, avec la disproportion précitée comme conséquent, au milieu de l'indéfinie variabilité de tous les autres éléments du phénomène miraculeux 2.

Et qu'on ne dise pas que cet appel au pouvoir divin agit comme force de suggestion, comme émotion

1 Sans la prière, ou du moins sans rintimation de l'intervention divine affirmée par le thaumaturge ou par les circonstances mêmes du prodige. Nous écartons de notre considération les prodiges vrais ou faux accomplis par l'occultisme au nom des esprits, et aussi le merveilleux de même ordre quant aux apparences, qui, dans la vie des saints, peut avoir Dieu pour cause spéciale. C'est pour ces phénomènes prodigeux d'ordre inférieur que vaut la formule de Pascal : « La doctrine discerne le miracle, » car il n'est point toujours facile de discerner par le seul examen des faits de ce genre et de leurs circonstances immédiates, s'ils sont supercherie, faits naturels, démoniaques ou divins. A cette catégorie appartiennent les phénomènes d'extase, de ravissement, d'apparition, de seconde vue, de connaissance des choses secrètes ou éloignées, de guérisons attribuables à des surexcitations nerveuses, etc..

2 Voir l'article de l'abbé Bros, Comment constater le miracle, dans !<îs Annales de philosophie chrétienne, juin 1906, et le compte rendu qu'en a donné la Revue thomiste, novembre 1906. Pour une étude encore plus approfondie, consulter la note sur le miracle dans l'Appendice du livreduP.Gardeil,0. P., Crédibilité et Apologétique.

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religieuse « tendant à fond les forces de réaction de la machine humaine. » L'hypothèse aurait quelque vraisemblance, si les résultats obtenus étaient du genre de ceux qu'obtient la suggestion, s'ils étaient proportionnés à la force de l'émotion religieuse du miraculé, ou si du moins ils ne se produisaient pas en l'absence de cette émotion; mais aucune de ces conditions n'est vérifiée par les faits.

A en croire le plus autorisé des suggestionneurs contemporains, le docteur Bernheîm, chef de l'école de Nancy, la suggestion médicale peut obtenir, après un long traitement habilement dirigé, la guérison de désordres nerveux, de troubles fonctionnels non invétérés, pourvu que les organes soient encore intacts, mais elle ne saurait réparer des organes blessés, des tissus déchirés ou pourris, des os brisés *. La force miraculeuse fait tout cela instantanément et d'autres merveilles encore. Et ses effets ne sont nullement proportionnés à l'émotion religieuse du sujet. Tandis qu'un nombre incalculable de femmes aussi pieuses et croyantes que névrosées sont venues à Lourdes avec la conviction qu'elles y guériraient et s'en sont retournées plus résignées peut-être, mais non moins malades, un sceptique comme Gargam, qui ne croit point au miracle, y est arraché à la pourriture de la mort qui commençait à l'envahir. D'ailleurs, nombreux sont les cas anciens ou nouveaux où n'intervient aucune émotion religieuse. Jésus demandait la foi à ceux qui l'invoquaient, c'est vrai ; mais ce n'est point cette foi prise comme agent émotionnel qui a guéri le fils du centurion, ressuscité la fille de Jaïre, ou le fils de

! Dernheim, Hypnotisme, suggestion, psychothérapie, Paris, 1903, 2e édit., p. 337-342.

Apol. — 19

la veuve de Naïm. Ce n'est pas non plus la suggestion de Témotion religieuse qui a galvanisé Georges Lemesle guéri à trente et un mois d'une paralysie infantile (1897), Fernand Balin délivré à trente mois d'une déviation du genou (1895), Yvonne Aumaître que le docteur, son père, plonge dans l'eau miraculeuse à vingt-trois mois, malgré ses cris, et qui en sort guérie d'un double pied bot (1896), Louise Lescuyer de Grièges qui, souffrant d'une coxalgie de la hanche, rentre du pèlerinage de Lourdes tout aussi infirme qu'elle était partie, et guérit pendant le sommeil de la première nuit qui suit son retour K

Pas plus que l'eau froide et l'atmosphère des foules qui, mauvaise ailleurs, serait hygiénique à Lourdes, les réactions physiologiques provoquées par l'émotion religieuse ne peuvent être invoquées comme la cause des guérisons miraculeuses. Il est manifeste d'ailleurs que l'agent du miracle n'a aucun des caractères d'une force naturelle. Les forces naturelles les plus longtemps cachées, celles que la science humaine a mis des siècles à découvrir, si diverses qu'elles soient par ailleurs, se ressemblent toutes en ceci qu'elles sont plus ou moins déterminées, produisant des effets semblables en circonstances semblables, ce qui permet de les découvrir et de les étudier assez vite à partir de l'instant où un heureux hasard en a fait soupçonner le secret à un observateur attentif. Leur mystérieuse influence n'étonne pas longtemps ; à peine s'est-elle laissé deviner qu'elle est poursuivie et bientôt captée et plus ou moins asservie aux directions de l'homme. Ainsi en a-t-il été des explosifs, de la vapeur, de l'électricité, du magnétisme ;

1 Bertrin, op. cit., p. 112, 183.

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ainsi en sera-t-il de toutes les forces naturelles inconnues que l'avenir peut encore découvrir. L'agent du miracle se révèle au contraire avec toutes les allures d'une cause libre, dont personne ne peut déterminer même approximativement les conditions d'activité, alors que cependant les occasions de l'observer n'ont point manqué depuis vingt siècles et plus qu'il s'e*t manifesté. Les incrédules ont eux-mêmes tellement conscience de cette particularité qu'ils n'ont point essayé de créer à Lourdes ou ailleurs un bureau d'observation qui leur permît d'étudier et de déterminer les conditions du miracle. La prière et la sainteté, qui sont les meilleurs moyens de l'obtenir, ne l'obtiennent que très rarement, et ne sont jamais sûres du succès, ce qui, soit dit en passant, ne favorise guère l'influx naturel et subjectif de la suggestion religieuse.

Que penser de cet agent inconnu? Il n'est aucune force de l'organisme qui échappe à la merveilleuse puissance de son influx; mais il n'est non plus aucun moyen de solliciter nécessairement son action. Il répond à la prière, à l'invocation du nom de Dieu, mais en maître qui accorde quand il lui plaît, jamais en serviteur qui obéit, et avec la volonté manifeste de limiter à de rares exceptions son action miraculeuse. N'est-on pas obligé dès lors de lui reconnaître le caractère de cause libre, intelligente, conservatrice des lois de la nature, mais non point si étroitement, qu'elle n'ait encore le droit de manifester, par un mode d'agir extraordinaire, la maîtrise absolue, l'action continue qu'elle exerce en tout temps sur le créé et qui nous fait l'adorer comme Dieu Créateur? Et quand nous voulons grouper sous un seul et unique concept, en les appelant miracles, tous les faits que nous venons d'analyser, il nous paraît bien difficile d'échap-

per à une notion du miracle qui ne contienne plus ou moin3 explicitement les éléments de la définition suivante :

122. Le miracle est un -phénomène sensible, qui, en raison de sa disproportion manifeste avec ses antécédents naturels connus ou imaginables et des circonstances religieuses dans lesquelles il se produit, est légitimement attribué à une action divine, supérieure, quant à ses effets, au concours ordinaire donné par la Cause première à tout acte des causes créées.

123. Mais accepter cette notion du miracle, c'est aboutir inévitablement à la reconnaissance du magistère catholique comme enseignement divin. Il est bien vrai que certains miracles peuvent n'avoir pas de signification apologétique bien déterminée, et être surtout la réponse de la bonté de Dieu à la supplication de l'homme; mais il paraît bien difficile que la société, où s'affirme avec un éclat incomparable le don des miracles promis par Jésus à son Église, ne soit pas cette Église que Jésus s'est choisie comme unique épouse, et il est impossible de dénier aux miracles de Lourdes en particulier, une valeur de signe que les circonstances, dans lesquelles ils se produisent, ne permettent point de leur refuser.

En 1854, Pie IX, usant pour la première fois d'un mode d'exercice de l'autorité pontificale inconnu au passé, définissait solennellement un dogme que l'antique Église reconnaissait implicitement,1 mais n'avait point explicitement affirmé, l'Immaculée Conception. Cette définition fut et demeure encore un scandale pour toutes les Églises séparées. Nombre de catholiques même ne l'ont point accepté sans répugnance. N'étaitelle point un abus de pouvoir? L'Esprit-Saint était- il encore avec l'Église romaine et son chef? Moins de

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quatre ans après, sur les bords du Gave, une apparition merveilleuse répondant à la question d'une bergère, disait : « Je suis l'Immaculée Conception. » Elle demandait une église élevée en l'honneur de ce merveilleux privilège, et c'est à l'invocation de Dieu par l'intercession de la Vierge Immaculée que se sont faits au xixe siècle et que se font encore au xxe siècle, presque tous les miracles, qui, de tous temps, avaient été pour l'Église catholique le sceau des prédilections divines, mais jamais avec un pareil éclat. Est-il possible de concevoir qu'un Dieu intelligent et libre puisse, en telles circonstances, prodiguer des merveilles,' qui vont répandre et confirmer dans les foules le culte du mensonge ? Est-il possible de nous soustraire à la conviction que Dieu a mis sa signature à la définition du Pontife? Extrinsécisme, si l'on veut, mais extrinsécisme tellement lié avec notre sentiment le plus intime et le plus vivant "de la véracité et de la providence divine, qu'il nous est impossible d'échapper à ses conclusions, si ce n'est en niant le miracle tel que nous l'avons défini, ou du moins en révoquant en doute sa réalité surnaturelle. 124. Nier le miracle en prétendant le réduire, avec une assurance qui est sottise ou déloyauté, à un phénomène d'ordre naturel, est une solution intenable; mais fort commune, hélas! est la position de ceux qui, reconnaissant loyalement l'insuffisance des forces naturelles connues ou supposées pour Fexplication du phénomène miraculeux et l'urgence avec laquelle semble s'affirmer la causalité surnaturelle, s'en tiennent au mot de Montaigne : « Que sais-je ? » Nous en avons un exemple typique dans le cas de l'incrédule que nous avons déjà cité comme témoin de la résurrection de Gargam. A qui voulait savoir ce qu'il pensait de cette guérison, il fit cette réponse

caractéristique d'un état d'esprit trop commun parmi les meilleurs des incrédules : « Je vous répète que je ne crois pas à un miracle, mais cependant je ne puis pas non plus affirmer le contraire 1. »

Scepticisme trop fréquent, douloureux aux âmes sérieuses, léger aux âmes frivoles, mais dont le raisonnement seul ne saurait faire sortir les esprits imbus du préjugé rationaliste, parce que les meilleures raisons naturelles ne peuvent forcer leur répugnance à admettre le mystère qui est dans le miracle, comme dans tout surnaturel. On n'en sort qu'au moment de croire, et la foi n'est point pure conclusion rationnelle, mais assentiment libre et surnaturel d'un cœur et d'un esprit dont la grâce divine a vaincu l'égoïsme et dissipé les ténèbres. C'est ce que nous allons expliquer, dans la conclusion de cette étude, en analysant l'acte de foi.

1 Article précité du Courrier de la Vienne.

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