ET DES ÉVANGILES SYNOPTIQUES
« On a cru longtemps assurée l'attribution du IIIe Évangile à saint Luc, compagnon de saint Paul; le seraitelle que la valeur propre de l'Évangile en question n'en serait guère rehaussée, puisqu'il se présente lui-même comme l'œuvre d'un conciliateur de récits divers, d'un « harmoniste » et que Luc ne saurait passer pour un témoin des faits qu'il ordonne; mais aujourd'hui la tradition tombe en ruines, même sur ce point secondaire. Il demeure admis, et c'est le nœud de la question, que notre troisième évangéliste et l'auteur des Actes des Apôtres sont un seul et même écrivain, mais il devient de plus en plus difficile de croire qu'un compagnon de saint Paul, tel que Luc, ait si peu subi l'influence de l'apôtre qu'il paraisse ignorer complètement ses lettres. Le grand érudit allemand, M. Harnack, a pourtant apporté dans un ouvrage récent, l'appui de sa science ingénieuse à la thèse traditionnelle, mais ses arguments, s'ils ont rempli de joie les exégètes de l'orthodoxie et surtout ses journalistes, n'ont, que je sache, ébranlé la conviction d'aucun critique libéral l. »
1 Mod. et trad.tp. 38.
C'est ainsi que M. Guignebert écarte d'un mot dédaigneux une autorité et des arguments qui l'embarrassent. Nous allons donner quelques-uns de ces arguments, en nous servant principalement des deux derniers ouvrages de M. Harnack, Lukas der Arzt (1906) et Die AposteU geschi-chte (1908). Cette note permettra à nos lecteurs de se faire une opinion personnelle sur la valeur de la discussion et des conclusions de M. Harnack, des dédains de M. Guignebert,et de l'opinion traditionnelle quant à l'auteur des Actes et du IIIe Évangile et quant à la date de leur composition.
\v Authenticité des Actes et du IIIe Évangile.
L'opinion traditionnelle attribue le IIIe Évangile et les Actes à saint Luc, médecin et compagnon de saint Paul. Les premiers témoignages de cette opinion traditionnelle sont très anciens. Avant saint Irénée qui parle longuement de l'œuvre de Luc *, saint Justin, citant des passages du IIIe Évangile, nous dit à cette occasion qu'il les prend dans« les mémoires2 écrits par les Apôtres et ceux qui les ont accompagnés », allusion difficilement contestable aux deux évangélistes qui étaient de la suite des Apôtres. D'ailleurs, dans la collection des quatre Évangiles qui a précédé le Diatessaron de Tatien, le IIIe Évangile était déjà mis sous le nom de Luc, et cette collection était faite au milieu du ne siècle, sinon déjà bien avant (wenn auch nicht lange vorher).
Le nom de saint Luc n'est jamais mentionné dans les Actes, mais il revient plusieurs fois dans les épitres de saint
1 Adversus hœres. Le principa témoignage est au livre III, c. xiv, P. G., t. vu, col. 913.
2 «Car dans les mémoires que je dis avoir été composés par ses apôtres et par ceux qui les ont accompagnés, il est dit qu'une sueur a coulé, comme des gouttes de sang, lorsqu'il priait et disait : Qu'il passe, si possible, ce calice.» Dialogue avec Tryphon, n. 103. P. G., t. vi, col. 717, 720.
Paul, qui nous donnent sur lui de précieux renseignements. Saint Luc était grec de naissance, nommé parmis les incirconcis dans la conclusion de la lettre aux Golossiens (iv, 10-14), médecin et compagnon très aimé de saint Paul (Col., iv, 14), plus fidèle que tout autre (II Tim., iv, 11), prêchant avec l'apôtre (Philémon, 24). Il se trouvait en même temps que Marc avec saint Paul à Rome et peut-être à Césarée, puisque les épîtres où ils sont nommés tous les deux ont été envoyées, celles aux Colossier.r> et à Philémon, de Césarée ou plus probablement de Rome, celle à Timothée, de Rome. Il était au contraire absent, quand Paul écrivait ses lettres aux Thessaloniciens, aux Corinthiens et aux Romains, puisqu'il n'est pas nommé dans les salutations fort détaillées de ces lettres; à moins qu'on n'explique cette omission par le fait qu'à ce moment il était tout à fait inconnu et indifférent à ces communautés.
Voilà, pour la personnalité de Luc, bien des caractéristiques; si toutes ces caractéristiques conviennent à l'auteur du IIIe Évangile et des Actes, comment pourrons-nous échapper à la conviction que la tradition a raison, et que ceux qui, dans la première moitié du ne siècle, ont réuni les Évangiles, n'ont pas eux-mêmes inventé pour ces deux écrits une paternité littéraire qu'on eût imaginée plus illustre, si on l'avait imaginée, car Timothée, Barnabe et bien d'autres encore étaient mieux désignés que Luc pour patronner l'écrit d'un anonyme?
1° & auteur du IIIe Évangile et des Actes est grec de naissance. ■ — M. Earnack ne s'arrête pas à discuter cette proposition qui n'est plus guère contestée parmi les critiques, et, après avoir renvoyé à la simple lecture des écrits en question, il cite seulement comme détail pittoresque et caractéristique d'un grec, la facilité avec laquelle l'auteur des Actes traite de barbares les Maltais qui ne parlent pas le grec (Act., xxvm, 2, 4) *. Il n'est pas néces-
1 Lukas der Arzt., p. 9.
saire en effet d'être très fort hellénisant pour reconnaître que le grec de Luc, sans être le pur classique, en a trop de mots, de tournures, de périodes, pour être celui d'un sémite comme le grec des autres livres du N. T. Les corrections littéraires, que l'auteur du IIIe Évangile fait à tous les récits qu'il emprunte à saint Marc, sont à ce sujet significatives; On trouve, il est vrai, dans le IIIe Évangile et les Actes beaucoup d'aramaïsmes; mais ce fait cesse d'être une objection, dès qu'on a remarqué que ces aramaïsmes se rencontrent toujours dans les passages où l'auteur a employé des sources araméennes écrites ou orales, surtout dans les premiers chapitres de l'Évangile et des Actes, et qu'on n'en trouve plus quand il dit ce qu'il a lui-même pensé ou vu.
2° V auteur du IIIe Évangile et des Actes est médecin. — a A le prétendre, écrit M. Harnack, on s'expose à la vérité, encore aujourd'hui, aux moqueries des critiques; et cependant, les arguments qui ont été apportés en preuve de cette proposition sont décisifs l. » Les termes et détails médicaux que l'auteur introduit dans la narration des faits dont il est témoin, de ceux qu'il emprunte à saint Marc, des miracles ou paraboles qu'il rapporte d'après ses sources particulières, sont si nombreux et si caractéristiques, qu'ils ne permettent point de douter que nous n'ayons affaire à un médecin. Et c'est encore le médecin qui se révèle dans la façon dont il comprend l'œuvre de Jésus, comme la guérison de l'humanité malade.
1 ld., p. il. Les arguments auxquels fait allusion M. Harnack pont ceux donnés par Hobart, The médical language of St. Luke, Dublin, 1882. Hobart n'avait pas relevé moins de 400 mots particuliers à saint Luc et qu'on retrouve dans les ouvrages médicaux. C'était trop. On s'aperçut qu'un certain nombre de ces mots se trouvaient dans les Septante. Cette constatation jeta le discrédit ««r l'œuvre de Hobart et enleva toute autorité à ses conclusions près des critiques qui ne se donnèrent pas la peine de feuilleter son livre et d'y lire ce qu'il contenait de raisons absolument convaincantes.
Un des derniers récits que nous donne l'auteur des Actes comme témoin oculaire est tout particulièrement significatif. Paul et ses compagnons de naufrage viennent d'aborder à grand'peine au rivage de Malte, par un temps très froid et sous une pluie battante. On leur a allumé un grand feu pour les sécher et les réchauffer. Paul ayant ramassé un tas de broussailles et V ayant mis au feu, une vipère en sortit sous V 'action delà chaleur(àno ^çOep^Y]?),. et s'attacha à sa main (xocôtV^sv Trjç x£tP°s aûxov). Quand les barbares virent V animal venimeux (ôriptov) pendant de sa main, ils se dirent les uns aux autres : Assurément cet homme est un meurtrier, puisque la Justice n'a pas voulu le laisser vivre, après qu'il a été sauvé de la m.er. Paul secoua l'animal venimeux (0ï)ptov) dans le feu, et ne ressentit aucun mal. Ces gens s'attendaient à le voir enfler (7nV7tpacr6ai) ou tomber mort subitement (xccxaTuVreiv àçvto vsvtpôv) ; mais après avoir longtemps attendu, voyant qu'il ne lui arrivait aucun mal, ([XTjSèv àxouov) Us changèrent d'avis, et dirent que c'était un dieu.
Il y avait, dans les environs, des terres appartenant au principal personnage de l'île, nommé Publius, qui nous reçut et nous logea pendant trois fours de la manière la plus amicale. Le père de Publius était alors au lit, malade de la fièvre et de la dysenterie (uupexoïç y.al Suasv-rspico cuvsxofxevov). Paul, étant entré vers lui et ayant prié, lui imposa les mains et le guérit. Là-dessus, Its autres malades de l'île venaient eux aussi et ils étaient guéris (èôcpa7reuov~o) et ils nous rendaient de grands honneurs (sTi|i.vjo-av Yj[xàç) et quand on reprit la mer, ils fournirent ce dont on avait besoin, (Act. xxviii, 2-10).
©ript'ov, nom médical de la vipère appelée dans l'usage courant ïxt8vaî de là vient le mot de GvjpiaxT) pour désigner l'antidote fait de chair de vipère broyée, xo 8tà xoiv ôYipiojv <j?âpfj.ay.ov. — 0epfXY] mot qui ne se trouve qu'ici dans le Nouveau Testament : c'est celui que les traités de médecine emploient couramment au lieu du mot profane ôsp^d-rn;, pour désigner la chaleur. KaOityev ttjî xetpo«
««Fov, nous avons traduit « s'attacha à sa main », la Vulgate traduit inçasii manum ejus ; ni l'une ni l'autre de ces traductions ne rendent le terme grec; elles ne nous disent pas si la vipère a, oui ou non, piqué saint Paul. Le mot des Actes est au contraire très précis, mais la signification précise qu'il a ici n'est pas indiquée dans les lexiques ordinaires et ne peut se rendre que par une périphrase, elle relève de la langue médicale tout à fait technique et indique l'introduction d'un poison dans le corps; on devrait traduire :« lui fit à la main une morsure empoisonnée. » On peut lire dans Hobart, op. cit., p. 283, les textes médicaux, où, parlant des ravages faits par la matière empoisonnée injectée dans le corps, les médecins écrivent : 5t^ uX^ç pôopoirotov xat9snTO{iivi)ç tôv crwaà-wv et où, mettant en garde contre le poison de certaines pilules, ils écrivent encore : t<ôv yàp ûy-.eivûv xa.Ha.Tt-ô^oi ô'Àeôpov èpyâçovrou. — IIi{A7rpa<j6ai et KaTgfct'nrfiv sont aussi des mots qu'on ne trouve qu'ici dans le N. T. et des termes techniques pour désigner l'enflure et le cas de l'homme qui tombe inanimé. Hobart, p. 50. — Mroèv îtokov, cette expression particulière à saint Luc signifie littéralement « rien d'extraordinaire » mais, en langage médical, a-orcov veut dire « accident mortel» ; c'est ainsi que Galène, promettant aux gens mordus par des chiens enragés qu'il ne leur arrivera point d'accident grave, s'ils prennent le contrepoison indiqué, ne s'exprime pas autrement que Luc : dç oùoèv a-o7rov èfiTrecroûvTa: pxo:ioç. — IIvpeTOiç xal 8uff£VTepto) o-jvey^ixevov, le pluriel xvpsToi qui ne se trouve qu'ici dans le N. T. est encore une particularité du langage médical et sa conjonction avec le mot $v«ev; -ep^V donne la description technique et consacrée de l'inflammation d'intestin dont souffrait le père de Publius. Hobart, p. 52. Faut-il maintenant accepter le commentaire que donne M. Harnack de la fin du récit? Il pense que le narrateur, en s'attribuant, contre son habitude, une part des honneurs rendus à Paul (hi^aa^ r^âç) et en ne disant point que les autres malades de l'île ont été
guéris par Paul (âôepaueuovto sans complément), insinue discrètement qu'il a donné lui-même des soins médicaux à un certain nombre de malades que le bruit des premiers miracles avait fait affluer. Cette interprétation a quelque probabilité, mais il n'est pas besoin de l'accepter pour reconnaître que l'auteur du journal de route était un médecin; cette conviction serait confirmée, s'il en était besoin, par l'emploi des mots xaTaçep(J[j,evoç V7IVM pour désigner le sommeil (xx, 9), ÈTUf/iXeta pour désigner des soins médicaux (xxvn, 3) et surtout par cette singulière formule : Boy|6£uxiç àxP^VT0 ÛTcoÇwvvuvreç xb ttXoïov, on se servit de moyens de secours pour sous-ligaturer le navire (xxvn, 17), formule de pansement médical étrangement appliquée à la consolidation d'un navire 1.
Ce n'est point seulement dans les récits du journal de route que le narrateur se révèle médecin, cette caractéristique apparaît tout aussi nettement chez l'évangéliste, dont les préoccupations médicales se manifestent dans les corrections qu'il fait à tous les récits de guérisons empruntés à saint Marc. Pour n'être pas trop long, nous n'étudierons que deux de ces récits.
Saint Marc présente ainsi l'hémorroïsse : Elle avait beaucoup souffert de nombreux médecins, et dépensé tout son avoir sans aucun profit, son état ayant au contraire empiré (v, 26). Cette phrase est dure pour les médecins; l'auteur du IIIe Évangile l'adoucit : Elle avait dépensé tout son bien en frais de médecins, sans qu'aucun eût pu la guérir (vin, 43) 2. Saint Marc décrit en termes assez maladroits la guérison de la pauvre femme : La
1 Pour les citations des livres de médecine, cf. Harnack, op. cit., p. 11, puis 123-126, et surtout Hobart, op. cit.
1 Le texte original n'avait peut-être que cette remarque « personne n'avait pu la guérir » sans aucune allusion aux frais de médecins, car les cinq mots îarpoiç TipoaavaXwaaaa oXov tôv (3iov manquent dans un certain nombre de manuscrits, en particulier dans le manuscrit D, codex Bezse, et pourraient bien être une glose.
source de son sang fut séchée{\, 29). Le IIIe Évangile nous donne l'expression technique, telle qu'on la retrouve dans les traités de médecine: Son flux de. sang s' arrêta, la-r{ \ puo*«
toû aïua-roç auc7)Ç. (vill, 44).
La comparaison des deux récits de la résurrection de la fille de Jaïre n'est pas moins significative.
Marc (v, 41-43). Luc (vm, 54 ,56).
(Jésus) ayant saisi la main Jésus ayant saisi la main de
de l'enfant lui dit : « Talitha la jeune fille cria ces paroles :
Koumi » ce qui signifie « Fil- « Enfant, lève-toi ! » et son es-
lette, je te le dis, lève-toi ». Et prit revint et elle se leva à l'ins-
aussitôt la fillette se leva et elle tant et il ordonna qu'on lui
se promenait. Elle avait en donnât à manger et ses parents
effet douze ans. Et aussitôt on étaient stupéfaits, mais Lui
fut saisi d'une grande stupeur. leur ordonna de ne rien dire de
Et (Jésus) leur fit force re- ce qui était arrivé, commandations pour que personne ne connût ce fait et il dit de donner à manger à l'enfant.
Saint Marc se préoccupe surtout de l'effet produit sur les assistants, nous présente tout d'abord la fillette marchant, et ne songe qu'en dernier lieu, à nous dire que Jésus lui fit donner à manger. Le médecin qui a retouché son récit se préoccupe au contraire avant tout de la malade, nous dit comment elle s'est ranimée, ne la fait point marcher avant qu'elle n'ait mangé, et ne pense aux assistants qu'après nous avoir dit comment on avait pourvu aux besoins de l'enfant.
Citons encore le cas de Malchus. Saint Marc et saint Matthieu nous racontent tous les deux commentsaint Pierre lui coupa l'oreille. Saint Luc est le seul qui ait songé à nous dire comment le divin médecin, qu'est pour lui Jésus, remit l'oreille au pauvre diable.
Les mêmes traces indéniables de préoccupations médicales se retrouvent dans les récits que l'auteur du IIIe Évangile et des Actes emprunte à des sources orales ou écrites
inconnues. Nous ne citerons que quelques-uns des traits signalés par Hobart et Harnack.
Dans les résurrections du fils de la veuve de Naïm et de Tabitha de Lydda, le premier mouvement des ressuscites est exprimé par un verbe àvexàOicrsv (Luc, vu, 15 ; Act., ix, 40). Ce verbe n'est guère employé qu'en médecine au sens intransitif, et signifie le mouvement du malade qui se met sur son séant.
Le récit de la guérison accordée le jour du sabbat à la femme courbée est au même point de vue très intéressant : (Jésus) enseignait dans une des synagogues le jour du sabbat, et voici qu'il y avait là une femme possédée d'un esprit d'infirmité depuis dix-huit ans, et elle était toutecourbée ((mvxoTrroueroc) et incapable de se relever (àvaxu^ou) complètement. Jésus la voyant, lui adressa la parole et lui dit : « Femme, tu es délivrée (âTroXsXuaai) de ton infirmité,» et il lui imposa les mains et aussitôt elle se redressa (âvop6to0y)) et elle glorifia Dieu... (xiii, 10-13).
La circonstance capitale de ce fait, n'est-elle point l'apparente violation du repos sabbatique'et la discussion qui va s'ensuivre ? Mais, si importante que soit l'idée principale, elle ne saurait empêcher un médecin de nous décrire complaisamment l'état d'un malade. Dans cette courte description, il y a quatre termes techniques. La mention de la durée de la maladie est aussi à noter. Saint Marc et saint Matthieu ne l'ont indiquée qu'une fois, alors que cette mention était désagréable aux médecins, dans la guérison de Thémorroïsse. Cette circonstance de durée intéresse peu les profanes; elle intéresse au contraire beaucoup les médecins; aussi sera-telle mentionnée plusieurs fois encore dans les Actes, qui nous disent que le boiteux du temple l'était depuis quarante ans (iv, 22), et par infirmité congénitale (m, 2), qu'Enée, le paralytique de Lydda, l'était depuis huit ans (ix, 33), que le boiteux de Lystre l'était aussi de naissance (xiv, 8).
Aucun autre évangéliste n'a des expressions aussi variées (xpàêaxTo;, %)uvy), jtXtvtÔtov, xXtvaptov) pour désigner les différentes couchettes des malades. On avait objecté que l'onc-
tion des blessures avec un mélange d'huile et de vin mentionnée dans la parabole du bon Samaritain n'était pas une recette médicale; on la trouve prescrite dans un traité d'Hippocrate {Morb. Mul., 656). La description de la guérison du boiteux du temple, si pittoresque et si précise dans sa brièveté, est d'un praticien qui a l'habitude d'observer la structure et les mouvements du corps humain. Pierre, le prenant par la main, V excita à se lever, aussitôt s'affermirent ses pieds et ses chevilles (ofvSpa) et d'un bond il fut debout et marcha (Act., m, 7). S?-jSpà est un terme extrêmement rare, qui n'est pas même dans nos dictionnaires classiques d'Alexandre et de Bailly, c'est dans Galien (Medicus, X, xiv, 108), le nom technique de la cheville du pied.
La parabole de Lazare et du mauvais riche,le récit de la guérison de i'hydropique, de Saul, du boiteux de Lystre, der l'aveuglement d'Elymas, l'histoire d'Ananie et de Saphire, la vision de Pierre donnent lieu à des remarques analogues. On nous dispensera de les rapporter ici; nous en avons dit assez pour montrer combien est fondée la certitude avec laquelle MM. Hobart et Harnack affirment la vérité de l'opinion traditionnelle sur la profession médicale du rédacteur de tous ces récits.
3° L'auteur de V Évangile et des Actes est un compagnon de saint Paul. — C'est contre cette proposition qu'on a multiplié les objections. L'auteur du IIIe Évangile et des Actes, nous dit-on, ne peut pas être un compagnon de Paul, car il n'est pas paulinien de doctrine, il ne connaît pas les Épîtres de saint Paul, il ne dit rien de ses luttes avec les judaïsants, s'il en parle une fois, c'est pour nous raconter un concile de Jérusalem dont l'histoire et le décret sont inconciliables avec l'Épître aux Galates et l'enseignement de saint Paul. Le«nous»qui figure dans la seconde partie des Actes désigne bien un compagnon de Paul, mais les récits où il ligure sont les fragments d'un journal de route 1 que le rédacteur des
1 On appelle en allemand Wirstucke et en française journal de
Actes a insérés dans son œuvre sans effacer le « nous ». La méprise dont l'insertion maladroite de ce pronom a été l'occasion ne saurait tenir plus longtemps devant les conclusions d'un examen critique du livre entier.
Il est bien vrai que le IIIe Évangile et les Actes n'ont point sur la loi, la foi, le péché, la grâce, les profonds aperçus théologiques des Épîtres de saint Paul. Mais le IIIe Évangile n'avait pas à les donner, puisqu'il ne faisait que rapporter la prédication de Jésus préparatoire au royaume,prédicatioii où n'était pas développée toute cette théologie, qui n'a été clairement révélée que par les grands faits de la Croix, de la Résurrection, de l'Ascension, de la Pentecôte médités à la lumière de l'Esprit envoyé par Jésus. Dans les Actes, l'auteur s'attache aux faits plus qu'aux doctrines. Ce pragmatisme est-il inconcevable chez un compagnon de saint Paul? Le seul fait de vivre avec Paul donnait-il à tous ses compagnons son sens profond des réalités surnaturelles? L'histoire des Églises d'Asie-Mineure fondées par le grand apôtre et où sa théologie a laissé si peu de traces, nous dit assez ce qu'il faut penser de cette supposition que tous ses disciples devaient être comme lui théologiens. Encore faut-il reconnaître que le IIIe Évangile et les Actes sont indubitablement marqués du caractère paulinien, non seulement par leur vocabulaire 1, mais encore par l'insistance avec laquelle
route » l'ensemble des passages des Actes, où l'auteur en employant le pronom « nous » se donne comme témoin oculaire et compagnon de voyage de saint Paul. Il n'est pas toujours facile de dire exactement où commence et où finit chacun de ces passages. M. Harnack les limite approximativement aux péricopes suivantes, xvi, 10-17; xx, 5-15; xxi, 1-18; xxvn, 1-xxvm, 16.
1 Paul et Matthieu ont en commun vingt-neuf mots, dont quatre verbes, qui ne se trouvent pas dans les autres écrits du Nouveau Testament. Paul et Marc en ont vingt, dont dix verbes. Paul et Jean en ont dix-sept, dont cinq verbes. Paul et le IIIe Évangile en ont quatre-vingt-quatre, dont quarante-neuf verbes. Cf. Harnack Lucas des Arzt., p. 14. Cent dix-sept mots, étrangers aux autres récits du Nouveau Testament, se trouvent à la fois dans les Épîtres
l'auteur des Actes met en relief , dans ses récits, l'application des doctrines pauliniennes de l'action du Saint-Esprit et d< l'élection gratuite, par le récit de la dernière Cène qui reproduit les détails et expressions caractéristiques de la Ire Ep. aux Cor., xi, 23, 25 (cf. Luc, xxn, 19, 20), et par les termes dans lesquels est affirmée l'insuffisance de la loi mosaïque pour la justification : Sachez donc, hommes frères, que c'est par Jésus que vous est annoncé le pardon des péchés, et que quiconque croit est justifié par lui de toutes les choses dont vous ne pouviez être justifiés dans la loi de Moïse (Act., xm, 38,39).
L'auteur des Actes ne connaît pas les Épîtres de Paul. — Une les utilise pas, c'estvrai,etcela prouve qu'il a composé son livre avant que ces épîtres fussent répandues dans les communautés. Il a bien pu ignorer les épîtres aux Thessaloniciens, aux Corinthiens, aux Galates, et aux Romains écrites à un moment, où, comme en témoigne le journal de route, il n'était pas avec saint Paul. Quant aux autres, si elles ont été écrites à Rome après la date où finit son livre, il n'avait pas à les mentionner. Il est même possible qu'il n'ait pas songé à mentionner celles qui auraient pu être écrites à Césarée. Il était avant tout attentif à noter ce qui changeait ou dramatisait le cours de la vie de Paul, et sous ce rapport, l'envoi d'une lettre est un si petit événement.
L'auteur des Actes ne dit rien des luttes soutenues par Paul contre les judaïsants. — Avait-il donc vraiment à insister sur ces dissensions intestines dans le récit apologétique des triomphes de l'Évangile adressé à un néophyte grec qu'il veut confirmer dans la foi ? Il ne fait point étalage de ces dissensions, mais il ne les tait point quand la trame du récit l'oblige à en parler (c. xv), et il ne fait point mystère du peu de sympathie que la communauté de Jérusalem a pour
de Paul, dans le IIIe Évangile et dans les Actes; et cent soixantequinze dans les Épîtres de Paul et dans l'un ou l'autre des écrits de f. Jacquier, Histoire des livres du Nouveau Testament, t. m, p. 25.
la personne de Paul, malgré les aumônes que l'apôtre lui apporte. On ne saurait objecter non plus que les Actes nous présentent un Paul judaïsant à rencontre de l'enseignement des Épîtres. L'apôtre, qui défendait si passionnément la liberté des Gentils, trouvait bon que le juif gardât ses pratiques : Quelqu'un a-t-il été appelé étant circoncis, qu'il ne simule point V incirconcision... Que chacun demeure dans l'état où il était lorsqu'il a été appelé (I Cor., vu, 18-20). Quand les Actes nous racontent que Paul fait circoncire Timothée, fils d'une mère juive, par complaisance pour les juifs du pays (xvi, 1-3), qu'il fait des offrandes au temple (xxi, 25, 26), ils ne font que donner le commentaire vivant de la parole de l'apôtre dans la Ire Épître aux Corinthiens (ix, 20) : Je me suis fait le serviteur de tous, afin d'en gagner le plus possible. Avec les juifs, j'ai été comme juif, afin de gagner les juifs-, avec les soumis à la loi, j'ai été comme soumis à la loi, moi qui en suis affranchi, afin de gagner ceux qui sont sous la loi.
La difficulté de concilier le récit du chapitre xv des Actes et le décret qui y est rapporté avec l' Épître aux Galates et l'enseignement de saint Paul est la seule qui soit quelque peu sérieuse. C'est la seconde fois que les Actes font monter Paul et Barnabe d'Antioche à Jérusalem; une première visite des deux missionnaires à la ville sainte est mentionnée au c. xi, 29-30, et xn, 25. Lequel de ces deux voyages correspond à celui dont parle saint Paul dans l'Épître aux Galates, c. n ? On ne saurait le dire avec certitude, les détails donnés par l'apôtre pouvant s'harmoniser avec l'un et l'autre récit des Actes, et ne cadrant très exactement avec aucun des deux *. Toutefois, même en accentuant les divergences, on n'arrive pas à imputer aux Actes, une erreur telle que Luc n'eût pu la commettre.
Sur la question du décret porté par l'assemblée de Jérusalem, les critiques aussi bien incroyants que croyants ne sont pas moins divisés. Le texte original de ce décret n'est pas
1 Jacquier, op. cit., t. m, p. 140.
Apol. — 22
encore fixé par la critique textuelle et ne le sera pas de longtemps. Les différentes leçons des manuscrits peuvent se ramener à deux principales, dont l'une, dite orientale, est représentée par le témoignage des Pères grecs et de tous les manuscrits anciens, sauf un, et dont l'autre, dite occidentale, a pour elle l'autorité du codex Bezœ et des anciens Pères latins. Voici la leçon orientale : II a paru bon au Saint- Esprit et à nous de ne pas cous imposer d'autre charge que ce qui est nécessaire, à savoir, que cous cous absteniez des idolothytes et du sang, et des animaux étouffés (icvixtôv) et de la fornication, choses contre lesquelles vous ferez bien de vous tenir en garde (Act., xv, 28-29). La présence du mot v ne permet pas de douter que les idolothytes et le sang ne désignent les viandes vendues sur le marché, après avoir été immolées aux idoles, et le sang des animaux, aliments que les juifs avaient en particulière horreur aussi bien que la chair des animaux étouffés. Après avoir déclaré les néophytes de la gentilité libres des obligations qu'impose la loi mosaïque, on leur demande donc, pour faciliter leurs rapports avec leurs frères du judaïsme, d'observer quelquesunes des défenses de cette loi, qu'on lit depuis si longtemps ! ras les samedis (v. 21), celles qu'une longue pratique quotidienne a rendues plus chères et plus sacrées aux judéo-chrétiens. Voici maintenant le texte différent de la leçon occidentale : Il a paru bon... que vous vous absteniez des idolothytes, du sang, et de la fornication, et que vous ne fassiez pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse à vousmêmes... L'absence du mot kvwtôv donne un tout autre sens au décret, et l'addition du précepte de la charité en fixe l'interprétation dans le sens d'une interdiction des pratiques idolâtriques, des violences homicides et de l'impudicité. Le décret se présente ainsi comme une sorte de petit catéchisme moral.
Laquelle de ces deux leçons est authentique? Le mot icvtxrâv a-t-il été ajouté à côté du mot a"[xatoç (du sang) pour justifier des pratiques juives, qui avaient passé des juifs aux Gentils sans l'intervention d'aucune loi? ou
bien le mot 7cviy.Tà>v a-t-il été effacé pour mettre le décret du concile d'accord avec la pratique qui a prévalu dans la gentilité ? Question actuellement fort controversée x Après avoir longtemps soutenu l'authenticité de la leçon orientale, M. Harnack se déclare aujourd'hui obligé de changer d'avis et défend la leçon occidentale 2. Nous n'osons nous prononoer. La leçon occidentale est pleinement d'accord avec les écrits de saint Paul; et cependant de nombreux exégètes catholiques soutiennent l'authenticité de la leçon orientale. C'est qu'en effet la contradiction du décret ainsi libellé avec l'enseignement et la pratique de l'apôtre est plus apparente qu'irréductible. Le décret, qui proclame la liberté des Gentils, demande aux chrétientés de Syrie et de Cilicie, pour lesquelles il est porté, et qui comptent un grand nombre de fidèles juifs, de s'abstenir des pratiques qui offusquent le plus les chrétiens venus de la synagogue. C'est l'application du principe posé par saint Paul dans la Ire Épitre aux Corinthiens, vin, 13 : Si cet aliment scandalise mon frère, je m'abstiendrai de chair éternellement, afin de ne pas scandaliser mon frère. Le péril de scandale ne dura pas longtemps; avec l'afflux croissant des gentils dans l'Église, la raison qui motivait les prescriptions hiérosolymitaines disparaissait; leur application ne fut pas étendue aux Églises où il n'y avait que peu ou point de juifs.
Il ne paraît donc pas impossible que les Actes aient été écrits par un missionnaire, qui ait vécu avec Paul pendant son voyage et son séjour à Rome. Les difficultés que nous venons de discuter laisseraient-elles dans l'esprit quelque doute, qu'il ne tiendrait point devant la considération des raisons positives démontrant que l'auteur des Actes est bien un compagnon de saint Paul.
Renan, après s'être fait, et en les grossissant, toutes les
1 Cf. l'article de M. Coppieters, Le Décret des Apôtres, dans la Rev. bibl. 1907, p. 31, 218.
• Die Apostelgeschichte, c. vi, p. 190 sq.
objections qu'on peut opposer â l'authenticité des Actes qu'il accuse souvent d'erreur, conclut ainsi : « Faut-il s'arrêter à ces objections? je ne le pense pas, et je persiste à croire que le dernier rédacteur des Actes est bien le disciple de Paul, qui dit « nous » aux derniers chapitres. Toutes les difficultés, quelque insolubles qu'elles paraissent, doivent être, sinon écartées, du moins tenues en suspens par un argument aussi décisif que celui qui résulte de ce mot « nous ». Ajoutons qu'en attribuant les Actes à un compagnon de Paul, on explique deux particularités importantes : d'une part la disproportion des parties de l'ouvrage, dont plus des trois cinquièmes sont consacrés à Paul; de l'autre, la disproportion qui se remarque dans la biographie même de Paul, dont la première mission est exposée avec une grande brièveté, tandis que certaines parties de la deuxième et de la troisième mission, surtout les derniers voyages, sont racontés avec de minutieux détails. Un homme tout à fait étranger à l'histoire apostolique n'aurait pas eu de ces inégalités. L'ensemble de son ouvrage eût été mieux conçu. Ce qui distingue l'histoire écrite d'après des documents de l'histoire écrite en tout ou en partie d'original, c'est justement la disproportion : l'historien de cabinet prenant pour cadre de son récit les événements eux-mêmes, l'auteur de mémoires prenant pour cadre ses souvenirs ou du moins ses relations personnelles. Un historien ecclésiastique, une sorte d'Eusèbe écrivant vers l'an 120, nous eût légué un livre tout autrement distribué à partir du chapitre xiu. La façon bizarre dont les Actes, à ce moment, sortent de l'orbite où ils tournaient jusque là, ne s'explique selon moi, que par la situation particulière de l'auteur et ses rapports avec Paul x. »
La supposition que le « nous » a été laissé par le rédacteur qui a utilisé le journal de route est de la dernière invraisemblance. Gomment un auteur, qui a l'habitude
1 Les Apôtres, Introduction, p. xiv.
de corriger ses sources, comme le IIIe Évangile en témoigne, a-t-il pu laisser le « nous » par inadvertance? ou comment peut-on supposer qu'il l'a laissé intentionnellement dans le but de se faire passer pour témoin oculaire, puisqu'il ne l'a pas mis à tous les récits de la seconde partie des Actes? Enfin, quand on a remarqué que les deux livres adressés à Théophile devaient avoir une signature aussi bien qu'une adresse, comment imaginer que le destinataire ou les églises ont effacé la signature de l'autmif qui se donnait comme témoin oculaire, pour y substituer celle de Luc, qui était le moins connu des disciples de saint Paul.
A côté de ces invraisemblances, que vaut la difficulté d'expliquer la négligence avec laquelle l'auteur se met en scène « ex abrupto » sans avertir le lecteur? Cette singulière façon de se présenter s'explique non seulement par son habitude de présenter de même tous ses personnages secondaires, mais plus encore par le fait qu'adressant son livre à un ami, et ayant commencé par dire « il m'a paru bon... j'ai fait le premier livre » * à la première personne, il savait bien que le « nous » paraîtrait naturel et clair à celui pour lequel il l'écrivait.
D'ailleurs, la comparaison du contenu et de la langue du journal de route démontre à l'évidence que son auteur a le même esprit, les mêmes sympathies, le même style et le même vocabulake que le rédacteur de l'ensemble des Actes et du IIIe Évangile.
Toute proportion gardée, le journal n'a pas moin3 de récits merveilleux que le reste de l'ouvrage, et l'auteur ne s'y arrête pas avec moins de complaisance. En ces quelques versets, il nous parle d'un exorcisme (xvi, 16), d'une guérison de fièvre par l'imposition des mains (xxvm, 7), de nombreuses autres guérisons de même genre sommairement signalées (xxvm, 9), d'un cas de préservation miraculeuse contre la morsure d'un serpent (xxvm, 3), d'une
1 Luc, i, 3 ; Act., i, 1.
résurrection de mort (xx, 9 sq), de prophéties faites par les disciples de Tyr (xxi, 4), par Agabus (xxi, 11), par les filles du diacre Philippe (xxi, 9), par Paul (xxi 25, 29), d'une vision de Paul à Troas (xvi, 9), et d'une apparition d'ange (xxvn, 23). Le cri de la possédée de la ville de Philippe : Ces hommes sont les serviteurs du Dieu Très-Haut (Act., xvi, 17) ne rappelle-t-il pas celui du démoniaque gadarénien : Qu'y a-t-il entre toi et moi, Jésus fils du Dieu Très-Haut (Luc, vin, 28). Si la figure de Paul nous apparaît plus animée dans le journal de route, n'est-ce point simplement parce que l'auteur peint plus au vif ce qu'il voit de ses yeux ? Et pourquoi le rédacteur de la première partie des Actes, nous racontant que le diacre Philippe évangélise les villes de la côte, mentionne-t-il spécialement Césarée sans nous dire ce qui motive cette mention particulière, sinon parce que c'est à Césarée qu'il a retrouvé et connu personnellement ce même Philippe, comme le raconte le journal?
L'examen du style et du vocabulaire du journal de route mis à part et comparé avec le reste de l'œuvre littéraire attribuée à saint Luc donne lieu à des observations non moins significatives. Nous ne pouvons donner ici que les faits signalés par M. Harnack, renvoyant pour leur contrôle au deuxième chapitre de son livre Lukas der Arzt (p. 19-85). Ayant analysé versets par versets la première et la dernière péricope du journal (xvi, 10- 17 ; xxviii, 1-16), M. Harnack a retrouvé dans chaque verset des expressions et des formules particulières au reste des Actes et au IIIe Évangile. En comparant le vocabulaire du journal avec celui du IIIe Évangile et des Actes, on a 130 mots communs dont 63 ne se retrouvent dans aucun autre évangéliste... Si au contraire on compare ce même vocabulaire avec celui de Matthieu, on n'a plus que 3 mots qui leur soient communs sans se retrouver dans les autres Évangiles et les Actes. Une comparaison faite dans les mêmes conditions avec Marc et Jean donne 1 et 2 mots communs.
Pour échapper à la conviction qu'entraînent de pareilles constatations, on a objecté que les 90 versets 4u journal de route contenaient 111 mots, qui ne se retrouvent point dans les Actes et le IIIe Évangile. La proportion de mots une seule fois employés, d'aval Xs-^eva, est presque trois fois plus forte dans le journal que dans le reste des Actes. N'est-ce point la preuve que nous avons à faire ici à l'écrit d'un autre auteur? La preuve aurait quelque valeur en effet si la moitié du journal n'était consacrée au récit d'un voyage en mer, où l'on ne trouve pas moins de 69 termes techniques. Qu'on fasse abstraction de ces mots techniques, il ne reste plus qu'une quarantaine d'arcaS; Xsyôfxsva, proportion qui n'est point sensiblement supérieure à la moyenne des Actes.
Et même en ces passages, où la nature du sujet nécessitait tant de termes nouveaux, on retrouve le style et le vocabulaire de Luc, sans aucune trace de grec étranger à sa manière, comme on en rencontre dans les récits évangéliques où il utilise l'Évangile de Marc. Cette dernière observation nous amène à distinguer dans l'œuvre de Luc, au point de vue du style et du vocabulaire, quatre parties : 1° les deux prologues de l'Évangile et des Actes, le journal de route et généralement la seconde partie des Actes : c'est là qu'on trouve, sans mélange d'éléments hétérogènes, le pur grec de l'auteur; 2° les deux premiers chapitres de l'Évangile et les douze premiers chapitres des Actes : le style et le vocabulaire du journal y sont encore l'élément prépondérant de la rédaction, mais on y rencontre en même temps beaucoup d'expressions des Septante et d'aramaïsmes, sans trace aucune d'utilisation d'une source grecque; les sources utilisées pour cette partie n'ont pu être qu'araméennes, écrites ou orales; 3° les récits empruntés à Marc, et ils sont relativement nombreux, les trois cinquièmes de l'Évangile de Marc ayant passé dans celui de Luc : ces récits sont fortement retouchés dans le style des Actes, pas assez cependant pour qu'on n'y retrouve pas très reconnaissantes de nombreuses
formules ou expressions de Marc; 4° le groupe de textes formé par la presque totalité des discours du Seigneur : leur grec se présente comme une traduction de Paraméen, non point faite par Luc, mais légèrement corrigée, et assez retouchée pour qu'on y reconnaisse très facilement le travail de la main qui a écrit le journal de route, et a marqué l'œuvre entière d'une empreinte assez uniforme et assez caractéristique, pour qu'on ne puisse lui en dénier la rédaction définitive.
Ces conclusions de l'examen minutieux auquel M. Harnack a soumis le livre des Actes, jointes aux autres arguments précédemment exposés, ne permettent point de douter que le rédacteur du IIIe Évangile et des Actes ne soit celui qui, en toute sincérité, a pu se donner comme témoin oculaire des récits où il écrivait « nous ». C'est un compagnon de saint Paul.
Plus n'est besoin maintenant d'un paragraphe spécial pour montrer que ce compagnon de saint Paul, grec, et médecin, a les autres caractéristiques de saint Luc. L'absence et la présence du « nous » dans les divers récits des Actes nous disent très nettement que leur rédacteur n'était pas à Corinthe et à Éphèse avec saint Paul, quand celui-ci écrivait ses lettres aux Thessaloniciens, aux Ga- Iates, aux Romains, aux Corinthiens, et qu'il se trouvait au contraire dans la compagnie de l'apôtre à Césarée et à Rome. L'auteur des Actes paraît connaître tout spécialement saint Mare, puisqu'il sait jusqu'au nom des servantes de sa mère (Act., xn, 13); il nous dit lui-même qu'il prêchait, lui aussi, l'Évangile avec saint Paul (Act., xvi, 10-13); et quand, à toutes ces caractéristiques, nous avons reconnu le Luc des Épîtres, nous comprenons pourquoi on ne lit jamais son nom parmi ceux des nombreux compagnons de saint Paul mentionnés dans les Actes. Le « nous », et la signature de son livre, en disaient assez à l'ami et aux lecteurs auxquels il s'adressait; leur témoignage est encore aujourd'hui suffisamment clair et tout aussi incontestable.
2° Date de composition des Actes et des Évangiles synoptiques
Les Actes des Apôtres ont certainement été écrits avant l'année 93, date de la persécution de Domitien qui a étendu à tout l'empire les hostilités ouvertes sous Néron contre les chrétiens. Si saint Luc avait écrit pendant ou après une persécution générale, il ne nous aurait pas dépenil si simplement, et sans aucune allusion à un parti pris de malveillance de la part des autorités romaines, la façon souvent bienveillante, généralement impartiale, rarement hostile, avec laquelle les magistrats de l'empire traitent les premiers missionnaires.
Nous pouvons remonter plus haut encore. L'allure indépendante des Actes des Apôtres vis-à-vis des Épîtres de saint Paul, quant aux détails des faits et de la doctrine, montre que leur auteur n'a point connu et utilisé ces Épîtres et que la parenté d'idées et de vocabulaire qu'il a avec l'apôtre tient uniquement au fait qu'il en a été longtemps le compagnon et le disciple. Si saint Luc avait connu l'épître aux Galates et celles aux Corinthiens, il nous aurait donné sur les voyages de saint Paul à Jérusalem des détails plus précis et plus exactement concordants avec les affirmations solennellement garanties de l'Apôtre, et il n'aurait pas été si laconique sur l'histoire des premiers temps de l'Église de Corinthe. Il faut, de parti pris, ne reculer devant aucune invraisemblance, pour supposer qu'un auteur inconnu, écrivant à la fin du premier siècle ou au commencement du second, au Heu d'autoriser son récit en se servant des renseignements sûrs et précis donnés par les Épîtres, aurait eu la sottise de corriger délibérément des affirmations partout connues et reçues, avec l'espoir qu'on préférerait son témoignage à celui de saint Paul. Mais les épîtres de saint Paul, écrites de l'an 50 à l'an 60, se répandirent très vite dans les églises chrétiennes, ainsi qu'en témoigne l'usage qu'en font
saint Clément de Rome, saint Ignace d'Antiocne et saint Polycarpe. Il est à peine vraisemblable que l'auteur des Actes écrivant son livre à Rome, en Macédoine ou en Asie Mineure après l'an 80 ne les ait pas connues. Il faut donc faire remonter au moins à cette date la composition des Actes. Telle était la conclusion à laquelle s'était arrêté M. Harnack dans sa chronologie de l'ancienne littérature chrétienne * publiée en 1897. Depuis, ses idées sur cette question se sont modifiées. « La maxime politique Quieta non movere ne vaut point en matière de science, écrit-il dans un tout récent ouvrage, il faudra se décider à traiter de nouveau cette question, ou à la laisser ouverte, si les arguments décisifs font défaut. » Voici, en attendant, la solution qu'il propose : « Luc a écrit au temps de Titus, ou dans les premières années de Domitien, mais peut-être déjà, peu après Van 60 2. »
Cette dernière date est celle de l'opinion traditionnelle. M. Harnack est fortement tenté d'y revenir pour des raisons qui lui paraissent fort graves, et qui nous paraissent à nous décisives. Elles seraient décisives pour tout le monde si la composition des Actes vers l'an 60, précédée de celle du IIIe Évangile, ne donnait pas à la critique incroyante la tache impossible d'expliquer comment les légendes qu'elle croit reconnaître dans l'histoire évangélique se sont formées si vite et si peu de temps après la mort de Jésus.
De toutes les objections faites à l'opinion traditionnelle sur la rédaction des Actes, M. Harnack n'en retient que trois, qui seules lui paraissent avoir quelque importance : 1° Le prologue de l'Évangile de saint Luc, par la façon dont il parle des événements accomplis, des récits qui en ont été déjà faits, des témoins oculaires, paraît supposer qu'il s'est écoulé déjà une cinquantaine d'années depuis la mort de Jésus. 2e Les précisions que le IIIe Évangile ajoute à la prophétie relative à la ruine de
1 Die chronologie der Altchristlichen Litteratur, t. i, p. 247-250. 8 Die Apostelgeschichte, Exkurs, v, p. 221.
Jérusalem, et l'omission de l'avertissement que celui qui lit comprenne inséré dans le discours prophétique par saint Marc, xiv, 13 et par saint Matthieu, xxiv, 15, semble indiquer que la rédaction de Luc est postérieure à l'événement. 3° Il est difficile d'expliquer comment les légendes évangéliques, celles en particulier des apparitions de Jésus ressuscité et de l'Ascension, ont pu naître et se développer avant la ruine de Jérusalem *.
Que valent ces raisons? La troisième n'est pas une raison critique et historique, elle n'a de valeur que pour ceux qui, avec M. Harnack, nient à priori la possibilité de tout phénomène surnaturel et ne veulent voir que légendes dans les récits qui les rapportent. La première, au témoignage de M. Harnack lui-même, n'est pas très forte. Pourquoi, trente ans après la mort de Notre-Seigneur, saint Luc n'aurait-il pu parler au commencement de son Évangile, des grandes choses qui ont été accomplies, des nombreux récits qu'on a essayé d'en écrire, et de sa préférence pour les dires des témoins oculaires? La seconde est plus sérieuse, et vaut qu'on l'examine de près.
Saint Luc a été plus précis que saint Marc et saint Matthieu dans son annonce de la ruine de Jérusalem, comme en témoigne la comparaison des textes suivants.
Luc, xxi, 20-21. Marc, xm, 14. Matth., xxiv,15, 16.
Lorsque vous -ver- Lorsque vous ver- C'est pourquoi lors-
rez Jérusalem in- rez l'abomination que vous verrez l'a-
vestie par des ar- de la désolation là où bomination de la
mées, sachez alors elle ne doit pas être désolation, dent a
que sa désolation — que celui qui parlé le prophète
est proche. Alors, lit comprenne — .alors Daniel, établie dans
que ceux qui seront que ceux qui seront le lieu saint — que
en Judée fuient en Judée fuient dans celui qui lit com-
dans les montagnes, les montagnes. prenne — alors,
et que ceux qui se- que ceux qui seront
ront à Jérusalem en en Judée fuient dans
sortent. les montagnes.
1 Die Apostelgeschichte, p. 127.
De plus, tandis que dans la rédaction de saint Marc et de saint Matthieu, l'annonce de la ruine de Jérusalem et de la fin du monde sont tellement liées qu'on pourrait considérer les deux événements comme consécutifs, saint Luc marque nettement l'intervalle de temps indéfini qui les séparera : Ils (les juifs) seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations jusqu'à ce que les temps des nations soient accojnplis (xxi, 24).
Peut-on vraiment conclure de ces différences à une rédaction postérieure à la ruine de Jérusalem? Supposons ce que la critique incroyante devrait prouver que ces' corrections et additions ne dépendent pas d'une tradition indépendante de saint Marc et de saint Matthieu, qui aurait recueilli, conservé et interprété plus fidèlement l'enseignement prophétique de Jésus. Saint Luc, Grec écrivant pour des Grecs, désireux de mettre à leur portée la citation juive de Daniel, et d'expliquer l'abomination de la désolation, avait-il besoin d'être instruit par les événements, pour deviner que Jérusalem, dont on invitait es habitants à s'enfuir, et qui était déjà en état d'hostilité continuelle avec Rome, serait détruite par la guerre ? Cette interprétation lui était suggérée parle texte même de Daniel auquel on le renvoyait. L'abomination de la désolation n'est-elle pas liée dans Daniel (xn, 11) à la cessation du sacrifice, et cette cessation du sacrifice avec une annonce analogue d'abomination n'est-elle point mentionnée en ce même livre de Daniel (xi, 27), comme la conséquence d'une guerre qui détruira la ville sainte? Saint Luc, ayant ainsi expliqué la citation prophétique n avait plus besoin d'ajouter que celui qui lit comprenne Quant aux temps des Gentils, si le texte même du discours eschatoïogique dans saint Marc et saint Matthieu ne les mentionne pas explicitement, il ne les exclut pas; bien plus, le contenu de ces deux Évangiles et par conséquent 1 enseignement intégral de la tradition, dont s'inspirait saint Luc, les suppose. Est-il si étonnant, dès lors que
l'évangéliste grec, fidèle à son dessein particulier d'annoncer le salut aux Gentils et à son habitude d'éclaircir et d'ordonner les récits de ses devanciers, ait pensé de luimême à marquer plus explicitement les temps des Gentils et à noter plus clairement que l'œuvre de leur rédemption n'était pas liée à la fortune du gouvernement juif?
Ce qui serait beaucoup plus étonnant, et en faisant cette remarque nous abordons la preuve positive de l'opinion traditionnelle, ce qui serait inconcevable, c'est que saint Luc, qui a pris souci de nous dire la réalisation de la petite prophétie d'Agabus annonçant la famine sous Claude (Act., xi 28), n'ait pas eu la pensée de nous marquer comment s'est réalisée la prophétie bien plus importante du Maître, s'il avait écrit après la ruine de Jérusalem. Jamais on ne trouve dans les Actes la moindre allusion à la situation malheureuse faite aux juifs dans tout le monde romain après la guerre de Judée et la ruine de Jérusalem. Saint Luc nous les présente toujours comme ayant leur place assurée, leur situation acquise dans l'empire et tout pouvoir à Jérusalem sous la surveillance du procurateur. En citant à la fin des Actes la prophétie d'Isaïe sur l'endurcissement d'Israël, il ne dit pas un mot des malheurs qui ont été le châtiment de ce péché. Ce silence ne s'explique que par la rédaction du livre avant la grande catastrophe.
L'ignorance des épîtres de saint Paul, dont nous avons parlé plus haut, ne se comprend guère plus après l'an 70 qu'après l'an 80; elle n'a été possible chez saint Luc qu'au temps de la vie de saint Paul, alors que les écrits de l'apôtre n'avaient pas ercore, dans toutes les communautés chrétiennes, la publicité et l'autorité que devaient leur assurer quelques années de plus et le glorieux martyre de leur auteur.
Enfin la finale des Actes suppose que saint Paul est en vie quand saint Luc écrit : Paul demeura deux ans entiers dans une maison qu'il avait louée. Il recevait tous ceux qui venaient le voir, prêchant le royaume de Dieu et
enseignant ce qui concerne le Seigneur Jésus-Christ en toute liberté et sans obstacle (xxviii, 30, 31). Si Paul avait déjà souffert le martyre, saint Luc aurait-il pu finir son livre en nous le disant vivant ? aurait-il pu nous vanter ainsi la liberté de la prédication évangélique à Rome, s'il avait connu la persécution de Néron?
On a dit : cette finale n'est pas une conclusion; les Actes sont le second tome d'une œuvre qui ne devait avoir sa conclusion qu'au troisième. La troisième partie, où saint Luc comptait nous raconter la mort de saint Paul, n'a jamais paru ou s'est perdue. M. Harnack qualifie cette supposition d'expédient peu vraisemblable \ dont toute la probabilité repose sur une mésintelligence du but et du plan de saint Luc. Pour prêter à l'auteur des Actes l'intention d'écrire un troisième livre où il se proposait de nous raconter le martyre de saint Pierre et de saint Paul, il faut supposer que les Actes sont une vie de saint Pierre et de saintPaul.Or les Actes ne sont pas plus une vie desaint Paul qu'une biographie de saint Pierre; les deux apôtres, quelque importante que soit la place qu'ils y tiennent, n'y entrent que dans la mesure où Luc les voit travailler à l'œuvre qu'il veut raconter. Les Actes sont l'histoire du triomphe de l'Évangile d'abord annoncé aux Juifs, puis rejeté par eux et bien accueilli des Gentils, persécuté à Jérusalem, prêché librement à Rome. Une fois que saint Luc nous a montré saint Paul persécuté par les Juifs prêchant à Rome, au centre de la Gentilité, avec la même liberté et le même succès que dans les autres grandes villes de l'empire, il a suffisamment atteint son but et justifié la réflexion finale qui est la thèse et la conclusion morale du livre '.Qu'il vous soit connu (à cous Juifs) que ce salut de Dieu a été envoyé aux Gentils; eux sauront entendre (Act., xxvin, 28).
L'histoire du martyre de Paul et des persécutions qui
1 Ein wenig wahrscheinlicher Notbekelf, dans Die Apostelgesehichte, p. 50.
commencèrent alors sont, à cette thèse, une objection que l'auteur ne prévoyait même pas quand il écrivait ces lignes; il nous en eût dit un mot.
Qu'après avoir exposé ces raisons et d'autres encore de moindre importance, M. Harnack hésite à conclure à une date de rédaction des Actes qui rend impossible l'explication de la formation des prétendues légendes évangéliques, nous n'en sommes pas surpris; mais, n'étant point retenus par les mêmes scrupules, nous n'avons pas les mêmes hésitations. Les Actes ont certainement été écrits avant 70 et très probablement avant la mort de saint Paul, vers 64 ou 65. Mais avant les Actes, Saint Luc a écrit son Évangile. Cet Évangile, à son tour, présuppose l'Évangile de saint Marc qu'il reproduit en grande partie et, de plus, tout l'ensemble des discours du Seigneur, déjà écrits en araméens, sinon déjà traduits en grec, que nous retrouvons à la fois dans l'Évangile de saint Luc et dans le texte actuel de l'Évangile de saint Matthieu. Nous avons ainsi la preuve que presque toute la matière évangélique n'était plus tradition purement orale, mais tradition écrite, trente ans après la mort de Jésus, et que les récits qu'on traite aujourd'hui de légendes ont été recueillis de la bouche de ceux qui avaient été acteurs dans ces légendes, et rédigés, publiés et lus dans les communautés chrétiennes où vivaient ces témoins oculaires. Voilà de quoi garantir humainement, sinon l'historicité de tous les détails, du moins l'historicité substantielle de l'Évangile.