CHAPITRE PREMIER
4. La foi du rationalisme mise à l'épreuve . — 5. L'irréductible merveilleux du fait du Christ. — 6. Nos documents historiques et leurs dates. — 7. Saint Paul et la filiation divine de Jésus. — 8. Le témoignage des synoptiques. — 9. Les premiers discours des Actes. — 10. La confession de saint Etienne. — 11. Le témoignage de Jésus devant le Sanhédrin. — 12. La Résurrection, ses témoins d'après saint Paul. — 13. Les récits des synoptiques. — 14. Le tombeau vide et l'hypothèse de la fosse commune. — 15. La Résurrection et l'histoire. — 16. La genèse de la foi à la Résurrection d'après M. Guignebert. — 17. D'après M.Loisy. — 18. Le Christ est vraiment ressuscité, prophète autorisé et fils de Dieu, comme nulle créature ne peut l'être.
4. « Prenons-y garde... c'est la chaîne au pied que la critique est admise dans le sanctuaire. » Ainsi parle M. Guignebert x des sages limites imposées par la foi aux systématisations rationnelles. Ces limites sont justifiées, dès que la raison a reconnu le caractère divin du dogme catholique. On ne saurait le contredire sans tomber dans Terreur, s'il est infailliblement vrai. Mais la critique rationaliste, elle aussi, a son dogme, sa foi, sa chaîne. — Impossible qu'une volonté intelligente, distincte du monde, modifie l'évolution
1 Modernisme et tradition catholique, p. 7.
14 CRITIQUE ET CÀTH.OLTQU&
normale des forces naturelles qui le constituent. Tout fait, qui semble en contradiction avec ce principe, doit être nié à priori ou interprété de telle façon qu'i! entre dans la loi commune. — Voilà certes un principe t une loi bien indémontrables pour quiconque n'a pas me connaissance adéquate de la Nature, de l'Absolu, de leurs relations possibles, et à fortiori, pour un positiviste qui entend n'affirmer que des faits d'expérience. N'importe, il faut y croire, mais avouer en même temps que le fait du Christ et du christianisme met rot te foi à rude épreuve. Si minimisées qu'on puisse en présenter les données, le problème du Christ reste une énigme troublante pour la foi de l'incrédule.
5. Quand même il serait vrai que le phénomène du Christ dût être limité par les conclusions négative? •a critique historique, à l'appartion d'un nabi 1 réformateur, crucifié pour avoir voulu rendre l'âme de !.. vraie piété au formalisme rituel de ses compatriotes ou prêché le royaume de ses rêves, exalté par ses d pies, divinisé par les néophytes de la gentilité habitués aux apothéoses, ce phénomène reste étrange, unique. Comment expliquer l'enthousiasme persistant des disciples pour le rêveur qui leur avait promis le triomphe, le royaume, et qui meurt misérablement sur une croix, les laissant eux-mêmes souffrir, mourir tout aussi misérablement? Comment admettre que les néophytes hellènes, qui abandonnent le polythéisme par dégoût de l'idolâtrie, se hâtent de se donner une nouvelle idole, et, qui plus est, de la faire adorer aux judéo-chrétiens, aux zélotes de Iahvé, le Dieu jaloux? Comment expliquer enfin, que cette monstrueuse idolâtrie ait été le
1 Nabi, nom juif des prophètes.*
centre autour duquel sont venues s'agglutiner, en une synthèse harmonieuse, les vérités bienfaisantes qui devaient assurer pendant dix-huit cents ans les progrès de la civilisation, et qu'elle soit encore, au temps même où on lui livre les plus furieux assauts, l'inspiratrice des plus beaux dévouements et des plus héroï ques vertus?
6. Mais les conclusions de la meilleure critiqué incroyante aggravent la difficulté du problème. Ayant décidé d'être bref, nous n'en appellerons point aux Épîtres pastorales, johanniques, catholiques, ni à l'Apocalypse, parce que la juste appréciation de leur autorité humaine historique demanderait trop longue discussion. Le quatrième Évangile qui, au témoignage de M. Guignebert, « en dépit des efforts désespérés des théologiens, donne de la vie, de la physionomie, de l'enseignement de Jésus une expression inconciliable avec celle qui ressort des synoptiques *, » paraît simplement à M. Harnack «un Matthieu éclairci » 2. M. Harnack a raison, mais comme cet évangile est, lui aussi, de rédaction tardive, fin du premier siècle., nous nous en tiendrons aux témoignages historiquement valables que nous pourrons trouver dans les Épîtres incontestées de saint Paul, dans les synoptiques et dans les Actes. Pour éviter d'entrer dans les
1 Modernisme et tradition catholique, p. 39.
2 Lucas dcr Arz'..., c. IV, Leipzig, 1906, p. 118. « Johanncs... ein verklàrter Matthàus istr>, et en note, Harnack insiste et s'explique: « ...Nous avons appelé Jean un Matthieu éclairci, parce qu'il a le même but d'instruction et d'apologétique; on peut aussi bien l'appeler un Marc et un Luc éclaircis, car il est tout à fait d'accord avec eux quant à l'intention dominante qu'ils ont de mettre en lumière la filiation divine de Jésus, et, comme eux, il veut prouver par un récit historique, contre les Juifs incroyants et les disciples de Jean, que Jésus est le Sauveur du monde. s
longues discussions que soulèvent les questions de date, nous accepterons la chronologie de M. Harnack \ dont l'autorité en matière de critique historique est universellement reconnue et dont le protestantisme libéral ne peut être suspect de partialité en faveur des manifestations du surnaturel. D'après les dernières études de cet historien, les Actes, qui sont bien de saint Luc, compagnon de saint Paul, tout comme le troisième Évangile, ont été rédigés probablement vers Tan 60, certainement avant 80, ils présupposent le troisième Évangile, qui présuppose lui-même la rédaction antérieure de l'Évangile de saint Marc et au moins de la principale source de saint Matthieu, des logia, discours du Seigneur. Les grandes Épîtres de saint Paul s'échelonnent depuis l'année 49, date de la première Épître aux Thessaloniciens, jusque vers l'année 59, date extrême de l'Épître aux Philippiens 2.