CHAPITRE II LE FAIT JUIF
19. La « Diaspora ». — 20. Le fait juif minimisé. — 21. Le cas unique du monothéisme juif, — 22. sans explication naturelle. — 23. Singulier espoir du peuple juif. — 24. Les prophéties. — 25. Le juste souffrant de Platon. — 26. Le poème isaïen du serviteur de Iahvè. — 27. Son caractère indéniable de prophétie messianique. — 28. Première cause de l'obscurité des prophéties. — 29. Seconde cause. — 30. La lumière apportée par Jésus. — 31. V aveuglement de la majorité du peuple juif et ses conséquences.
19. Au moment où les apôtres commencèrent leur prédication, il y avait, dispersées dans les principales villes du monde romain, de nombreuses et importantes communautés juives, presque toujours entourées d'un cercle de prosélytes de la gentilité qui n'étaient pas circoncis, mais adoraient, avec les Juifs, Tunique et vrai Dieu, Seigneur de l'univers . Le réseau de toutes ces communautés formait ce qu'on a appelé la diaspora, d'un mot grec qui signifie dispersion. Bien que la diaspora dût bientôt commencer contre le christianisme une guerre qui dure encore, il est incontestable qu'elle favorisa ses débuts, en lui fournissant les éléments des premières chrétientés. Ce fait est bien à tort invoqué quelquefois pour diminuer le
46 CRITIQUE ET CATITOLIQUE
caractère divin de la fondation du christianisme, car outre qu'il n'en explique pas la merveille, il ne s'explique lui-même que par une intervention surnaturelle de Dieu préparant le règne du Christ.
20. Pour reconnaître le surnaturel dans le fait juif, pas n'est besoin de croire à l'inspiration des livres de l'Ancien Testament. Sans doute, le caractère divin du Judaïsme apparaît d'autant plus frappant que l'inspiration garantit davantage l'historicité des miracles que raconte la Bible ; mais puisqu'en apologétique nous ne devons pas recourir à l'autorité sacrée du Livre, et qu'aussi bien il n'y a pas complet accord entre les croyants sur la façon dont doivent être interprétées nombre de narrations bibliques, nous n'hésiterons pas à examiner le fait juif aux seules lumières de l'histoire profane, ou des témoignages bibliques provisoirement traités comme témoignages purement humains, et en faisant très large part aux exigences de la critique incroyante. Le fait juif ainsi minimisé nous invite encore à la foi.
21. Une des caractéristiques du peuple juif est son culte monothéiste. « Ce qui constitue le monothéisme,
jce n'est pas précisément l'idée d'un Dieu unique, idée / qui se rencontre dans les cultes polythéistes. C'est l'idée du Dieu créateur l. Placer à l'origine de toutes les choses changeantes et contingentes la volonté libre d'un être personnel; dire que tout ce qui existe, sauf cet être unique, n'existe que par le pur choix de sa volonté, et pourrait être anéanti s'il le voulait; distin-
1 Ce n'est pas du mot bara employé au 1er verset de la Genèse, mais de tout le contexte de ce premier chapitre de l'enseignement général de la Bible et de l'exégèse juive, que nous concluons à l'idée de Dieu créateur et maître absolu dans le judaïsme.
guer d'une manière absolue l'Être suprême éternel qui existe nécessairement et les autres êtres qui n'existent que parla volonté de cet Être suprême, c'est être monothéiste l. » Si au contraire « on est polythéiste, panthéiste ou même théiste d'une manière vague, sans admettre la création libre, on place à l'origine des choses une nécessité, une loi, une fatalité, quelque chose d'impersonnel. De cette idée de création libre résulte une conséquence nécessaire ; c'est le caractère exclusif du monothéisme. Distinguant si nettement des créatures l'Être incréé et nécessaire, le monothéisme est obligé de réserver pour le Dieu créateur un culte spécial, le culte d'adoration. La transcen-
1 Abbé de Broglie, Problèmes et conclusions de Vhistoire des religions, c. vu, Paris, 1897, p. 203.
Voici ce qu'écrit sur le même sujet le savant rationaliste bien connu, P. D. Chantepie de la Saussaye. « Bien que les hypothèses tantôt dualistes, tantôt panthéistes, sur la constitution du monde soient la doctrine déclarée du polythéisme, tandis que le monothéisme s'en tient à des explications monistes, polythéisme et monothéisme ne sont pas cependant simplement des façons diverses de concevoir le monde, mais des formes différentes de religion. Ces deux formes de religion ne sont pas seulement caractérisées par l'opposition de la pluralité et de l'unité au sens numérique : poly et mono, dans cet assemblage, ne désignent pas simplement des nombres, mais des qualités. Les dieux du polythéisme sont les nombreuses entités immanentes au monde qui personnifient les forces et les actions divines dans le monde; nous avons ici le riche et poétique développement de la mythologie. Le Dieu unique du monothéisme est le Dieu spirituel et transcendant au monde. Il ne faut donc pas qualifier de monothéismo les tendances à une conception monarchiste de la société des dieux, à la monolâtrie, ou à une unité abstraite de l'être divin, tendances qu'on a souvent à signaler chez les différents peuples. 77 n'y a de vraiment monothéistes que la religion juive et ses deux filles, la religion chrétienne et la religion mahométane. « Lehrbuch der Religions geschichte, Einleitung, 2m« édition, Leipzig, 1897, p.' 15.
dance absolue du Créateur se traduit par une transcendance également absolue du culte qui lui est rendu. De là le devoir de n'adorer, de ne servir qu'un seul Dieu, de ne rendre aux créatures qu'un culte d'ordre inférieur et d'espèce différente. De là résulte encore la condamnation de tout polythéisme et de toute idolâtrie 1. »
Le monothéisme ainsi défini, croyance à un Dieu créateur et adoration exclusive de ce Dieu, a-t-il été la religion révélée de l'homme primitif? La foi l'affirme, la critique historique ne saurait ni le nier, ni le prouver, ses conclusions purement probables n'atteignant que l'homme préhistorique, et non point l'homme primitif. Mais ce que l'histoire constate, c'est qu'au temps où apparaît le judaïsme, le monothéisme véritable ne se manifeste à l'état de doctrine sociale et publique chez aucun peuple. « Ni l'Egypte, ni la Chaldée, ni la Grèce, ni Rome, ni l'Inde n'ont connu le Dieu créateur. L'unité de Dieu, lorsqu'elle se rencontre chez ces peuples, n'est pas exclusive; elle s'associe aisément au contraire avec la multiplicité païenne. C'est l'unité d'un maître qui gouverne le monde, mais qui ne l'a pas créé et a d'autres dieux à côté de lui; ou bien c'est l'unité confuse du panthéisme. La Chine antique croit bien à un Dieu unique, mais ce Dieu est le ciel et non le créateur du ciel. La Perse semble entrevoir l'idée d'un être qui a fait le ciel et la terre, mais, comme elle lui oppose un principe mauvais qu'il n'a pas créé, on ne peut pas l'appeler monothéiste 2. » D'où vient donc la singulière doctrine religieuse du Judaïsme?
1 De Broglie, Problèmes et conclusions de l'histoire des religions, p. 204.
* lbid.. — On trouvera ua résumé exact et très agréable à lire
22. On sait la poétique hypothèse de Renan : « La tente du patriarche sémite a été le point de départ du progrès religieux de l'humanité 1. » Les simples et grands horizons du désert et de sa vie devaient permettre au nomade d'arriver, avant l'homme plus civilisé, à des concepts religieux d'autant plus parfaits qu'ils sont plus simples. La critique a exécuté cette hypothèse. Chaque excursion au désert permet de retrouver des noms d'idoles analogues à ceux des dieux qu'adoraient les Sémites sédentaires ; Mahomet dut emprunter aux doctrines juive et chrétienne le monothéisme qu'il implanta parmi les nomades, et aujourd'hui encore il est certaines pratiques idolâtriques que le rigorisme
des travaux récents parus sur ce sujet dans l'ouvrage de M. Albert Dufourq, professeur à l'Université de Bordeaux. Histoire comparée des religions païennes et de la religion juive, 3e édition, Paris, 1908. Voici un extrait de la conclusion: « Transcendentalisme, historicisme : ces deux traits caractérisent la religion juive; elle conçoit Iahvé, à la fois, comme très haut et très près de l'homme; selon la foi juive r Absolu agit dans V Histoire...
«Un fait exprime ces caractères du monothéisme hébreu et manifeste combien, au regard des Juifs, l'idée du divin est unie à l'idée morale et chargée de l'idée d'Absolu : il n'y a pas une magie juive, comme il y a une magie égyptienne et une magie chaldéenne, tandis qu'il n'y a pas un dogme chaldéen et un dogme égyptien, comme il y a un dogme juif; les Juifs ne croient pas qu'il y ait pour eux aucun moyen de contraindre Iahvé à faire ce qu'ils veulent; ils croient qu'ils ont le devoir de le servir par la vertu. Il semble que, pour tous les païens, hommes et dieux soient également nés du sein de la Nature; et qu'avec un peu d'adresse ceux-là puissent annuler la supériorité native de ceux-ci. A l'illusion autonomiste des païens, les Juifs opposent la conscience de la dépendance humaine. C'est la maîtrise de Dieu sur l'homme, c'est l'usurpation de l'homme sur Dieu qui se lisent, gravées en traits profonds, aux deux faces du diptyque antique » (p. 319, 320).
1 Histoire a" Israël, t, I, p. 43.
Apol. — 4
doctrinal de l'islamisme sur l'unité de Dieu n'a pu chasser des solitudes où se dressaient les tentes des patriarches *.
La critique rationaliste, qui voudrait pouvoir nier les révélations faites à Abraham et à Moïse, en appelle aux prophètes. Mais où les prophètes ont-ils pris l'idée monothéiste? Et s'ils ont trouvé d'eux-mêmes ce que les philosophes de la Grèce n'ont pu trouver, ce que nos philosophes modernes ne peuvent pas reconnaître, sur quelle force se sont-ils appuyés pour faire accepter le culte austère d'un Dieu sans image, maître invisible, absolu et universel du monde, jalousement soucieux de la sainteté morale de ses adorateurs, à un petit peuple grossier, dont le génie n'est qu'imaginatif, dont la pensée se prête à peine au degré élémentaire d'abstraction que comporte l'emploi des adjectifs, dont l'inclination sensuelle s'en allait violente et constante aux cultes idolâtriques dévergondés et séduisants des peuples beaucoup plus civilisés et plus puissants qui l'entouraient et souvent le gouvernaient 2? Si je crois à la révélation faite à Abraham et à Moïse, et à l'action de l'Esprit-Saint sur les prophètes et leur peuple, je comprends; sinon, mystère de l'histoire; ici encore les facteurs psychologiques en cause aboutissent à un résultat contraire à celui qu'ils donnent partout ailleurs 3.
1LeP. Ant. Jaussen, 0. P., auteur du livre Coutumes des Arabes au pays de Moab, qui a beaucoup voyagé dans le désert, nous a affirmé avoir vu lui-même des nomades faire leur prière au soleil.
2 Qu'on lise les Études sur les religions sémitiques du P. Lagrange, 0. P., ou encore Canaan d'après les fouilles récentes, du P. Vincent, O. P., et on verra dans quel milieu tout pénétré d'idolâtrie s'est développée la foi monothéiste d'Israël.
* Depuis que nous avons écrit ces pages, la Revue pratique d'apo-
Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
23. Ce petit peuple pauvre, perpétuellement broyé entre les grands empires d'Assyrie et d'Egypte, qui se disputent son territoire et en transportent les habitants sur les rives du Tigre ou du Nil, ne perd nullement confiance au Dieu qui le laisse écraser; mais au lieu de faire comme tous les peuples vaincus d'alors, au lieu d'adorer les dieux des vainqueurs, il attend la ruine de leur culte et garde de plus en plus vivace le sentiment que la bénédiction de son Dieu deviendra l'espoir de toutes les nations de l'univers. Il ne doute point de la réalisation de la prophétie qu'il porte écrite dans ses plus vieilles chroniques :
Iahvé dit à Abram : Va-t-en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai; je rendrai ton nom grand, et tu seras une source de bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront :et toutes les familles delà terre seront bénies en toi (Gen., xn, 1-5).
Les prophéties dont nous allons parler ne sont que le développement de cette étrange ambition. Ayant d'en traiter plus en détail, notons comment la foi monothéiste d'Abraham compte aujourd'hui dans le monde, des millions de fidèles de tous pays, chrétiens, musulmans et juifs, alors que des dieux des grands empires, il ne reste plus que les noms, à peine le souvenir et les statues brisées.
24. Il est bien vrai que l'argument tiré des prophé-. ties n'a toute sa valeur que pour les croyants, non point
logétique a publié, sur cette même question, une bonne étude de M. Berthau, Exlrinsêcisme, 2e article (t« décembre 1908).
parce que les incrédules « sont à priori assez mal disposés à Tégard de ce genre de preuves 1, » ils ne le sont c-uère mieux à l'égard des autres; mais c'est surtout en fait de prophétie qu'il faut être de la famille pour en bien entendre la langue.
Et cependant, même en laissant de côté nombre de prophéties signalées à l'attention des fidèles, mais dont la critique purement historique ne veut pas et ne peut pas discerner le sens prophétique et surnaturel, nous en gardons assez pour faire réfléchir et pour convaincre les âmes de bonne volonté dégagées de tout préjugé d'éducation et de milieu.
Ce ne sont point des versets, des coupures de phrase que nous voulons citer, ce sont de petits et de grands poèmes, bien entiers dans leur unité, et bien déterminés dans leur sens. Ce ne sont point des coïncidences qui peuvent être fortuites que nous voulons signaler, mais la réalisation d'une œuvre aussi surprenante dans son exécution, qu'impossible à prévoir par ceux qui l'annonçaient.
Qu'on lise les chants suivants d'Isaïe : n, 2-5; ix,
1 M. Guignebert, op. cit., p. 55. D'après cet auteur, « interprétations arbitraires de textes isolés, contre-sens ou faux-sens, véritables coqs-à-1'âne «, tels sont les seuls éléments, avec lesquels la seconde génération chrétienne a élevé peu à peu « cette lourde forteresse des prophéties, dont pas une pierre ne vaut quand on y regarde de près » (p. 60). La discussion détaillée des fragments prophétiques que conteste M. G. serait un peu longue; nous avons préféré, dans une étude qui veut être brève, indiquer simplement, les assises de la forteresse ; pour les détails, nous renvoyons aux auteurs catholiques, en particulier aux articles du P. Lagrange, Prophéties messianiques de Daniel ; — Le Messianisme dans les Psaumes ; Notes sur les prophéties messianiques des derniers prophètes, dans la Rei<. bibl., octobre 1904, janvier et avril 1905, janvier 1906.
1-6; xi, 1-10; xxiv-xxvii; xlii, 1-8; xliv, '20-25; xlix, l, li, lu, 13-15; lui, lv, lvi, 1-8; lx, lxv, lxvi. N'y est-il pas dit en termes fort clairs : premièrement, que les justes de tous pays, demanderont à Jérusalem la lumière et la loi de Iahvé, deuxièmement, que leur conversion et leur salut aussi bien que le salut d'Israël sera l'œuvre d'un serviteur de Iahvé, béni dès sa naissance et cependant voué à la souffrance expiatrice du péché? Enfin, troisièmement, n'y est-il pas annoncé, avec des images dont le symbolisme n'est pas sans clarté, que le tout s'achèvera par la punition des méchants et le bonheur parfait des justes dans un royaume pacifique et transcendant, sur une terre et sous des cieux renouvelés? (xxiv-xxvii, lxv-lxvi.)
Peu importe à l'apologétique, que tous ces chants soient d'un seul et même ïsaïe, ou qu'une partie soit de plusieurs auteurs inspirés, dont les écrits auraient été groupés à cause de leur caractère messianique autour de la prophétie isaïenne.
Il y a même ici profit pour l'apologiste à utiliser les résultats de la critique textuelle; et pourquoi ne le ferait-il pas, alors que si souvent on lui a opposé cette critique? Qu'on répare donc la méprise apparente de celui qui a collectionné les feuillets de la prophétie; qu'on réunisse les quatre chants séparés où le serviteur de Iahvé est incontestablement désigné comme individu et distingué du peuple d'Israël qu'il sauve (xlii, 1-7; xlix, 1-7; l, 4-9; lu, 13-liii, 12), et Ton aura un poème de parfaite unité à la louange du Messie qui doit mériter par sa souffrance et sa mort d'être glorifié et de devenir le docteur des nations.