ME DE LA PROVINCE
Dans la commune se trouve la satisfaction des besoins primaires de l'humanité, mais non l'évolution complète de la vie sociale. L'instruction, le commerce, l'industrie, la science et l'art veulent un plus grand théâtre et les facultés d'un organisme plus puissant; ils veulent que les vies communales se combinent dans la vie provinciale, comme la commune rassemble dans un tout vivant les individus et les familles.
En montant jusqu'à la province, la délégation des pouvoirs atteint le deuxième degré, ce qui suppose que les élus communaux deviennent les élec-
teurs provinciaux. Le lien et la hiérarchie s'établissent naturellement, ce qui est le signe de la véritable organisation. Une preuve de la nécessité des pouvoirs au deuxième degré, se tire des fonctions qu'ils doivent remplir. Or, si la famille a besoin d être protégée par la commune, contre les violences de ses voisines, la commune a besoin d'être protégée par la province et d'obtenir l'intégrité de son droit et de ses libertés.
Le gouvernement politique de la province n'ayant à surveiller ni les individus ni les familles, se simplifie en s'agrandissant. Sous sa forme délibérative, il règle le mode d'application de la loi provinciale et trace le cercle dans lequel doivent se mouvoir les autres pouvoirs. Il peut ainsi plier la vie provinciale aux variations infinies que présentent les temps et les lieux, sans blesser en rien les principes sur lesquels reposent la société et la civilisation; principes qui seraient altérés incessamment, s'ils n'étaient adaptés, par un pouvoir spécial, à des races, à des territoires et à des climats très-divers.
On peut apprécier l'importance de l'action législative dévolue à la province, en se rappelant que cette action peut concerner mille communes et plu-
sieurs millions d'individus. Quand une influence pareille est attribuée à l'intelligence et au caractère de certains hommes, on comprend que leur capacité politique soit mise à l'épreuve du suffrage à deux degrés.
L'exécutif, qui est dépositaire de la force provinciale et qui commande à la légion produite par la réunion des forces communales, est en mesure de dompter toutes les résistances qu'il peut rencontrer dans sa circonscription. Il maintient la police entre les municipalités, comme celles-ci la maintiennent entre les individus; il veille à la paix publique, il pourvoit à la sûreté des routes, il se charge de tout ce qui excéderait les forces de la police à l'état primaire. Il pourvoit de même à l'instruction secondaire et spéciale, qui excède les forces de la cornmune, dont les écoles ne peuvent satisfaire que les besoins élémentaires de la civilisation. Dans les écoles provinciales sont admis les élèves qui ont fait preuve, par le concours, de facultés supérieures et ont montré une intelligence capable d'atteindre les sommités de la science ou de l'art. L'instruction est gratuite à tous les degrés, mais elle doit l'être surtout à l'état secondaire, parce que le savant, l'artiste et l'ingé-
nieur rendent toujours à leur patrie plus qu'ils ne lui ont coûté.
Au judiciaire de la province appartient le droit de prononcer sur les litiges des communes, car cellesci ne peuvent être juge et partie. Or, ces litiges peuvent varier à l'infini et comprendre, outre la circonscription territoriale, le régime des eaux, les incommodités produites par certains établissements industriels, etc.
Une autre fonction du tribunal provincial consiste à prononcer, par suite d'appel, sur les procès qui divisent les individus et les familles; enfin il prononce sur les crimes qui émeuvent l'esprit public dans les centres restreints de population et faussent les conditions de l'impartialité.
Quant aux fonctions d'arbitre naturel dans les contestations qui s'élèvent entre pouvoirs du même degré, elles appartiennent au judiciaire de la province comme au judiciaire de la commune ou de l'État, mais le jugement exécutoire ne peut être prononcé, en pareil cas, que par l'assemblée des élec^ teurs, approuvant la conduite du fonctionnaire incriminé, ou le remplaçant par un autre, s'il s'est montré indigne de son mandat.
Le gouvernement économique de la province ne peut faire équilibre au gouvernement politique, sans maintenir dans des proportions déterminées les fonctions organiques qu'il représente. Son pouvoir de production s'étend sur les agents naturels ou instruments qui ne relèvent ni de la commune ni de l'État. Ils comprennent les cours d'eau et les lacs d'une étendue moyenne, les mines de houille, de fer, de cuivre, de marbre, etc., qui occupent de vastes bassins et exigent, pour une exploitation vraiment scientifique, des forces et des capitaux considérables; ils comprennent enfin certaines industries, qui, ainsi que les chemins de fer, les routes et les canaux, tiennent à des fonctions provinciales et dépassent les forces de l'individu ou de la commune.
Il n'est pas nécessaire que la production de la province soit très-considérable, sa consommation étant restreinte et n'augmentant que par le fait des travaux productifs. Cependant la richesse produite par l'habileté, l'ordre et l'épargne du pouvoir de consommation, devient ici, comme en toute circonstance analogue, un véritable bienfait social. La province qui peut consacrer une part de ses épargnes à des monuments ou à des créations artistiques et qui
relève ainsi dans le cœur de ses membres l'idéal du beau, du bien et du vrai, agrandit l'âme humaine et en augmente d'autant la puissance ; la province qui reboise ses montagnes, qui endigue ses rivières, qui aménage ses ruisseaux et les convertit en moyens d'irrigation s'enrichit dans l'avenir avec la dépense présente. Son pouvoir de consommation se dispose de la sorte à rendre au pouvoir de production ce qu'il en a reçu. Les intérêts de l'un et de l'autre sont solidaires, aussi le contrôle doit-il être mutuel et incessant.
Quant au pouvoir de circulation, il prend dans la province une importance extrême, chargé qu'il est de pourvoir au transport des hommes et des choses, entre les communes de sa circonscription. Observons avant tout que la circulation en sa qualité de fonction distincte de la production ne saurait être, pour la personne sociale, une source de revenu.
Elle doit transporter les citoyens, les lettres et les marchandises au prix de revient et organiser les services pour suffire aux besoins généraux. Ses magasins doivent recevoir et expédier les produits à échanger avec ceux d'une autre province, sa banque
doit contresigner le papier communal et lui donner cours de monnaie provinciale; ses statistiques doivent éclairer tout producteur et tout consommateur qui en demandera communication, ses contrôleurs doivent vérifier la qualité des produits et les retourner au propriétaire s'ils ne sont pas conformes aux lois de la probité commerciale. A ce prix seulement la circulation sera organisée et s'adaptera aux nécessités de l'assimilation et de la nutrition sociales; à ce prix le droit d'aller et de venir recevra complète satisfaction et deviendra la base d'une liberté réelle au lieu d'être un privilège de la richesse.
Si les proportions des pouvoirs qui relèvent du gouvernement politique et du gouvernement économique sont déterminées par la loi d'organisation et aboutissent à un équilibre général, on peut affirmer à l'avance que la vie provinciale aura l'intensité nécessaire. Elle fera surgir et saura conserver les aptitudes qui tiennent à la race, au sol et au climat, elle ne laissera rien perdre des virtualités humaines, elle étendra l'horizon du citoyen au delà de ce qu'il peut voir du haut de son clocher, elle lui fera franchir les premiers degrés de la science et de l'art,
elle lui fera sentir que sa vie est solidaire de celle d'un million d'hommes, enfin elle le préparera à la vie nationale, source de toute grandeur dans l'humanité.
îSti CRITIQUE ET CONSÉQUENCE