‹ Critique et conséquence des principes de 1789 par le docteur ClavelChapitre 34 sur 36 · VIE DE LA NATION · texte numérisé non relu

VIE DE LA NATION

Comme l'ensemble des communes produit la province, l'ensemble des provinces produit la nation, qui restera l'organisme supérieur de l'humanité tant que celle-ci n'aura pas adopté pour elle-même les lois de l'organisation. Dans cet être vivant que l'on nomme nation, les fonctions prennent des proportions colossales. Les facultés se manifestent dans la langue qui renferme les virtualités de la logique, de l'enseignement et de la poésie, qui semble posséder de merveilleux instincts de divination, qui est l'agent premier et indispensable de toute civilisation ; elles se manifestent encore dans la science, classant

sous des formules déterminées les faits qu'elle constate et établissant, sous forme de loi, la nécessité des rapports mille fois observés ; elles se raanifestent enfin dans l'idéal du beau, du bien, du bon, du vrai, du juste et du fort, qui tous sont complémentaires les uns des autres et se condensent dans la divinité.

L'individu qui vit hors de la nation est frappé de déchéance; mais celui qui fait partie d'une nationalité saine et vivante grandit parmi les hommes et sent ses forces décuplées. Il ne saurait donc rester indifférent à la véritable organisation d'un être dont il fait partie et dont il tire ce qu'il y a de plus élevé dans son existence.

Dans la nation, les pouvoirs au troisième degré procèdent du suffrage au troisième degré. Il en résulterait une force écrasante contre l'individu si la puissance de l'État était proportionnée à son étendue. Mais chaque degré de suffrage l'éloigné de la souveraineté première et lui fait perdre quelque chose de son intensité, exactement comme diminue l'affinité chimique et organique à mesure que les composés deviennent binaires, ternaires ou quaternaires. La souveraineté de l'État ne saurait donc

dominer les souverainetés individuelles, communales et provinciales qui lui sont antérieures et ne peuvent subir une suprématie sans perdre leur caractère. Ajoutons que la série organique veut que l'individu soit appuyé par sa famille contre la commune, par sa commune contre la province, et par sa province contre l'Etat.

Le délibératif de l'État vote les statuts qui obligent la nation entière et sont, après la loi, ce qu'il y a de plus respectable, car ils sont l'expression de la sagesse et de la morale d'un peuple. Toujours modifiable avec le temps et les circonstances, le statut indique les moyens que prétendent employer les nationalités diverses pour appliquer la loi sociale et rendre son règne possible parmi des races qui varient infiniment d'aptitude et de maturité.

Chaque progrès réalisé dans les mœurs peut passer dans le statut qui, en mille circonstances, peut prendre l'initiative et transformer les peuples sans leur imposer ni secousse ni déchirement. Mais de grandes qualités d'esprit et de cœur sont nécessaires aux hommes qui ont la mission de guider leurs concitoyens sur la voie sans fin de la civilisation, et il est juste d'exiger de grandes preuves de capacité

ou de vertu chez celui qui doit édicter les corollaires de la loi.

Au législatif de l'État revient la mission de réformer les ordonnances des provinces, comme celles-ci réforment les arrêtés de la commune quand ils sont contraires à l'esprit de la loi. Cette hiérarchie est indispensable pour empêcher les illégalités et pour obliger les diverses souverainetés à rester dans le cercle de leurs attributions respectives.

Sous la direction de l'exécutif de l'État se trouve la force entière de la nation qui peut être opposée à des forces hostiles, soit qu'elles viennent de la province, soit qu'elles viennent de l'étranger. Une armée est d'autant plus puissante, abstraction faite du nombre de ses soldats, qu'elle se conforme davantage aux lois de l'organisation et représente plus fidèlement la structure de la nation. Tandis que les communes organisent les centuries, les provinces organisent les légions dont le commandement leur appartient; enfin, l'Etat organise l'armée et lu 1 donne un général. Chaque organisme social entretient ses soldats, et, en cas de guerre, solde à l'État une contribution, sans laquelle la conduite des opérations militaires serait impossible. Il faut, en effet,

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des ressources immenses pour approvisionner les arsenaux et les magasins, transporter des masses de troupes à de grandes distances, élever des retranchements et pourvoir à des besoins de toute espèce. L'État, dont les ressources sont très-bornées, ne peut suffire à de telles dépenses, si la richesse des communes ne lui vient en aide.

En temps de paix, lé pouvoir exécutif de l'Etat ne dispose que des forces nécessaires pour maintenir la police entre les provinces, pour empêcher les déprédations que pourraient commettre les brigands venus du dehors ou pour appuyer les négociations diplomatiques. Les relations internationales sont en effet dirigées par le pouvoir qui, seul, a mission d'agir et de parler au nom de la hation entière. II rédige les traités de guerre et de paix, les soumettant au législatif et au judiciaire de l'État qui décident en dernier ressort s'ils sont conformes à la loi et aux statuts; il envoie des ambassadeurs, il contracte des alliances, mais ses actes doivent être ratifiés par le gouvernement dont il fait partie.

Une des fonctions les plus importantes de l'exécutif de l'État est la direction supérieure de l'instruction publique. Celle-ci doit toujours se confor-

mer au génie national afin d'utiliser les aptitudes qui procèdent de la langue ou d'une forme particulière de l'intelligence : elle doit encore s'efforcer de combler, par l'enseignement, les lacunes qui existent dans l'esprit on le cdeur des nations. Certaines , faute d'idéal , ne comprendront que le côté matériel de la civilisation, n'apprécieront que le gain, ne priseront que ce qui profite et ne pourront arriver aux sommités du droit, de la justice et de la liberté, si leur infériorité relative ne disparaît devant l'enseignement des arts qui seuls donnent le besoin d'idéaliser. Ce qui se fait au profit des arts peut se faire au profit de la science, de la morale, de la gymnastique musculaire et de tout ce qui contribue à redresser le physique et le moral de l'homme. Cette direction supérieure donnée à l'enseignement ne peut être efficace entre les mains de l'État que s'il choisit les agents de l'instruction publique. Il doit encore avoir sous sa direction les écoles des mines et les écoles des ingénieurs, afin de former des hommes capables d'exploiter les richesses enfouies dans le sol , d'endiguer les fleuves, de construire des ponts, de disposer les irrigations, d'établir des voies navigables, des routes et des

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chemins de fer, enfin de suffire à toutes les fonctions nationales.

De ces divers actes de l'exécutif, plusieurs exigent des décisions nettes et promptes, certaines veulent le secret, le grand nombre demande l'unité d'action. Or, la promptitude, le secret et la précision des actes ne peuvent s'obtenir que par une volonté s'incarnant dans un fonctionnaire supérieur. La puissance ainsi concentrée a pour contre-poids la responsabilité. Mais nul n'est responsable s'il n'a la liberté d'action, et cette liberté ne saurait exister pour le chef du pouvoir exécutif s'il ne peut choisir et nommer ceux qui doivent exécuter ses ordres.

A côté d'un pouvoir exécutif supérieur il faut un pouvoir judiciaire égal, afin que chacun puisse obtenir réparation de dommages causés par l'État. L'observation montre, comme 1a théorie, que, chez les nations dépourvues de tribunal d'État, l'individu, la commune et la province ne peuvent obtenir justice contre les fonctionnaires supérieurs qui se prévalent de leur position comme d'un privilège, comme d'un brevet d'inviolabilité. Alors les fonctions publiques produisent une véritable aristocratie chez laquelle

l'impunité multiplie les prévarications et les abus de pouvoir.

Le tribunal d'État doit mettre fin à tous ces désordres en maintenant la justice, le droit et l'égalité entre le plus haut fonctionnaire et le plus humble des citoyens; en jugeant sur appel toute espèce de procès, ceux des communes, ceux des provinces et même ceux des particuliers. Sa grande mission consiste à interpréter les lois et les statuts, à maintenir intacts les droits et les libertés, afin que nul des éléments de la vie sociale ne soit absorbé ou détruit. Ses décisions sont souveraines et ne sauraient être entravées par un autre pouvoir. Quand elles rencontrent de la résistance, l'exécutif leur doit l'appui de la force à peine de forfaiture et de haute trahison.

Il est bon d'observer ici combien les pouvoirs se simplifient à mesure qu'ils s'élèvent et s'agrandissent. Surchargés dans la commune de tous les détails de la vie intime, il n'embrassent déjà plus dans la province que des intérêts très-étendus, pour se concentrer dans l'État sur le petit nombre des intérêts généraux. Cette progression et cette hiérarchie* des gouvernements est indispensable à la vie

sociale, car l'État est incapable d'administrer un nombre infini de communes ou même de connaître exactement les besoins d'une centaine de provinces, tandis qu'il peut apprécier avec facilité les besoins de la nation. Ce qui est vrai dans Tordre politique, Test également dans Tordre économique. On connaît les détails infinis de la production, de la consommation et de la circulation communales ou provinciales, les mêmes fonctions se simplifient en devenant nationales.

La production de TÉtat ne saurait procéder de le terre, des petits cours d'eau, des étangs, lacs, mines et autres instruments dévolus aux communes ou aux provinces, elle ne peut venir que des instruments nationaux, tels que fleuves, mers, pêches et salines, auxquels il faut joindre Tair, Thumidité, la chaleur et la lumière qui, en leur qualité d'agents généraux de la nature, ne peuvent relever que de ce qu'il y a de plus général dans la nation. S'ils contribuent pour une part dans la production du sol, cette part appartient à TÉtat. Mais le soleil , Tair et la pluie ne se contentent pas de produire; ils détruisent trop souvent et il est juste que TÉtat, faisant valoir son droit de gain, accepte son devoir de

perte et supporte le déficit produit dans les récoltes par les intempéries de toute espèce. Il en résultera un régime naturel d'assurances agricoles et le cultivateur sera certain de recueillir le fruit complet de son labeur.

Du moment ou l'État supporte les pertes produites par la gelée, la grêle, les inondations et autres agents naturels de destruction, il est en droit de les combattre et d'employer une part de ses revenus aux tra-

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ne saurait se faire sans l'assentiment du pouvoir de consommation qui, après avoir soldé les appointements du petit nombre de fonctionnaires supérieurs, limite les dépenses du pouvoir de production et ne permet pas qu'elles dépassent les revenus. Il est responsable des richesses qu'il encaisse et il est disposé aux économies, tandis que le pouvoir chargé de la production est toujours enclin aux dépenses productives.

Vient ensuite le pouvoir de circulation , qui, disposant des ports de mer, des grandes voies fluviales et des routes nationales, est en mesure d'imprimer au commerce d'importation et d'exportation toute l'activité nécessaire. Ses magasins généraux

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consistent en de vastes entrepôts disposés sur les frontières et dans les régions les plus favorables au commerce, en des approvisionnements faits d'après les statistiques les plus exactes et combinés pour que le commerce intérieur ou étranger puisse y trouver tout 'ce qu'il désire ; que les entrepôts de la nation correspondent avec ceux de ses colonies ou avec des comptoirs répartis sur toute la surface du globe; que le transport et la navigation entre ces divers points commerciaux se fassent par l'intermédiaire des particuliers et par des navires nationaux ou étrangers, rien de plus naturel; l'important est qu'il n'y ait fraude ni sur la qualité ni sur la quantité de la marchandise, et que le transport se fasse au prix de revient. S'il en est autrement, si la circulation devient un agent de lucre, elle élève outre mesure le prix des choses transportées et nuit d'autant à la production et à la consommation qu'elle a mission de favoriser.

Une grande publicité est l'auxiliaire indispensable de la circulation nationale, car les intéressés, au lieu d'être maintenus dans l'ignorance qui est nécessaire au succès des spéculateurs, doivent être constamment au courant du prix moyen, de la qualité et de la quantité de la marchandise dispo-

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iiible. C'est le seul moyen d'éviter les crises commerciales, d'empêcher les bénéfices scandaleux de la spéculation et de maintenir la richesse publique et individuelle dans un état permanent de prospérité.

Dans une nation où les rapports de l'individu, de la famille, de la commune, de la province et de l'État sont déterminés par les rapports naturels du droit, de la justice, de l'égalité et de la liberté, il est impossible que la vie humaine ne prenne pas une extrême intensité. Elle est préservée, par la loi d'organisation, des antagonismes et des conflits qui y gissent toujours au profit de la mort, elle est poussée, par le concours des mœurs et des institutions, à mettre ses forces au service de la civilisation ; elle est dirigée incessamment vers le bien, elle est éloignée du mal, elle dispose des grandes facultés que lui donnent les êtres collectifs, elle arrive forcément à la grandeur qui, plus que la félicité, doit être le but où tendent les efforts de l'humanité. L'épicurisme n'est pas plus vrai que le stoïcisme; le seul vrai système est celui qui condense dans la vie humaine comme dans une résultante unique, la force, la vertu, le savoir, le sentiment poétique, la bonté et la félicité. Et que nul ne dise ces choses incom-

patiblesî il prononcerait un blasphème, car une vérité est toujours le complément d'une autre vérité, car la force, le savoir, le sentiment et la bonté sont nécessaires à la vertu, autant que la vertu leur est nécessaire, car la félicité n'est que l'accord des diverses portions de l'idéal.

Laissons les vaines déclamations contre la perversité humaine, et cessons les puériles tentatives pour rendre bons, avec des sermons ou des traités de morale, ceux que tout conduit au mal. L'homme est bon dans les conditions de la bonté, il est mauvais dans les conditions de la méchanceté ; exactement comme il a la santé dans les contrées sa- I ubres, et la maladie dans les contrées insalubres. Si l'on veut qu'il prospère, il faut le faire vivre sous sa loi, et si l'on veut obtenir cette loi il ne suffit pas de réunir quelques centaines d'hommes qui représenteront des partis opposés ou des intérêts distincts et qui chercheront à arranger les choses pour leur plus grand bénéfice : il faut une science sociale, exactement comme il faut une chimie pour connaître l'enchaînement des lois chimiques.

Quand la science sociale existera, elle s'imposera aux peuples comme s'imposent les autres sciences;

elle fera cesser rapidement la guerre des partis qui représentent une portion de la vérité et ne veulent, à aucun prix, reconnaître la part de vérité que représentent leurs antagonistes ; elle déterminera, avec une puissance irrésistible, la forme des gouvernements, les rapports des pouvoirs et les relations des diverses personnes sociales. L'individu, loin de subir l'oppression des colosses qui l'entoureront, trouvera dans l'association le moyen de refréner partout l'organisation, de lui tenir tête, de lui faire concurrence et de l'entraîner ainsi dans la voie du progrès. La force privée, au défaut de la force publique, saura faire la police et maintenir l'ordre; l'arbitrage complétera ou même remplacera les décisions du judiciaire, les mœurs établiront leurs ordonnances en face des ordonnances du législatif, l'instruction privée fera concurrence à l'instruction publique, les producteurs coalisés lutteront contre les prétentions de l'instrument, les consommateurs, dans la société coopérative, sauront ramener la circulation et la consommation à leurs conditions normales si elles voulaient s'en écarter, enfin, l'individu gardera les moyens de défendre partout son droit et sa liberté.

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