DE LA FÉDÉRATION
Il suffit d'entrevoir la loi d'organisation pour se convaincre que la vie sociale ne doit pas s'arrêter à la nationalité. Le jour viendra certainement où les peuples, guidés par une sage hygiène, cesseront d'être souffreteux et maladifs ; où ils seront délivrés des vices moraux que donnent les vices organiques, où ils cesseront de fonder leur prospérité sur le mal d'autrui. Alors ils comprendront leur solidarité politique et économique ; ils se rapprocheront et deviendront, sous l'empire de la loi qui fait les nouvelles vies, un organisme fédéral. La fédération, en conservant précieusement les originalités qui caractérisent les peuples actuels, donnera naissance
à une civilisation qu'il est impossible de mesurer à l'avance, parce qu'elle sera la combinaison de langues, de sciences, d'arts et de génies actuellement divisés. Que deviendra l'individu quand il aura sa part d'une vie sociale comprenant plusieurs centaines de millions d'hommes? C'est ce que nul ne peut dire. L'imagination peut se donner carrière; il est douteux qu'elle atteigne la réalité.
Le malheur est que le progrès social use les générations, et qu'il faut des hommes nouveaux à toute action nouvelle. Des siècles passeront peut-être avant qu'il n'y ait des nations véritablement saines et capables d'organiser la véritable fédération.
Il faut, en attendant, que les nations vivent en présence les unes des autres et qu'elles préparent leur organisation à^venir en acceptant les principes généraux qui règlent les rapports des individus, des communes et des provinces. Ces rapports, à un degré supérieur, sont précisément ce qui représente , la fédération.
Si l'individu, par cela seul qu'il est un être moral et libre, se trouve doué de souveraineté et d'inviolabilité; si les conditions de la vie d'un être souverain et inviolable aboutissent nécessairement au
grand et plus sacré est le droit d'une nation qui renferme quatre degrés de souveraineté, qui renferme un génie spécial, une part de civilisation destinée à mourir de sa mort. Employer la force au viol d'une nation, en occupant son territoire, est certainement une des grandes hontes de l'humanité, enlever la nationalité d'un peuple pour lui en donner une autre même plus élevée et plus complète, c'est user d'une violence criminelle; mais prendre une nationalité sans en donner une autre en échange, faire d'un peuple un esclave, c'est commettre un de
ces crimes monstrueux qui bouleversent la conscience.
L'histoire de l'avenir, celle qui pèsera dans la balance d'une véritable justice les. actes des nations, imprimera une tache de honte indélébile au front de celles qui auront abusé de la force, qui auront cherché leur grandeur dans la conquête. Mais avant cette époque, la loi d'équilibre et de justice providentielle qui gouverne toute chose ici-bas, a converti depuis longtemps les Lacédémoniens en ilotes, les Athéniens en flatteurs serviles d'Alexandre et des Césars, la Rome antique en prostituée de tous les
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barbares. L'Espagne sait, à cette heure, ce que lui coûte son impitoyable conquête de l'Amérique du Sud ; la France sait ce que lui ont valu ses marches triomphales à travers l'Europe ; l'Allemagne saura quelque jour combien il est dangereux de conquérir sur l'Italie, sur la Hongrie, sur la Pologne, sur la Bohême et la Scandinavie ; la Russie devra payer ses immenses conquêtes, et l'Angleterre pleurer en larmes de sang l'ilotisme imposé à l'Irlande et aux innombrables populations de l'Inde.
La grande nation, celle qui doit survivre et devenir le noyau de la fédération générale, saura se lever indignée et jeter hors de son territoire les hordes armées qui l'auront envahie; mais elle se gardera d'user de représailles et de condamner ses adversaires aux maux de l'invasion. Elle s'arrêtera comme devant une barrière infranchissable en présence de toutes les frontières, elle respectera le faible à l'égal du plus fort, elle imposera aux peuples, par son exemple, par ses principes et par sa force, les rapports de justice et de liberté qui existent entre les citoyens. Peu à peu surgira, sous son influence, le véritable droit international, non pas celui qui se nie lui-même en accolant son nom à la guerre et à
la conquête ; qui organise le meurtre et le pillage, qui fait brûler les villes, confisquer les biens et asservir les populations selon des formes déterminées; mais le droit qui enlève à la nation, la plus puissante, l'autorisation de tuer un homme, de brûler une maison ou de confisquer un bœuf. Quand ces principes prévaudront, le canon et l'épée seront choses inutiles et les peuples, en renonçant aux barbaries du duel, pour vider leurs différends, devront accepter l'arbitrage d'un tribunal. Un tribunal veut une loi dont les formules supposent elles-mêmes un pouvoir délibératif. Les jugements veulent à leur tour l'appui de la force et la formation d'un pouvoir exécutif. Un gouvernement international est ainsi produit par la loi naturelle des choses.
Du moment où les nations sont mises à l'abri de la violence et dispensées des armements qui les épuisent, chacune se développe selon son aptitude et son génie, sans pouvoir franchir les limites de la science, delà morale et du droit ; chacune réagit sur ses voisines et reçoit une réaction équivalente; toutes finissent par concourir à leur vie réciproque et par devenir un organe de la fédération. Mais ce dernier terme de la sagesse et de la puissance humaines
suppose que des peuples ont accepté la loi sociale ; il suppose que plusieurs ont répudié les barbaries dont les plus civilisés ne sont pas exempts à cette heure. L'esprit de l'homme peut pressentir cette grande époque, mais non pas dire en quel siècle elle surgira.