‹ Critique et conséquence des principes de 1789 par le docteur ClavelChapitre 4 sur 36 · CARACTÈRES DE LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

CARACTÈRES DE LA SOCIÉTÉ

Dire que l'être humain indépendamment de toute convention, contrat ou association, apporte en naissant le droit à la cité, dire que celle-ci résulte d'une réunion d'hommes groupés et reliés les uns aux autres par une force organique, dire ensuite que la société est une réalité palpable et corporelle, c'est affirmer qu'elle fait partie des êtres organisés. Du moment où elle est un organisme vivant, les hommes qui contribuent à la former sont nécessairement ses organes, et ceux qui méconnaissent les lois inflexibles de la logique reculent seuls devant de pareilles conséquences.'Il est vrai qu'une telle doctrine est grosse de discussions et que les hommes qui mé-

connaissent les lois de la vie et considèrent l'individu comme le roi de la création se résigneront difficilement à voir en lui l'organe d'un être supérieur. Peu importe,, du reste, la série des raisonnements métaphysiques faits ou à faire contre cette opinion ; savoir si elle est conforme ou contraire aux faits est la seule chose que nous voulons rechercher. Les gens qui considèrent la société comme une association peuvent, s'ils sont dans le vrai, nous défier de trouver une faculté sociale qui ne soit apparente et réelle dans l'individu, car l'association peut centupler les forces en les coalisant, mais sans changer jamais leur caractère, tandis que les organes ne sauraient se combiner en organismes sans faire naître des facultés nouvelles. Les partisans du contrat social et de l'association étant dans le faux, la société étant un organisme vivant, elle doit avoir des facultés que l'individu ne possède pas, sinon en puissance, exactement comme la fibre et la cellule nerveuse ont en puissance les facultés du cerveau, ou comme les organes du corps humain recèlent les facultés de l'homme, ou même comme les corps simples recèlent les propriétés des corps composés. Toutes ces forces restent à l'état latent, à moins

qu'elles ne surgissent de la combinaison chimique ou organique.

Or, quand on analyse les forces générales de la société, on trouve en premier lieu le langage, qu'il faut considérer comme le père de la science, de l'art et de la civilisation tout entière. La surdité congéniale permet de constater journellement les aptitudes de l'individu pour la parole; et il se trouve que l'enfant, le mieux doué d'ailleurs, s'il n'est

initié, par l'oreille ou autrement, à une langue sociale, ne produit que des cris inarticulés et trèsanalogues à ceux d'un macaque. S'il en était autrement, si chaque individu en naissant apportait une faculté de linguistique, il est manifeste qu'il n'y aurait qu'une langue ou que chaque race ne pourrait apprendre que la sienne. De ce que l'individu livré entièrement à ses forces est incapable d'avoir un langage même rudimentaire, on peut en déduire que les membres de l'espèce humaine pourraient vivre à l'état d'isolement et se succéder pendant des milliers de siècles sans produire cette chose merveilleuse que l'on nomme une langue. L'histoire montre, au contraire, qu'une société naissante se met à parler sans se douter de ce que peut

être un substantif, un verbe ou un adjectif. Elle parle comme chante le pâtre qui ne sait pas seulement s'il existe des notes de musique. Au début, les langues sont puériles, elles passent ensuite à l'adolescence, à la virilité et même à la décrépitude avec l'organisme d'où elles procèdent.

En présence de pareils faits on est obligé de faire du langage le produit d'un enseignement divin ou de l'attribuer aux facultés d'un être supérieur et vivant, car jamais fonction organique n'a pu procéder d'autre chose que d'un organisme. Cet être supérieur et vivant se montre précisément dans la société, qui dans ses variétés explique les langues diverses; tandis que l'enseignement divin n'admettrait qu'une seule langue, ce qui est tout à fait contraire aux affirmations des linguistes.

Si on analyse les conditions de la science, on voit, en premier lieu, qu'elle dérive directement du] langage, que nous savons être un fait social. Ajoutons qu'elle est impossible si les connaissances acquises ne peuvent se capitaliser et échapper aux interruptions que produit la mort dans la vie individuelle, que l'individu ne saurait la contenir dans son ensemble et que nul père ne saurait la transmettre

3i CRITIQUE ET CONSÉQUENCE

entière à ses enfants. Elle est cependant un fait de vie et résulte nécessairement des facultés d'un être vivant pour lequel la naissance et la mort de l'individu représentent la nutrition organique, l'acte par lequel les molécules saines et neuves remplacent dans le corps humain les molécules altérées. En trois ou quatre ans, les atomes qui composent le cerveau peuvent être résorbés et remplacés par d'autres, un organe nouveau a été composé de toutes pièces, et cependant les fonctions cérébrales n'ont

pas été altérées un seul instant ; de même la société peut se renouveler en entier dans l'espace d'un siècle, sans qu'il y ait interruption dans le langage o j la science.

Après ces fonctions sociales nous pourrions analyser successivement l'art, l'industrie, le commerce, etc., que l'individu est impuissant à produire à l'état d'isolement. Son impuissance à l'état d'association n'est pas moins manifeste. Depuis longues années, des linguistes éminents se sont associés avec la prétention de faire une langue universelle; ils ont à leur disposition les matériaux accumulés par toutes les grammaires, ils ont un grand savoir et la sympathie du public, et non-seulement ils ne peuvent

faire une langue, mais il leur est impossible de rien ajouter ou de rien retrancher à celles qui existent. Quelle est la réunion de savants qui pourra jamais ?e flatter de contenir la science, la réunion d'artistes qui pourra se flatter de contenir l'art, ou la réunion d'industriels qui pourra se flatter de contenir l'industrie? Ne voyons-nous pas, au contraire la langue faire violence aux prétentions de l'Académie française, la science faire violence aux prétentions de l'Institut, le commerce et l'industrie faire violence aux compagnies? Il est dans la loi des choses que jamais les forces individuelles associées ou coalisées ne puissent vaincre les forces sociales, et il faut grandement s'en applaudir, car si l'individu pouvait jamais devenir le maître, ses mesquines et folles passions détruiraient ce qu'il y a de plus éminent dans l'humanité.

Après toutes ces preuves positives de l'existence d'une société organique et vivante, il est bon de donner les preuves négatives et de montrer que, au moment où meurt une société, on voit mourir sa langue, sa science, son art et ses forces économiques. Ce fut en effet le spectacle que présenta la fin des sociétés médique, égyptienne, grecque, ro-

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maine, etc. Les individus qui les composaient survivaient par millions, se groupaient et s'associaient de leur mieux pour s'entr'aider. Mais la société était morte, et morte fut la langue, malgré une admirable littérature conservée dans les livres et les corporations savantes, malgré renseignement qui en est fait encore de nos jours; morte fut la science, mort fut l'art, morte fut l'économie générale, et tout cela dut renaître dans des organismes nouveaux.

En face de faits pareils, nous croyons difficile de nier que les corps et les âmes de l'espèce humaine arrivent à une vie supérieure dans le vaste organisme que représente la société. La naissance individuelle est dès lors un fait de nutrition, comme la mort est un fait d'élimination. Quand l'arbre tombe, la forêt persiste, ainsi fait la prairie quand le brin d'herbe est desséché. De la mort naît l'éternelle transformation ; quant à l'anéantissement, les naturalistes savent qu'il n'existe pas; l'acte est aussi indestructible que le grain de sable, et qui dit réalité dit éternité.

Les facultés supérieures qui résultent de la vie collective n'appartiennent pas uniquement à l'es-

pèce humaine, elles apparaissent à tous les degrés de l'échelle animale du moment oîi des individus se combinent en organisme.

La ruche déploie une série de forces et de talents qu'on ne saurait retrouver chez l'abeille, même à l'état élémentaire; des sociétés de poissons et d'oiseaux sont douées de prévoyance, d'instinct défensif, de besoins de migration et d'art de se conduire dont les individus isolés sont dépourvus; les républiques de castors déploient dans les constructions sur pilotis un art dont on ne retrouve pas la moindre trace dans l'animal vivant à l'état d'isolement. Il ne faut donc pas douter, en face d'une pareille série de faits, que la vie collective n'ait ses lois, comme la vie individuelle, et que l'organisation sociale de l'homme et des animaux n'ouvre prochainement une vaste carrière aux travaux des naturalistes.

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