‹ Critique et conséquence des principes de 1789 par le docteur ClavelChapitre 5 sur 36 · DE L'ORGANISME SOCIAL · texte numérisé non relu

DE L'ORGANISME SOCIAL

Admettre que la société est un organisme, c'est la soumettre d'avance aux lois des êtres organisés qui sont forts ou faibles, sains ou malades, obligés de naître, de grandir, de décroître et de mourir. Ici les faits servent encore de preuve, car l'histoire nous fait assister à la naissance, à l'adolescence, à la virilité, à la décrépitude et à la mort des nations. Certaines ne dépassent pas l'enfance, d'autres succombent en pleine virilité, d'autres encore traînent une vieillesse misérable et s'absorbent en des puérilités séniles. L'Asie est la patrie de ces nations décrépites qui ne peuvent plus vivre et ne savent pas mourir. En Europe elles meurent adultes, en Afrique et en Amérique elles n'ont guère jusqu'ici dépassé l'adolescence. Des morts prématurées supposent des maladies altérant les tempéraments et rendant les

nations incapables de soutenir la lutte ou la concurrence vitale. Quelle est la nature et l'origine de ces maladies sociales ? Est-il possible de les prévenir par une sage hygiène, ou de les guérir par la thérapeutique? Questions insolubles tant que le vaste organisme qui se nomme nation n'aura pas été sourais à l'analomie et à la physiologie qui, toujours, doivent précéder la pathologie et la thérapeutique.

Bien des hommes, depuis la fin du siècle dernier, ont constaté les lacunes laissées par la révolution française dans les doctrines politiques et économiques; des travaux remarquables n'ont cessé de se produire avec l'intention manifeste de concilier les intérêts matériels de l'homme avec ses intérêts moraux, la richesse avec l'honnêteté. Un effort incessant a cherché, surtout en France, à soustraire la production des richesses aux cruelles nécessités que Malthus a décrites et à montrer que la prospérité des nations, loin de condamner les classes inférieures de la société à la misère et à la mort, peut admettre leur bien-être physique et moral.

Si des tentatives aussi louables n'ont pas été suivies de succès, malgré le talent déployé par Fourier, Auguste Comte, Proudhon et autres , la faute en est

surtout à la manière dont ces socialistes éminents ont envisagé la société. Du moment où ils la considéraient comme une association dont les statuts peuvent varier avec la volonté des sociétaires, ils se mettaient dans l'impossibilité d'arriver k la véritable loi et aux rapports nécessaires qu'elle établit entre la politique et l'économie sociale. Ils arrivaient à la série des contradictions décrites par Proudhon qui Unissait par les considérer comme naturelles. La propriété et la justice ont été l'objet de travaux considérables et nul n'a pu concilier leurs conditions respectives ; il en est de même du droit et de la liberté, de l'individu et de l'État, l'antagonisme persiste où devrait se montrer l'accord.

Deux doctrines sont en présence à cette heure : Tune qui, selon la tradition antique de l'autorité et du droit divin, subordonne l'individu à l'État ; l'autre qui subordonne l'État à l'individu. La première a ses racines dans le catholicisme, la seconde s'appuie surtout sur le protestantisme; l'une s'incarne dans la race néo-latine, l'autre dans la race germanique et Scandinave ; celle-là s'est affirmée dans la centralisation monarchique, et celle-ci s'est affirmée dans la diffusion féodale. Toutes deux

renferment évidemment une portion de la vérité, sans cela elles n'auraient pas conduit les nations pendant une série de siècles; toutes deux renferment une part d'erreurs qu'il faut attribuer à l'exagération de principes nés d'un antagonisme séculaire, sans cela l'une ou l'autre aurait pris la direction exclusive des peuples civilisés.

Après la révolution française, il est inutile de montrer les vices du droit divin, du principe autoritaire, de la subordination de l'individu à l'État, de l'extrême centralisation, etc. 'L'impossibilité où se trouve le saint-siége de se maintenir, la décadence de toutes les monarchies et les concessions faites par elles à la liberté, sont une démonstration suffisante. Mais ce qu'il faut démontrer, ce sont les erreurs du principe individualiste qui revendique le monopole de la liberté, et obtient ainsi la faveur de l'opinion. Son premier tort est de ne reconnaître que la personne individuelle. En méconnaissant les organismes, famille, commune, province et Etat qui sont des personnes sociales et souveraines au même titre que l'individu, il se trouve dans l'impossibilité de faire la part de chacun et d'organiser les pouvoirs, il ne peut établir de gradation ou de hiérar-

i2 CRITIQUE ET CONSEQUENCE

chic entre le citoyen et l'État. Pour que ce dernier ne puisse aspirer à la tyrannio, on le subordonne à l'individu dont la liberté est le seul mobile social.

Peu importe que cette liberté fasse surgir des antagonismes et des conflits, que le fort opprime le faible, que le fourbe dupe le sincère, que le fripon s empare du bien de l'honnête homme, chacun doit s'ingénier pour se défendre et pour triompher dans la lutte. L'ordre naît de la bataille, les fonctions sociales naissent de l'initiative individuelle, la loi représente la volonté des majorités dont les intérêts finissent toujours par triompher.

Du moment où Ton considère l'initiative individuelle* comme le mobile social par excellence, il faut bien admettre que les institutions et les lois sont le résultat d'une convention entre individus, et que les majorités ont le droit de changer la législation et la forme des gouvernements, que l'association peut se dissoudre comme elle s'est formée, et que les nations peuvent se partager en autant de fractions qu'il plaît aux citoyens. Et' ceci n'est pas un principe exagéré jusqu'à l'absurde ; la Suisse fédérale a failli se partager en deux parties en 1847 ; les États-Unis ont été menacés d'une scission pareille

en 18G3, et le mobile invoqué a toujours été la liberté des dissidents.

Dans Tordre économique les mêmes faits anarchiques] se représentent. Sous prétexte de liberté, on voit se former des corporations, des coalitions, des compagnies, des exploitations qui ne sont en définitive qu'une série de moyens d'opprimer le producteur et le consommateur. Le faible et le malhabile sont voués dès lors à la faim, à la misère et à la mort; à celui qui ne peut nourrir une femme, le mariage est interdit, force lui est de demander au vice des amours stériles; à l'homme marié qui ne peut nourrir que sa femme, il est interdit d'avoir des enfants, sous peine de les voir mourir de faim.

Chez une nation ainsi constituée, la liberté des uns aboutit, chez les autres* à l'épouvantable servitude de l'ignorance, t du vice et de la dégradation. Le paupérisme est hideux, la criminalité est effrayante, mais la puissance de ceux qui triomphent dans la bataille de la vie ne saurait être niée. Chaque père veut donner à ses fils un corps et un caractère de fer, chaque mère enseigne à ses filles comment on conquiert l'époux qui donne le luxe et sait nourrir ses enfants. S'enrichir, gagner de l'ar-

gent, devient la grande affaire, parce que la richesse est le principe de toute gloire, tandis que la pauvreté est le principe de toute humiliation. Il ne faut donc pas s'étonner si l'honneur et la probité sont abandonnés sur la route comme un bagage inutile; mais il ne faut pas s'étonner non plus si le fils de la révolution française, si le libre penseur déclare entachée de barbarie une société où l'homme n'a droit ni au pain, ni à l'instruction, ni à la moralité.

Pour éviter les misères sociales qui tiennent à l'exagération , soit du principe d'autorité ou de droit divin, soit du principe de liberté ou d'initiative individuelle, il faut admettre avec l'un que la société est un fait primordial et organique dont les lois échappent à la volonté humaine, aussi bien que es rapports de l'individu avec les organismes fa-

mille, commune, province et Etat, qu'il y a des fonctions sociales auxquelles l'initiative individuelle ne peut atteindre, entachée qu'elle est d'égoïsme et de faiblesse, enfin que la souveraineté individuelle ne peut, en aucun cas. porter atteinte à la souveraineté collective ni la remplacer. Avec l'autre principe il faut admettre qu'un être raisonnable et

libre est son propre souverain. Cette souveraineté suppose des droits inaliénables et imprescriptibles qui échappent à l'action de l'État, et que nul, à moins de crime, ne peut aliéner ou prescrire ; elle suppose encore que l'individu a l'exercice de toutes ses facultés et l'initiative de tous les actes que demande sa vie; elle suppose enfin que chaque citoyen, sous sa propre responsabilité, peut agir, se déplacer, parler, écrire, s'associer, etc., sans que personne ait mission d'intervenir, tant qu'il ne porte pas atteinte à la loi sociale.

Cette loi, du moment où la société n'est plus une association, mais un organisme, ne saurait être considérée comme l'expression de la volonté générale, elle reprend la signification que lui attribue la science, elle fait suite à l'histoire naturelle, elle représente les rapports nécessaires des hommes, elle est la formule biologique des nations. Le soin de la découvrir n'appartient plus à une assemblée de législateurs, mais à la science, c'est-à-dire à l'humanité entière, et, une fois découverte, la loi sociale doit s'imposer aux générations comme s'imposent les lois physiques ou chimiques, par la toute puissance de la vérité.

i6 CRITIQUE ET CONSÉQUENCE, ETC.

Avec cette loi, qui réalisera les diverses formes du bien, du bon, du beau, du juste, du fort et de l'utile, parce que les vérités de même ordre s'enchaînent et ne sauraient s'exclure, le plus mince des droits individuels résiste à l'effort de la plus puissante nation, de même que le droit national le moins important résiste à la coalition de tous les individus. Les souverainetés du citoyen et de l'État, loin de s'absorber ou de 9e détruire, se font respectivement équilibre et se donnent mutuellement le principe de leur stabilité. Les constitutions et les lois ne peuvent changer au gré des majorités et des partis, parce qu'un même fait n'admet plus qu'une loi, et qu'un même peuple n'admet plus qu'une constitution.

Un état social si désirable est impossible sous l'empire du principe d'association : il ne peut se produire que sous l'empire du principe d'organisation qui, dans le corps humain, rend les facultés physiques et morales complémentaires les unes des autres, qui, dans le corps social, rend complémentaires les fonctions politiques et les fonctions économiques, le droit individuel et le droit familial, municipal, provincial ou national.

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