ORGANISMES COLLECTIFS
Chez l'homme, comme chez les animaux des classes supérieures, la reproduction est impossible à l'individu isolé. La fécondité suppose le concours des sexes, concours exigé par une affinité organique tellement impérieuse qu elle dompte, sous le nom d'amour la volonté la plus rebelle. L'homme et la femme sont conduits par une possession réciproque à produire le ménage, l'être bisexuel dans lequel l'élément masculin et l'élément féminin se complètent réciproquement, et font surgir des forces nouvelles.
Parmi ces forces il faut mettre en première ligne la fécondité dans les produits de l'âme aussi bien
que dans ceux du corps. Une loi organique veut que les germes dont l'homme est dépositaire au physique et au moral ne puissent obtenir leur évolution complète que s'ils reçoivent de la femme la forme et la nourriture. Faute de connaître cette vérité, l'élément viril a dominé dans les institutions des peuples, mille choses ont été commencées, mais rien de stable n'a été fait. Les religions et les gouvernements, en cherchant à créer des organismes exclusivement masculins, ont prétendu dénaturer à leur profit les forces reproductrices; mais ce n'est jamais impunément que l'on met obstacle aux vœux de la nature. Le célibat a pu exalter jusqu'au fanatisme les ministres de certains cultes et les transformer en une milice détachée des intérêts de famille et de patrie ; mais il les a dévolus à la stérilité et au parasitisme social. C'est en vain que les milices pieuses ont concentré dans leur sein l'énergie, le savoir et la vertu, une loi organique d'ordre supérieur fait que toute nation, que toute famille, que tout parti s'abandonnant à leur direction est voué à la dissolution.
Des organismes exclusivement féminins sont également perturbateurs. Leur activité, faute de germes*
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ne peut s'exercer que sur des choses mortes : elle s obstine, le plus souvent, à embaumer des cadavres.
Tout autres sont les résultats, quand les sexes, obéissant à la puissante affinité du cœur, s'unissent dans le ménage ; ils sont doués de forces créatrices, des enfants naissent de leurs amours, apportant dans l'âme du père et de la mère des notions et des affections nouvelles. A mesure que grandissent les jeunes générations, on voit changer les rapports entre les parents et les enfants : ceux-ci entrent en pleine vigueur quand ceux qui leur ont donné le jour sentent les atteintes de la vieillesse. Le moment arrive où le protecteur dans le passé demande protection dans l'avenir, où celui qui excellait dans Faction n'excelle plus que dans le conseil. Mais une admirable hiérarchie naturelle se maintient entre les forces qui contribuent à la prospérité de l'organisme né du concours des sexes et des âges. Partout, sous le nom de famille, on retrouve cet organisme comme berceau des nations: il est un élément capital de la grandeur humaine, il a son origine dans les affinités les plus puissantes du cœur; aussi faut-il tenir pour pernicieuses toutes les institutions
6i -CRITIQUE ET CONSÉQUENCE
qui lui créent des obstacles, et pour non avenues les utopies qui rêvent sa destruction.
Mais, tout en offrant à la femme, à l'enfant et au vieillard une protection suffisante pour qu'ils puissent vivre, tout en établissant entre eux la solidarité du nom, de l'intérêt et de la dignité, le cercle de la famille est trop étroit pour contenir tontes les virtualités humaines, à peine s'il suffit à l'état de sauvagerie. 11 faut donc s'attendre à voir les éléments de civilisation que contient le cœur de l'homme pousser les familles vers un organisme supérieur. Alors apparaît le municipè ou la commune, que Royer-Collard considérait comme d'institution divine. Il faut, en effet, que cet organisme soit le résultat d'affinités bien générales et bien puissantes, pour qu'on le rencontre, sous des noms divers chez tant de nations. On le voit surgir sitôt que des familles doivent réunir leurs efforts pour résister au danger, pour obtenir la sécurité, pour cultiver, pour commercer, pour produire, pour s'instruire et pour parler. Eu lui naissent le conseil, le tribunal et l'école, parce qu'il fait naître les idées d'intérêt collectif, de droit et de devoir, d'ordre et de justice, de liberté et d'autorité, parce
qu'il est le véritable initiateur de l'homme à la vie sociale.
Maigre sa puissance, le municipe est loin d'être le dernier terme de l'organisation dans l'humanité. Son territoire restreint fait que le grand commerce, la grande industrie, la grande viabilité, la grande science et le grand art lui échappent. Il ne peut maîtriser ni les fleuves ni l'Océan; aussi est-il obligé, pour lutter contre la nature ou pour satisfaire les besoins de civilisation qu'il a fait naître, de se combiner aux municipes qui l'enlourentet se trouvent dans desconditions analogues, afin de produire l'organisme provincial. Une population fort nombreuse peut, dès lors, trouver en elle-même la plupart des éléments de la civilisation; elle peut se donner des mœurs et des institutions conformes à sa race, à son climat et à son territoire; elle peut suffire à tous
les sacrifices qu'exigent les intérêts collectifs, elle peut lutter contre les obstacles suscités par la na-, ture, elle peut enfin sortir de la barbarie et entrer dans la civilisation. Mais des forces lui manqueront encore, et sa combinaison aux provinces voisines dans l'organisme-nation pe.ut seule porter à leur apogée les facultés de l'espèce humaine.
Une nation représente une société renfermant dans son sein les divers éléments de la civilisation et présentant des caractères spéciaux parmi lesquels il faut noter la langue, la race, les mœurs, les aptitudes, le climat et le territoire. Du moment où on considère les nations comme des organismes, il faut s'attendre à retrouver parmi elles les variétés que Ton remarque parmi les individus. Certaines ont plus d'aptitudes pour la science, d'autres sont mieux douées du côté de l'art, d'autres encore sont surtout commerçantes ou guerrières. Plus le génie s'accuse et plus la nation est distincte ; elle est surtout homogène, lorsque son isolement géographique la préserve de tout mélange avec les peuples étrangers.
Entre les nations rendues très-homogènes par l'isolement et les nations devenues très-complexes à la suite de leur fusion avec d'autres, il existe une série d'intermédiaires qui représentent le clavier de la civilisation. La race et le croisement ont ici une grande importance, mais il faut également tenir compte de la disposition du sol. Il représente l'ossature des nations, ce qui mesure leur taille, ce qui • établit la continuité de leurs organes. Il semble
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qu'en remplissant une fonction dans la vie des peuples, la terre devienne vivante. Le langage, qui a l'intuition de tant de choses ne s'y est pas trompé; il dit l'Espagne, la France et l'Angleterre, pour dire l'ensemble des Espagnols, des Français ou des Anglais ; il fait de l'expression géographique la formule de la nation.
De la structure du système osseux dépend la disposition du corps social, qui peut être bossu, boiteux ou manchot lorsque son territoire est déprimé, mal circonscrit, trop allongé ou courbé hors de propos. Le morcellement de la Grèce par la nature est pour beaucoup dans la difficulté quelle a éprouvée dans tous les temps d'arriver à la nationalité ; la plaine unie et homogène que représente l'Angleterre a dû aider puissamment à l'unité nationale combattue par les instincts féodaux de la race saxonne; les chaînes de montagnes qui découpent l'Espagne indiquent la puissance de sa vie provinciale. Dans toute région une belle proportion de montagnes et de plaines indique une forte ossature et une vitalité puissante. Trop de montagnes produit un corps maigre mais robuste et vivace, trop de plaine produit la pléthore quand la terre
Digitiz
est fertile, ou la langueur du lymphatisme quand le sol est marécageux.
La circonscription territoriale n'est pas seulement importante en ce qu'elle détermine la figure du corps social et la proportion de ses régions diverses; elle détermine encore les rapports de voisinage ou de contact avec les autres nations. Il ne faut donc pas s'étonner des efforts instinctifs de tout corps social pour acquérir une bonne frontière. Est considérée comme excellente celle qui favorise les rapports commerciaux tout en offrant une défense naturelle contre l'invasion. La mer a ce double avantage, aussi est-elle la meilleure des frontières. Au second rang se placent la chaîne de montagnes qui s'ouvre seulement dans quelques passages faciles à garder et les fleuves larges et profonds. Les obstacles insuffisants pour arrêter une armée forment les frontières du troisième rang. Ces dernières peuvent ne pas déplaire à un organisme puissant, parce qu'il espère que l'affinité sociale attirera ses voisins dans l'orbite de ses mouvements; mais elles sont mauvaises pour les nations faibles, c'est-à-dire portées à chercher chez autrui la puissance politique ou économique qui leur
manque. Si elles n'ont pas une frontière nettement tracée par la nature et facile à défendre, le jour viendra où elles seront absorbées par de puissantes voisines.
Tels sont, dans tout ce qu'ils ont de plus élémentaire, les rapports des organismes collectifs : famille, municipe, province et nation; ils résultent d'une force attachée à la vie humaine, d'une loi supérieure à laquelle le despote le plus absolu ou l'aristocratie la plus puissante ne peuvent rien changer. Supprimer l'un des membres de la série, c'est détruire ce qui en est la conséquence, c'est imiter celui qui prétendrait maintenir la vie de l'individu en ôtant le cœur ou le poumon.
La véritable nation n'exige pas seulement la formation de la famille, du municipe et de la province, elle exige encore entre ces organes des rapports tels que nul ne puisse empiéter sur les fonctions des autres. Sitôt que la famille usurpe sur le municipe, celui-ci ne peut se former ; il en est de même de la province dominée par le municipe, ou de la nation dominée par la province : des usurpations en sens inverse produisent desjaltérations opposées, et, dans les deux cas, la société est en souffrance. Voilà la
théorie, il reste à constater si ses prévisions sont confirmées par les faits. ~
Certaines races, celle des Sémites en premier lieu, ont concentré la vie sociale dans la famille. En faisant du patriarche le propriétaire, le législateur et le juge, en mettant dans ses mains les pouvoirs municipaux, ils ont arrêté la société dans son développement et l'ont limitée à ce que peut produire la tribu. Ce qui dépasse l'état patriarcal n'a pu surgir chez les Arabes purs, ils n'ont ni l'organisme commune, ni l'organisme province, ni "l'organisme nation, aussi leur état social est-il resté forcément élémentaire.
Le clan des Scandinaves eut, au moyen âge, les mêmes résultats que la tribu. En se substituant au municipe légué par les Romains, il fit baisser la civilisation d'un degré, il fit triompher la barbarie et amena la diffusion des nationalités. Ses effets désastreux ne cessèrent qu'avec la reconstitution du municipe dans la commune. Multiplier des exemples que les peuples voués à la barbarie fournissent à profusion, est fort inutile, mieux vaut constater par des faits ce que produit l'insuffisance de la famille chez les peuples civilisés. Cette insuffisance a
pour résultat d'isoler l'individu, de le mettre hors d'état de lutter contre l'action collective, de l'amoindrir et de produire la maladie de la centralisation. A Sparte, l'État était tout et l'indivividu rien, parce que Lycurgue avait trop affaibli les liens de la famille ; pareille chose se remarquait dans bien des villes de la Grèce ou de l'Asie vouées à la corruption des mœurs et au despotisme. Tant que la famille romaine fut fortement constituée, l'individu se maintint en face de l'État et la république put vivre. Mais quand la dissolution des mœurs et la peste des esclaves changèrent les rapports de l'homme, de la femme et de l'enfant, au point de les rendre étrangers les uns aux autres, quand l'individu se trouva seul en présence du colosse social, le despotisme dut prendre des chaînes pour relier les membres épars de la société.
Au moyen âge, le servage produisit ce qu'avait produit l'esclavage dans l'antiquité, des familles patriciennes corrompues par la domination et des familles plébéiennes corrompues par la servitude. L'Espagne de Philippe II, la France de Louis XIV et la Russie de Pierre 1 er en furent la conséquence.
Gomme la famille, le municipe put pécher par
excès de force ou par faiblesse. Il grandit, chez les anciens Grecs, "au point de se substituer à la province et d'empêcher la formation de la nation. Sa croissance vraiment monstrueuse fit surgir partout des guerres étrangères et intestines, en même temps qu'elle empêchait l'organisation des conquêtes. Il ne faut donc pas s'étonner si, malgré sa bravoure, son intelligence et sa richesse, la Grèce devint la proie de Rome, moins bien douée à tant d'égards, mais sachant rendre romains les municipes qu'elle s'adjoignait et possédant à un haut degré les caractères de l'organisme social.
L'Italie du moyen âge présenta un spectacle analogue à celui de la Grèce antique. Même puissance des municipalités se substituant à la nation et faisant fleurir les arts et l'industrie, mêmes factions à l'intérieur, mêmes guerres intestines, même faiblesse devant l'étranger.
Si l'on veut trouver des exemples de l'insuffisance des municipes, il faut explorer les contrées où domine la féodalité. On verra la civilisation se réfugier dans les villes dont l'administration est forcément municipale, au moins en partie, tandis que la barbarie se maintiendra au sein des campagnes.
Un excès de force dans la province se montra souvent dans l'histoire de l'Allemagne, de la France et de l'Espagne. Des guerres terribles en furent le résultat. Quand chaque province française était séparée de ses voisines par une ligue de douanes, quand existaient douze parlements avec autant de droits écrits et coutumiers, les centres d'action n'étaient pas difficiles à trouver pour les rebelles; ils usaient de la part de nationalité dévolue à chaque province, habituée à séparer sa vie de celle de la nation. Les mêmes causes engendrèrent les mêmes effets en Espagne, et, si la guerre civile a désolé l'union américaine, il faut en rapporter l'origine à des provinces qui ont gardé une partie des pouvoirs de la nation.
Au lieu d'avoir trop de force, les provinces peuvent en manquer et n'obtenir qu'une part de la vie qui leur est due; c'est ce qui est arrivé en Chine, après la conquête des Tartares, dans plusieurs monarchies orientales, dans la Rome des empereurs et dans la France napoléonienne. Le résultat a été . la centralisation, dans laquelle les organismes placés au-dessous de la nation sont privés d'une part de leur force et de leur vie. Alors arrive la langueur
sociale, l'abaissement des caractères, la corruption dans les mœurs, l'impuissance dans les productions du cœur et de l'esprit. La tête de la nation, la capitale, s'accroît démesurément à mesure que le corps s'étiole et s'affaiblit; il en résulte une sorte d'hydrocéphalie qui aboutit, comme chez l'individu, aux convulsions, au dépérissement et à la mort.