‹ Critique et histoireChapitre 4 sur 12 · ET · texte numérisé non relu

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des essais d'interprétation de la vie de Jésus donnés au dixhuitième siècle ont été suggérés non par la simple curiosité scientifique, mais par des besoins pratiques. Ni Reimarus, ni Voltaire, pour ne citer que ces deux-là, n’ont été de purs historiens. Ils sont, à bien des égards, aussi différents l’un de l’autre que deux hommes peuvent l'être, mais ils ont ceci de commun que, s'ils ont essayé d'évoquer la figure de Jésus, c'était pour l’opposer au Christ que présentait et qu’adorait la religion de leur temps et de leur pays, pour ruiner, l’un le catholicisme au profit d’un vague déisme et d’une religion philosophique, l'autre le protestantisme au profit de la religion naturelle. Différents par leur tempérament et leur tournure d’esprit, non moins différents par les milieux dans lesquels ïls vivaient et agissaient, Voltaire et Reimarus ont, l’un et l’autre, très efficacement, bien que par des moyens différents, travaillé à montrer que l’idée que l’on se faisait autour d’eux de la vie et de l’œuvre de Jésus ne répondait pas à la réalité.

‘est d’une manière tout à fait sporadique et occasionnelle et sous une forme légère et ironique, parfois même humoristique, que Voltaire a entrepris la critique de la conception courante de la vie de Jésus. La tournure de son esprit et le milieu dans lequel il vivait, lui interdisaient de traiter les choses d’une manière systématique et lui imposaient certaines précautions. Souvent il met les idées qu’il serait dangereux de développer directement, dans la bouche d’un personnage imaginaire et en accompagne l'exposé d’exclamations faussement indignées ou d'une réfutation dont la faiblesse manifeste indique clairement qu’il ne la faut pas prendre au sérieux. Voltaire signale ainsi le peu de valeur documentaire des évangiles, la date tardive de leur rédaction, l’invraisemblance des prophéties eschatologiques; il insiste sur l’absence de témoignages non chrétiens relatifs à l'histoire évangélique et, avec un instinct très sûr, soutient l’inauthenticité du témoignage de Josèphe, thèse devenue banale, mais qui ne l'était pas au dix-huitième siècle. Les récits de miracles excitent sa verve et son ironie, Pourtant il ne va pas aussi loin que certains disciples de Milord Bolingbroke dont il rapporte les théories. Il repousse la thèse de la non-historicité de Jésus en lui opposant des raisons d’un tel poids qu’il faut écarter ici l’idée qu’il pourrait feindre seulement de la rejeter. Dans l'essai intitulé Dieu et les hommes qui est de 1769, ül résume ainsi ce qu’il considère comme possible de dire de l’histoire de Jésus. «II faut, en attendant la foi, se borner à tirer cette conclusion : il y eut un Juif obscur de la lie du peuple

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nommé Jésus, crucifié comme blasphémateur au temps de l'an % pereur Tibère, sans qu’on puisse savoir en quelle année», C’est

une formule qui ne diffère pas sensiblement de celle à laquelle a abouti Alfred Loisy dans la dernière phase de sa critique

Les théories de Reimarus donnent, au même degré que les remarques de Voltaire, une impression de modernité et d’actualité. Dans le dernier des fragments posthumes publiés par Lessing, celui qui est intitulé « Vom Zwecke Jesu und seiner Jünger », on trouve des thèses très semblables à celles de beaucoup de critiques” ## | modernes. Seulement Reimarus ne les a formulées que par une ri sorte de divination. L'idée centrale de Reimarus, c’est que la pré See dication de Jésus a été essentiellement eschatologique et terrestre. Jésus n’a jamais songé à établir une religion nouvelle. Il attendait sa manifestation en qualité de Messie, fils de David, Deux … ke fois il a tenté de se faire proclamer roi, au moment de l'envoi ; Ke | des disciples en mission, puis à Jérusalem. Cette seconde tentative a provoqué une lutte au cours de laquelle il a péri. Après sa mort, ses disciples, dans un but intéressé, imaginèrent l'idée d’un Le avènement du Messie et d’une rédemption spirituelle dans l’au-dela. C’est ainsi qu'est née l’Eglise chrétienne.

Il y a deux choses principales à relever dans la théorie de Reïmarus. La première est l’originalité vraiment géniale de sesM vues sur l’eschatologie de Jésus qui anticipent au moins d’un siècle sur la marche de la science. La seconde est le fait que Reimarus a compris qu'aucune théorie relative à Jésus ne pou vait avoir de valeur si elle n’expliquait pas, en même temps, la

naissance de l’Eglise, de là l’hypothèse par laquelle il prétend rendre compte du passage de l’eschatologie matérielle de Jésus. à l’eschatologie spirituelle de l'Eglise. Reimarus a donc bien vu” le problème historique que résume la formule «Jésus et les ori: -gines du christianisme », alors que la plupart de ceux qui, après. lui, se sont occupés du problème de la vie de Jésus ne paraissent. pas s’en être souciés. Et l’on peut se demander si la manière un” peu étroite dont le dix-neuvième siècle a posé le problème, en”

on on Rae au sens ee ra mot, se origines du christianisme,

dans tte (ae Fons de Re EPA ou Histoire ? Paris, 102 PL 12 Pie 123 a.

? «Rien dans les récits évangéliques n'a consistance de fait si ‘en n'est le crucifiement de Jésus par sentence de Ponce-Pilate pour cause M

livrets illustrés du rituel pascal, pl Ne Fr la mort et de la résur- ME rection de Jésus ». (La passion de Marduk, Revue d'histoire et de littérature a religieuses, VIII, 1922, mp. 297). Cf. La légende. de Jésus, ibid., p. 433-476. 43

CAUSE NEA

Ni les remarques incisives de Voltaire, ni les constructions de Reimarus n’exercèrent sur les développements qui suivirent d'influence sensible. Jusqu'en 1835, c’est-à-dire jusqu’à la Vie de Jésus de Strauss, rationalistes d’une part, supranaturalistes de l’autre, s'efforcent, tout en reproduisant les grandes lignes des récits évangéliques et en combinant, un peu comme l’ancienne harmonistique, les données synoptiques et les données johanniques, de donner des événements de la vie de Jésus une interprétation qui s’accorde avec leurs doctrines. Les discussions purement dogmatiques sur les miracles et sur la résurrection, niés par les uns, affirmés par les autres, occupent dans ces Vies de Jésus une grande place et en font des œuvres plus théologiques qu’historiques.

La fin du dix-huitième siècle et le commencement du dixneuvième voient aussi apparaître avec Bahrdt et Venturini une littérature d’un genre spécial qui mérite au moins une mention, car elle semble reprendre de nos jours une vogue nouvelle, Nous voulons parler des Vies de Jésus romanesques qui, pour la reconstruction de l’histoire évangélique, superposent aux données de l’histoire un élément d'imagination. Les œuvres de cette sorte ne méritent peut-être pas complètement le mépris dans lequel les tiennent les historiens, parce que leur principe même met en lumière un fait auquel on n’a pas toujours attaché l'importance qui convient, c'est que les données que la critique parvient à dégager des évangiles ne suffisent pas pour établir un récit cohérent et complet de la vie de Jésus. Toute cette littérature romanesque souffre de l’arbitraire des imaginations par lesquelles elle essaye de suppléer aux-lacunes des documents. Souvent aussi elle est viciée par le fait qu’elle se met au service de telle ou telle doctrine particulière, de la théosophie par exemple. Quand, ce qui

est souvent le cas, les œuvres de ce type invoquent, parfois autrement que par une simple fiction littéraire, de soi-disants documents retrouvés par un extraordinaire concours de circonstances, en réalité fabriqués pour les besoins de la cause, elles méritent d’être qualifiées de falsifications plus encore que de romans.

Le dix-huitième siècle et le premier tiers du dix-neuvième, malgré l'importance du travail qui s'y est accompli et l’ingéniosité ou la justesse de certaines vues qui ont été développées à ce moment ne constituent qu’une période de préparation. L’ère héroïque des Vies de Jésus ne s’ouvre qu’en 1835 avec Strauss, elle va jusqu'aux environs de 1900.

A bien des égards Strauss est un initiateur. Tandis qu'avant lui on ne traitait du problème de Jésus qu'avec des préoccupations dogmatiques, pour défendre ou pour combattre la foi chré-

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tienne ou une certaine forme de cete foi, Srauss, le premier, se. pique d'aborder le problème avec un désintéressement dogmatique absolu. Il le devait à la philosophie de Hegel. Pour lui la religion ne reposant pas sur des faits, mais sur des idées, aucun intérêt religieux n’est engagé dans la question de savoir si tel épisode rapporté dans les évangiles est historique ou non. Une idée, en effet, n’a pas besoin, pour jouer son rôle dans la religion de se réaliser ou de s’être réalisée comme phénomène. On | peut donc apporter une entière impartialité dans l’étude et dans la critique de la tradition, Toutefois cette souveraine indifférence a sa contre-partie. La distinction entre récit réel et récit, mythique étant sans importance, un glissement, psychologique ment très explicable, incline Strauss vers l’explication mythique. - Elle lui est suggérée aussi par l'application qu’il prétend faire. du développement logique de la thèse, de l’antithèse et de la syn=

thèse. Les explications rationalistes et supranaturalistes s'étant + affrontées chez ses prédécesseurs, il prétend les concilier dans une synthèse supérieure qui sera l'explication mythique. Cette pré occupation introduit dans l’œuvre de Strauss un esprit de sys” tème qui porte préjudice à sa valeur historique. à Il ne faut MR pas méconnaître les mérites de Strauss, - s tandis que jusqu’à lui — et souvent encore après lui, chez Renan re par exemple — la charpente de la vie de Jésus est fournie par une combinaison de données synoptiques et de données johan= niques, souvent avec une certaine prédominance du cadre johan nique, Strauss pose nettement le dilemne: synoptiques au qua" trième évangile, C’est en faveur des synoptiques qu’il l’a résolu. à cause du caractère plus nettement mythique qu'il reconnait." Re au quatrième évangile, de la prédominance qu’il y constate de Sa l'élément théologique et apologétique et de l’influence de l'esprit | hellénique qu’il y relève.

L'œuvre de Strauss présentait un point faible: elle ne reposait pas sur une théorie assez soigneusement élaborée de la com= position des évangiles, Strauss s'était borné à adopter sans recherches approfondies, la théorie, alors courante, de Mare abré viateur. Plus tard il devait de même faire reposer sa seconde Wie de Jésus sur les théories littéraires de Baur et de l’école de Tubingue. Le fait est significatif. Alors que dans beaucoup de FX Vies de Jésus il y a une prépondérance de la considération cris … tique sur les préoccupations historiques, celle de Strauss et ÿ surtout constructive.

Les âpres controverses provoquées par l’œuvre de CLÉS St portèrent principalement sur trois points: le mythe, les relations. de Jésus et du Christ et la question de la composition des évan-

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