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Toutes ces Vies de Jésus présentent assez de points communs ; elles opèrent assez suivant les mêmes prémisses et avec la même méthode pour que, malgré les différences qu’il y a entre elles, on puisse parler d’un consensus de la critique évangélique dans la seconde moitié du XIXe siècle et aw commencement du XXe, Ce consensus porte sur les points suivants : Il y a dans les évangiles, soit dans les synoptiques seuls, soit dans les synop-

- tiques complétés par le quatrième évangile, une histoire du ministère de Jésus, sinon sans lacunes, du moins qui correspond aux étapes réelles des événements ; le ministère de Jésus se divise en deux grandes périodes, l’une de succès qui correspond aux débuts du ministère galiléen, l’autre d’échecs à la suite desquels Jésus transporte en Judée le théâtre de son activité, soit qu’on pense qu’il est venu à Jérusalem pour y reprendre, sur un nouveau ter-

rain, la tentative qui avait échoué en Galilée, soit qu’on admette

qu’en prenant le chemin de Jérusalem il avait déjà le sentiment que sa mort était inévitable. Beaucoup de ces Vies de Jésus, surtout parmi les plus anciennes, tendent à éliminer l’élément eschatologique dans lequel elles ne voient qu’une forme imposée à Jésus par le messianisme matérialiste juif dont il n'aurait pas partagé les vues ou dont il se serait rapidement dégagé. Les auteurs de ces Vies de Jésus — et c’est encore un trait qui leur est commun à tous — sont préoccupés de relier entre eux les différents points qu’ils considèrent comme acquis et d’établir ainsi l’enchaînement sans lequel il n’y à pas d’histoire. Tous s’attachent à réaliser le programme que définissait, dès 1856, Timothée Colani quand il écrivait : « La tâche de la théologie moderne consiste... à tracer de la vie de Jésus un récit où tous les faits s’enchaînent d’après les lois qui régissent l’histoire, un récit qui nous explique le développement spirituel du Seigneur, non moins que l’impression inaltérable produite par lui sur ses disciples et sur le genra humain tout entier.» Pour réaliser ce programme, la critique du XIX: siècle a eu recours à l’interprétation et même à la reconstruction psychologique, interprétation et reconstruction dans lesquelles, par le souci que l’on avait de présenter un Jésus aussi proche que possible de notre temps et d’en faire le type accompli de l’homme religieux, on s’est trop souvent laissé entraîner à ne pas tenir un compte suffisant des différences qu’il y a entre les manières de penser, de raisonner et de sentir d’un Palestinien du premier siècle et la mentalité d’un Européen de nos jours.

1 Le Dr. Strauss, un chapitre de l'histoire de la théologie moderne, Revue de théologie et de philosophie chrétienne, XII, 1856, p. 22.

SÉRAUNUEES

Quand on passe en revue les Vies de Jésus du XIXe siècle, : on est frappé d’un fait, c’est que, si l’on excepte le livre de Colani sur Jésus-Christ et les croyances messianiques de son temps (1864), qui, s’il est une contribution imiportante à la vie de Jésus n’est cependant pas une Vie de Jésus, l’école de Strasbourg n’a pas produit de Vie de Jésus. Quand on pense à l’immense labeur de Reuss, au caractère encyclopédique et à la multitude de ses travaux, il est difficile de penser que l’absence d’une Vie de Jésus parmi eux soit la conséquence de quelque circonstance fortuite. Pour une part, elle s’explique peut-être par le sentiment que le travail sur les évangiles n’était pas encore arrivé à des conclusions suffisamment précises, mais ce qui a surtout dicté la réserve. de Reuss, c’est le sentiment que la documentation dont on dispose n’a pas le caractère qui permettrait d'écrire une biographie: Reuss est particulièrement frappé de l’absence d’une chronologie précise. En 1855, il écrivait : : « Aucun effort de science ét den … sagacité n’arrivera jamais à rétablir la chronologie de l’histoire évangélique. »* En 1867, il écrivait à Renan : «Un fait dont la science ne se doutait guère, c’est la prodigieuse part de l'élément. subjectif de la tradition. Ce fait créera longtemps encore et peutêtre toujours des difficultés insurmontables à qui veut écrire une we | Vie de Jésus.»° Enfin, dans la préface du volume de La Bible i à qui est intitulé Histoire évangélique (1876), il s’exprime ainsi « À l’époque où les évangélistes ont écrit, on n’était plus en possession que des faits mêmes, plus ou moins nombreux mais isolés les uns des autres, la mémoire des hommes n’en avait pas eonservé la marche progressive et la dépendance mutuelle... ponr les historiens modernes cela constitue une perte irréparable. Leur … sagacité s’est souvent évertuée à refaire la chronologie de la wie publique de Jésus en prêtant gratuitement à des formules insi- ue gnifiantes et monotones, comme «alors», «après», « ensuite PE " : «et ik arriva» et à d’autres semblables qui se sen cO ET en. à tête de chaque paragraphe, une valeur qu’elles ne sauraient avoir C’est une pure illusion de ne pas voir qu’elles sont pr écisément là pour marquer ou pour cacher (comme on voudra) l’absolue impossibilité dans laquelle se sont trouvés les auteurs de les reme placer par d’autres plus précises». Et Reuss conclut qu'ilme he peut y avoir d’histoire de Jésus, puisque l’histoire est essentiellement «l’intelligence des faits par l’étude de leurs causes es

! Etudes comparatives sur les trois premiers évangiles au point ie vue de leurs rapports : origine et de dépendance mutuelle, Rev. de th: et da phil. chrét., X, 1855; p.. 7 .

? Lettre publiée par J. Pommier, Renan et Strasbourg, Rev. CR et phil. rel., 1925, p. 128.

chaines ou éloignées, de leur évolution graduelle et régulière »*, Rien n’est instructif comme de rapprocher ces thèses des affirmhations toutes récentes de la formgeschichtliche Schule.

Ces idées de Reuss expliquent que la Vie de Jésus de Renan n’ait pas reçu du côté de Strasbourg un accueil très enthousiaste. Colani a porté sur elle ce jugement sévère, mais qui n’est pas foncièrement injuste : « M. Renan se préoccupe trop souvent du beau et pas assez du vrai »*, et il a le sentiment de traduire l’opinion de la phalange d’exégètes groupés autour de sa Revue quand il dit: « Nous avons généralement ouvert le livre de M. Renan avec une sympathique curiosité. Nous l’avons fermé avec un vif désappointement. Ce n’est pas là ce que nous espérions. »*.

Edmond Scherer, de son côté, qui, lui aussi, avait, au moins pendant un temps, appartenu au groupe de Strasbourg, a précisé le sens de ce désappointement. Dans un article du Temps reproduit dans les Mélanges d’histoire religieuse (Paris, 1864), il a, en opposition avec l’œuvre de Renan, défini ce qu'était pour lui l’idéal d’une Vie de Jésus. « Le parti le plus digne de la science, écrit-il, serait peut-être de reconnaître qu’une biographie proprement dite est impossible. Dans l’absence de renseignements authentiques sur tant de points importants, on se bornerait strictement à ce qu’on sait. On grouperait sous quelques chefs tout ce qu’une critique intelligente peut tirer des évangiles sur l’enseignement du Christ, sur ses miracles, ses projets, sa mort. On aurait ainsi, il ne faut pas se le dissimuler, un ouvrage un peu sévère, un peu nu, une suite de dissertations plutôt qu’une Vie de Jésus, mais on aurait un ouvrage qui, par ses lacunes même, ferait sentir quels sont la situation des choses et l’état de la, ques-

tion.» Renan — Scherer se borne à le constater — au lieu de s’astreindre à ce programme austère, a voulu se conformer aux goûts du publics « qui n’aime pas beaucoup le doute et se résigne difficilement à cette forme suprême de la science : savoir qu’on ne sait rien ». À l’insuffisance de l’histoire, il a suppléé par la divination de l’artiste en reproduisant «non pas tant les documents que l’impression qu’ils ont laissée dans son esprit »*.

On le voit, l’école de Strasbourg, et c’est peut-être là un de ses titres de gloire les plus solides, a nettement aperçu que la

manière dont Renan avait traité la vie de Jésus et dont elle devait être traitée encore une demi-siècle après lui, ne répondait

4 La Bible, Nouveau Testament, Première partie: Histoire évangétique, Paris, 1876, p. 1083. 2 tr 2 La Vie de Jésus de M. Renan, Revue de théologie, I, 1863, p. 378, n. 1. ? Id., II, 1864, p. 57. PER Se # Article du Temps reproduit dans Mélanges d'histoire religieuse, Paris, 1864, p. 86 ss. 1

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- pas à la manière dont les documents la posaient et l’on peut regretter que l’éclat avec lequel le succès littéraire de Renan porta le problème de Jésus devant un grand public très peu A préparé à le comprendre, ait compromis ou tout au moins retardé … l’éducation critique du public français que la Revue de Strasbourg commençait à faire”. Peut-être aussi le succès de Renan empêcha-t-il l’école de Strasbourg de donner cette Vie de Jésus strictement scientifique dont Scherer avait tracé le programme et que personne n’était plus qualifié que Reuss pour écrire:

Il est de mode aujourd’hui de juger avec sévérité les Yes de Jésus du XIX: siècle et certes on ne peut méconnaître qu'elles ont toutes terriblement vieilli et que, certaines observations de | détail et des études portant sur des points particuliers mises à. part, aucune n’a plus de valeur actuelle. Mais de ce que, rela: = tivement si peu de temps après leur apparition, elles doivent être considérées comme définitivement périmées, de ce que les œuvres non seulement de Renan, mais aussi d’autres auteurs chez qui l’imagination et la préoccupation de l’œuvre littéraire ont joué un bien moindre rôle, tels que Keïm, Bernhard Weiss, Beyschlag, Oskar Holtzmann, sont, à l’heure actuelle, aussi peu satisfaisantes que les vieilles harmonies pouvaient le sembler à P serait injuste de conclure que ces œuvres aient été sans mérites, qu elles n’aient pas servi la science et que la vogue dont elles ont. joui ne puisse s’expliquer que par l’aveuglement de ceux quisles È lisaient ou par le fait que, dans les discussions théologiques et. ecclésiastiques, elles ont joué le rôle de machines de guerre. AH n’est que juste de le reconnaître, dans l’ensemble, ces Wies de Jésus sont telles qu’elles pouvaient être, étant donné ce qu étaient la science et l’exégèse au temps où elles ont été composées. Si elles ont Si rapidement et si complètement vieilli, au point qu “une | œuvre comme la Vie de Jésus de Oskar Holtzmann qui ne date. cependant que de 1901, serait actuellement impossible et qu’un Alfred Loisy se refuserait aujourd’hui à signer l’esquissede l’histoire évangélique qu’il donnait en 1909 dans l’Introduetion de son commentaire des évangiles synoptiques, c’est. -qué | science des origines chrétiennes a subi, en l’espace d’une généra… tion, une transformation comme peu de disciplines en ont vue de 1 semblable en un aussi court espace de temps. Cette révolution, le mot n’est pas trop fort, a eu une série de causes; les unes sont en relation avec le développement propre de la critique évangé-… lique, les autres ont un caractère plus: général et rémens : e

! C'est ce qu'a très bien vu Colani (La Vie de Jésus de M. Re Revue de théologie, II, 1864, p. 57).

progrès réalisés par l’histoire des religions et de l’abolition de la séparation, non pas étanche sans doute, mais cependant réelle, qui a longtemps existé entre ce qu’on appelait les sciences religieuses et les sciences profanes.

La fin du XIXe siècle marque, dans la critique des synoptiques, le moment où la théorie des deux sources élaborée ‘par soixante ans de recherches est acceptée d’une manière si générale qu’il est possible d’aborder le nouveaux problèmes. Une fois Marc (ou un Proto-Marc peu différent de l’évangile canonique) et les Logia reconnus comme les deux sources premières et les plus solides sur lesquelles reposent nos évangiles, une question surgit, celle de la composition de l’évangile de Mare lui-même et des sources qui y sont utilisées, en d’autres termes, celle de la préhistoire de la littérature évangélique, d’une manière plus générale de l’histoire de la tradition dont les évangiles écrits ne représentent qu’une partie et non la plus ancienne, Ce problème a été abordé par son côté général dans le livre de Wrede sur Le secret messianique dans les évangiles” et, à un autre point de vue, par une méthode plus analytique, dans l’ouvrage de Johannes Weiss sur le plus ancien évangile*. Si différents qu'ils soient à bien des égards, les travaux de Johannes Weiss et de Wrede aboutissent à une conclusion commune de la plus haute importance, c’est que le récit de Marc n’est pas une œuvre homogène, écrite d’un seul Jet, mais qu’il a été composé à l’aide de matériaux coordonnés et organisés par l’évangéliste dans un cadre artificiel. Cette conclusion que des travaux postérieurs et, en dernier lieu, ceux de la formgeschichtliche Schule, de Karl-Ludwig Schmidt en particulier *, n’ont fait que renforcer est ruineuse pour les Vies de Jésus qu'avait conçues le XIX°: siècle, et cela doublement, d’abord parce

que la charpente sur laquelle elles reposent s’écroule, ensuite parce

que l’on n’a aucune garantie que l’ordre dans lequel se présentent les divers épisodes de l’histoire évangélique corresponde à celui dans lequel ils se sont réellement succédés. Dans ces conditions, les tentatives faites pour introduire dans l’histoire de Jésus, par des interprétations psychologiques, une continuité qui manque dans les récits évangéliques apparaissent comme dénuées de valeur. Mais ce n’est pas tout, peut-être même n'’est-ce pas ce

qu’il y a de plus grave. Les nouveaux développements de la eri-

tique ont fortement diminué la valeur que l’on pouvait attribuer aux éléments du récit pris isolément. La formgeschichtliche

1 Das Messiasgeheimniss in den Evangelien, Goettingen, 1901. ? Das aelteste Evangelium, Goettingen, 1901.

3 Die Rahmen der Geschichte Jesu, Berlin, 1919.

Schule, quelles que soient les réserves qu'il y a à formuler à propos de beaucoup de ses thèses’, a eu raison d’insister sur ce fait que

les récits évangéliques ne sont pas, au sens strict du mot, des docu-

ments historiques en tant qu’ils n’ont été ni rédigés ni conservés pour faire connaître le Jésus qui a vécu et enseigné en Galilée et en Judée et qui est mort à Jérusalem, mais que ce sont des documents religieux qui expriment la foi, servent à la faire naître et

à l’entretenir en traduisant ce que Jésus était pour la piété de.

l’Eglise primitive. Il n’est pas moins certain que les matériaux évangéliques ont été au moins fortement influencés par l’usage qui en a été fait dans les diverses fonctions de la vie de l'Eglise telles que le culte, la prédication, la catéchèse, la controverse, l’apologie. Tout cela rend leur utilisation pour une reconstruction historique, sinon impossible, du moins infiniment délicate, en tout cas beaucoup plus difficile et beaucoup moins directe et. moins sûre qu’on ne le pensait au XIXe siècle. D'autre part les théories nouvelles qui, à la suite des travaux de Wellhausen et de Schwartz, ont été élaborées sur la composition du quatrième évangile, si elles n’ont pas confirmé les illu-

sions que l’on se faisait parfois sur la possibilité d'utiliser la”

manière dont le quatrième évangile présente la marche ‘des évé= nements pour corriger ce qui, décidément, paraît un peu étroit. dans le récit synoptique, notamment en ce qui concerne le minis-

tère judéen et jérusalémite, ont du moins montré que le qua

trième évangéliste pourrait avoir utilisé, pour écrire son livre, certaines traditions indépendantes des synoptiques, parfois plus

anciennes qu'eux et même que leurs sources *. On n’a pas jusqu’à présent tiré tout le parti possible de ces traditions. J'ai, pour ma part, l’impression qu’il y a là une veine très riche à exploiter

et qu’il est possible que, par elle, certaines lacunes de notre con-

naissance de l’histoire évangélique soient, un jour, comblées. Quoi qu’il en soit, il est hors de doute que les historiens de

Jésus se trouvent aujourd’hui dans une situation infiniment

moins favorable, au premier abord, que leurs prédécesseurs du

siècle dernier.

Le problème de la vie de Jésus a, d'autre part, été forte- À ment influencé par les développements nouveaux qu'ont pris deux.

questions d’une importance capitale étroitement solidaires l’une. de l’autre, la question eschatologique et la question messianique.

Reimarus, nous l’avons dit, avait, dans l’intention de ruiner

1 Nous les avons indiquées dans notre étude: Une nouvelle école de critique évangélique, la form- und traditionsgeschichtliche Schule, Revue de l'histoire des religions, t. XCIV, 1926, pp. 114-160.

? Voir là-dessus notre Introduction au Nouveau Testament, t. IL

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le fondement même du christianisme, soutenu l’idée d’un Jésus radicalement eschatologiste, mais il n'avait pas été suivi. Strauss ne le fut pas davantage quand, un demi-siècle plus tard, il fit une large place aux idées eschatologiques de Jésus. Pendant presque tout le XIXe siècle l’eschatologie a été pratiquement éliminée ou neutralisée, soit qu’on mit les déclarations eschatologiques rapportées par les évangélistes au compte d’interpolations postérieures, comme Va fait d’une manière très systématique Timothée Colani’, soit qu’on en donnât, comme Volkmar”?, une interprétation spiritualiste ou que, comme Haupt*, on les expliquât par une adaptation de pure forme aux idées juives en supposant que ceux qui les ont rapportées leur ont prêté un sens tout différent de celui que Jésus leur avait donné.

Le progrès des études relatives à l’histoire comparée des religions, d’une part, au judaïsme, de l’autre, ont montré que les idées eschatologiques ont occupé une grande place dans le milieu où Jésus a vécu. On devait par là être amené à envisager tout autrement la question de savoir si et dans quelle mesure Jésus les à partagées. Weïffenbach en Allemagne et Wabnitz en France* ont été parmi les premiers à soutenir qu’il fallait prendre à la lettre les enseignements eschatologiques de Jésus. D'autre part, la faveur dont a joui, pendant les vingt dernières années du XIXe siècle la théologie d'Albert Ritschl et le rôle que jouait dans son système la notion d’Eglise ou de communauté chrétienne, pratiquement identifiée au Royaume de Dieu, a attiré l’attention sur l’enseignement de Jésus sur le Royaume de Dieu. De l’étude de cette question est sorti un livre qui a fait époque, celui de Johannes Weiss « Die Predigt Jesu vom Reiche Gottes»°. Weiss a soutenu que le Royaume de Dieu, tel que le concevait Jésus, n’était pas une société idéale qui devait se réaliser progressivement par la transformation morale des hommes, mais une économie entièrement nouvelle que Dieu réalisera par un cataclysme cosmique dans lequel le monde actuel disparaîtra. La thèse de Weiss a été combattue, mais depuis qu’elle à été formulée, elle a, d’année en année, gagné du terrain. À notre avis, elle s’imipose.

La question de la messianité de Jésus, ou, comme il est plus exact de dire, de sa conscience messianique est étroitement liée

1 Jésus-Christ et les croyances messianiques de son temps, Stras-

bourg, 1864. ;

2 Jesus Nazarenus und die erste christliche Zeit, Zurich, 1882.

3 Die eschatologischen Aussagen desu in den synoptischen Evangelien, Berlin, 1895.

à Weiffenbach, Der Wiederkunftsgedanke Jesu, Leïpzig, 1873. Wabnitz, L'idéal messianique de Jésus, Montauban, 1878.

Goettingen, 1892. 21900.

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“ainsi... Pour se river au Jésus éternel, il faut renoncer a

à la question eschatologique ; elle se pose cependant 0 une do manière plus complexe. Deux points sont à examiner: J ésus Fo s'est-il considéré lui-même comme le Messie et, subsidiairement, quel sens a-t-il donné à sa messianité ? Les Vies de Jésus du XIXe siècle se sont livré sur ce point à un travail d'adaptation et de spiritualisation parallèle à celui dont l’eschatologie était l’objet. On éprouvait inconsciemment le besoin de trouver chez La Jésus, sinon exactement, la conception de la messianité qui. a

cours dans l’Eglise, du moins une conception qui puisse s'harmo niser avec elle.

fronter. Les uns voient dans l’idée de la messianité de Jésus création de l’âge apostolique. Les autres prétendent, au CONTES que c’est le RS d’ une vocation nb qu'avait Jésus 4%

nique pèse sur ne SR de + vie 4 Jésus.

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vie par une rare puissance dialectique, était dirigée contre Vies de Jésus par Albert Schweitzer, dans son livre : Von 1 marus zu Wrede, dont la première édition est de 1906.

Schweitzer qui reconnaît hautement toute la science et ul l'effort des critiques du XIXe siècle et rend hommage à le

labeur, le bilan des recherches sur la vie de Jésus est un b de faillite. « À l’instant, écrit-il, où il nous semble approch si près le Jésus de l’histoire que nous n’avons plus qu’à éte la main pour le saisir, nous devons y renoncer et nous soume à la parole paradoxale de l’apôtre Paul : Si nous avons co le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus mainte:

de l’histoire »?

1 Von Reimarus zu Wrede, p. 399.

? Geschichte der Leben-Jesu-Forschung, p. 352.

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Arrivés au terme de cette esquisse rapide de l’histoire du problème de Jésus, l’impression qui nous reste est celle d’une somme immense de labeur qui n’a pas abouti ou qui n’a abouti qu’à des résultats décevants. Ea critique paraît s’être détruite elle-même, aussi comprend-on que beaucoup d’exégètes aient le sentiment que le problème de Jésus est un problème insoluble. C’est pour cela que, depuis une quinzaine d’années, il semble que l’on ait renoncé à le traiter, à moins qu’on ne le fasse d’un point de vue désormais périmé. À l’ère des Vies de Jésus a succédé celle des études de détail dont les conclusions se font de plus en plus minces, de plus en plus déconcertantes. Et peut-être est-ce le découragement qui paraît paralyser les exégètes qui explique la vogue dont ont joui, dans ces derniers temps, certaines théories mythiques ainsi que la floraison de toute une littérature romanesque sur Jésus. C’est comme si une troupe de littérateurs s’avançait en rangs pressés pour occuper le terrain que les critiques et les exégètes paraissent avoir abandonné.

Et pourtant, il semble qu’il y ait comme un sentiment obseur que la réalité historique de la personne de Jésus n’est pas aussi complètement insaisissable que les conclusions de la critique tendraient à le faire croire. De ce sentiment, je citerai seulement deux exemples caractéristiques que j’emprunte à deux des hommes qui ont le plus énergiquement affirmé l’impossibilité de toute Vie de Jésus, à Albert Schweitzer et à Rudolf Bultmann.

Schweitzer dont nous avons rappelé tout à l’heure les conclusions négatives, a cependant cru possible, dans l'ouvrage même où il les formulait, de donner une esquisse de la vie de Jésus du point de vue qu’il appelle celui de l’eschatologie conséquente et Bultmann qui a écrit : «Nous ne pouvons plus connaître le caractère de Jésus, sa personnalité et sa vie..... Il n’y a pas une seule de ses paroles dont on puisse démontrer l'authenticité »*

. s'élève cependant avec force contre toutes les négations de l’his-

toricité de Jésus. Bien plus, sans renier son point de vue ceritique, il a donné de la pensée et de l’enseignement de Jésus un exposé d’une singulière richesse et d’une rare profondeur. Quand il s’agit d'hommes comme Schweitzer et Bultmann, on ne peut penser à une simple inconséquence. Il faut donc considérer qu’ils ont, vaguement au moins, le sentiment que les considérations purement critiques qui leur ont dicté leurs conclu-

sions ne suffisent pas pour aller réellement jusqu’au fond de la question posée. Il se pourrait donc que si la méthode de lana-

1 Die Erforschung der synoptischen Evangelien, Giessen, 1925, p. 33. 2 Jesus, Berlin, 1926.

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lyse et de la comparaison des documents constitue bien un des” QE procédés que peuvent et que doivent nécessairement mettre en F œuvre ceux qui se préoccupent de connaître le passé, elle ne résume ee pas, à elle seule, toutes les possibilités du savoir historique. #°

Reprenons maintenant la distinction indiquée plus haut, | d’un point de vue théorique entre la critique et l’histoire. Demiandons-nous quel a été le rôle de l’une et de l’autre dans le développement du problème de Jésus. Le fait qu’il a abouti à une S impasse ne serait-il pas dû à ce que le travail accompli a été trop exclusivement critique et pas assez historique ou, qu’en pensant faire de l’histoire, les interprètes de la pensée de Jésus n'ont, Pts le plus souvent, He que de la critique? Fr

Rappelons d’abord, ce que nous avons constaté tout à l'heure, —

que les recherches sur la vie de Jésus ont été, dès le début, orien- ie ES tées dans le sens de la critique par le souci de déblayer le terrain cs et que la même disposition d’esprit se retrouve dans tout le LS XIXe siècle. L'origine psychologique de ce fait est facile à. saisir. Le problème de la vie de Jésus ne se pose pas sur un tr rain vierge. I est dominé par le poids d’une tradition qui à pour ÿ >

elle l’autorité de son long passé, la vénération dont elle a été l’objet et l'autorité religieuse qui lui est attribuée. Que l’on par tage cette vénération, que l’on s’en dégage ou que, dès l’abord, on s’insurge contre elle, il faut tout d’abord conquérir en quelque & sorte la liberté de ses mouvements par la critique des idées es ii reçues. Il se crée ainsi un état d'esprit de défiance, une hostilité contre la tradition qui n’est pas favorable au travail proprement. Le historique et dont il est bien difficile de se défaire. La déférente et aveugle confiance dans la tradition évangélique n’est pas une attitude recommandable, mais une défiance systématique poussée trop loin n’est pas non plus désirable. En lisant certains travaux récents, on se demande quelle histoire, surtout quelle histoire de antiquité serait possible si l’on avait toujours à l'égard des documents l'attitude systématiquement défiante, on dirait volon- ; tiers hostile, que certains auteurs prennent à l'égard des témois … gnages évangéliques. Ne serait-ce pas que, souvent, aux considé- Le rations purement historiques se mèlent des considérations théologiques. Le rôle que les faits relatifs à Jésus jouent dans la f chrétienne a parfois conduit à exiger de l’histoire évangélique un absolu de certitude que, par sa nature même, la connaissance historique ne comporte pas et qui est le propre de la foi et de 26 F l'intuition religieuses, He

La prépondérance de la considération critique a aussi été, Ac il faut le reconnaître, favorisée, par la manière dont le problème $

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