DEPUIS SON ORIGINE JUSQU'À NOS JOURS
La romance, c'est-à-dire une espèce de chanson divisée en plusieurs couplets sur un air simple, naïf et tendre, dont le sujet est d'ordinaire l'expression des désirs ou des peines de l'amour, est aussi ancienne que la monarchie, ou, fout au moins, que la langue française. Son histoire se rattache de la manière la plus intime à l'histoire de notre littérature, de nos mœurs et de notre civilisation.
La romance, dont le nom indique le mariage de la musique avec la langue vulgaire ou romane, est la manifestation de la sensibilité, de la grâce et de la gälanterie françaises. On la voit poindre dès la fin du dixième siècle, alors que notre langue commence à se dégager de ce jargon barbare qui, n'étant plus le latin, n’est pas encore le français. Elle grandit, s'épure et s'idéalise avec les formes de notre poésie Iyrique et de notre sociabilité; elle se développe avec la mélodie, s'enrichit des progrès de l'harmonie et reflète successivement toutes les délicatesses de l’esprit et du sentiment. Naïve d'abord et composée d'une seule phrase, presque toujours écrite dans le mode mineur, elle profite de l'invention de la modulation pour ajouter à son petit domaine une phrase complémentaire, laquelle,
passant dans le mode majeur relatif, prépare le retour désiré de l'idée première. Elle devient précieuse ensuite, dramatique, passionnée, forte, entrainante, compliquée ; prend tous les tons et tous les langages, et ne se refuse aucune des hardiesses de la poésie et de l’art musical. Elle a été protégée par tous les gouvernements; elle a été cultivée par les plus grands et les plus illustres personnages du monde, par des comtes, des marquis, des ducs, des princes et des rois.
On a vu des reines confier à une tendre romance le secret de leur cœur. Que dis-je? de graves philosophes, des hommes d'État, de farouches tribuns, n'ont pas cru déroger à leur dignité en payant un tribut à ce genre modeste qui possède de charmants trésors. Le républicain Carnot ne consolait-il pas son exil à Magdebourg en chantant sur la musique de Romagnesi :
Que ne peut-on rêver toujours!
et Fabre d'Églantine n'a-t-il pas fait l'adorable petit chef-
d'œuvre :
Îl pleut, il pleut, bergère ;
Presse tes blancs moutons...
Je vous le dis, en vérité, ‘la romance est une forme essentielle de notre esprit national. Mais il est temps de procéder par ordre et de remonter à l'origine de la romance, dont nous esquisserons l'histoire jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, et de la fin du dix-huitième siècle jusqu’en l'an de grâce 1850.
Chez tous les peuples du monde il a existé des chants naïls, proles sine matre creata, fruits de l'instinct et du sentiment de tous. Les Grecs, ces maîtres divins dans l’art de parler, de chanter et de transfigurer la beauté éternelle, en avaient pour tous les usages et pour toutes les conditions de la vie. Les Romains, leurs grossiers conquérants;
qui ont tout volé, jusqu'aux premiers éléments de leur civilisation, possédaient aussi ces vieilles chansons du Latium que Tite-Live et Virgile écoutaient avec une piété profonde. Ces chants de l'antiquité, transmis de siècle en siècle par la bouche des pâtres et des bouviers, ont été recueillis par l'Église et sont arrivés jusqu'à nous dans ces belles et graves mélopées qui nous émeuvent encore dans nos temples. À l’origine de toutes les nations modernes, on trouve également des chants populaires qui jaillissent et sont l'écho des grands événements politiques qu'on voit s'accomplir de toutes parts. Ces chants , où le récit épique se mêle à la peinture des sentiments intimes du cœur humain, étaient l'œuvre d'une classe de poëtes qui se rattachaient aux rapsodes homériques par une filiation certame et qui n’a jamais été interrompue. On les appelait {roubadours dans le midi de la France et rouvères de ce côtéci de la Loire. Dès le dixième siècle, alors que la langue vulgaire commence à balbutier ses premiers mots, elle s'allie à la musique. Francon, de Cologne, qui fut écolâtre de Liége vers 1055, nous a conservé, dans son Traité du chant mesuré (Ars cantus mensurabilis), des fragments notés de chansons en langue vulgaire. Dans le siècle suivant, ces chansons deviennent plus nombreuses; mais aux douzième et treizième siècles, à la suite du mouvement qui entraîne les populations à la croisade, elles se multiplient et se répandent dans toute l'Europe. On les chante en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Angleterre, à la cour des princes et sous le chaume du pauvre; elles deviennent l’objet de l'attention générale. Comme les rapsodes, comme les bardes et tous les poëtes primitifs et populaires, les trouvères et les troubadours chantaient les vers que leur avaient inspirés, soit un fait historique, soit quelque événement intéressant de la vie domestique. La plupart du temps ils ajustaient ces vers sur une cantilène
déjà connue, comme le font encore de nos jours les chansonnicrs, où bien ils inventaient une mélodie qu'ils allaient ensuite faire écrire par un musicien de profession qu'on appelait harmoniseur. Cette division dans le travail du ga savoir subsista jusqu'à la fin du treizième siècle. Il y avait cependant des troubadours qui étaient en état de fixer, de noter eux-mêmes le chant qu'ils avaient trouvé, et l'on en cite même quelques-uns qui paraissent avoir fait une sorte de révolution non pas dans l'art musical proprement dit, mais dans l'invention de quelques mélodies faciles. Tel fut Pierre d'Auvergne, dont la romance :
Aux courtes journées, long est le soir,
est signalée comme ayant produit une grande sensation sur ses contemporains. Quoiqu'on ne sache rien de bien positif sur la partie musicale des troubadours et des trouvères, il y a tout lieu de présumer que la mélodie de leurs romances était de courte haleine, d'un rhythme indécis et sans tonalité précise, consistant en quelques notes plaintives et monotones dont la persistance finissait par saisir l'oreille et toucher le cœur. Tout le mérite de ces petites compositions était dans les paroles et dans l'histoire intéressante qu'on racontait. Ces faits, qui résultent de l’histoire de la musique, sont confirmés par les chansons’du châtelain de Coucy, célèbre trouvère du douzième siècle, dont les mélodies ont été traduites en notation moderne par Perne, et se trouvent dans l'édition qu'en a donnée M. Francisque Michel. Un autre témoignage à l'appui du jugement que nous portons ici sur la musique des trouvères et des troubadours, c'est une romance d'Adam de la Halle surnommé le Bossu d'Arras, qui fut l'un des plus célèbres trouvères du treizième siècle. Cette romance fait partie d’une espèce de petite pastorale, le Jeu de Robin et de Marion, qui fut représentée à Naples vers 1285; elle ne
dépasse pas l'étendue d'une quinte, et l'expression en est simple et naïve. Jehannot Lescurel, musicien français du commencement du quatorzième siècle, a fait un grand nombre de romances qui sont encore manuscrites. M. Fétis en à traduit en notation moderne un petit rondelet :
A vous, douce débonnaire,
Ai mon ceur donné.
dont la mélodie est un peu plus développée et annonce l'approche des temps modernes. En effet, dès le quinzième siècle, l'art d'écrire et de combiner des sons fait de trèsgrands progrès sous la main patiente des contre-pointistes. La mélodie s'avive, s'étend et se dégage des entraves que lui opposaient l'immobilité tonale du plain-chant et la rigidité des docteurs. Elle participe de ce grand mouvement de l'esprit humain qu'on appelle la renaissance, qui réveille la fantaisie assoupie par l'ascétisme chrétien, et donne l'essor à toutes les puissances de la vie. La romance aussi s'égaye; elle emprunte aux airs de ballet un rhythme plus accusé, et à la passion qui l'inspire un accent moins résigné. La galanterie française du seizième siècle lui communique une grâce tout exquise qui la fait rechercher par tous les peuples de l'Europe, et surtout par les Italiens, qui se mettent à composer aussi delle canzonette alla francese. Les poëtes, les beaux esprits, les nobles dames, les princes, les rois, toute La société polie de la France rime, compose et chante de tendres et charmantes romances. Les musiciens qui se distinguent le plus dans ce genre sont d'abord Noé Feignient, Guillaume le Heurteur, Pierre Vermont, dont le nom se trouve cité par Rabelais dans le prologue du second livre de Pantagruel; plus tard viennent Beaulieu, Deschamps, Claudin, et les poëtes les plus fameux de la pléiade ont laissé de vrais chefs-d'œuvre dans ce genre éminemment français. Ils les ajustaient sur des airs déjà connus et que tout le monde pouvait chanter.
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ESQUISSE D'UNE HISTOIRE DE LA ROMANCE. 227 Qui ne connaît
Charmante Gabrielle, Percé de mille dards.…
dont les paroles ne sont pas plus de Henri IV que la musique n'a été composée par son maître de chapelle, François-Gustave du Cauroy? Cet air charmant est un vieux noël dont on ne connaît pas le véritable auteur, et sur lequel le roi vert galant se sera fait écrire par un poëte de cour, par Desportes peut-être, ces jolis couplets qu'il adressa à sa bien-aimée le'jour où son cœur volage aura eu besoin d'obtenir un pardon. Nous avons aussi des romances de Louis XIII, qui savait mieux la musique qu'il ne savait aimer et gouverner la France. Son maitre de musique, Pierre Guedron, en a composé également de charmantes, et tout le monde connaît celle qui a été publiée il y a quelques années, et qui commence de la manière suivante :
Aux plaisirs, aux délices, bergères!
Il faut être du temps ménagères.
La mélodie en est assez longue, et se compose de deux phrases qui se répondent et qui respirent une naïveté pleine de grâce. Citons encore les airs de cour de Boisset, surintendant de la musique de Louis XIII, et les cantates de Lambert, beau-père de Lulli. André Danican Philidor, violoniste de la musique de Louis XIV, a fait un recueil des vieux chants populaires de la France, qu'il a copiés de sa main et dédiés à Louis XIV. Ces recueils, qui renferment des trésors de mélodies naïves, existent encore de nos jours à la bibliothèque du Conservatoire de Paris. Bernier, Colin de Boismont, de Bury-Campra, Colasse, cultivent la romance avec suctès sous la régente; mais cest surtout dans la seconde moitié du dix-huitième siècle qu'on la voit se multiplier et s'épanouir avec une grâce
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charmante, exhalant un parfum de tendresse et d'adorable mélancolie. Écoutez donc ce doux ramage de poëtes délicats et de’ musiciens faciles qui chantent, au déclin d'une société qui va bientôt disparaître, la beauté du soir, les charmes de la vie champêtre, le bonheur d'aimer à l'ombre d'un frais bocage, aux bords d'un ruisseau paisible. Voici d'abord la charmante idylle : Que ne suis-je la fougère ! dont Riboutté, amateur de poésie, fit les paroles sur un vicil air qu'on a faussement attribué à Pergolèse; O ma tendre musette ! inspiration agreste et touchante du froid et pédant La Harpe, que Monsigny réchauffa des sons de sa musique; À pleut, à pleut, bergère, de Fabre d'Églantine, musique de Simon, qui a été depuis directeur des Variétés; L'Amour est un enfant trompeur, Plaisir d'amour ne dure qu'un moment, vrais petits chefs-d'œuvre, surtout la dernière, de Jean-Paul Martini, qui a été surintendant de la musique du roi sous la restauration; Les petits oiseaux, de Rigel, qui eut un succès fou, et qui fut chantée sur le théâtre français d'Alexandrie pendant l'expédition d'Égypte; L'Amour fait passer le Temps, le Temps fait passer l'Amour, vérité très-morale, mise en musique par Solié, tour à tour acteur et compositeur d'opéras-comiques; L'Amour craintif, Annette el Lubin, paroles de Favart, musique de madame Favart. N'oublions pas J'ai vu Lise hier soir, du hauboïste Garnier; Que j'aime à voir les hirondelles, tirée d'Estelle et Némorin, cette bergerie de Florian où le loup n'a jamais pénétré; la musique est de Devienne, l’auteur des Vesitandines ; Pauvre Jacques, de madame la marquise de Travenet, qui fut chantée par le parti royaliste dans les premières années de la révolution.
Au milieu de ces petits chefs-d'œuvre, inspirations 1solées d'un instant de bonheur, il y eut des compositeurs qui cultivèrent la romance d'une manière suivie et avec le plus
grand succès. Tel fut, entre autres, Albanèse, chanteur fabriqué par l'industrie italienne pour le service de la chapelle du roi, où il remplissait les fonctions de sopraniste ; il a publié plusieurs recueils de mélodies faciles et charmantes, qu'on chantait dans toutes les réunions de la société polie.
Qui n’a présent à la mémoire le passage des Confessions où Rousseau, vieux, pauvre, infirme, désabusé de tout, le cœur rempli de cette tristesse profonde qui a fait sa gloire et son malheur, verse des larmes abondantes en se rappelant une romance naïve que sa bonne tante lui chantait dans les jours fortunés de son enfance :
Tircis, je n'ose écouter ton chalumeau Sous l’ormeau, Car on en cause déjà dans le hameau.
C'est dans son recueil de romances intitulé Mes Consolations, qu'on trouve les plus tendres inspirations musicales de Jean-Jacques ; celle-ci, par exemple :
Au fond d’une sombre vallée, Dans l'enceinte d'un bois épais, Une humble chaumière isolée Cachait l'innocence et la paix.
N'est-ce pas là le rêve de bonheur comme l'avait conçu ce génie infortuné? La mélodie de cette jolie romance, composée d'une seule phrase en fa majeur, peint à merveille l'ombre, le silence et la fraicheur des bois: et l'accompagnement, qui gazouille et murmure tout bas des arpéges en doubles croches, semble reproduire le mouvement d'un ruisseau qui serpente sous le feuillage. Nous allions presque oublier de citer un autre adorable petit chef-d'œuvre de ce temps de merveilles : .
De mon berger volage J'entends le chalumeau.
Comme la mélodie en est suave ! comme elle vous rem-