FRANZ LISZT
on se donne les airs d'un homme de génie en faisant exéculer par trois ou quatre cents musiciens des œuvres misérables. On étourdit le public au lieu de le charmer, on l'étonne au lieu de l'émouvoir, on l’enivre au lieu de le faire pleurer, et, ne sachant frapper juste, on frappe fort. Et le chant, c'est-à-dire l'expression la plus exquise des sentiments de l'âme, qu'est-il devenu au milieu de ce fracas de sons dont l'acidité corrosive a vicié nos organes? On ne chante plus, on crie, on lutte, à force de poumons, avec les clameurs d'un orchestre assourdissant; on ne sait plus vocaliser, on ignore l'art si difficile des demi-teintes : on n'emploie que deux couleurs et que deux effets, le blanc et le noir, le forte et le piano, et l'on se croit un grand chanteur quand on arrache du fond de ses entrailles un son maladif et strident. Qui, aujourd'hui, se donne la peine d'étudier un morceau, d'en saisir la physionomie générale, d'en marquer les points lumineux et de le nuancer dans ses moindres détails? Personne ne sait moduler une note, la faire passer successivement par tous les degrés de la passion, et l'exhaler ensuite comme une parole dernière qui contient l'essence d'une âme immortelle. On vise moins à toucher qu'à étonner l'oreille, et ici, comme partout, l'effet matériel a usurpé la place de l'effet moral.
Si la vérité de ces observations avait besoin d’être appuyée d'un fait particulier, nous le trouverions dans le succès de M. Liszt.
I y a longtemps que M. Liszt occupe l'attention publique. Venu tout jeune à Paris et au milieu de la restauration, il eut une enfance bruyante et bercée d'éloges. Les belles duchesses du faubourg Saint-Germain, émerveillées de la prestesse de ses mains et de la grâce enfantine de sa personne, le faisaient asseoir sur leurs genoux, caressaient ses blonds cheveux et déposaient sur son front prédestiné de ces baisers dévots parfumés de volupté, comme on les
donnait sous le règne du grand roi, du temps de Fénelon et de madame Guyon. On se le passait, on se le prêtait comme un Bambino santo, qui plus tard devait raviver la glorieuse image de Mozart.
C'est au milieu de ce monde charmant, dans une atmosphère où les parfums du boudoir se mêlaient à l'encens de la sacristie; c'est au murmure de pieux sermons, d'adorables caquetages et au bruit de la fanfare romantique qu'a été élevé M. Liszt. On conçoit sans peine que la candeur du jeune âge qu'un rien effarouche, que la naïveté de l'esprit et du cœur, qui, pour croître, veulent de l'ombre et du mystère, aient dû se flétrir bien vite à la lumière des lustres, sous l'haleine musquée d'une société mignarde. Aussi M. Liszt avait-il à peine quinze ans, que déjà il visait à l'effet : il composait son visage, il se préoccupait de la coupe de ses cheveux et de la pose de son corps; il offrait avec complaisance à l'admiration des connaisseurs son profil qu'on disait florentin, et les femmes à la mode accouraient se placer sous son rayon visuel pour saisir, dans ses regards baignés d'inspiration, l’étincelle prophétique.
L'époque était propice pour ces sortes de comédies. C'était le moment où la nouvelle école littéraire levait l'étendard de la révolte et proclamait que la spontanéité devait être la source unique des œuvres vraiment belles. On se moquait de ce pauvre dix-septième siècle, qui avait eu la bonhomie de croire que l'étude patiente des chefsd'œuvre du passé était toujours utile et quelquefois nécessaire aux génies les mieux doués. Or, la spontanéité est dans les arts ce que l'individualité est dans l'organisation sociale, un élément fondamental qu'il faut diriger sans en entraver le développement et amortir son élan. Seules et privées du contrôle de lois salutaires, l'individualité, la spontanéité, n'enfantent que l'anarchie. M. Liszt ne fut pas des derniers à embrasser le symbole des novateurs; il
FRANZ LISZT. 45 - se jeta dans la mêlée avec la fougue de son caractère et la foi d'un néophyte qui trouva dans la déclaration des nouveaux principes la glorification de ses qualités et de ses défauts. On le voyait souvent alors dans les beaux salons de la restauration, après une improvisation qui l'avait inondé d'une noble sueur, fendre la foule émue et tomber dans les bras de son ami M. Berlioz. Je vous assure que cela n'avait rien de commun avec le baiser de Lamourette. Aujourd'hui que cette bruyante insurrection est apaisée, nous pouvons en apprécier les résultats et juger avec impartialité le talent de ses chefs.
M. Liszt est incontestablement un grand pianiste. Rien n'égale la vigueur de ses poignets, la vitesse de ses mains, l'énergie, la fougue de son exécution. Il est maître et souverain de son clavier; il en connaît toutes les ressources ; il le fait parler, gémir, crier, hurler sous ses doigts d'acier, qui distillent le fluide nerveux comme la pile de Volta distille le fluide électrique. Aucune difficulté n'arrête ce virtuose incomparable. Vigueur, rapidité, netteté, il possède toutes les qualités qui tiennent à la pratique de l'instrument, à la pétulance du caractère, à l'éclat de l'imagination; et lorsqu'on le voit parcourir son piano en triomphateur superbe, et le broyer sous ses mains puissantes, on dirait un de ces lutteurs téméraires qui s'élancent dans l'espace à travers mille dangers. M. Liszt éblouit, il étourdit, il enivre, il vous brise, il vous essouffle, il vous entraîne dans son tourbillon et vous emporte sur son cheval fougqueux, comme le roi des aulnes emportait l'enfant épouvanté dans son galop infernal. Il vous fait tressaillir, il vous étonne enfin : il ne vous touche jamais. Il remue un déluge de notes, il entasse gammes sur gammes, difficultés sur difficultés, Ossa sur Pélion ; il frappe comme un désespéré sur son piano haletant, qu'il presse de ses genoux et de ses bras... et il ne peut en tirer un de ces mots simples
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qui vous inondent de larmes et qui s'échappent de la bouche d'un enfant. Oh! quelle grande leçon !
Notre siècle est imbu de ce principe, qui le caractérise éminemment, que rien n'est impossible à la volonté de l'homme. Nous croyons qu'il se trompe. Dans les arts surtout, on ne fait rien de grand sans le sentiment, et le sentiment est une prémice que Dieu a déposée dans notre âme et qui échappe à notre libre arbitre. Voilà pourquoi l'art, dans sa haute acception, s'identifie avec la religion.
Personne ne surpasse M. Liszt dans la gymnastique du clavier. Il en connait tous les tours; il exécute les plus difficiles avec une aisance admirable. Comme il vise surtout à étonner l'oreille, il recherche les effets de rhythme et de sonorité, c'est-à-dire les deux éléments les plus grossiers de la langue musicale. Aussi, ce qu'il aime et réussit à peindre, c'est le fracas des phénomènes matériels, les sentiments énergiques, les élans spasmodiques d'une imagination bizarre, le bruit et l'éclat extérieur des passions violentes; mais il manque de charme et de sensibilité. La chaleur de son exécution turbulente est une chaleur fiévreuse qui vous monte à la tête et vous grise comme un vin frelaté. Il sait tout peindre, excepté les aspirations douces et sereines de l'âme; il parle tous les langages, excepté celui de l'amour. Son improvisation désordonnée, où le fil des idées lui échappe aussi souvent que le sens commun; ses modulations étranglées, qui ne sont le plus souvent que des transitions âcres et criardes; ses rhythmes impétueux, son harmonie aussi incorrecte que préten- {icuse, sa pantomime théâtrale, tout cela forme un drame qui vous agite comme une course au clocher ou un combat de taureaux. M. Liszt crispe les nerfs, il ne sait pas faire pleurer. Il joue du piano au lieu de chanter, il frappe les sens au lieu de toucher le cœur, il matérialise le plus sublime de tous les arts, et produit un effet physique lors-