‹ Critique et littérature musicalesChapitre 8 sur 22 · ET DU RÔLE QU'A VOULU JOUER M. H. BERLIOZ · texte numérisé non relu

ET DU RÔLE QU'A VOULU JOUER M. H. BERLIOZ

La juste appréciation des œuvres contemporaines a été toujours la tâche la plus difficile de la critique. Elle exige un ensemble de qualités diverses qu'il est au moins trèsrare de trouver réunies chez un même individu : fermeté et modération dans le caractère, fixité dans les principes qui constituent la vérité de tous les temps, et puis cette libéralité d'esprit qui accueille sans prévention tout ce qui est nouveau, et cette sensibilité délicate qui s'épanouit avec bonheur au moindre contact des choses vraiment belles ; car, quelle que soit la pénétration dont on fasse preuve dans l'étude des chefs-d'œuvre consacrés par l'admiration générale, ce n'est là, après tout, qu'un mérite secondaire. La puissance et l'utilité de la critique consistent, ce nous semble, à faire servir les exemples du passé aux progrès de l'avenir, et à signaler au passage les hommes dignes de fixer l'attention du public. La presse, telle qu'elle est organisée aujourdhui, bien loin d'être un témoignage qu'on puisse consulter avec confiance, ne sert le plus souvent qu'à troubler la raison d'un juge équitable. Avec l'immense

publicité dont elle dispose, elle surexcite la vanité de chacun, elle arrache à l'obscurité une foule de médiocrités qui auraient dû ne jamais en sortir, et les impose à la curiosité générale. Un journal étant moins l'organe de la vérité que le défenseur d'un groupe d'intérêts, un artiste de nos jours arrive facilement, pour peu qu'il ait des relalions, à se donner une certaine notoriété ; et son nom, grossi alors par mille échos, peut fasciner les oreilles les plus exercées. Il faut une grande habitude pour dégager la bonne note du milieu de ce fracas, et pour ne pas confondre la célébrité avec la gloire.

Ces réflexions nous viennent ici fort à propos. M. Berlioz est l'enfant de la publicité. Elle l'a nourri, élevé et conduit par la main jusqu'au point où nous le voyons. ML. Berlioz était encore à l'école qu'un homme d'esprit se constituait son Plutarque, et publiait un livre tout exprès pour annoncer au monde l'éclosion future de son génie. 11 y à au moins douze ans de cela. Qu'est devenu le génie de M. Berlioz? quelle est enfin la valeur de ce nom si bruyant?

Déjà des plumes élégantes et très-incisives se sont occupées de M. Berlioz, et l'ont apprécié avec une vivacité aussi piquante qu'ingénieuse. Mais M. Berlioz est nonseulement un compositeur qui a été proclamé, par quelques amis dévoués, le successeur de Beethoven, il est encore un critique, un polémiste agressif qui s’est posé en réformateur de l'art musical, et qui a voulu le faire participer au mouvement de la restauration en lui appliquant les théories de la nouvelle école. À ce double titre, nous avons pensé qu'il y avait lieu de revenir sur M. Berlioz, et d'examiner tour à tour l’ensemble de ses œuvres et les principes au nom desquels il les à défendues. D'ailleurs la manière dont la critique musicale a été entendue de nos jours, même par des esprits distingués, ne nous satisfait pas complétement.

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IL nous semble qu'on n'a pas su éviter deux défauts extrêmes. D'une part, on s’est trop jeté dans les détails techniques, on a surchargé la langue d’expressions inintelligibles pour la grande majorité des lecteurs, et l'appréciation des beautés extérieures et saisissables de la musique a fait place à des discussions de pédants. D'un autre côté, des écrivains habiles, mais dépourvus de connaissances spéciales, traduisent chaque jour, en phrases plus ou moins élégantes, les émotions produites par l'audition d'un opéra ou d'une symphonie, et accompagnent leur récit de ces lieux communs de métaphysique sentimentale qui ne précisent rien, et vous laissent aussi ignorant qu'on l'était

avant. Ainsi la critique, en se perdant dans des questions. de métier, n'intéresse que les musiciens de profession, ou

bien elle ne satisfait qu'une vaine curiosité. Ne serait-il pas possible de combiner ces deux manières dans une autre plus complète, et d'imprimer à la critique musicale un caractère de spécialité qui la rendit instructive pour les artistes, en s'écartant le moins possible de la langue que parlent et qu'entendent tous les esprits cultivés? Le dixseptième siècle nous présente des modèles admirables du ,. . . .

style qu'il faudrait toujours employer pour traduire dans la langue générale les faits d'une science particulière. Cette méthode doit être suivie, surtout lorsqu'il s'agit d'un art aussi universel que la musique.

Il nous semble quil y aurait à faire encore quelque chose de mieux.

La musique n'a occupé jusqu'ici dans les esprits sérieux

9 \ e g ? £ [à qu'une place tout à fait secondaire. On n'a envisagé ce bel art que comme un jeu de la fantaisie, comme un caprice charmant qui, par la vivacité des impressions qu'il pro-

cure, par les mille vicissitudes et le vague de ses formes,

échappe à toutes les catégories de la pensée et ne tient à rien de stable dans la vie. Nous désirerions prouver que la

Se,

langue de Palestrina, de Mozart, de Beethoven et de Rossini est un art aussi sérieux que la littérature, par exemple ; que ses formes sont moins changeantes qu'on ne le croit communément, que cet art se rattache à l'ensemble de nos connaissances par un lien solide, et qu'ainsi que toute œuvre humaine la musique est empreinte du double caractère de la mobilité des temps et des mœurs, et de l'immutabilité de la raison.

Lorsqu'on étudie les philosophes qui se sont occupés de la nature de l'entendement humain, et qui ont voulu en décrire les différentes opérations, on est tout surpris de voir le nombre considérable de systèmes imaginés pour expliquer ce qui paraît si simple au sens commun. Dans la Critique de la raison pure, Kant fait de notre intelligence un labyrinthe aussi ténébreux que l'enfer de Dante. Montesquieu n'était-il pas plus près de la vérité, lorsqu'il affirmait qu'on pourrait écrire l’histoire de l'esprit humain en quelques pages? Sans avoir la prétention de réaliser un projet qui souriait à un si beau génie, nous croyons qu'on pourrait résumer en quelques mots toutes les théories admises.

Il y a dans l'esprit humain des vérités premières, des principes primitifs sur lesquels repose tout l'édifice de la connaissance. L'homme ne crée pas ces principes, mais il en tire des conséquences qui sont la conquête de ses méditations. L'humanité est identique à elle-même par les vérités premières ; elle est progressive et changeante par les corollaires qu'elle en déduit. La science est une par les lois de l'entendement : elle est diverse par les phénomènes particuliers auxquels on les applique, en sorte qu'on pourrait définir la connaissance un syllogisme qui se prolonge à l’infini. Dieu en a posé la majeure, et nous en tirons les conclusions. On peut donc distinguer deux éléments dans toutes les sciences humaines : l'élément invariable,

unité que donne la raison, et qui persiste au milieu des accidents qui la traversent; l'élément mobile, succession de phénomènes que nous livre la sensation. L'un de ces deux termes ne peut pas exister sans l'autre : c’est une dualité qu'on retrouve partout et toujours, en métaphysique, dans la toute-puissance de Dieu et notre libre arbitre; dans l'ordre et la liberté, dans la règle et l'inspiration. Mais si ces deux éléments de la pensée sont inséparables sous peine de folie, il y a souvent domination de l'un sur l'autre. Lorsqu'il y a excès de tendance vers l'unité, on trouve, en philosophie, la monstrueuse conception de Spinosa; en politique, le despotisme. Penche-t-on du côté de la variété, alors on a l'anarchie dans la science et dans la société. Ce qui est beau, c'est l'harmonie, la conciliation de la Providence et de la liberté humaine, de l’art et de l'inspiration. Les grands siècles littéraires sont des jours heureux de la vie d'un peuple, où ces deux tendances de notre esprit trouvent à se manifester dans une juste mesure. Les œuvres impérissables sont celles où l'unité &e l'ensemble n'étouffe pas la vie des détails, où la perfection de l'exécution vient rehausser la beauté de l’idée. Phidias, Raphaël, Racine, Mozart, génies complets et harmonieux, vous brillez d'une éternelle jeunesse!

Il est donc permis d'affirmer que rien dans ce monde n'est soumis à une rigoureuse unité ni à une complète anarchie ; la critique et l'opposition son{ aussi anciennes que la règle et l'autorité. Au beau milieu du siècle de Louis XIV, dont nous admirons la majesté imposante, ne voyous nous pas les solitaires de Port-Royal suivre dans l'ombre le char du grand roi et refuser d'incliner le front devant sa gloire? Dans une gravure anglaise qui représente le jugement dernier, l'artiste a placé à la droite de Dieu deux philosophes qui discutent entre eux les sentences du

souverain juge. C'est avoir ingénieusement exprimé cette

formule de la vie donnée par Leibnitz : l'unité dans la varicle.

On retrouve donc cette dualité nécessaire dans la mu-

sique comme en toutes choses. IL y à dans cet art une partie qui ne change jamais, essence inaltérable qui la constitue dans tous les temps et que ne saurait modifier le caprice des hommes; il y a aussi une partie mobile qui porte témoignage de l'instabilité de nos goûts et du progrès de l'art. Cela bien entendu, voyons un peu quelle à été l'origine de l'école romantique, quelles sont les doctrines qu'elle à proclamées et le but qu'elle à voulu atteindre. Nous comprendrons mieux les idées de M. Berlioz et la portée de son œuvre.

Du mouvement romantique.

Le mouvement littéraire qu'on vit naître sous la restauration a été le résultat nécessaire de l'extension immodérée du principe d'autorité. La haute discipline qui avait soutenu sans les affaiblir les plus beaux génies du siècle de Louis XIV ayant été exagérée par leurs médiocres successeurs, n'était plus à la fin qu'une école de formules creuses et tyranniques, plus propres à étouffer l'inspiration qu'à la régler. Le dix-huitième siècle présente le singulier spectacle d'une audace sans bornes dans le domaine de la pensée, jointe à une excessive timidité dans celui de la langue et de la fantaisie. Voltaire est l'expression éclatante de ce double caractère. Philosophe, rien n'arrête son regard téméraire, aucun principe n'impose à sa raison, il fouille jusqu’à la racine des vérités Les moins contestables, et juge toutes choses avec une indépendance sans exemple. Poëte et critique, il s'effarouche du moindre mot, il re-

pousse toute image un peu vive qui, sans nuire à la clarté logique, échauffe l'imagination; il dédaigne et condamne tout ce qui s'élève au-dessus d'un niveau médiocre, et c'est à peine si son tempérament délicat peut supporter les hardiesses sublimes de Corneille. Ce contraste d'une langue qui S'abaisse et se dépouille de toute spiritualité avec une pensée qui ose tout entreprendre; d'une imagination sans essor, d'une poésie sans idéal, sans amour, qui manque d'air, de jour et de liberté, et qui ne sait peindre ni la grandeur de Dieu ni les magnificences de la nature, avec une philosophie qui aspire à changer la face du monde, est un fait curieux qui n'a pas été remarqué, ce nous semble. Ce contraste se reproduisait d'une manière plus tranchée et plus énergique encore au sein du parti philosophique. En effet, deux tendances extrêmes sy manifestaient. Avec son goût exquis et sa vive intelligence, Voltaire se fait le défenseur ardent des siècles policés et des littératures savantes. Armé de son bon sens éminemment pratique, doué d'une activité prodigieuse, animé par la colère et la sympathie que lui inspirent l'intolérance et les souffrances des hommes, soutenu par l'appui des classes supérieures, dont il a l'art de capter la bienveillance, il conduit son siècle à la conquête de la liberté de la pensée, à la régénération de la société civile et à la création d'un gouvernement plus conforme aux besoins des peuples et aux progrès de la raison publique. Mais, entraîné par l'ardeur de la lutte, tout entier à l'idée dont il poursuit la réalisation, ayant une confiance illimitée dans les ressources de la civilisation et dans la puissance de l'esprit humain, Voltaire eut les défauts des hommes pratiques. Il manqua de tendresse et d'élévation, il méconnut les besoins immatériels de notre âme, dont il blessa la pudeur par ses sarcasmes impies ; il ne vitrien au-dessus du bien-être social : absorbée qu'elle était dans les réalités de la vie, sa lumineuse intel-

ligence perdit de vue l'infini où nous aspirons sans cesse, et sans lequel le monde que nous traversons ne serait que le théâtre de la force et de la fatalité; il fit de l’art un instrument de polémique, de la poésie une Muse bruyante des combats; et, en lançant son rire destructeur contre le christianisme, il dépassa le but, il atteignit les sources mêmes de notre grandeur morale.

Ce n'est point ainsi que procède Rousseau. Génie moins souple et moins varié, esprit moins étendu que fort, intelligence moins éclairée que profonde, il se fait l'organe éloquent des principes immuables de la conscience. Né pauvre, ayant passé sa jeunesse à errer le long des chemins, quêtant de porte en porte un refuge pour son corps et une caresse pour son àme attristée, il lutte pendant quarante ans contre la misère et l'obscurité. Vivant au milieu des classes infimes et dédaignées, arrivé enfin à la lumière, le cœur gonflé d'amertume et la voix trempée de larmes, il éclate tout à coup en face d'un siècle écrasé par l'inégalité, énervé par une politesse raflinée, ivre de raillerie, d'audace ct de sensualité, et il proclame les droits imprescriptibles de l'homme, le respect de la femme et la sainteté de l'amour. Rousseau, c'est l'intervention du sentiment dans une société étourdie par les artifices de l'esprit; c'est la tristesse de l'âme poussant d'ineffables soupirs au milieu des joies bruyantes de la vie; c'est le souffle religieux se dégageant d'une enveloppe vieillie et d'un dogme qu'on assiége de toutes parts; c'est l'idéal protestant contre un réalisme impérieux et grossier. Rousseau élève le diapason de la prose française; il lui donne plus de sonorité, plus de tendresse, plus de passion; il la parfume de la senteur des bois; il la colore de la lumière du ciel et de l'éclat des fleurs; il la pénètre enfin de ce profond sentiment de la nature et du paysage dont il ny avait pas d'exemple avant lui. Oui, Rousseau apporte un élément

nouveau à l'esprit français ; il enrichit la langue tout intel- Jlectuelle de Pascal et de Bossuet d'une note plus lyrique et d'un accent plus pénétrant. Voltaire et Rousseau sont les deux génies qui mènent le dix-huitième siècle. Le premier entraine les classes supérieures au nom de la civilisation et de la raison pratique; le second soulève le peuple par la puissance de l'idéal et du sentiment; et ces deux grands hommes qui se sont haïs pendant leur vie, parce qu'ils élaient incomplets et que leurs infirmités les empêchaient de se comprendre, ont été réconciliés par la postérité comme deux moitiés de la vérité éternelle.

La tristesse de Rousseau, ce cœur chargé d'ennuis qui ne sait à qui sen prendre, ses plaintes amères contre la société, ses sophismes contre la civilisation, cette sauvagerie que les mains les plus douces et les plus compatissantes ne peuvent apprivoiser, cette mélancolie navrante qui entrecoupe son récit de sanglots involontaires, cette rêverie profonde que rien ne dissipe, ce regard toujours voilé et qui se perd au loin dans les vapeurs de l'espace... oh! ne croyez pas que ce soient seulement les dispositions d'un caractère bizarre et malheureux! Ce sont les symp- {ômes d'un mal plus général et inconnu jusqu'alors. De tous les points de l'horizon s'élèvent des cris plaintifs, des voix qui se lamentent! L'Angleterre, la France, la Pologne, Venise, toutes les nations ont des prophètes qui annoncent un orage prochain et menaçant. — Dansez, messieurs, dansez; vous ferez bientôt une culbute universelle! s'écrie Mirabeau père. — Cela durera bien autant que moi, répond Louis XV. — La poésie, les romans, les œuvres d'imagination sont empreints d'une tendresse, d'une langueur, d'un abattement incomparables. On voit apparaître des types étrangers, méditatifs, et comme frappés d'uneinquiétude providentielle qu'on chercherait vainement dans aucune littérature antérieure à cette époque : Julie,

Clarisse, Werther, Faust, Mignon, Hermann et Dorothée, Paul et Virginie, et, un peu plus tard, leur glorieuse et mélancolique postérité, — Obermann, René, Delphine, Corinne, Lélia! Mais c'est surtout dans la musique, la manifestation la plus exquise et la plus vraie de notre âme, que se révèlent ces aspirations douloureuses mêlées de tristesse et d'amour, cet attendrissement qui déborde et que rien napaise, ces élans de la passion vers l’objet adoré, et ce sourire baigné de larmes qui vient aussitôt troubler la sérénité du bonheur. Écoutez Hændel, Gluck, Piceini, Cimarosa, Paesiello : n’êtes-vous pas frappé de la ressemblance de leurs accents? Quelle douleur voilée, quelle volupté pénétrante qui vous navre et vous alanguit! Y a-t-il jamais eu rien de comparable à l'air d'Orphée : Che faro senza Euridice; à celui de Hændel : Lascia ch'io pianga; à celui de la Nina de Paesiello : Z mio ben quando verra; et à ce duo immortel de l'Olympiade du même maître : Ne’ giorni tuot felici ricordati dime, où les poignantes douleurs d’un amour qui s'enfuit à jamais sont exprimées dans une langue qu'on ne retrouvera plus? Oh! oui, ce sont là les notes diverses d’un accord dont l'art vient de s'enrichir tout à coup; et Mozart, ce génie de la mélancolie, tout resplendissant de grâce et de science immortelles, comme il module sa plainte mélodieuse dans ce drame, qui est l'expression la plus saisissante de l'époque même où il fut concu! Don Juan, en effet, c'est l'homme s'enivrant de sensualité et croyant trouver le bonheur au fond de la coupe des voluptés matérielles. Il court de plaisir en plaisir, épuisant son activité sur mille objets divers sans trouver le repos, s'abreuvant à toutes Les sources sans pouvoir éteindre la soif qui le dévore; et lorsqu'il espère tenir enfin la félicité suprême, il n'étreint dans ses bras convulsifs qu'un corps inanimé dont les froids baisers lui donnent la mort. Don Juan est un disciple de cette

DU MOUVEMENT ROMANTIQUE. 91 école qui, n'ayant aperçu qu'un côté de la vérité, a dit follement que l'esprit humain n’était qu'une sensation transformée, qu'un organisme perfectionné. Il a dû croire, en logicien habile, qu'il n'y avait rien au-dessus des clartés fugitives de la vie ; que la possession des corps était la source de toute grandeur, et que par delà l'horizon qui borne nos regards il n'y avait que des ombres éternelles. Mais, au milieu des joies qui l'étourdissent sans le satisfaire, la terre tremble et s'entr'ouvre sous ses pas triomphants; des puissances invisibles l'enveloppent de toutes parts et le précipitent à jamais dans le noir empire de la matière qu'il a tant adorée. Entendez les cris de ces femmes éplorées dont il a trahi l'amour : que leurs larmes sont vraies et touchantes! que de mélancolie dans ces beaux yeux bleus’ que de charme dans ces têtes blondes et sur ces fronts inclinés par la douleur!

Non ti fidar, o misera!

Di quel ribaldo cor.

Me già tradi quel barbaro, Te vuol tradir ancor!

C'est le sentiment outragé, c’est l'idéal méconnu qui s'exprime ainsi par leur voix.

Ce caractère de tendre mélancolie et de rêverie passionnée se retrouve partout, jusque dans Les œuvres les plus légères, dans la romance. Écoutez donc cette suite de petits chefs-d'œuvre : Je l’ai planté, je l'ai vu naître, de Rousseau; O ma tendre musette, de Monsigny; Que ne suis-je la fougère! Il pleut, äl pleut, bergère, de Fabre d'Églantine et de Simon; et cette voix lointaine du génie qui chante les joies PP du foyer domestique et le premier baiser de l'amour :

Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance i

Oui, cest le siècle qui se lamente, il ny tient plus; un

dieu nouveau l'agite; la réalité l'étouffe, il veut de l'air, du jour, de l’espace; il cherche à ressaisir la vie qui lui échappe, en se jetant dans les bras de la nature et de l'infini ; mais il se meurt sous les regrets du passé et les appréhensions de l'avenir, en disant avec la Marguerite du Faust : Meine Ruh ist hin, Mein Herz ist schwer ;

Ich finde sie nimmer Und nimmer mehr !!

C'est ce mouvement de l'esprit humain, ce nouvel idéal de la vie, qu'il s'agissait enfin de faire pénétrer dans l'art. En effet, pendant que le souffle spiritualiste, émané de Rousseau, soulevait les masses et s'incarnait dans ce parti glorieux et terrible qui a sauvé la nationalité française, l'esprit de Voltaire, vaincu dans l'arène politique par la dispersion des constitutionnels et des girondins, se réfugia dans la littérature, qu'il tint sous sa garde jalouse jusqu'à la chute de l'empire. IL n'appartient guère qu'à quelques beaux génies, à Châteaubriand et à madame de Staël, d'échapper à l’étroite discipline des médiocres successeurs de la Harpe; et tant que ces disciples fidèles de l'école sensualiste du dix-huitième siècle furent les maîtres de la critique, ils empêchèrent la langue française de s'élever à la hauteur des nouveaux sentiments qui agitaient les âmes. La révolution littéraire de la restauration s'était imposé la mission de combler cette lacune et de faire pénétrer dans l'art les sentiments de la société nouvelle.

On ne peut nier que le mouvement romantique n'ait ouvert à la littérature francaise des perspectives nouvelles, qu'il n’ait élargi le champ de la fantaisie, enrichi la langue de couleurs plus vives et plus variées, d'accents plus pénétrants. Pendant que Lamartine spiritualisait la poésie et

1 « Mon cœur est lourd, mon repos est loin; je ne le retrouverai plus, non, jamais plus. »

l'élevait à une hauteur inaccoutumée dans l'échelle de l'idéal, Victor Hugo la pénétrait de la lumière et de la sonorité du monde extérieur. En joignant à ces deux maîtres la muse profondément simple de Béranger, le charmant caprice d'Alfred de Musset, la note plaintive et l'ingénieuse analyse de Sainte-Beuve, on a la quintessence du progrès accompli, et une forme toute nouvelle de l'imagination française. Madame de Staël, Châteaubriand, de Maistre, Lamennais, Cousin et George Sand sont les grands prosateurs de la même lignée, tous fils de l'art moderne. Mais c'est surtout dans l'expression dramatique que l'école a voulu innover. Ayant remarqué avec justesse que la tragédie grecque et celle du siècle de Louis XIV avaient tellement épuré la passion, qu'elles l'avaient presque réduite à son élément psychologique et l'avaient dépouillée pour ainsi dire de l'enveloppe extérieure qui constate le temps et l'espace au milieu desquels elle se développe, l'école romantique pensa qu'après une révolution qui avait soulevé tant de haine et tant d'amour, il fallait donner au drameune expression plus énergique et l'empreindre d'une couleur locale plus vive. Ce point de vue était parfaitement raisonnable. Malheureusement, par une exagération qui emporte {trop souvent les novateurs au delà de la réforme désirée et nécessaire, on vit bientôt dans l'accessoire l'élément principal, et la vérité des sentiments fit place à l'exactitude des costumes et des décors.

Tel est le mouvement auquel se rattacha M. Berlioz, et telles sont les idées qui l'ont préoccupé. Il voulut peindre par la musique cette agitation fébrile de notre temps, cette impétuosité de la passion qui tire vanité de sa violence, cette activité de la pensée qui, ne trouvant à s'apaiser ni dans les sources taries de la foi, ni dans l'étude patiente des phénomènes, évoque les fantômes du mysticisme, et s'épouvante de ses propres rêves. Le drame moderne avait

été l'expression la plus hardie et aussi la moins heureuse de cette exaltation maladive; et c'est le drame moderne qui, précisément, attira M. Berlioz; c'est ce composé bizarre de naïveté et de prétention philosophique, de réalité vulgaire et d'enthousiasme lyrique, qu'il essaya de transporter dans la symphonie. Cette forme de l'art était bien choisie pour le but qu'il se proposait.

La symphonie proprement dite, dont la naissance ne remonte pas au delà de la seconde moitié du dix-huitième siècle, est un des plus beaux résultats des progrès de l’art et de l'application des connaissances physiques à la fabrication des instruments. C'est un cadre éminemment propre à résumer toutes les idées musicales d'une époque, et dans lequel peuvent se développer à l'aise l'inspiration du poëte, la science du contre-pointiste et l'habileté du virtuose. Quelques détails historiques sur l'origine de la musique instrumentale sont ici indispensables.

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