ERNEST RENAN
Nous sentons tous qu'une grande ombre est ici au milieu de nous.
Nous cherchons du regard, sans le trouver, celui qui était l'âme de ces réunions annuelles et qui, pendant un quart de siècle, a été noire guide et notre gloire. Mais quand un groupe d'hommes, unis par une pensée commune, voit disparaître celui qui incarnait leur idéal, ils savent que celui qui les quitte restera en esprit avec eux.
Le cher et respecté confrère, que le vote unanime de votre Conseil a proposé à votre
1 . Notice lue à la séance annuelle de la Société Asiatique le 22 Juin 1893.
choix pour remettre en ses mains la direction de notre Société, a déjà, aux obsèques triomphales faites par la nation à M. Renan, rendu un éloquent hommage à celui que nous avons perdu. Depuis, dans la séance du 12 novembre 1892, M. Barbier de Meynard a retracé la carrière scientifique du maître en traits pleins et précis qui disent tout l'essentiel et rendent plus redoutable pour votre secrétaire la tâche que ses fonctions lui imposent en ce moment. Jamais je n'en ai senti plus lourdement le poids, et si je n'écoutais que mon sentiment, je vous demanderais la permission de me départir ici de l'usage et de garder le silence devant ce grand nom qui se suffit à lui seul. Je ne crois pourtant pas pouvoir me soustraire à ce devoir, si imparfaitement que je puisse le remplir : méditer sur l'âme et l'œuvre d'un grand mort est une source de force pour les vivants.
Vous n'attendrez pourtant pas de moi.
Messieurs, que je retrace dans son ensemble la carrière et l'œuvre de M. Renan : la tâche dépasserait mes forces et excéderait mon droit. Philosophe, moraliste, poète, remueur d'idées
et conducteur d'âmes, M. Renan ne nous appartient qu'en partie : par l'immense variété de ses dons et des domaines qu'il a embrassés, par le retentissement historique de son œuvre et son influence profonde sur les conceptions de son âge, il appartient à la pensée tout entière, il appartient à la France et au siècle. Mais ce qui, pour nous, lui donne une place à part dans le cœur de ceux qui ont pensé et parlé pour, leur génération et pour l'avenir, ce qui fait que nous avons le droit de le revendiquer pour nous et que lui-même considérait comme un des plus beaux fleurons de sa couronne de gloire son titre de Président de la Société asiatique, c'est qu'il fut toujours avant tout et voulut être avant tout un homme de science, un philologue. Au début de sa carrière, c'est un problème de philologie qui, en éveillant et troublant sa conscience, changea le cours de sa vie : c'est sur le sens et la date de quelques lignes d'hébreu que se joua sa destinée. La philologie, au sens large du mot, c'est-à-dire Thistoire et l'interprétation des textes, reposant sur l'étude linguistique, fut dès le début et demeura jusqu'au bout son instru-
ment de recherche. Néanmoins en lui le philosophe et le savant sont si indissolublement unis qu'il ne nous sera guère possible d'apprécier et de comprendre l'homme de science sans empiéter sur un ordre d'idées spéculatives qui ne rentre pas dans nos préoccupations ordinaires, comme il serait impossible au philosophe de comprendre la philosophie de M. Renan sans se faire un instant à sa suite grammairien, historien et orientaliste.
M. Renan a dit lui-même dans des pages inoubliables, qui sont la plus fraîche et la plus franche des confessions *, l'histoire de son enfance et de sa jeunesse, des premières impressions qui formèrent pour toujours sa conscience et son idéal, et de la crise qui ne changea que sa croyance sans changer cet idéal. Le pays où il naquit, la Bretagne, est le pays des fées : c'est le coin de la France qui a conservé le plus purement la vieille religion populaire, ailleurs effacée, et qui par ses racines plonge dans l'antiquité mythique. Fils de marins, bercé au remous de la mer et de