Averroès et VAverroisme
plus divers sa vaste curiosité, sa largeur de pensée et un talent de style dont le caractère personnel avait frappé les connaisseurs. Cependant les heureuses nécessités de la vie le forcèrent à se concentrer sur un sujet et à donner toute sa mesure. Dénué de toute ressource, vivant d'une place plus que modeste à la Bibliothèque nationale, il avait besoin de passer les examens universitaires avant qu'il pût espérer aucune situation qui l'affranchît des soucis matériels. Il avait passé l'agrégation en 1846 et sur les conseils de M. Victor Leclerc, doyen de la Faculté des lettres, qui avait reconnu toutes ses promesses, il aborda le doctorat. Le sujet était le mieux choisi qui pût être pour faire saisir à l'ancienne Sorbonne la valeur et la portée des méthodes nouvelles : car c'était un chapitre de sa propre histoire, de sa propre tradition que le jeune candidat lui rapportait de l'Orient. La philosophie scolastique est dérivée de la philosophie arabe, qui n'est elle-même qu'un reflet de la philosophie grecque, et c'est des bribes d'Aristote qu'a vécu la pensée de notre moyen âge. Certes, il est peu de philosophies plus
stériles et ce n'est qu'en se révoltant contre elle que l'Europe a pu rentrer dans le monde des vivants. Il était intéressant pourtant et consolant de montrer comment, sous le linceul rigide des formules traditionnelles, le génie individuel a pu s'agiter et aborder, dans la seule forme que le temps pût admettre, tous les problèmes éternels de la philosophie. Il était aussi curieux de voir par quels canaux étranges la curiosité intellectuelle de la Grèce a pu se transmettre jusqu'à nous. M. Renan commence par faire l'histoire de cette philosophie chez les Syriens, car c'est des Syriens que les Arabes l'ont reçue *. Il nous montre comment les Syriens chrétiens, élèves des Grecs, acceptent au IV® siècle des Alexandrins l'ascendant d'Aristote dont ils traduisent * VOrganon ; comment les Nestoriens, chassés d'Édesse en 486 par l'empereur Zenon, portent Aristote en Perse et comment l'un d'eux, Paul le Persan, dédie à Khosroès un abrégé de la Logique; comment la conquête arabe, malgré le fanatisme qu'elle
1. Philosophia peripaletica apud Syros f Paris. A. Durand, 1852.)
apporte, interrompit à peine le cours des conquêtes d'Aristote, l'esprit laïque reprenant bientôt le dessus avec les Abbassides, héritiers de la curiosité intellectuelle des Sassanides. M. Renan met en lumière ce qu'a de décevaiit et d'inexact ce terme de philosophie arabe appliqué au mouvement qui se produit sous les auspices des Khalifes et qui n'a d'arabe que la langue où il s'exprime. Pas un des philosphes dit arabes n'est arabe de sang, ils sont Persans ; la dynastie qui les favorise vient des provinces orientales du Khalifat, où l'esprit iranien s'est conservé le plus pur; les Abbassides sont des Sassanides musulmans et c'est le mouvement commencé sous les Khosroès qui se poursuit sous eux, avec les mêmes initiateurs, à savoir des Syriens chrétiensgrecs. Ce n'est plus VOrganon^ c'est Aristote tout entier qui, à partir d'Al-mamoum (813- 833), passe de grec en syriaque et de syriaque en arabe, et ces traductions arabes vont former Al-farabi, Avicenne, Averroès et tous ces Musulmans qui feront oublier leurs maîtres syriaques. Averroès est le dernier grand scolastique arabe : il précède la décadence des
études philosophiques chez les Musulmans qui vont trouver la paix dans la théologie de Gazzali et condamner avec lui toute science rationnelle, parce qu'elle apprend à se passer de Dieu. Aussi les ouvrages d'Averroès aurontils un relentissement infiniment plus grand en Occident qu'en Orient : son nom ferme la philosophie arabe et ouvre la philosophie européenne. Adopté par les Juifs d'Espagne et du sud de la France, il est traduit d'arabe en hébreu, d'hébreu en latin et ainsi est fermé le cercle qui, par une série de détours inattendus, devait amener à l'Occident un rayon de la pensée grecque et le préparer à la Renaissance. C'est une histoire étrange que celle des combats qui se livrent autour de ces textes faussés par des erreurs de quatre ou cinq séries de traducteurs de toute religion et de toute race, mal compris par ceux qui les apportent, autant que par ceux qui les reçoivent, et qui pourtant servent de support et de prétexte aux théories les plus hardies et les plus libres. Respecté comme un maître par les Franciscains et l'Université, dénoncé par les Dominicains comme chef des
hérésiarques, ce commentateur sans grande originalité d'une doctrine mal comprise devient au moyen âge le représentant de la libre pensée protestant contre le joug théologique.
Mais les problèmes qui l'avaient obsédé à Saint-Sulpice restaient pour M. Renan l'objet essentiel de la science, et Tidéal de sa vie de savant était toujours de poursuivre ses recherches critiques sur le Christianisme par les moyens beaucoup plus laides que lui offrait la science laïque. Une heureuse occasion le transporta en 1860 au berceau même du Christianisme. L'empereur Napoléon, inspiré par une femme de noble et libre esprit, son amie d'enfance S dont l'influence cachée se retrouve dans toutes les mesures de libérale intelligence qui ont marqué la seconde moitié de l'Empire, chargea M. Renan d'une mission en Phénicie.
Cette mission devait marquer dans l'histoire de la science et des idées, non pas seulement par ses résultats directs, malgré la riche récolte archéologique que M. Renan sut faire dans ce
1 • Madame Hortense Cornu (Feuilles détachées).
sol qui semblait épuisé par les ravages de tant de guerres et de révolutions, mais surtout par les deux grandes choses qui en sont sorties, les Origines du Christianisme et le Corpus.
C'est les derniers jours de sa mission, sur les hauteurs de Ghazir, dans le Liban, où il était allé chercher un asile de repos et de santé pour sa sœur Henriette, épuisée des fatigues du voyage et atteinte du mal qui devait l'emporter, qu'il résolut d'écrire toutes les idées qui, depuis son voyage en Palestine, germaient dans son esprit sur la vie de Jésus. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier ce grand livre qui, à son heure, au grand étonnement de l'auteur même, a soulevé tant de colères et tant d'enthousiasmes, qui a scandalisé et qui a édifié tant d'âmes honnêtes, livre d'incrédule et livre de croyant. Les questions brûlantes de théologie historique sont toujours restées en dehors de nos discussions et c'est à cette exclusion que tient en partie la paix qui a toujours régné au sein de notre Société. Il est pourtant difficile, devant le livre qui pour le monde résume l'œuvre de notre ancien président, de ne point essayer de dégager ici ce qui, en dehors de la magie du
style et des prestiges de la poésie, fait de la Vie de Jésus un livre nouveau et auquel les écoles allemandes n'offrent rien d'analogue.
« En lisant FËvangile en Galilée, dit M. Renan, la personnalité do ce grand fondateur m'était fortement apparue. Au sein du plus profond repos qu'il soit possible de concevoir, j'écrivis avec l'Évangile et Josèphe une vie de Jésus que je poussai à Ghazir jusqu'au dernier voyage de Jésus à Jérusalem. Heures délicieuses et trop vite évanouies, ohl puisse l'éternité vous ressembler ! » Ces lignes, je crois, expliquent et résument à la fois et le charme humain et l'originalité scientifique de la Vie de JésuSj qui tiennent tout entiers au sentiment profond et pénétrant de la personnalité de son héros. Les prédécesseurs scientifiques de M. Renan avaient fait de la vie de Jésus soit un amalgame de rationalisme aride et de merveilleux atténué, qui ne satisfait ni la raison, ni la foi, ni l'histoire ; soit une création de l'imagination et de la logique, sortie tout entière de l'esprit du fidèle, de ses attentes et de ses croyances antérieures, de sorte que la vie du Christ était écrite d'avance dans la pensée de son peuple
et qu'il était presque inutile que lui-même eût existé. La première conception était insufBsanle pour ceux qui poursuivent la continuité des lois dans la nature et dans l'histoire; la seconde, en supprimant ou en rejetant derrière un voile la personne du Christ, laissait subsister un miracle plus grand et plus étonnant que tous ceux de la tradition ; comment le dépôt messianique, qui planait dans l'atmosphère de Juda, au temps d'Auguste, se serait- il précipité à une certaine heure sur la personne de Jésus, si cette personne n'avait pas été plus qu'un nom, si elle n'avait été une chose puissante, auguste, féconde, capable de créer la foi ; autrement dit si elle n'avait pas agi, si elle n'avait pas eu une histoire ? Les critiques ne se sont pas fait faute de prodiguer les objections à l'œuvre de M. Renan : les uns lui ont reproché l'incertitude et le flottant des faits et les contradictions de caractère, ou inversement les excès de précision dans la psychologie et cette volonté d'expliquer toutes les traditions, qui ramène par une voie détournée au rationalisme tant décrié ; les autres de n'être pas au courant de la dernière critique allemande, ce qui pour quelques-uns
est le péché irrémissible (mais il y a tant de dernière critique allemande !) ; d'autres enfin de n'avoir point suffisamment creusé l'élude du milieu juif d'où est sorti Jésus. Mais la part faite à toutes ces critiques, il est permis de dire, sans blesser aucune conviction, que M. Renan s'est approché du Christ historique de plus près que nul n'avait fait avant lui.
Cette conception humaine et historique ne fut point en lui le fruit de la réflexion et de l'étude : il la tenait, et c'est ce qu'ont bien compris les Allemands, qui lui reprochaient d'être au fond en critique un pur conservateur, il la tenait de son éducation de catholique et de Français.
Dans cette belle page des Souvenirs où il imagine le Christ, durant ses luttes du séminaire, lui disant : « Abandonne-moi pour être mon disciple », il ajoute: « Je peux dire que, dès lors, la Vie de Jésus était écrite dans mon esprit. La croyance à Téminente personnalité de Jésus, qui est l'âme de ce livre, avait été ma force dans ma lutte contre la théologie. » Un catholique qui cesse de l'être saisira toujours la l personnalité de Jésus avec un instinct de »
réalité que ne peut avoir le théolorien libéral,
et M. Renan a justifié ces lignes écrites plusieurs années avant qu'il commençât sa Vie de Jéms, à une heure où sans doute il la rêvait déjà: M On peut affirmer que si la France, mieux douée que l'Allemagne du sentiment de la vie pratique et moins portée à substituer en histoire Faction des idées au jeu des passions et des caractères individuels, eût entrepris d'écrire d'une manière scientifique la vie du Christ, elle y eût déployé une méthode plus vigoureuse, et qu'en évitant de transporter le problème, comme l'a fait Strauss, dans le domaine de la spéculation abstraite, elle se fût approchée bien plus de la vérité ^ »
Je n'ai point la compétence ni le droit de juger les Origines du Christianisme ^. Ce vaste ensemble soulève une telle masse de questions secondaires de tout ordre et prête par le sujet même à tant de vue et de méthode, qu'il est imjX)ssible d'attendre un jugement uniforme
1. Les historiens criHquLes de Jésus (Etudes d'histoire religieuse) .
2, Comprenant, après la Vie de Jésus: Les Apôtres, 4866 ; Saint Paul, 4869 ; L'Antéchrist, 4873; Les Evangiles, 4877; L* Eglise chrétienne, 4879; Marc-Aurèle et la fin du monde antique, 4884; Index général, 1883.
de ]a critique. La critique allemande semble s'être laissé dérouter par les procédés d'exposition de M. Renan, qui, s'étant donné pour objet de reproduire dans un récit continu la réalité historique telle qu'il la r^^stitue, se contente de donner les sources et sous-cnlend la discussion que les spécialistes doivent pouvoir comprendre et suivre à demi-mot ; elle ne s'est pas toujours donné la peine de faire pour elle-même ce travail qui demande une certaine bonne volonté, et a souvent trailé l'œuvre de M. Renan comme une œuvre mixte oii l'imagination a autant de part que la recherche. La critique française, de son côté, lui a reproché l'incertitude des conclusions, la multiplicité des conjectures et des possibilités, l'abus des peut-être et des il semble^ toute cette atmosphère de doute dans laquelle fiiotle le mouvement d'une histoire qui pourtant a eu une réalilé définie. Une critique moins prévenue que celle d'outre-Rhin aurait reconnu l'immense labeur que supposent les Origines et la solidité des soubassements. Et de même, si les critiques français s'étaient donné la peine de se reporter aux sources indiquées en noie, ils auraient
reconnu que ces 'peut-^îre et ces il semble ne portent jamais sur la matière même de l'iiistoire, mais sur la manière ; que jamais l'auteur n'ajoute une circonstance matérielle aux textes, un détail aux peintures de mœurs, un trait aux paysages : jamais il ne suppose un fait que le texte ne présente ou ne suggère. « Les origines, dit-il, sont toujours obscures: pour deviner les pages effacées de ces vieilles histoires, il faut une divination où il entre quelque chose de personnel. Savoir au juste comment les choses se sont passées est à peu près impossible ; le but que se propose le critique est de retrouver la manière ou les manières dont elles ont pu se passer. » Peut-être M. Renan a-t-il parfois porté trop loin le scrupule. La crainte de prendre parti entre des hypothèses également plausibles et également incertaines est le commencement de la sagesse, mais il faut savoir quelquefois, par dévouement même, accepter un rôle d'imprudence et se sacrifier au progrès ultérieur. Une erreur résolument adoptée et nettement exprimée peut être plus profitable qu'une réserve trop sage. Il faut prendre parti dans la science comme dansTavîèTc*êsTTa
condition du mouxeJïïÊIltÊljlje^^ Mais telle
quelle cette grande synthèse servira de point de départ à de nouveaux épurants d'analyse; on pourra la reprendre en sous-œuvre et remplacer bien des parties ; mais l'histoire de la science, si elle est juste, admirera la puissance de cet effort, le premier qui ait été tenté par la science indépendante pour présenter l'histoire des périodes héroïques et créatrices du Christianisme dans la continuité de leur développement.
Les Origines achevées et le Christianisme une fois lancé dans les périodes historiques, M. Renan ne considère pas son œuvre comme terminée. Le Christianisme est une branche du Prophétisme, et le Prophétisme est la création du judaïsme. Après avoir descendu le cours du Christianisme, M. * Renan résolut de remonter le fleuve dont il est dérivé : de là V Histoire du peuple d^ Israël^. Il n'a point vécu assez pour en voir la dernière ligne imprimée, mais assez du moins pour Técrire et pour se dire, en quittant ce champ de travail où il a tant semé et récolté, qu'il avait achevé son
1. T. 1, 1888; T. II, 1889; T. lU, 1891 ; T. IV, 1893; T. V, 1894.
grand œuvre et que dans cet infini et obscur labyrinthe de la foi il avait eu le temps de trouver et de suivre, d'un bout à l'autre, le fil d'Ariane de l'histoire. Ce n'est pas en quelques lignes que l'on peut apprécier cet ouvrage qui, quoique moins volumineux que les Origines du Christianistnej couvre une étendue infiniment plus vaste et plusieurs périodes d'histoire très différentes, dont quelques-unes se perdent dans la préhistoire et dont l'étude a plus à attendre des données du dehors et des progrès de l'archéologie chaldéenne, égyptienne, sémitique que des seuls documents bibliques. On a élé étonné de retrouver dans la partie qui touche aux origines ces vues dogmatiques sur le monothéisme sémitique qui semblaient ébranlées par les travaux des quarante dernières années : mais arrivé aux périodes vraiment historiques, son instinct profond des choses de Tâme sert admirablement l'auteur à éclairer cette histoire dont tout l'intérêt est dans le drame moral. La vie poli tique d'Israël n'a d'intérêt que comme formant le milieu où s'est produit le Prophétisme et c'est l'avènement du Prophétisme,
avec son aboutissant lointain le Christianisme, qui forme l'arrière- plan et l'horizon continu du livre, comme une cime de montagne de la Terre promise. Nous verrons dans le cinquième et dernier volume le Prophélisme rejoindre le Christianisme et se fermer ainsi le cercle magique où vit la partie supérieure de l'humanité. La science française a déjà marqué sa reconnaissance pour ce beau livre qui a réveillé en France le sens de la Bible et l'intelligence de l'exégèse.
Dans une masse de bouts de papier retrouvés après la mort de M. Renan et où il avait l'habitude de noter au passage toutes les pensées et les fantaisies qui lui venaient à l'esprit, s'en trouve un qui contient ces mots : t De tout ce que j'ai fait, c'est le Corpus que j'aime le mieux ». C'est un mot que comprendront difficilement les myriades de lecteurs de la Vie de Jésusj et qui ne sera bien compris môme des deux cents personnes qui connaissent le Corpus que si elles se sont bien pénétrées de l'esprit de M. Renan. Pour M. Renan, la grande chose de la vie, ce qui en fait la
noblesse et le prix, c'est de travailler à la vérité absolue, à une vérité sans alliage d'erreur, dragée de Fillusion personnelle. Or, dans l'état présent de la science, toutes les restitutions que nous pouvons faire des périodes anciennes — celles qui importent le plus, puisque ce sont celles qui ont créé et que nous vivons de leur héritage — sont des (euvres de conjecture où Fintuition du penseur est le grand architecte. Mais, sur quelques débris de fûts de colonne, le génie môme ne peut relever dans toute son étendue et toute sa hauteur, toute sa forme et son décor, l'édifice des âges ; il ne peut qu'édifier un temple à sa propre gloire. Si l'instinct de son intuition a rencontré la réalité morte, le bonheur de cet accord n'est pleinement connu que des dieux et n'est senti de nous et de l'inventeur même que par un vague et incertain plaisir. Sans doute ces magnifiques restitutions, qui ont leur pleine valeur devant l'idéal, ne sont pas perdues pour la science; car elles inspirent la recherche plus ardente des reliques, elles amènent la découverte de débris inattendus qui permettront un jour de nouvelles con-
structions plus sûres, plus proches de l'inaccessible réalité, tandis qu'elles seront entrées elles-mêmes dans le Panthéon éternel des belles formes et des nobles images où l'humanité vient adorer. Pourtant, au-dessus de cette œuvre grandiose qui est la vision d'un univers en débris reflété dans une grande âme, mais une âme individuelle et colorée, s'élève infiniment, au regard d'une philosophie réaliste, l'œuvre obscure, impersonnelle, presque anonyme, du travailleur dépouillé de son moi qui limite son ambition à déterrer les faits, â exhumer les réalités, à nous mettre en contact direct avec les choses qui ont été et â réduire les vides béants que doit combler l'induction du poète. Voilà l'œuvre qui a vie, vie par le passé d'où elle tire toute sa substance, vie dans l'avenir qui s'édifiera sur elle; voilà l'œuvre qui réussit et qui dure et par laquelle, si muette et incomplète qu'elle soit, le savant se met en communion pleine et entière avec la vérité passée et avec la conscience de l'univers. C'est une œuvre de ce genre que réalise le Corpus semiticarum inscriptionum et c'est pour cela qu'elle est si chère à M. Renan.
De l'antiquité sémitique, au commencement du siècle, il ne restait guère qu'un document, la Bible. Le reste du monde sémitique n'était qu'une ombre pâle, devinée à travers la Bible.
C'est l'épigraphie qui a fait remonter les Rephaîm du monde des limbes. En 1842, le coup de pioche de Botta et de Layard avait fait sortir de terre la vieille Assyrie avec ses innombrables inscriptions dont le dépouillement prendra des générations de savants. Puis était venu le tour de la Chaldée. En 1843, le pharmacien Arnaud avait découvert dans le Yémen les restes de cette vieille civilisation himyarite qui n'avait laissé qu'un souvenir de légende, le nom de la reine de Saba. En 1862, M. de Vogué rapportait du massif volcanique de Safa, dans la Syrie centrale, quatre cents spécimens d'une épigraphie nouvelle. La Phénicie était encore pauvre : mais en 1846 l'inscription de Marseille, en 1855 l'inscription d'Eshmunazar venaient ajouter deux monuments révélateurs à cette épigraphie jusqu'alors si maigre. La mission de M. Renan, plus riche en monuments qu'en inscriptions, ajoutait pourtant
quelques textes imporlants *. Le matériel épigraphique ainsi accumulé permettait déjà d'entrevoir bien des chapitres d'histoire dont on n'avait pas l'idée auparavant. N'était-il pas temps de ramasser tous ces matériaux dispersés pour les mettre dans la main des chercheurs? Le Corpus grec de Bœkh avait montré tout ce que l'on pouvait attendre de prc^rès d'un recueil de ce genre : que de côtés inconnus de la vie des Grecs, que de chapitres nouveaux de leur histoire avaient révélés le seul rapprochement des inscriptions découvertes dans tous
1. Mission de Phénicie, in-4'', avec atlas in-fol., 1864. — Voie les principaux mémoires d'épigraphie de M. Renan : Journal asiatique, 1856, I. 407; ObservaUons sur une inscription ara^ méenne du Sérapéum de Memphis. — 1862, II 355, Trois inscriptions phéniciennes trouvées à Oum-el-Awamid; addition, 1863, II, 517. — 1864, II, 550, Sur les inscriptions hébraïques de Kefr-Bereinij en Galilée. — 1873, I, 313, Note sur deux inscriptions nabatéennes trouvées à Um-er-Russas et à PouxzoUs; idem, II, 383. — 1874, I, 552, Notes épigraphiques. — 1882, I, 5, Sur quelques noms arabes qui figurent dans les inscriptions grecques de VAuranitide. — 1883, I, 246, Deux monuments épigraphiques d'Édetse. —'Revue d'assyriohgie et d'archéologie orientale, 1884, sur la stèle de Teima. — Revue archéologique, 1887, II, 1-10, sar rinscription de Tabnith. — Ibid., 1888, I, 5-7, sur une inscription phénicienne du Pirée. — Revue d'assyriologie, II, 75, sur une inscription inédite de Sidon. Il faut citer à part le mémoire sur i^anchoniathon dans les Mém. de VAcad. des Inscr.y t. XXIII, 2*" part. ; cf. Jounial asiat,, 1856, I, 85.
ji
les coins de Tempire grec et leur classement par pays el par date!
C'est le 25 janvier 1867 que M. Renan, en son nom et au nom de MM. de Saulcy, de Longpérier et Waddington, proposa à l'Académie des inscriptions et belles- lettres d'entreprendre la publication d'un Corpus des inscriptions sémitiques. La Commission nommée par l'Académie fut unanime à rcconuaitre que le projet était utile; que la France, par sa domination dans l'Afrique du Nord, par ses relations scientifiques avec l'Egypte, la Syrie et la Grèce, par les nombreux spécimens d'écritures sémitiques qu'elle possède dans ses musées, par la quantité de matériaux réunis par ses missions, enfin par les traditions maintenues en France depuis le fondateur de l'épigraphie sémitique, l'abbé Barthélémy, était appelée à se charger de cette tâche. Le 26 avril 4867 fut nommée la première Commission du Corpus * :
les travaux préparatoires durèrent quatorze ans et ce n'est qu'en 1881 que parut le premier
1. Elle comprenait MH. de Saulcy, Mohl, de Longpérier, Renan, de Slane et Waddington. 11 ne reste plus qu'un seul des six premiers qui furent à la peine.
fascicule de l'ouvrage si longtemps attendu.
Ce long délai n'avait pas été inutile. D'après les premières prévisions de la Commission, le Corpus devait être complet en deux volumes : les richesses nouvelles acquises depuis 4867 prouvèrent bientôt que ces modestes proportions seraient de bien loin dépassées. En 1869, M. Halévy, envoyé par l'Institut dans le Yémen, rapportait près de cinq cents inscriptions à joindre aux cinquante inscriptions d'Arnaud et de ses autres précurseurs ^ En 1874, M. de Sainte-Marie, envoyé à Carthage, déterrait ces milliers d'ex-votos à la déesse Rabbat-Tanit, qui, malgré leur monotonie désespérante, finissent par racheter, à force de noms propres, le vide de leur contenu et ont permis de restituer le Panthéon des dieux phéniciens avec les noms de leurs adorateurs. Il y a quelques années, la presqu'île de Sinaï, explorée par M. Bénédite, rendait trois mille de ces graffiti qui sont, pour la région nabatéenne, ce que les Rabbat-Tanit sont pour Carthage.
Hubert donnait au prix de son sang la stèle
1. Ce nombre a été triplé tout récemment par Texploration de M. Glaser.
de Teima, le plus précieux monument de l'Arabie du Nord. En dehors du mouvement d'exploration qui avait son centre à l'Institut, le Corpus recevait le généreux apport des archéologues italiens en Sicile et en Sardaigne, de Charles Doughty dans l'Arabie du Nord; et les brillantes découvertes de la mission allemande à Zinjirli faisaient entrer dans l'aire du Corpus des régions qu'il ne semblait pas devoir atteindre. Ainsi s'étendaient indéfiniment les dimensions du monument, qui sans doute n'atteindra jamais celles du Corpus grec, car les Sémites sont moins parleurs que les Grecs et leur œuvre plus ancienne à passé par plus d'ères de destruction, mais qui est peut-être un instrument de recherche et de résurrection plus puissant; car au lieu d'embrasser un seul monde, comme le Corpus de Bœckh, il s'étend à cinq ou six mondes, à la fois différents les uns des autres et étroitement solidaires.
Pendant vingt-cinq ans, M. Renan fut l'inspirateur du Corpus et en centralisa les travaux. Bien qu'il ait eu d'éminents collaborateurs et que sa part spéciale soit surtout limitée à la Phénicie, son nom restera attaché au Corpus
dont il conçut l'idée, dont il traça le plan et qu'il lit entrer dans la réalité. Vous connaissez les lignes du plan : elles sont grandes et simples. Le Corpus comprend tous les textes anciens de langue sémitique tracés en alphabet sémitique (ce qui écarte les inscriptions cunéiformes qui font l'objet d'un Corpus spécial *). Ces textes sont classés d'après la langue et, pour chaque langue, d'après la répartition géographique. Ils sont donnés en fac-similé, de façon que l'étudiant est mis aussi directement que possible en face du monument : en texte imprimé et en transcription hébraïque. Voilà pour la partie objective. Vient ensuite la partie subjective, c'est-à-dire l'exposition de ce que la science a fait ou peut faire de ces matériaux : elle comprend une bibliographie complète des travaux dont chaque texte a été l'objet; une traduction ; un commentaire justifiant rapidement cette traduction, indiquant les points douteux et résumant d'une façon succincte les divergences des principales traductions antérieures ou des membres même de la Commission. Ce commeii-
1. Ou plutôt de plusieurs Corpus : le plus important est celui du British Muséum.
taire, aussi sobre que possible, évite le double écueii de la dissertation scientifique et de la polémique. Quoique le Corpus prenne parti, puisqu'il donne une traduction, il reste objectif, autant que faire se peut, même sur le terrain mouvant de l'interprétation ; et comme il a mis l'étudiant en face des matériaux à interpréter, 1^4 le met en face du travail antérieur de la science dans sa diversité, sans créer une orthodoxie et sans imposer ses vues *.
Le seul fait d'avoir conçu, organisé, rendu viable une œuvre telle que le Corpus suffit pour faire sentir combien est superficielle la critique qui fait de M.. Renan un savant dilettante, trop
1. Le Corpus a été attaqué de trois côtés à la fois, chaque partie étant indépendante. De la première partie, consacrée aux inscriptions phéniciennes, a paru un volume complet et le premier fascicule d*un second volume, comprenant 905 inscriptions (de Phénicie, de Chypre, d'Égyple, de Grèce, de Malte, de Sicile, de Cossyre, de Sardaigne, de Corse, d'Italie, de Marseille, de Carthage.) Le progrès de l'exploration est si actif que le fascicule qui contient les inscriptions d'ÉgA-pte, à peine publié, était arriéré par la découverte d'une trentaine de graffiti phéniciens dans le temple d'Abydos. De la partie araméenne dirigée par M. de Vogué ont paru deux fascicules (348 inscriptions d'Assyrie et de Chaldée, d'Asie Mineure, d'Adarbaijan, de Grèce, d'Arabie, d'Egypte, de Fétra.) De la partie himyarite dirigée par M. Derembourg a paru un fascicule contenant 69 inscriptions.
grand seigneur pour s'occuper des détails et des menues besognes de l'érudition. La critique vulgaire ne comprend pas la réunion, dans un même esprit, de deux supériorités, et parce que M. Renan est avant tout un génie synthétique, et philosophique, elle a cru devoir lui refuser les vertus de l'érudit amoureux du détail et qui sait que le détail seul, le menu fait, est la base de la science. Il est permis de dire que, bien au contraire, le génie synthétique est celui qui sent et comprend le mieux la valeur du détail, la nécessité de l'analyse microscopique, parce qu'il sait mieux que tout autre que nul détail n'est insignifiant, qu'il n'est pas un atome qu'il soit permis de négliger et qu'un débris de pierre, un trait de lettre à demi effacé, un lambeau de papyrus troué peuvent révéler le secret d'un ensemble. Aussi le cours d'épigraphie de M. Renan au Collège de France était-il une déception pour la foule qui accourait sur le bruit de sa renommée : je me souviens comme l'heure se passait à s'user les yeux sur tel jambage de lettre (était-ce un daleth^ était-ce un resch?) des estampages nabatéens rapportés par Charles Doughty? C'est dans ce cours que
s'ébauchait le Corpus, et les auditeurs, bientôt plus clairsemés, qui venaient s'asseoir à la petite table de la salle IV, formaient ainsi le premier public et le premier critique du grand œuvre.
Ces cinq grandes œuvres, l'iïistotrc des langues sémitiqiieSj Averroès, les Origines du Christian nisme^ VHistoii'e du peuple d^ Israël et la direction du Corpus sont loin d'épuiser l'œuvre de M. Renan comme orientaliste. Vous avez encore dans la mémoire tant d'œuvres qui auraient suffi à l'ambition ou à l'illustration de beaucoup d'autres : dans l'exégèse, ces belles traductions des chefs-d'œuvre littéraires de l'Ancien Testament, le Livre de Job (1858), le Cantique des Cantiques (iS&O) y VEcclésiaste (1881); dans la mythologie sémitique, son commentaire des Fragments de Sanchoniathon; dans l'épigraphie, son monumental compte rendu de la Mission en Phénicie, sorte de propylées du Corpus (iSHA); dans l'histoire littéraire de la France, le volume consacré aux rabbins français du xrv® siècle, travail rédigé sur les notes de notre savant confrère d'Oxford, M. Neubauer, et qui
60 CRITIQUE BT POLITIQUE.
est bien le travail le plus aride et -le plus ingrat sur lequel se soit jamais courbé grand écrivain. Mais M. Renan était trop grand écrivain pour n'être pas au-dessus des préjugés littéraires, et son intuition d'historien lui avait fait comprendre ce que contenait de lumière sur notre passé cette littérature hérissée, enfermée en apparence dans l'enceinte du Ghetto et pénétrée pourtant du même souffle que la littérature nationale.
Quoique moins personnelle que ses autres œuvres, elle lui était chère autant que d'autres plus brillantes, parce qu'il la savait utile et que sans lui elle n'aurait jamais vu le jour, et aussi par sympathie d'orientaliste et par un généreux instinct de réparation pour des générations qui n'avaient jamais vu le jour de la justice. Les derniers mois de sa vie se consumèrent sur les épreuves de la deuxième partie des Rabbins français. Ajoutez à cela tant d'articles de critique dans la Ilevue des Deux Mondes^ les Débats^ le Journal des Savants, sur les sujets les plus divers de l'érudition orientale et dont une partie seulement a été recueillie en volume. Ajoutez enfin l'œuvre
qui, comme membres de la Société asiatique, nous touche du plus près, la belle série de ses rapports sur le progrès de nos études de 1868 à 1882. C'était dans la plus cruelle période de notre histoire qu'il prenait en main la plume comme historiographe de notre Société. La catastrophe de 1870 Tavait frappé au cœur d'un double coup, car il était de ceux qui rêvaient une Europe éclairée de concert par une France et une Allemagne amies, joignant dans une œuvre suprême de progrès leurs dons divers et leurs génies qui se complètent.
Était-ce encore le temps de parler épigraphie et de discuter sur des suffixes dans les ruines de Byzanceen flammes? M. Renan fut dans ces années sinistres la conscience de la Société; il eut pour nous et pour la science la foi qui sauve et qui régénère. Il fit passer en tous sa conviction ancienne, bien antérieure à nos désastres et qui les avait prévus, que la déchéance de la France tenait avant tout à la décadence de la haute culture et à un engourdissement d'intelligence. Pendant quinze années, il sonna ici le sursum corda de la science, et quand il remit sa charge à des
mains plus faibles, l'œuvre réparatrice était accomplie, la continuité de la tradition assurée, et des progrès considérables, accomplis autour de nous et ici-même, permettaient d'envisager avec plus de sécurité, bien qu'il ne soit pas encore tout ce que demande l'honneur intellectuel du pays, l'avenir de la science. Vous vous rappelez avec quelle impatience, chaque année, nous attendions ces adresses annuelles, d'une telle variété de tons, éloquentes et familières, élevées et souriantes, encourageantes pour toutes les bonnes volontés, accueillantes aux nouveaux venus, n'ayant de duretés pour aucun, pas même pour les prétentions mal justifiées, car il les punissait en les ignorant. « On ne doit jamais écrire que de ce qu'on aime », a-t-il dit, et c'est là le secret de son charme.
Je n'ai rien dit, et vous comprenez déjà pourquoi, de ce scepticisme dont l'opinion populaire fait un des traits de M. Renan. C'est que ce scepticisme n'existe qu'à la surface; il n'existe pas sur les questions qui font la dignité et le prix de la vie.
Un homme d'un grand talent, mais d'un
talent différent, et que l'Académie a choisi pour lui succéder, disait jadis de M. Renan : c Renan pense comme un homme, sent comme une femme, agit comme .un enfant. » Agissait-il en enfant, le pauvre petit Breton qui un jour s'enfuit effrayé de Saint-Sulpice parce qu'il s'était pris à douter des leçons de ses maîtres? C'était peut-être un enfantillage que de renoncer à l'avenir splendide qui l'attendait dans la voie où il était engagé, et d'affronter la misère, sans ressources, sans avenir, soutenu par la seule impossibilité de vivre pour autre chose qu'une conviction. Ceux qui pensent que le premier signe de l'homme est la sincérité avec le monde et avec lui-même penseront que ce jour-là il fut deux fois homme. Était-ce agir en enfant que de se laisser expulser de celte chaire du Collège de France qui avait été l'objet suprême de son ambition, plutôt que de voiler d'un mot politique ou même d'un silence discret dont le pouvoir lui eût su gré, la foi directrice de sa conscience de savant? La lettre adressée aux professeurs du Collège de France, à propos de la suspension de son cours, est la revendication
la plus éloquente et la plus virile des droits de la pensée humaine que la liUéralure française ait produite depuis les Provinciales. Très indulgent pour les hommes et convaincu que parmi les choses pour lesquelles ils se torturent, il en est peu qui vaillent la peine, il en est une sur laquelle il fui inflexible : car si l'on cherche quel fut le mobile continu de sa vie active, on trouvera la notion la plus abstraite du devoir. Cet homme qui, des vertus de Saint- Sulpice, semblait priser la politesse par-dessus loute autre, qui semblait toujours chercher la parole la plus douce au cœur de son interlocuteur, quel qu'il fûl, et porlait souvent les caresses de Tamabililé à un point où elle prenait presque pour ceux qui le connaissaient mal, les allures de l'ironie, cet homme si indifférent et si pliant en apparence, aussitôt qu'on voulait lui arracher une parole ou un acte louchant aux choses intimes de la conscience, devenait une barre de fer.
Les partis ne Tout pas aimé, il voyait trop loin devant lui et trop large autour de lui : les partis n'aiment que les hommes qui portent (les œillères et ont remis une part de leur
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conscience aux mains de leur chef. On n'était jamais sûr de lui, il s échappait aussitôt qu'on croyait le tenir; il n'était ni républicain, ni royaliste, ni clérical, ni anticlérical, ni pour Galiban, ni contre Caliban : il voulait une France où l'esprit fût libre et qui, au lieu de prodiguer en des vendettas de sectaires ou des utopies fatales les puissances infinies de dévouement et de foi dont elle abonde encore, les consacrât à réaliser devant le monde l'idéal national et humain qu'elle a entrevu confusément et qu'elle a abandonné aux mains des inconscients. Il ne craignait pas de se contredire, sentant bien que dans cette anarchie de la politique contemporaine, c'étaient les choses et les partis qui se contredisaient eux-mêmes, et non pas lui qui suivait dans la tempête cette unique, frêle, inextinguible lumière de la conscience.
Ainsi son prétendu scepticisme ne s'est jamais joué de la morale : il ne porte que sur le produit de la pensée humaine, cette pensée dont il était si fier, dont il connaissait et glorifiait toute la puissance, mais dont il savait mieux que tout autre, puisqu'il pen-
sait davantage, la disproportion à riiifini présent, passé et futur : « Des voiles impénétrables, dit-il, nous dérobent le secret de ce monde étrange dont la réalité à la fois s'impose à nous et nous accable; la philosophie et la science poursuivront à jamais, sans jamais
l'atteindre, la formule de ce Protée qu'aucune raison ne limite, qu'aucun langage n'exprime. Mais il est une base indubitable que nul scepticisme n'ébranlera et où l'homme trouvera, jusqu'à la fin des jours, le point fixe de ses incertitudes : le bien, c'est le bien; le mal, c'est le mal. Pour haïr l'un et pour aimer l'autre, aucun système n'est nécessaire, et c'est en ce sens que la foi et l'amour, en apparence sans lien avec l'intelligence, sont le vrai fondement de la certitude morale et l'unique moyen qu'a l'homme de comprendre quelque chose au problème de son origine et de sa destinée *. » Ainsi son point de départ, c'est le point d'arrivée de Kant ; mais cet impératif catégorique sur lequel Kant reconstruit sa métaphysique, ce n'est pas à force d'analyse et de dialectique qu'il