Essais de morale et de criliqtte
Ta péniblement conquis : il l'a trouvé à la base de sa vie, dans les instincts héréditaires, fortifiés par la discipline religieuse de sa jeunesse, dans l'impossibilité de vouloir autre chose que le bien. On voit par là combien peu Tont compris les philosophicules du dilettantisme qui prétendent relever de lui et qui, abritant leur incapacité morale derrière des formules mal comprises et détachées de tout un système de vie, ne voient dans le monde qu'une proie pour les voluptés de leur intelligence et les délicatesses de leurs sens ! Et quand d'autre part les néo-chrétiens se voilent la face devant le Renanisme, ils oublient qu'ils ne sont que les élèves incomplets de M. Renan, et que c'est de lui qu'ils ont appris la valeur et le droit du sentiment religieux : mais il est une autre chose qu'ils auraient dû apprendre de lui, c'est que la première condition d'une religion, c'est la spontanéité, et sa première vertu, la charité.
Les faux jugements dont M. Renan fut l'objet tiennent au fait que, dans son œuvre, il a mis l'accent sur le vrai, et l'on a conclu de la que, pour lui, la pensée est le tout de la
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vie. On oublie dans quel milieu il s'est formé : un milieu où le sens moral était exquis et le sens scientiflque imparfait. II navait pas à découvrir le sens moral, c'était l'atmosphère même où il vivait : quand le sens scientifniue s'ouvrit en lui et qu'il en vit le monde et l'histoire transfigurés, il en fut ébloui et son éblouissement dura sa vie entière. Il rêva de faire comprendre à la France celte révélation nouvelle; il fut l'apôtre de cet Evangile de vérité et de science qui, dans son cœur et sa pensée, ne porta jamais atteinte à ce qu'il y a de durablement divin dans les autres révélations. Par là il fut homme complet et mérita le dédain des dilettantes et des mystiques, les uns moralement morts, les autres scientifiquement atones.
Aussi ce prétendu dilettante, cet indifférent que l'on s'imagine planant au-dessus de l'humanité dans le dédain transcendant de l'intelligence, ne se désintéressa jamais ni de l'humanité ni de la patrie. Son rêve intime fut toujours Faction. En d869, effrayé de l'avenir de la France et des catastrophes intérieures et extérieures qu'il prévoyait, il était allé au peuple,
et l'invasion trouva encore sur les murs des villages de Seine-et-Marne ses affiches électorales qui portaient : « Ni guerre, ni révolution ». Il échoua et sur le moment se consola en sage : mais plus tard, nous disait la noble confidente de ses pensées de chaque heure, le jour où une Chambre affolée lâcha la bride au destin, il pleura amèrement son échec : « On m'aurait arraché en pièces de la tribune, mais on n'aurait pas déclaré la guerre sans que j'eusse dit la vérité lout entière ». Aurait-il sauvé à force d'éloquence ceux qui conspiraient avec Jupiter pour se perdre? Peut-être se faisait-il illusion sur la puissance de la raison : mais des paroles comme celles qu'il eût sans doute trouvées dans son génie et son cœur de Français sont de celles que la tempête peut couvrir un instant, mais qui lui survivent et par-dessus le présent perdu préparent Tavenir. Dès le lendemain du désastre, il se remit plus activement que jamais à cet apostolat de la science libératrice qui avait été la pensée de toute sa vie. Son livre sur la réforme intellectuelle, écrit en 1871, ses discours à l'Académie française, toute sa direction du Collège
de France, ses rapports à la Société asiatique sont autant d'actes de foi. Souvent pessimiste sur l'avenir, comme le passager sur une mer démontée, il voyait pourtant le port à l'horizon et sentait trop bien les ressources infinies de notre France pour jamais désespérer tout à fait. Quant à ceux qui pensent que Tesprit scientifique et le haut esprit politique sont deux choses étrangères Tune à l'autre, qu'ils relisent à la lumière des derniers événements cette lettre prophétique à un ami d'Allemagne, écrite en 1877 : jamais les prévisions de Némésis ne marchèrent d'un pas plus rapide vers l'accomplissement.
Quel est l'héritage que M. Renan laissera après lui ? Comme savant, il a créé en France la critique religieuse et il a préparé à la science universelle cet incomparable outil de travail, le Corpus. Comme écrivain, il lègue à l'art universel un trésor de pages qui resteront, et de lui surtout est vrai ce que lui-même a dit de George Sand : « Il eut le talent divin de donner à tout des ailes, de faire de l'art avec l'idée qui, pour d'autres, restait brute et sans 1 forme ». Comme philosophe, il laissera un •
ensemble d'idées qu'il ne s'est pas soucié de rassembler en un corps de doctrine, et qui pourtant forment un ensemble cohérent. Une chose est certaine au monde, le devoir ; et une chose est visible dans la marche du monde, telle que la science la révèle, c'est que le monde est en route vers une forme plus haute et plus parfaite de l'être. Le bonheur suprême pour l'homme qui passe, c'est de se rapprocher de ce Dieu à venir par la science et par l'action, par la science en le contemplant, par l'action en préparant l'avènement d'une humanité plus noble, mieux douée et plus proche de ce fantôme idéal.
Pour nous, tant que notre Société durera, elle gardera le souvenir et l'empreinte de ce grand et bon génie. Il restera notre guide demain comme il l'était hier, et si jamais la discorde s'introduisait parmi nous, il suffirait de vous rappeler le bienveillant sourire qui pacifiait tout. Devant le public qui ne comprend pas très bien l'intérêt de nos recherches dans des passés si lointains et si morts, son nom protégera notre œuvre : on comprendra qu'elle ne peut pas être absolument frivole, puisque
le plus large esprit de cette moitié du siècle a jugé qu'elle était utile, nécessaire et noble et s'y est associé de toute son âme, et ce sera, dans nos annales, notre plus beau titre d'honneur qu'Ernest Renan nous ait donné vingtcinq ans de son existence.