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LE CRÉPUSCULE DES DIEUX

La Scandinavie est le pays des longs hivers et des étés rapides et éblouissants. Son histoire aussi est celle des longs repos, interrompus de réveils éclatants. Une des dernières fantaisies de la science y met le berceau de la race aryenne : c'est un honneur trop lointain auquel elle n'aspire point, bien qu'après tout elle y ait juste autant de droit que le fameux Plateau central cher aux orientalistes. En fait, son entrée dans l'histoire date de dix siècles à peine. Entrevue à travers les brumes de la mer du Nord par un Grec du temps d'Alexandre, à travers celles de la légende par Tacite, elle

en sort au viii® siècle de notre ère, avec un bruit de tempête qui trouble l'agonie de Charlemagne. C'est l'époque des Vikings^ des rois de mer danois et norvégiens, qui pendant deux siècles écument toutes les rives d'Europe, et, commençant en pirates, finissent par donner des dynasties à l'Angleterre, à la Sicile, à la Russie. A cette merveilleuse expansion succède un lourd repos de six siècles que rompt Gustave- Adolphe ; il meurt trop tôt et laisse à d'autres le monde. Au siècle suivant, la Suède lance sur l'Europe le plus grand rêveur des temps modernes et la fascine pendant quatorze ans avec le roman d'aventures de Charles XII.

Voici à présent une nouvelle explosion Scandinave, mais qui, celle-ci, ne fera pas couler le sang. La science aussi a ses Vikings, et il a fallu à M. Sophus Bugge, professeur à l'Université de Christiania, une audace intellectuelle presque é^ale à l'audace des Harold et des Rollon pour lancer la thèse scientifique qui arme en ce moment contre lui les trois quarts des philologues et des mythologues de race germanique et fait retentir les Académies, d'Upsal à Munich et de Copenhague à Berlin.

Ses ancêtres ne s'attaquaient qu'aux hommes, et encore à des étrangers ; M. Bugge s'attaque aux dieux de sa race et à des idoles consacrées par dix siècles d'orgueil national, et, chose plus résistante encore, par un siècle de dogmatisme scientifique.

Lies Scandinaves, — on entend par là les Danois, les Norvégiens et les Islandais, et les Suédois, — forment la branche la plus septentrionale de la race germanique. Ils forment, par la langue, les mœurs, les traditions et rhistoire, un groupe compact et qui a son unité, en regard des groupes allemands du continent et du groupe anglo saxon de l'Angleterre. Protégés par l'éloignement contre la propagande chrétienne, ce furent les derniers convertis de la race germanique : tandis que l'Évangile conquérait les Anglo-Saxons dès la fin du vi^ siècle et pénétrait les forêts

allemandes au viii*", les Scandinaves restaient païens jusque vers l'an 4000. Les Normands de Rollon étaient des sectateurs fanatiques d'Odin et de Thor et égorgeaient avec plaisir à leur Dieu les prêtres chrétiens. Une fois établis en France, ils se convertirent rapidement ; mais la mère patrie resta longtemps encore le centre d'un paganisme militant. Une conséquence qui en a suivi, c'est que, tandis que, dans le reste des pays germaniques, le christianisme effaçait toutes les traces des vieilles croyances et détruisait les œuvres littéraires qui s'en inspiraient, les pays Scandinaves seuls ont conservé une littérature païenne. Cette littérature est principalement représentée par les deux collections connues sous le nom de VEdda: l'une, plus récente, VEdda en prose, est une exposition générale du système Scandinave ; l'autre, VEdda en vers ou vieille Edda^ qui a servi de base au rédacteur de VEdda en prose, est une collection de vieux poèmes sur les dieux et les héros Scandinaves. On attribue la rédaction de VEdda en prose au juge Snorro Sturleson, vers l'an 1230; on attribue la réunion des poèmes de la vieille

Edda à Saemund le Sage, qui vivait en Islande de Tan 4055 à l'an 1132. Quoi qu'il en soit de ces attributions douteuses, une chose certaine et sur laquelle les diverses écoles sont d'accord, c'est que la poésie de la vieille Edda a pris naissance en Norvège et en Islande, et qu'elle représente les conceptions de l'époque des Vikings, c'est-à-dire du ix« au xi^ siècle, les derniers siècles du paganisme Scandinave. Un autre point sur lequel on est d'accord, c'est que la collection, telle que nous la possédons, a été formée dans la période chrétienne, qu'elle ne date pas tout entière de l'époque païenne, et il y a même telle de ces poésies qui a certainement été écrite par un poète chrétien.

La mythologie Scandinave se présente avec un aspect sombre et grandiose. Elle a des points de contact avec les autres mylhologies indo-européennes, mais elle a en même temps un caractère, qui n'appartient qu'à elle, de grandeur farouche, telle qu'on pouvait l'attendre de ces fils de la tempête. Au commencement des temps, une sorte de chaos, le Ginnunga-Gap, l'abîme béant, bâille entre un monde de glace

et un monde de flamme. La glace, en se fondant, prend vie et forme, et donne naissance au géant Ymir, père des géants de la gelée.

Une autre création spontanée donne naissance au dieu Odin et à ses frères, qui tuent le géant Ymir dont le sang noie les géants et forme la mer: de son corps les dieux firent la terre, de son crâne, le firmament, de ses os les montagnes, de sa chevelure les forêts, et des étincelles qui jaillissaient du monde des flammes, ils illuminèrent le ciel en les appelant soleil, lune et étoiles. Puis ils taillèrent dans le frêne et l'orme le premier homme et la première femme. Dans le Walhalla des dieux trône Odin, le Père Universel, entouré des autres Ases : son fils Thor, le plus fort de tous les Ases, qui donne son nom au tonnerre et dont le marteau Miœlnir écrase les géants; Balder, son second fils, le plus beau, le plus aimé des dieux ; Tyr, le dieu de la guerre et de la victoire ; Bragi, le dieu de l'éloquence ; Nyord, qu'invoquent les marins ; Frigg, la femme d'Odin ; Freyja, la Vénus du Nord ; Loki, le dieu-démon. Fange de la trahison.

Dans le Walhalla viennent boire l'hydromel

les héros tombés sur le champ de bataille et dont les Walkyries, les nymphes sanglantes, viennent recueillir Fâme qui s'échappe, tandis que les lâches vont gémir dans les cavernes de Hel. Un arbre immense couvre l'univers de ses branches, et de son faîte dépasse le ciel ; c'est le frêne Yggdrasil où les dieux viennent tous les jours siéger pour rendre la justice; il a trois racines dont l'une va à Hel, le séjour des morts ; sous la seconde, habitent les démons, et, sous la troisième, les hommes.

Une source en jaillit, la source du Destin, où les trois Nomes, Passé, Présent, Avenir, gravent sur des tablettes le sort de chaque mortel.

Mais ni les dieux ni leur œuvre ne sont éternels. Le serpent ronge la racine de l'arbre Yggdrasil. Balder, le bien-aimé, meurt le T^remier des Ases, tué par la ruse de Loki, et avec lui descendent dans l'enfer la joie et l'avenir des dieux: bien qu'ils aient saisi et enchaîné son meurtrier, les forces du mal sont déchaînées et le crépuscule descend sur les dieux. Le soleil perd sa chaleur, l'hiver règne seul trois années durant ; les deux loups qui poursuivent le soleil et la lune les saisissent

et les dévorent, les étoiles s'évanouissent du ciel, la terre se déchire, les montagnes s'affaissent; le loup Fenrir court sur la terre, touchant d'une mâchoire le ciel, de l'autre la terre; le serpent Yoermungard, qui enveloppe r Océan, vomit le poison et infecte les airs, tandis que, parmi les hommes, le fils s'arme contre le père et le frère contre le frère. Alors les dieux se lèvent en armes, à la tête des Einherier, les héros du Walhalla: ils quittent ITggdrasil qui tremble et en viennent aux mains avec les démons.

Surtur, le démon des flammes infernales, dévore Freyr ; le loup Fenrir engloutit Odin ; le serpent empoisonne Thor ; Heimdall et Loki, Tyr et le chien Garm s'entretuent ; Surtur reste seul des dieux et des démons et consume l'univers. Mais le triomphe du néant est le présage du renouveau. La terre sortira de nouveau toute verdoyante de l'Océan. Les dieux se réuniront de nouveau sur la plaine de rida et s'entretiendront de la gloire des anciens jours ; Balder même remontera de Tenfer, Les champs non semés porteront des fruits et le Tout-Puissant viendra au Conseil

des dieux ; il prononcera les jugements, apaisera toute querelle et établira la paix qui dure à tout jamais. Telle est, dans ses grandes lignes, la mythologie des Germains du Nord.

De la mythologie des Germains d'Allemagne et de celle des Anglo-Saxons, il ne restait que des données éparses dans les historiens classiques et dans les écrivains chrétiens du haut moyen âge, avec ces renseignements indirects que fournissent toujours sur les croyances populaires, les superstitions, les coules du présent. C'était peu de chose, mais assez pour montrer que la mythologie perdue des Germains du Sud devait avoir beaucoup en commun avec la mythologie conservée du Nord. On retrouvait chez eux Odin sous la forme de Wodan, et avec les mêmes attributs suprêmes; on retrouvait Thor et Thyr et Nyord ; on retrouvait les peuples d'Elfes et de Nains qui animaient les eaux et les montagnes. Or, en ce moment, la mythologie comparée était dans l'enthousiasme de ses débuts ; elle commençait à étendre sur l'ensemble des peuples dils aryens le frêle et ingénieux tissu de ses créations et s'occupait à

retrouver la religion des ancêtres préhistoriques. Trois des grandes races aryennes lui avaient conservé de longs souvenirs de cette religion supposée : Homère lui parlait au nom des Aryens de Grèce, l'Avesta au nom des Aryens de l'Iran, les très vénérables Védas au nom des Aryens de Tlnde et même dans bien des hymnes, tant ils plongeaient loin dans le passé, au nom des fameux ancêtres du Plateau central. Les Slaves, les Lithuaniens, les Celtes, les Latins mêmes n'avaient que de vagues souvenirs de ce passé. Les Germains aussi avaient bien oublié : heureusement une branche d'entre eux avait eu meilleure mémoire, et les poètes islandais allaient rendre à toute la race germanique ses titres religieux perdus.

Un des plus grands esprits que la science allemande ait produits, Jacob Grimm, entreprit cette tâche dans une œuvre qui, si ébranlée qu'elle soit par les recherches nouvelles, n'en restera pas moins comme une merveille de vaste compréhension et de combinaison pénétrante. Il recueillit toutes les épaves religieuses des vieilles races païennes, Germains de Tacite, Goths de Jornandès, Francs de Grégoire, Lom-

bards de Paul Diacre; tout ce qui, dans le souvenir vague des historiens, émergeait des races disparues; tout ce qui surnageait et surnage encore du paganisme primitif dans la littérature et l'histoire du moyen ûge et des temps modernes; et dans ce chaos de faits isolés et discordants il mit Tordre, TEdda en main. De l'Edda partit le rayon de lumière qui éclairait toute cette nuit, le principe d'ordre autour duquel s'organisait ce chaos. L'Edda fut la trame au travers de laquelle l'industrieux ouvrier jeta tous les fils usés qui restaient du vieux tissu ; et ainsi se reconstitua la mythologie allemande, la foi primitive et commune de toute la race. Cette reconstitution fut le véritable ciment de l'unité germanique. Grimm avait déjà montré, dans sa « Grammaire comparée des langues germaniques » , l'unité de la race; mais l'unité de langue n'est, après tout, dans la formation des nationalités, qu'un élément inférieur et de valeur douteuse: ici, au contraire, Grimm pensait toucher aux forces vives et intérieures, il retrouvait l'unité de l'âme. Odin fut le premier pionnier de l'unité allemande et le marteau de fer de Thor, c'est

Grimm qui le transmit à Bismarck. Les poèmes

islandais furent élevés par là à une dignité

suprême ; ils devinrent pour toute la Germanie

une sorte de texte sacré, le Livre de la race.

En môme temps, aux yeux de la mythologie

comparée, ces poèmes, représentant l'idéal de

toute une race, prenaient place à côté des

autres grands livres religieux des nations

aryennes, et à côté des Védas, de l'Avesta et

des poèmes homériques s'installait la Bible du

Nord.

On comprend à présent le sentiment d'étonnement, de stupeur, d'indignation qui saisit les germanistes de tous les pays quand le dernier éditeur de l'Edda, l'autorité la plus haute d'Europe dans toutes les questions d'érudition noroise, M. Sophus Bugge, le 31 octobre 1879, annonça à la Société des sciences de Christiania que, dans sa conviction, la mythologie noroise, telle qu'on la trouve dans l'Edda, ne représentait pas un développement naturel et indépendant d'un vieux fonds germanique, mais avait emprunté la plus grande partie de son matériel aux traditions judéo-chrétiennes et à

la mythologie gréco-romaine. Le grand édifice de Griiïim allait-il crouler, entraînant avec lui dans sa chute et la mythologie pan-germanique et le support le plus occidental de la mythologie indo-européenne? Plus hardi que les Celtes d'Alexandre, le savant norvégien n'avait pas craint la chute du ciel.

Voici en deux mots la théorie de l'auteur :

Les Scandinaves et les anciens Germains ont eu sans doute une mythologie commune qui elle-même est puisée dans le même fonds que celle des autres Indo-Européens. Mais à l'époque et dans les textes où elle nous arrive, elle a été tellement transformée par les emprunts étrangers que le fonds commun se réduit à une quantité presque négligeable et ne dépasse guère quelques noms propres. Les textes religieux du Nord n'ont pas été rédigés au lendemain du jour où les ancêtres de la race germanique quittaient leur berceau inconnu, ni même au lendemain du jour où le rameau Scandinave se séparait du tronc germanique :

ils n'ont pas été composés dix siècles avant l'ère chrétienne, ni même au temps de Tacite, ni même au temps de la grande invasion et

de Jornandès ; ils n'ont pas été composés par des poètes barbares vivant dans la solitude et la pureté d'une tradition sans mélange :

c'est l'œuvre de poètes qui étaient entrés en contact par la conquête, par le commerce et par les raille courants invisibles de l'histoire, avec la littérature de l'Europe chrétienne du moyen âge.

En effet, le monde de la légende chrétienne et celui de la légende classique n'étaient point deux mondes fermés aux pirates païens de Norvège et d'Islande; leur piraterie même les leur avait ouverts. Leurs premières excursions les avaient portés dans le nord de l'Irlande; or l'Irlande était alors le refuge et le centre de la culture européenne: la dernière des terres, Vullima Thule, était devenue, dans la nuit de barbarie intense qui couvrait l'Europe, le dernier asile des lettres et de la pensée. Quand Charlemagne voulut rallumer la science éteinte, c'est dans l'Irlande qu'il alla chercher l'étincelle. Ses couvents avaient conservé la tradition, non seulement du latin, mais du grec même : c'est de là que sortira Scot Erigène, le dernier des néo-platoniciens. Les cou-

vents d'Angleterre, ceux de l'ancienne Église bretonne et ceux de la nouvelle Église saxonne, qui en avait hérité, étaient aussi des écoles studieuses. On y avait ramassé pieusement les débris de l'antiquité; ce n'était pas Tantiquité glorieuse des grands siècles littéraires, ce n'était ni Yirgile, ni Homère; c'étaient les grammairiens et les mythographes de la basse époque, mais qui conservaient pourtant les miettes de la table des dieux. On copiait, on traduisait en irlandais Darès le Phrygien^ petit récit ratatiné de l'épopée d'Ilion, qui est rentrée par cet humble canal dans la poésie de tout le moyen âge chrétien; on copiait les gloses de Servius, si riches d'histoires mythologiques et qui remplaçaient l'Enéide; on Copiait l'Achilléide, de Stace; on étudiait les fables d'Hygin.

Les deux siècles de la période des Vikings ne se sont pas passés, sans une interruption d'une minute, à massacrer et à piller; les pirates, quand ils se sentaient trop faibles, se faisaient souvent commerçants, et il y avait des heures aussi pour causer et échanger des histoires. Les peuples enfants, comme les autres, sont avides de contes; et comme les Arabes du

temps de Mahomet écoutaient avec enthousiasme les histoires de Roustem et d'isfendyar que leur contaient les voyageurs venus de Perse, ainsi les écumeurs de la mer du Nord rapportaient aussi dans leurs Qords un butin de légendes et d^histoires poétiques. Us en rapportaient aussi des débris de christianisme : quand on leur contait, pour les convertir, l'histoire du Christ, ils l'écoutaient avec plaisir, car c'était une jolie histoire, mais en la dépouillant des brouillards de dogme et de doctrine dont les bons moines l'enveloppaient. Ce n'était pas d'ailleurs le Christ un peu vague et fade des Évangiles qui leur parlait au cœur, c'était le Christ resplendissant, conquérant de la mort, de cet admirable apocryphe de Nicomède qui a été le véritable évangile du haut moyen âge. Ainsi cette forteresse du paganisme germanique se trouvait enveloppée d'une atmosphère de légendes chrétiennes et gréco-romaines; mais telles étaient la personnalité et la puissance d'imagination des poètes du Nord qu'ils rendaient originaux tous leurs emprunts, transformaient en leur substance tout ce qu'ils touchaient, mettaient leur âme de Vikings dans

les Christs et les Achille et faisaient passer toutes les tempêtes glacées du Nord dans les imaginations radieuses ou brûlantes venues des mers d'Ionie ou des bords du Jourdain.

Cette pénétration des païens par la légende de Judée et de Grèce devint plus profonde, à mesure que le mouvement de propagande chrétienne devint plus intense et que le Christ monta vers le Nord. Un moment vint où les Vikings allèrent du Christ à Odin et d'Odin au Christ, sans se douter qu'ils oscillaient entre Dieu et Satan. Tel chef chrétien se retrouvait païen sur le chemin de la guerre et sacrifiait à Thor. En Irlande, deux bandes de Vikings païens en viennent aux mains : le vaincu propose à ses guerriers de recommencer la lutte sous les auspices de saint Patrick, dont les sanctuaires ont été si souvent pillés par le parti qui vient de vaincre et dont la vengeance les protégera.

On conçoit à présent que, si dans la vieille Edda Ton trouve des conceptions qui rappellent de près celles des anciens, il ne faudra pas se hâter d'y voir les débris d'une ancienne mythologie commune aux ancêtres préhistoriques des

Scandinaves et des Aryens. Il ne faudra pas se hâter d'étendre aux idées le lien de parenlé originelle que Ton a justement établi entre les idiomes. Si les Scandinaves connaissent trois Nomes de la destinée qui président au sort de tous les mortels, il sera très juste de les comparer aux trois Parques; mais, avant de conclure que les Proto- Aryens, que les ancêtres communs des Scandinaves, des Indiens, des Persans, des Grecs, etc., connaissaient trois Sœurs de la destinée, il sera prudent de se demander si les trois Nornes ne seraient pas tout simplement empruntées par les poètes Scandinaves aux mythographes gréco-romains, et, si au lieu d'être sœurs des Parques, elles n'en seraient pas simplement la copie, comme les Parques elles-mêmes étaient la copie latine des Moires helléniques. Le doute s'impose avec plus de force encore quand les analogies évoquées nous reportent, non plus à l'antiquité classique et aryenne, et à d'apparentes traditions de famille, mais à la légende judéo-chrétienne et à l'antiquité biblique, c'est-à-dire à un cercle d'idées qui n'a pu pénétrer en Scandinavie que dans des époques historiques relativement récentes.

« Cette mythologie, disait le poète Simrock, embrasse le passé, le présent et Favenir; elle parle d'un temps où le monde débute, où les dieux s'ébattent dans l'âge de l'innocence; nous voyons combien ils perdent cette innocence par le péché, et comment le pressentiment de leur chute les saisit... Mais déjà les signes de la fin du monde se présentent : le jour du jugement arrive, la trompette fatale résonne, le combat s'engage, les dieux succombent, le soleil tombe du ciel, Surtur lance le feu sur la terre ; puis vient le renouvellement de l'univers et le rajeunissement des dieux. » Il était impossible de faire d'une façon plus concise et plus complcle le procès du germanisme que ne le faisait en ces quelques lignes un de ses hiérophantes les plus convaincus. Ainsi que l'observe, avec beaucoup de finesse, M. Bréal, dans une remarquable étude sur le livre de M. Bugge, pleine de vues originales, « à moins d'admettre une série de coïncidences bien extraordinaires, on est amené à voir dans ce drame du monde l'effort d'esprits à qui un autre ensemble de scènes du même genre, non moins grandioses, non moins terribles, n'était pas inconnu ».

L'abîme béant du Ginnunga-Gap rappelle trop le Chaos des Grecs et l'Abîme biblique. Dans ce déluge qui détruit la race coupable des géants, dans cet arbre du monde rongé à sa base par le serpent, on aperçoit une image lointaine du déluge biblique et du serpent d'Eden au pied de l'arbre de vie. Les flammes qui détruisent l'univers condamné, et dont va sortir un univers plus jeune et plus beau, sont le reflet de ces flammes de l'Apocalypse d'où doit sortir la Jérusalem nouvelle*

Le livre de M. Bugge n'est point consacré à l'exposition de ces ressemblances générales et des circonstances historiques qui ont mis les Scandinaves en rapport avec la culture européenne. Son livre est consacré exclusivement à démontrer sa thèse par l'analyse minutieuse de trois mythes, le mythe de Balder, le mythe d'Odin au gibet et celui de l'arbre Yggdrasil. Ce n'est que le commencement d'une série qui doit épuiser tous les mythes de l'Edda. Nous ne pouvons donner ici le résumé de ces analyses dont toute la valeur consiste dans la décomposition à l'infini des éléments mythiques;

dans les discussions qui transportent tour à tour à travers tous les champs de la linguistique et de la littérature noroise, anglosaxonne, irlandaise, latine; dans la comparaison infinitésimale des éléments norois avec les éléments chrétiens et gréco-romains correspondants. Il faut pourtant avouer que la démonstration du détail n'est pas toujours convaincante, et que la hardiesse des rapprochements, l'étrangeté des voies que l'auteur fait suivre et les métamorphoses qu'il fait subir aux éléments empruntés pour les faire passer de leur forme première à leur forme islandisée, arrête souvent la bonne volonté du lecteur. Il semble que M. Sophus Bugge ait trop voulu prouver; dans son désir de tout expliquer, il abuse parfois de sa rare érudition et de sa puissance de combinaison et, comme dirait Montaigne^ « il est abattu par l'extravagance de sa force ». Les mythes rapprochés ressemblent si peu dans leurs formes extrêmes et les étapes rétablies par hypothèse sont si nombreuses que plus d'une fois le lecteur hésite à suivre son guide jusqu'au bout. Sans doute l'histoire des migrations littéraires nous

montre souvent des métamorphoses que l'imagination scientifique la plus audacieuse n'aurait jamais oser rêver. Qui aurait jamais osé soupçonner que l'église de Rome a canonisé Buddha sous le nom de Josaphat? Mais c'est l'histoire qui nous conduit, de siècle en siècle, de pays en pays, par une série de textes datés, du Lalita Vistara au roman édifiant de Jean Damascène et du dieu indou au saint chrétien*. L'histoire parle, il faut s'incliner. Mais quand l'histoire ne fournit pas les étapes; quand le génie de combinaison peut seul les fournir ; qu'il dispose, d'ailleurs, pour se satisfaire, de toutes les possibilités créées par la différence des milieux linguistiques à traverser; par les erreurs de la transmission, par celles de l'étymologie populaire, enfin par le libre jeu de l'imagination poétique, son œuvre perd en rigueur tout c^ qu'elle gagne en facilité : elle échappe au contrôle et devient plus douteuse en devenant invérifiable. C'est un de ces cas où il faut savoir se borner, où il faut se résigner à ignorer le détail, où rester en deçà du

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