laboulaye, Journal des Débals 1859, 21 et 26 juiUet
but est moins dangereux que de le dépasser, où le noiot si peu scientifique de Pascal est bien près de devenir la sagesse scientifique même. « Il faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quels et composer la machine, cela est ridicule, car cela est inutile, incertain et pénible. »
C'est surtout dans les emprunts faits à la mythologie gréco-romaine que M. Bugge effarouche le lecteur. C'est là qu'il multiplie les confusions, les hasards, les mille accidents invérifiables. Dans les emprunts faits à la légende chrétienne, les rapprochements sont infiniment plus naturels, moins accidentés et les points extrêmes moins distancés. Ceci nous inclinerait volontiers à croire que la mythologie noroise doit plus à la légéhde chrétienne qu'à la légende antique, ce qui, après tout, est bien ce qu'il fallait attendre, car l'Europe du haut moyen âge était plus chrétienne qu'hellénisante : les légendes de la Grèce occupaient certainement l'imagination des moines d'Islande, moins que celles qui ve-
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naîent de la Judée, et les contes qu'entendaient les pirates dans les veillées du continent, c'était déjà une première édition de la Légende Dorée. Nous nous contenterons d'un seul exemple qui donnera une idée de la méthode de l'auteur et de la façon dont il puise aux deux sources chrétienne et classique. C'est la légende du meurtre de Balder par Hother, qui se présente sous deux formes absolument différentes, l'une chez les Danois, Tautre chez les Norvégiens, celle-là contée
dans son développement, celle-ci devenue une
des perles de la poésie du Nord.
Dans la l^ende danoise, Balder, fils d'Odin, est amoureux de Nanna, fille de Gevarus:
mais Nanna aime le roi de Suède Hother, qui Ta charmée par sa beauté et son talent de musicien. Les dieux combattent pour Balder, mais Hother se procure l'épée falale qui seule peut blesser le fils d'Odin. Vaincu à plusieurs reprises par Balder, il finit par le tuer. Odin engendre un vengeur à Balder, Bow, fils de Rinda, sous les coups duquel Hother succombe.
Dans FEdda, Balder est le plus beau des
dieux et le plus aimé ; il est immortel et invulnérable. Les dieux, ses frères, dans la salle céleste s'amusent à lancer des flèches et des pierres contre le dieu invulnérable, pour lui rendre hommage. Mais il y a parmi eux un traître, le méchant Loki : il sait pourquoi Balder est invulnérable : c'est que sa mère a fait prêter serment à tous les êtres de la création, animés et inanimés, de respecter les jours de son fils ; elle a oublié le gui de chêne, si frêle et si faible qu'elle ne pouvait se douter qu'il fût à craindre. Sur le conseil de Loki, le frère de Balder, l'aveugle Hother s'avance en brandissant la frôle plante, la lance avec force au milieu des rires des dieux, et Balder tombe mort et descend dans Hel. Les dieux essayent en vain de les délivrer; Tenfer ne consent à le rendre que si toutes les créatures du monde lui donnent une larme pour Balder; toutes lui donnent la rançon demandée sauf une vieille femme nommée Tank, qui est Loki déguisé, Balder restera dans l'enfer jusqu'à la destruction du monde et au renouvellement du monde.
Suivant M. Bugge, le Balder de la légende
danoise a hérité d'Achille, Hother représente Paris; Nanna fille de Gevarus, est CUnone, fille de Kebren, la première amante de Paris ; Bow, fils de Rinda, représente Ajax fils de Rhcne, qui est le meurtrier de Paris suivant Daris le Phrygien. La légende a passé par rintermédiaire de l'islandais, d'où les noms de Balder, Hother, Bow, qui signifient respectivement « Seigneur, Guerre, Laboureur. Il y avait un mot par hasard irlandais Achille signifiant « Vaillant », ce qui fait que les Scandinaves ont remplacé le nom grec Achille par le mot Balder qui a ce sens. Le nom de Paris devait d'après les habitudes de prononciation irlandaise devenir Ares, on savait qu'Ares était le nom du dieu de la guerre, d'où le nom de Bother qui signifie « guerre » ; enfin il y a un mot irlandais Ajach qui signifie « laboureur » ce qui est le sens du mot norois Bow. Ce sont là bien des hypothèses, et le lecteur admire la science et l'agilité de son guide, mais n'est pas convaincu; ni les emprunts littéraires ni les emprunts populaires ne se font de cette façon, il y a à la fois trop peu de chose de commun dans le fond de l'histoire môme et des adapta-
tions trop savantes de détails insignifiants et qui devaient peu frapper l'imagination des Skaldes : l'emprunt poétique n'a ni ce genre d'indépendance ni ce genre de servilité.
* Le Balder de la légende norvégienne a transformé Achille en Christ. Une légende populaire du moyen âge, sortie d'une fausse interprétation de l'Évangile, contait que le flanc du Christ avait été percé par un soldat romain aveugle que l'on appelle Longin, de là, la transformation de Hother-Paris en aveugle. Une légende juive écrit que lorsqu'on voulut mettre en croix Jésus tous les bois que l'on essaya refusèrent de le porter, parce que la vertu du nom ineffable de Dieu, dont il s'était emparé, avait arraché à tous les bois de la terre le serment de ne point se prêter à sa mort; mais il y avait une tige de chêne dans le jardin de Judas, à laquelle il n'avait pas songé à faire prêter serment, et ce fut l'instrument de sa mort. De là, ou plutôt d'une légende analogue le gui fatal de Hother, trop dédaigné pour sa faiblesse et que la mère de Balder n'avait pas songer à paralyser. Balder descend donc dans
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l'enfer comme le Christ, mais l'ingratitude de l'homme qui ne le pleure pas l'y retient, écho des sermons innombrables du moyen âge qui flétrissent la dureté du pécheur qui recommence éternellement l'agonie du Seigneur. Enfin l'ange démoniaque qui arme la main du meurtrier, l'esprit de ruse et de mal, Loki, n'est autre que Lucifer dont il reproduit le caractère, l'œuvre et la destinée, Loki est abrégé de Louki'fer; M. Bugge produit de nombreux exemples de noms propres empruntés par les norois aux langues étrangères et abrégés ainsi dans l'emprunt. L'École mythologique considère Loki comme dérivé d'un ancien Vloki le loup. Loki était assimilé au loup Fenrir, incarnation du démon qui doit être enchaîné à la fin du monde.
On voit dans ce dernier trait un exemple frappant de la méthode et de la direction opposée des deux écoles rivales, l'école historique et l'école mythologique. On voit aussi que sur le terrain chrétien, les rapprochements de M. Bugge ont une portée, une précision et une vraisemblance que l'on ne rencontre pas au même degré sur
le terrain classique. Et quand ailleurs M. Bugge nous montre le Dieu Thor péchant avec un hameçon le serpent de mer qui enveloppe la terre et nous rappelle le dieu de Job et des légendes rabbiniques et chrétiennes enfonçant l'hameçon dans la narine de Léviathan ; quand il nous montre Odin, pendant comme le Christ au gibet et s'offrant en sacrifice à luimême; quand il montre enfin dans le frêne Yggdrasil toutes les ramifications légendaires de la croix du Christ et de l'arbre d'Eden, il devient difficile de ne pas sentir qu'une grande partie du christianisme a été absorbée en chair par la religion du Nord avant de l'être en esprit.
Une semaine après la séance historique du 31 octobre 1879, un ami de M. Bugge, M. Bang, lisait devant la même Société scientifique une étude sur la Voluspa. La Voluspa, ou comme on traduit généralement « la Prophétie de la Sibylle», est le poème le plus important de l'Edde, le texte le plus religieux et le plus mystérieux : il y tient à peu près la place des Prophètes dans la Bible. C'est une révélation prophétique de la destinée du monde, dans son passé et dans son av^enir, mise dans la bouche d'une sorte de voyante, la Vola. Une étude approfondie du poème, du
fond et de la forme, du plan et. du contenu, conduisait M. Bang à la conclusion que l'auteur inconnu n'avait fait qu'adapter à la mythologie du Nord les doctrines et les procédés des oracles sibyllins.
On sait à présent l'histoire de ces mystérieux oracles qui ont été l'un des plus puissants instruments de propagande du christianisme et qui sont la création des juifs grecs d'Alexandrie. C'est au II® siècle avant le Christ que les Juifs hellénisés d'Egypte, pour répandre parmi les païens les dogmes du monothéisme juif et les espérances du messianisme prophétique, imaginèrent de les mettre sur les lèvres de la sibylle grecque. De là ces poésies étranges qui versaient avec un art merveilleux le vin nouveau du messianisme et d'une religion de salut universel dans l'outre vieillie du paganisme. Elles se répandirent et répandirent avec elles dans les couches supérieures de la pensée païenne une immense attente et une immense espérance. Elles vinrent d'Alexandrie jusqu'à Virgile, qui recueillit avidement de tout son cœur l'écho de ce monde divin qui
venait d'Orient et éclairé, sans le savoir, du rayon d'Isaïe, transmit à l'Occident le cri de David et de la Sibylle.
Ultima cumaei venit jam carminis aetas Adspice nutaatem convexo vertice mundum, Adspice yenturo laetentur ut omnia saeclo.
Le moyen âge chrétien avait bien raison de mettre Virgile au nombre des saints et des prophètes ; la parole du fils d'Amos n'étaitelle pas venue jusqu'à lui et par lui descendue chez les plus purs des gentils?
Les chrétiens recueillirent des mains des juifs d'Alexandrie le puissant instrument qu'ils avaient créé : seulement le nom du Christ remplaça dans les prophéties nouvelles le nom de David et de Jao. La composition des oracles sibyllins continua pendant quatre ou cinq siècles et quand ils devinrent inutiles, la cause était gagnée, on cessa d'en composer, mais on ne cessa pas de les invoquer, le Dies Irœ en est encore plein. Par quel canal les oracles d'Alexandrie sont-ils arrivés jusque dans l'Islande païenne ? Quel souffle des vents
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les a portés jusqu'aux pirates du nord? Découvrira-t-on en Irlande les traductions latines et irlandaises qui ont transmis aux poètes théologiens de la vieille Edda les rêves du messianisme oriental ? C'est une question que les spécialistes auront à élucider et dont le dépouillement à peine commencé de la littérature ancienne de l'Irlande formera sans doute la solution.
En attendant, le travail de M. Bang prouve que M. Bugge n'est pas seul dans sa campagne sémi-iconoclastique. Le peuple norvégien déploie d'ailleurs devant cette incorrection scientifique un bon sens et un calme qui lui font honneur. Un journal comique représente M. Bugge, la massue en main, écrasant le dieu Thor; dans une autre gravure, le savant triomphant, appuyé sur sa massue, contemple le dieu Thor, la tête brisée et transformé en moine. Les journaux se déclarèrent satisfaits de voir M. Bugge proclamer le caractère national des dieux et des héros eddiques : si
ces dieux et ces héros étaient allés butiner dans les mythologies étrangères, qu'importe?
C'était leur droit de conquérants et de Vikings. Il se trouva pourtant un journal radical qui accusa M. Bugge de travailler au service du gouvernement pour dépouiller le peuple de ces trésors nationaux. Ce fut une exception unique et qui ne dura pas : le Berserker démocratique lui-même vint à résipiscence et retira son insinuation. Si beaucoup de Norvégiens avaient été scandalisés d'abord de voir ainsi secouer les colonnes du Walhalla germanique, ils s'en consolent par la pensée patriotique qu'après tout, seules des mains norvégiennes avaient été assez puissantes, et si l'Allemagne se trouvait à présent sans religion et exclue du foyer de l'Edda, leur fierté particulariste y trouvait son compte : tant pis pour l'Allemagne. Il en fut autrement en Danemark. Chez les Danois la mythologie noroise est la grande source d'inspiration des poètes et des artistes. Ranimée par le grand poète Œhlenschlaîger, elle est entrée dans les écoles et elle est devenue, plus que partout ailleurs, le lien et '^ '^e la nationalité. Deux hommes surtout
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L'Allemagne, avec sa patience et sa méthode ordinaires, a attendu la fin de la publication du livre de M. Bugge qui a duré neuf ans et est terminée à peine. A en juger par les premiers symptômes, M. Bugge a contre lui les mythologues et pour lui les historiens. Il est probable que ses théories ne triompheront pas dans la forme trop précise et trop arrêtée qu'il leur a donnée : il sera obligé d'abandonner une partie des positions trop avancées qu'il a prises, d'évacuer Thor et la Grèce; mais l'ombre de' la croix restera sur l'Edda, et si c'est à contrecœur que les amants du préhistorique renoncent à faire converser le Walhalla avec l'Olympe et le Mont-Mérou, la poésie de l'histoire n'y perdra rien, si dans la voix orageuse des Skaldes vibre soudain un écho d'Isaïe et de Virgile.