LA CHEVALERIE
Un beau sujet et un beau livre. L'auteur, M. Léon Gautier, professeur à l'École des Chartes, occupe une place à part dans le groupe d'érudits profonds et sévères qui se sont formés dans l'austère discipline de l'École et qui, dans ce demi-siècle, ont redécouvert la France d'autrefois. Le caractère essentiel de l'œuvre scientifique de M. Gautier, c'est l'enthousiasme. L'érudit, en lui, est doublé d'un patriote et
1. La Chevalerie, par Léon Gautier, membre de Tlnstitut, ouvrage auquel TAcadémie française a décerné le grand prix Gobert. — Nouvelle édition ; un vol. grand in-8, 850 pages. Paris, Ch. Delagrave, 1891.
d'un chrétien qui ne restent jamais dans l'ombre et qui derrière chaque texte sont sur la brèche, et la science semble avoir pour objet principal de fournir des armes à la France et à l'Église, Malgré cette double préoccupation qui semblerait de nature à soulever quelque inquiétude sur le sang-froid scientifique de l'auteur et la sûreté de ses enseignements, M. Léon Gautier est un des hommes qui ont le mieux mérité de notre vieille littérature et de la vieille France. La science, elle aussi, a besoin d'apôtres et M. Gautier en est un. C'est en partie grâce à lui, grâce à ses belles et ardentes éditions de Roland^ que le vieux poème oublié, la première, la plus héroïque, la plus pénétrante apothéose de la patrie française, est devenu un livré de classes, et, après avoir conduit à la victoire Guillaume et ses Normands, agrandit de dix siècles de patrie nos écoliers d'aujourd'hui, étonnés que le cor de Roland donne l'écho du Chant du départ et que du vieux français puisse être si moderne*
Sa grande histoire de YÉpopée française est un dithyrambe continu en l'honneur de notre
moyen âge chrétien, et, bien que les questions qui préoccupent plus particulièrement le savant n'y soient pas toujours traitées d'une façon décisive, cette œuvre n'en est pas moins, encore à présent, le répertoire le plus vaste de notre trésor épique.
La Chevalerie j de M. Gautier, richement illustrée par nos meilleurs enlumineurs, Luc- Olivier Merson en tête, pénétrera par le prestige de l'art dans des couches que ses autres ouvrages n'avaient pas atteintes ; et ce commentaire perpétuel de la gravure, si nécessaire quand il s'agit de faire revivre des âmes anciennes dans le milieu qui fut le leur et dont le décor diffère si absolument du nôtre, double la précision et la vie du texte. Une table analytique d'une grande richesse et rédigée avec beaucoup de soin, met à la disposition de l'érudit ou de l'étudiant tous les faits et tous les documents, et peut servir presque d'une bibliographie archéologique du moyen âge. Le plan du livre est des plus simples : l'auteur prend le chevalier à sa naissance, le suit des fonts baptismaux jusqu'au champ de bataille où il meurt, en passant à travers tous les évé-
nements de sa vie. Les traits sont généralement tirés des chansons de geste qui sont la peinture la plus exacte de la chevalerie et de la vie chevaleresque. Les auteurs de ces poèmes populaires « ne pouvaient peindre et n'ont peint en réalité, dit M. Gautier, que ce qu'ils avaient sous les yeux ». Aussi nul n'a décrit avec une plus heureuse précision que ces archéologues inconscients le costume et l'armure, l'habitation et le mobilier, la vie privée et les mœurs de la noblesse féodale. Il est permis de croire que la description des mœurs, des passions, des âmes était aussi exacte et que le trouvère, en nous chantant les luttes des barons, nous rendait au moins, sinon la vie réelle du chevalier, du moins son idéal.
On a beaucoup discuté dans le temps sur les origines de la chevalerie. La question semble close et il n'est point douteux que la chevalerie soit d'origine germanique. Elle est contenue tout entière dans ces lignes de la Germania: « Nul ne peut revêtir les armes que la cité ne l'y ait admis. C'est en pleine assemblée que l'un des chefs, le père ou un parent, orne le jeune homme de l'écu et de la
framée (in ipso conciliOy vel pmicipujn aliquis, vel pateVy vel propinquus scuto frameaque juvenem ornant). » La chevalerie ne pouvait naître que dans un état de civilisation où existe une caste noble et militaire et elle est née en effet indépendamment chez tous les peuples indo-européens qui ont connu une caste de ce genre.
Elle ne pouvait naître dans la civilisation romaine, où dès l'époque la plus ancienne la guerre était devenue une fonction de l'État et où le service militaire n'était plus le privilège de quelques-uns, mais le devoir de tous. Elle est née spontanément chez les Hindous où le régime des castes, plus fidèlement conservé que partout ailleurs, lui préparait un champ naturel. Aussi ne faut-il pas sétonner de retrouver dans le Code de la chevalerie indienne la même morale que dans celui de la chevalerie européenne. Tout monopole crée des devoirs et plus une classe a de droits, plus sa morale doit se montrer sévère, au moins en théorie, pour les justifier. Ne jamais fuir, protéger le peuple, respecter les Brahmanes, tel est le devoir suprême du chevalier indien, le kchatriya. Le guerrier valeureux va droit au
ciel après la mort. Il ne doit jamais dans la bataille employer des armes perfides, des flèches barbelées ou empoisonnées, ou des traits enflammés. Il ne doit point frapper un ennemi à pied, ni celui qui demande grâce, ni celui qui se rend prisonnier; ni l'homme endormi, ni l'adversaire sans cuirasse ou sans armes, ou dont l'arme est brisée, ni le blessé, ni le fuyard (Lois de Manou, VII). La Perse ancienne a également ses chevaliers recrutés parmi la noblesse et qui portent presque le même nom que leurs frères d'Europe : rathaêshtar, «guerrier au char », asûvâr, «cavalier». Nous sommes moins bien renseignés sur les devoirs moraux du chevalier persan: nous savons pourtant par la Geste d'Ardeshir, le fondateur de la dynastie sassanide (226-652) que l'éducation du jeune chevalier persan comprenait l'équitation, la chasse, le jeu de balles, les échecs et l'écriture: bref, tout ce qu'apprenait un chevalier français, car M. Gautier nous assure que nos vieux chevaliers apprenaient à lire.
La Chevalerie indienne, pour nous borner à celle-là, différait pourtant en un point essentiel
de la Chevalerie de TOccident. Le kchatriya est chevalier de naissance, sans qu'il soit besoin d'un rite initiatoire, et, d'autre part, nul ne devient kchatriya : Tlnde ne fait pas de chevaliers. En Europe, au contraire, la caste, moins rigide, laisse une place plus large à l'action humaine et sociale. Il y a des exemples de vilains créés chevaliers, bien que ce soit l'exception: et, d'autre part, le noble n'est point nécessairement chevalier, il faut qu'il ait fait ses preuves et ait reçu le sacrement de l'Ordre. Par là, le seul fait de recevoir les armes comporte une signification morale plus haute et plus personnelle, et la conscience entre dans la force brutale. Cette conscience est d'abord bien étroite et bien élémentaire. Le serment que le chevalier prête en recevant l'épée, c'est d'être brave, de bien frapper, serment qui peut faire la bête fauve, aussi bien que le héros. Avec le progrès de l'organisation féodale, ce sont toutes les vertus politiques du nouvel ordre qui entrent dans la chevalerie : une vertu les résume toutes : être fidèle au suzerain jusqu'à la mort, la mort de soi et des siens. Quand' le suzerain est l'em-
pereur, comme dans l'épopée de Charlemagne, celte fidélité au suzerain, cest la fidélité à la patrie même. Le patriotisme, le sentiment de la France^ ne date, en effet, ni de la Révolution, ni de la monarchie absolue, ni même de Jeanne d'Arc; c'est de Charlemagne et de l'épopée carolingienne qu'est sortie la douce France ; elle aura bien des éclipses et bien des sommeils durant l'anarchie féodale et la guerre de tous contre tous, mais elle ne périt jamais et Jeanne d'Arc ne la crée pas, mais la retrouve. A mesure que la puissance de l'Église grandit, elle infuse dans la rude et grossière chevalerie un esprit de religion : elle s'empare des rites, consacre et bénit les armes, tourne vers le ciel et la conscience ces âmes encore toutes frémissantes des appétits et des fureurs de la conquête. Elle aspire à faire du Berserker germanique le soldat du Christ. Elle y arrive aux croisades, qui sont la grande époque de la chevalerie. Le point de départ, c'est Raoul de Cambrai qui n'a de joie que le jour où il voit le cœur de son ennemi, tout nu, hors de sa poitrine, qui incendie le moutier d'Origni et rejette dans les flammes les
nonnes qui, le psautier en main, demandent grâce; « le point d'arrivée, c'est Girard de Roussillon tombant aux pieds d'un vieux prêtre et expiant son antique orgueil par vingt ans de pénitence. »
Jusqu'à quelle profondeur le Christ et son enseignement s'enfoncèrent dans ces âmes, jusqu'à quel point ils renouvelèrent et les adoucirent, c'est là une question sur laquelle peut-être les historiens ne seraient point tous d'accord. A en juger d'après les chansons de gestes, qui sont le principal document consulté par M. Gautier, la christianisation de ces âmes aurait été bien superficielle. Être chrétiens, pour les héros de nos trouvères, c'est exterminer l'infidèle, c'est tuer pour le Christ, c'est convertir à la pointe de l'épée; bref, c'est un christianisme qui ressemble de bien près à l'Islam. Les chevaliers de l'épopée ont toutes les vertus du guerrier, le courage héroïque, le dévouement sans bornes, la fidélité inébranlable ; ils n'ont point la vertu suprême, la pitié. Ils tuent et meurent pour la croix, mais pas un rayon de douceur ne descend de cette croix pour percer la buée de sang qu'ils font
monter à l'entour. Aussi M. Léon Gautier qui, si plongé qu'il soit daps le moyen âge par l'imagination, est un Français et un chrétien du XIX® siècle, a sans cesse à interrompre ses cris d^admiration pour le passé, pour jeter la protestation de sa conscience; et ce n'est pas un des caractères les moins séduisants de ce livre que ce passage perpétuel de l'enthousiasme à l'indignation, qui en fait si bien un livre de sincérité et de bonne foi.
Peut-être l'impression eût-elle été différente si M. Gautier, au lieu de s'adresser à la littérature épique s'était adressé à l'histoire. Ainsi qu'il le dit avec raison, la réalité a été plus belle que l'idéal; car la réalité était faite par les vrais chevaliers, et l'idéal n'était fait que par des gens de lettres. L'homme de lettres, quand ce n'est pas un homme de cœur ou de génie, — et l'on ne peut vraiment pas demander à tous les malheureux qui vivent de littérature d'avoir du cœur ou du génie, — ne sait jamais reproduire que des réalités inférieures ou les monstruosités qui frappent aisément la masse. Si l'on jugeait de notre idéal moderne par les productions putrides de la littérature
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contemporaine, on serait injuste même envers la société d'aujourd'hui. Les jongleurs d'autrefois, pas plus que ceux de nos jours, n'étaient à la hauteur de la réalité noble : ils idéalisaient dans le brutal et le féroce, comme les nôtres idéalisent dans l'obscène; le succès facile était à ce prix, sans grand effort d'originalité. Certes, T histoire elle-même n'était point gracieuse, mais elle avait des douceurs que n'a point la légende, parce que toute l'histoire c'est l'humanité léelle. De toutes les compositions dont les collaborateurs artistiques de M. Gautier ont paré son livre, je n'en sais point de plus touchante que la dernière, la seule qui illustre un texte historique : c'est la mort de ce Guillaume le Maréchal, comte de Pembroke, régent d'Angleterre sous Henri III le Plantagenet, dont la vie nous est conservée dans un vaste poème historique, retrouvé naguère par M. Paul Meyer dans les archives de Londres et qui est une des grandes œuvres du moyen âge. A la veille de sa mort, le 13 mai 1219, le vieillard avoue à son fidèle Jean d'Erlée que jamais depuis trois ans il ne s'était senti telle envie de chanter. Et Jean
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répond : « Sire, chantez donc, pour l'amour de Dieu, si vous pouvez. — Taisez-vous, répond le vieillard; on croirait que j'ai perdu la tête. » Et il fait venir ses deux filles, Mahaut et Jeanne, et les fait chanter l'une après l'autre, Mahaut d'abord et puis Jeanne, les reprenant quand leur voix défaillante les trompe, et son âme passe doucement vers la mort appuyée sur les deux voix les plus aimées au monde.
S'il y a un jugement dernier pour les œuvres littéraires, tous les Raoul de Cambrai, tous les Aubri de Boulogne, tous les Ogier pèseront peu dans la balance de la vérité et de l'idéal devant ces quelques lignes du vieil historien. J'aurais bien encore, si j'avais compétence pour traiter ce sujet, quelques autres doutes à soumettre à l'auteur. Je prendrais, contre lui et contre la première chevalerie, la défense de la seconde, celle de la Table -Ronde, vouée au culte de la Dame, qu'il exclut de son livre en quelques lignes sévères comme une œuvre de décadence et un instrument de corruption. Telle est sans doute / rinfirmité de la nature humaine que toute | haute pensée peut aboutir à des déformations \
impures, le culte du courage au déchaînement de la férocité, la divinisation de la femme à sa dégradation. Ce fut pourtant une grande heure et bénie au ciel que celle où ce monde de forces brutes déchaînées tomba à genoux au pied de la faiblesse souveraine, divinisée dans Marie, et adorée dans ses sœurs. Ce jour-là une douceur entra dans l'humanité fauve, et ce jour-là aussi la femme, en retour, conquit le droit de sauver le monde, et je ne sais si sans cette effémination apparente de la chevalerie, à la maie heure où toute force virile était anéantie, Jeanne d'Arc aurait pu naître, paraître et sauver.
Le livre de M. Gautier est, comme on voit, de ceux qui, sur plus d'un point, provoquent la contradiction, ce qui est le fait des œuvres personnelles et vivantes. Il y a un point pourtant sur lequel tous seront d'accord, c'est qu'il n'existe point de livre qui nous fasse entrer de plus près, et avec une intimité plus profonde, dans la vie chevaleresque de l'époque épique. C'est une encyclopédie d'une richesse merveilleuse de tout ce qui touche à la vie guerrière du haut moyen âge, et cette encyclopédie,
rendue vivante par toutes les ressourœs de* l'art, est animée et inspirée par un esprit de générosité, de patriotisme et de candeur qui en font une œuvre chevaleresque par excellence. Si ses jugements, ses enthousiasmes et ses anathèmes ne peuvent être sûrs de rallier toujours complètement tous les lecteurs français, pourtant beaucoup de ceux mêmes qu'il croit le plus éloignés de lui, peuvent communier avec lui, sous des espèces différentes; car il en est de l'idéal comme de TEros antique : woXXà ôv(5(jLaTa, fxopç-^ fjifa. Il y a, d'aiUeurs, vibrant d'un bout à l'autre, une fibre qui, à travers toutes les différences religieuses et politiques, force les sympathies : c'est un amour profond de cette France ancienne, à laquelle la France moderne tient par tant de liens matériels et moraux que rien ne peut briser, en dépit de ceux qui voudraient qu'elle commence avec Jourdan Coupe-Tête et Robespierre.