‹ Critique et politiqueChapitre 35 sur 48 · JACOB ET L'ANGE · texte numérisé non relu

JACOB ET L'ANGE

Jacob s'en va pour la terre d'exil, loin du pays de ses pères. Il a sur le front le baiser de sa mère et il a dans les yeux la vision de Béthel; les anges montaient et descendaient, au-dessus d'eux rayonnait la face divine; et une voix sortait de la face divine, qui disait : <t Tu reviendras » . Et l'enfant se dit : « C'est ici la maison de Dieu, c'est ici la porte du Ciel : je reviendrai. »

Jacob revient de la terre d'exil, il revient vers le pays de ses pères. Il va la tête haute et l'œil clair, la poitrine ouverte et joyeux du

monde, car il est grand parmi les hommes. Il a franchi TEuphrate magnanime avec sa Rachel bien-aimée, ses douze enfants, ses serviteurs et ses servantes; et les chariots et les troupeaux qui s'allongent sans fin dans le désert. Il approche de la terre sacrée que son Dieu a promise à sa race; un matin, au soleil levant, au bruit du camp qui se réveille, dans les cris d'enfants, les bêlements d'agneaux, le son des clochettes au cou des chamelles, il voit la flèche du soleil levant tomber sur les collines de Gilaad. II embrasse Rachel et Joseph qui dort dans ses bras, et dit à Juda : « Voici là-bas le torrent de Jabok. Prends tes frères et mes troupeaux et tout mon camp et dépose-les en sûreté à l'autre^ rive, car tu es le premier né de ma force. »

Et Juda fit passer le gué aux chariots et à la caravane: tout un jour dura le passage.

Vers le soir, Jacob, en arrière, s'appuyant contre un sycomore vieux comme le monde, regardait défiler les ombres dans les lueurs du soleil qui s'en va; son cœur joyeux battait un hymne au Seigneur: J'étais pauvre, tremblant et nu, et l'un de ceux qui n'ont point d'espoir, je fuyais

seul le courroux de mon frère, la haine de ceux qui cherchaient ma vie. Et le dieu de mes pèresa veillé sur moi, le dieu d'Abraham, la terreur dlsaac; il a été la main qui conduit dans le désert et l'étoile qui guide dans la nuit.

J'étais sans mère, sans un cœur pour m'aimer, sans une lèvre pour m'embrasser; il m'a donné le cœur de Rachel, les lèvres de la fille de Laban.

J'étais seul comme un arbre stérile, il a fait pousser autour de moi onze fils robustes, pour ma ceinture, et ma fille Dinah, pour ma couronne; onze fils robustes qui sont mes branches et ma fille Dinah qui est ma fleur.

Laissez-moi louer le Seigneur, bénir le Dieu qui m'a béni.

— Où es-tu. Dieu caché de Béthel, toi qui m'as dit : tu reviendras. Me voici. Où es-tu ?

L'ombre s'épaississait à l'orient, et par elle la nappe du Jourdain vers le couchant se dorait, un crépuscule d'or posait sur les cimes de la montagne de Sichem.

La plaine et les cieux étaient en silence, on n'entendait que l'ombre qui s'approchait à pas

rapides, ot par instants la brise d'orient, qui apportait sous les étoiles les parfums de Gilaad.

Un doux frisson tomba sur Jacob, et promenant ses yeux autour de lui, il s'écria :

— Tu es à moi, Rachel, à moi mes fils, à moi les troupes de serviteurs et de servantes, à moi les troupeaux bigarrés sans nombre qui dorment là-bas. Quand serez-vous à moi, la brise des vents, le parfum des fleurs, les flammes du soleil et ces troupeaux d'étoiles qui dorment là-haut?

Et il se tourna vers le soleil couchant et dit:

— Ouvrez-vous, portes du ciel, que j'entre et parle à mon Dieu.

Et rejetant ses cheveux en arrière, il marcha vers l'Occident d'or, et comme le croissant sortait des nues, les rayons blancs tombèrent sur une face d'homme qui se dressait devant lui.

Il était de taille haute, plus grand et plus beau que ne sont les fils des hommes, noir de chevelure avec des yeux noirs; un sourire flottait sur ses lèvres, mais une flamme sortait

de ses yeux, quand il leva sa droite vers Jacob, et Jacob sentit battre son cœur.

— Qui es-tu, étranger qui m'arrête. Que me veux-tu?

L'étranger resta en silence, la droite levée vers Jacob.

— Qui es-tu? Ton front n'est pas d'un mortel. Es-tu des fils de Thomme ou des fils de Dieu? — Es-tu l'un des anges du Seigneur, un de ceux qui descendaient les échelons de Béthel? — Pourquoi ce bras toujours dressé vers moi. Réponds. Au nom de mon Dieu, vers qui je vais, laisse-moi passer.

L'étranger ouvrit les lèvres et dit :

— Fils d'Adam, tu ne passeras pas.

— Arrière I Qui que tu sois, fils d'Adam ou fils de Jahveh, qui es-tu pour me barrer la route... Le Dieu d'Abraham est avec moi, la Terreur d'Isaac veille sur moi... Arrière, le Seigneur m'attend. Si tu restes debout entre mon Dieu et moi, à nous deux nous t'écraserons entre nos bras, le bras d'un Dieu et le bras d'un homme.

L'étranger sourit et dit :

— Écrase-moi si tu veux passer.

— Avant de porter la main sur toi, dis-moi ton nom, ta race, ta terre, et qui tu es parmi les êtres.

— Où je vais, tu ne le sauras point. Ma race est sœur de ta race. Mon nom, au ciel, est Dâat El, et sur terre je n'ai point de nom.

Et Jacob le regarda longtemps en face et vit comme l'ange était beau et comme il était sombre, beau comme la vie, sombre comme la mort.

— Pourquoi viens-tu comme un spectre croiser ma route et traverser mes espérances ? Ce n'est pas Dieu qui t'envoie, car mon DieUj il m'aime. Quelle est la haine qui te jette sur mes pas et de qui viens-tu ?

— Ce n'est haine ni amour qui m'envoie.

Je ne suis celui qui aime ni celui qui hait. Si j'avais un cœur dans ma poitrine, il ne battrait loin de toi ni vers toi.

— Trêve de paroles noires 1

Et Jacob tremblait, car il songeait à Rachel et Dinah ; il frissonnait d'une crainte obscure, et en même temps, chassant toute terreur, un désir lui brûla le cœur de lutter contre l'obscur athlète, de aentir ses mains humaines étreindre

la poitrine divine, fût-ce pour se dessécher à mourir et d'arracher de cette poitrine tous ses secrets; il se jeta sur l'ange immobile et lui cria:

— Tu sais l'avenir, dis-moi la destinée des miens. Défends-toi si tu peux.

Il l'étreignit de ses mains humaines.

Ils luttèrent, homme contre ange, une heure entière, sans avancer, sans reculer, sans une parole : on n'entendait que le bruit des membres qui se heurtaient, le bruit des pieds froissant le sable, et le râle des deux haleines qui se mêlaient. Les derniers rayons du soleil moururent, une heure entière ils s'étreignirent sous les étoiles qui scintillent, au pied du sycomore, au bord du torrent, et quand Jacob redressala tête il vit la sueur qui descendait de la face pâlie de l'ange. Il jeta au ciel un cri de triomphe, et serrant plus fort l'athlète vaincu :

— Mon secret I dit-il, mon secret! dis-moi la destinée des miens. Que deviendront les fils de Juda? Qu'est-ce qu'enfanteront les promesses du Seigneur?

Et l'ange se dégageant de l'étreinte de l'homme, lui dit:

— Sois fier, fils de l'homme, car tu as vaincu un ange.

Et il lui dit la destinée des siens, et Jacob vit une mer sans borne, des cieux sans fin, et un bruit de multitude passant sur les sables du rivage, chevauchant sur les étoiles du ciel, une voix forte et claire sonnait devant elle les paroles du Seigneur, et Jacob tressaillit d'allégresse et dit :

— L'âme des hommes est en moi.

Et Jacob radieux se retourna vers l'ange et

lui dit:

— Ami, parle encore. Dis-moi d'où vient le soleil du matin, dans quelle retraite il s'enfonce dans la nuit, quel est le chemin de l'étoile dans le ciel, quelle est la voie des vagues dans la mer.

— Demande au soleil, demande à l'étoile, demande à la mer, je n'en sais rien.

— Tu me le diras, dussé-je avec tes paroles t'arracher la langue de la gorge.

Et l'homme se rejeta sur l'ange, il serre la -^

gorge divine, ils luttèrent une heure entière, sous les étoiles qui scintillent et l'ange à la. fin râla et tendit les mains.

— Parle, s'écria Jacob.

Et il parla et il lui dit comment va le soleil dans le jour, comment va l'étoile dans la nuit, comment va la vague dans la mer.

Et il entendit à travers le ciel une mélodie caressant la brise et dans le rythme assoupi de grandes voix se levant et se baissant.

— Quelle est cette mélodie qui caresse la brise de son rythme, ces grandes voix qui se lèvent et se baissent en mêlant leur harmonie?

— C'est la troisième heure qui sonne au ciel, c'est le chant des esprits au ciel.

— Dis-moi comment s'ouvrent les cataractes du ciel, de quelle poitrine soufflent les vagues des vents, quelle main a semé l'aro-en-ciel, fleur de lumière qui s'épanouit dans l'orage ?

Et ils luttèrent une heure entière, et Fange vaincu enfln lui dit quels verroux ferment les cataractes du ciel, de quelle poitrine souffle les vagues des vents, quelle main a semé l'arc-enciel, fleur de lumière qui s'épanouit dans l'orage.

— Dis-moi ce que disent l'hysope et le cèdre et comment la graine périt et renaît, quel est le sang qui coule dans ses veines et comment du sillon s'élèvent et l'herbe et la forêt.

Et ils luttèrent et l'ange lui dit ce que disent l'hysope et le cèdre, comment la graine périt et renaît, quel est le sang qui coule dans ses veines, et comment du sillon s'élèvent Fherbe et la forêt.

Et la quatrième heure sonna au ciel, et c'était un bruissement courant dans l'espace comme d'un branchage qui s agite, et Jacob dit :

— Quel est ce bruissement?

— C'est la quatrième heure, c'est le bruissement de l'hysope et du cèdre qui se courbent pour adorer le Seigneur.

— Dis-moi quelles sont les sources de la vie, dis-moi et d'où vient le souffle que je respire et comment le sang de mes veines coule dans les veines de Joseph.

Ils luttèrent une heure entière et l'ange vaincu lui dit d'où coulent les sources de la vie, et do quel ciel souffle le souffle qui sort de sa poitrine et comment le sang de ses veines coule dans les veines de son fils.

— Dis-moi pourquoi le jour où j'aperçus Rachel, je sentis mon cœur se troubler de tant de joie et d'angoisses, dis-moi pourquoi mon cœur est en elle, pourquoi ?

CRITIQUE ET POLITIQUE. i59

Et l'ange lui dit, en murmurant la loi de Tamour :

— Un frémissement passe dans l'espace, comme un sanglot de joie.

— Quel est ce sanglot de joie qui passe dans l'espace, dit Jacob.

— C'est la sixième heure qui sonne, l'heure suprême, au centre de la nuit, le cœur du temps et c'est l'amour universel dont le cœur est au pied du Trône, dans les artères du monde.

Et Jacx3b tomba à genoux devant le ciel, et il pleura des larmes de joie une heure entière jusqu'à l'heure où il sentit sur son front tomber la rosée de la septième heure.

— mon ange, pourquoi, silencieux et debout, pourquoi n'es-tu pas tombé à genoux près de moi, n'as-tu pas mêlé tes pleurs à mes pleurs, n'as-tu pas pleuré avec moi, toi qui m'as dit ce que c'est que l'amour.

— Je ne sais pas ce que c'est que l'amour.

— Pourquoi le mal pousse-t-il sur la terre, pourquoi l'ivraie parmi l'herbe, pourquoi la haine dans les cœurs, pourquoi la nuit dans les astres, pourquoi le sarcasme de ta lèvre

însulte-t-il tous les sourires de mes lèvres, tous les cris de ma poitrine?

L'ange resta silencieux.

— Parle ou je te broie dans mes mains, ange infirme.

Ils luttèrent, l'âme béante, une heure encore, et l'ange vaincu parla et le poison coulait de ses lèvres. Et l'homme aspirait ses paroles, la lèvre ouverte, le cœur gonflé.

— Dis-moi quelle est la fille de la mort si elle s'appelle espérance ou néant? Dis-moi, descendons-nous dans le silence à tout jamais? Dis-moi le temps où se fermeront les yeux de Rachel, de ma Rachel bien-aimée, dis-moi se rouvriront-ils pour moi un jour. Ses lèvres auront-elles pour moi des paroles, des baisers un jour?

Ils luttèrent une heure entière puis l'ange vaincu lui dit :

— Jamais.

Et la neuvième heure sonna, c'était un frôlement de souffles qui passait.

— C'est le souffle des âmes qui s'en vont et se dispersent pour l'éternité.

Et Jacob s'accroupit à terre et la tête dans les mains pleura.

Il rebondit :

— Quel est donc ce Dieu qui trône là-haut avec ses promesses et ses mensonges? Est-ce le même qui m'a apparu et qui m'aimait. Que m'importe le monde et l'avenir s'il n'est plus de Rachel pour moi. Qui est-il? Où est-il? Que veut-il. Ange, réponds-moi.

L'ange pâlit et trembla.

— Ne me demande pas ce secret-là, devant lequel, moi, j'ai tremblé et qui m'a fait ce que je suis.

— Je ne suis plus de ceux qui tremblent.

Parle 1

— Je ne parlerai pas.

Il saisit l'ange et l'étouffa dans ses bras.

L'ange haletait ; il cria grâce.

— Parle!

Et l'ange lui murmura à l'oreille, lui apprit quel est le Dieu qui trône là-haut.

Un frisson courut dans l'espace.

— Tu ne me demandes pas quel est ce frisson, quelle est cette plainte?

— C'est la plainte de la dixième heure, c'est

le cri de la terre contre le ciel; c'est le frisson de la dixième heure.

La terre sent l'aurore qui approche et pleure au réveil.

— Pourquoi suis-je ici alors? Dis-moi, s'écria le hlême Jacob : pourquoi mon cœur a-t-il battu? ai-je vécu, ai-je aimé? Pourquoi. mes fils sont-ils nés, vont-ils vivre, aimer, mourir, pourquoi ma pauvre petite Dinah doit-elle aimer et mourir?

Et l'ange lui enseigna pourquoi.

Et la onzième heure sonna, c'était un bruit d'eau taciturne qui coule : et l'ange lui dit :

— C'est la onzième heure, c'est le murmure du fleuve de poison qui court autour du monde et féconde de sa sève toute racine.

— Ange maudit, père du désespoir, dis-moi que faire et comment en sortir. Tu m'as dit l'antidote des poisons, les baumes des blessures, dis-moi l'antidote de la vie, le baume de la pensée. Dis-moi comment briser le charme, ou bien comment oublier tes leçons, retrouver.au moins la joie, le sourire, l'ignorance qui sourit et qui bénit.

— Je ne sais pas enseigner l'oubli.

— Réponds-moi à l'instant, aussi vrai que l'aube va luire I

Et Jacob furieux saisit l'archange dans ses bras; et ils luttèrent d'une force nouvelle, l'homme plus ardent, l'ange plus robuste, sans avancer, sans reculer, sans une parole. Une fraîcheur couvrait toute la plaine et tout le ciel, la brise matinale rapportait les parfums de Gilaad, et ils luttaient au bord du torrent, au pied du sycomore comme la veille à la première heure. Et l'ange relevant la tête vers le ciel vit avec angoisse les étoiles s'éteindre, la lune pâlir, s'effacer.

— Laisse-moi, cria-t-il, vois-tu à l'Orient qu'apparaît les piliers rouges, l'aurore éclate. Laisse-moi I

— Jamais répondit l'homme : aussi vrai que l'aube arrive.

— Oui, elle arrive I Laisse-moi, cria l'ange, ou malheur à toi.

— Je te laisserai quand tu t'arracheras de mes bras, ces bras que tu connais I et il resserra l'étreinte autour de la ceinture flexible.

— Malheur à l'homme! s'écria l'ange.

Et d'un bond divin il recula et dégageant sa main droite frappa l'homme à la hanche.

Les étoiles s'enfuient, le jour éclate, le soleil immense et rouge bondit dans la brume. Jacob est à terre affaissé, seul au bord du torrent. Il se relève, il veut marcher, il traîne sa jambe boiteuse, blessée, le front baissé, ce front si haut hier. Il se traîne geignant sur la vaste terre.

— Va à présent vers ton Dieu, va frapper aux portes du ciel, va parler au Dieu caché de Béthel.

L'infirme leva sa tête lourde et vit l'ange à dix pas devant lui. Il gémit :

— ange, o science, aie pitié de moi. Que ferai-je à présent sur cette terre. Pardonnemoi, divin ange, ma victoire. Aie pitié de moi ; aide-moi !

— Que puis-je pour toi, ô mon frère?

— Je suis brisé, je suis flétri, je suis maudit si tu ne me relève. Donne-moi ta bénédiction, ange divin.

Et l'ange, éclatant de rire, le bénit.

(Écrit avant 4886.)

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