PETIT AVEUGLE DE PENMENMAUR
(LÉGENDE celtique)
Pauvre petit aveugle du Penmenmaur, il était seul, seul dans sa nuit!
C'était sur les pentes de la montagne, le Penmenmaur, qui dresse sa grande tête de pierre dans les brouillards et regarde à ses pieds monter les vagues de caresse ou d'insulte. . . C'était dans les jours d'autrefois, avant que rhomme eût poussé jusque-là, et elle n'entendait que le cri des vents, le cri des vagues, le
1. Pen-mm-maur « la tête de la grande pierre », nom d'une montagne sur la côte du pays de Galles, en face de Fîle d'Anglesey (comté de Carnarvon).
cri des mouettes, et le cri du petit aveugle, le petit aveugle du Penmenmaur.
Gomment venu là, d'où et quand, seul et sans mère? Qui le sait? Ni lui, ni moi, ni les vents qui tordent sa chevelure, ni les oiseaux qui tournoient sur sa tête, ni nul des êtres qui sont là-haut : mais il était là et souffrait.
Et là où le souffle Tavait jeté, il avait poussé en silence — quelque dieu veillait-il sur lui? — dans les flammes d'été, dans les frissons d'hiver, dans les ouragans et les brises; et il ne savait point qu'il existait.
Un soir qu'il se débattait, les bras levés, contre la tempête, elle lui jeta du haut des nues dans ses mains ouvertes une pauvre mouette désemparée, l'aile brisée : il la saisit, si doucement; il l'écouta gémir, gémir, et sur ses mains il sentait se soulever un petit cœur qui s'arrêta; alors sa poitrine se souleva aussi, un torrent sortit de ses yeux vides et ce furent, dit-on, les premières larmes du petit aveugle du Penmenmaur.
Alors il se prit à rêver de lui-même , et du monde, et des choses lointaines. 11 courut dans la montagne, il en connut tous les détours.
tous les rochers, toutes les cavernes ; et quand le vent se roulait, en les courbant et les relevant, dans les ajoncs et les bruyères, c'était pour lui une joie dans son cœur de se rouler lui aussi, avec des cris de délire, dans les ajoncs et les bruyères, dans leurs tempêtes de pourpre et d'or.
Et écoutant le bruit des choses, il entendit deux bruits, l'un près de lui, le bruit des vagues qui vient et revient, et là-haut — dans le ciel — ce bruit étrange qui parfois lui frappait le front et faisait ruisseler la sueur le long de ses joues. Et il aimait, d'un amour de mystère et d'angoisse, les deux inconnus d'où venaient les deux voix: il aurait voulu joindre la mer et voulu joindre le soleil.
Il descendit dans les vallées, dans les passes aux rochers rouges, dans les glens ombreuses, où les vents et les rivières coulent, avec des bruits des cascade, le long des trembles et le long des roches, et où de nuit l'œil ouvert verrait, dans leurs blancs manteaux, passer sous la lune, les fées rêveuses.
Il alla de colline en colline; il monta la corne de David et celle qu'on appelle de
Llewellin; il porta le front dans les brumes qui marchent le soir, de cime en cime, sur les vallées; il monta jusqu'au fatte du Snowdon, Seigneur des Montagnes, et sur sa cime prophétique dormit dans un manteau de neige.
Mais au réveil il sentit sur son front ruisseler le soleil en vagues brûlantes; il entassa les pierres sur les pierres, et leva la main vers la main là-haut; mais sa main ne saisit que le vide et des cris désespérés montaient de sa poitrine vers le ciel.
Et les jours et les années passèrent, comme étaient passées les années autrefois, sans qu'il eût trouvé la mer ni trouvé le soleil.
Il est, sur la droite du Penmenmaur, un mur à pic qu'ont taillé les géants : qui est au bord voit à ses pieds, loin, bien loin, Fécume des flots blancs qui vont et qui viennent, qui viennent du lointain se briser sur la pierre, et s'en vont remourir au lointain.
Et le petit aveugle venait là, jour après jour, les écouter, le front baissé, des heures entières. Les entendez -vous qui viennent, lentement, doucement, avec des voix plus claires ? comme ils frappent au rocher I comme ils rugissent I comme ils mugissent I que veulentils? Ils montent, les voici. Comme ils se brisent,
comme ils sont las I Entendez-vous le murmure de leurs pieds qui froissent le sable du rivage en repartant pour leur retraite là- bas?
Et là aussi venait le petit aveugle, jour après jour, le front dressé. Il écartait les vagues du ciel qui vont et qui viennent, qui viennent avec des flammes et des caresses, réchauffant ses membres raidis; qui s'en vont dans des manteaux de brume; qui rouvrent les paupières de son orbite et qui les referment, et qui, en venant et partant, changent les rêves de sa nuit.
Et son cœur éternellement battait du reflux de la mer et du reflux du soleil ; tout cet Océan qui bat dans sa poitrine, tout ce soleil qui flue et reflue dans le gouffre béant de ses orbites.
Or, le hasard qui guidait ses pas l'avait toujours porté dans les terres: son cœur battait vers la mer, mais les sentiers l'avaient toujours rejeté sous les roches.
Mais un jour, comme il descendait, le front dirigé du côté des plaintes, il tressaillit de joie et de désespoir, car il sentait un de ses deux amours tout proche et il se dit : les voici I
Il courut ivre vers la plage, l'écume lui jaillit au front; il alla, et sur ses pieds nus sentit monter la vague joyeuse, qui le léchait, qui le baisait ; la brise soufflait, les mouettes criaient, leurs bandes volaient de Ttle des
PufFins, et le soleil I — ohl s'il l'avait vu ! — comme il dorait tout ce ciel bleu ! mais il sentait du moins toute sa douceur, toute sa chaleur : oh I que la vie est enchantée et que le monde est une belle chose I
Et il alla longtemps le long des vagues ; le flot s'en allait, il le suivit, et dit :
— Où tu iras, j'irai.
La nuit tomba, la vague revint; il revint avec elle vers la terre. Le froid de la nuit était sur ses épaules, mais le ciel était dans son cœur, et cette fois au reflux du soleil ses paupières ne se fermèrent pas, et le flux ne vint pas sur ses rêves.
Et le lendemain fut aussi doux et il escorta de nouveau la vaste mer : ils causaient comme deux enfants et il comprenait ce qu'elle répondait.
Mais quand il fallut revenir, il eut une tristesse, car il se dit : « qu'y a-t-il au delà? » et comme il revenait plus lentement, la mer le froissa, lui cracha l'écume au front, le jeta sur la plage, et il pleura des larmes amères.
Mais au matin, comme le flot s'en allait de nouveau, son pied heurta contre un vaisseau
vide : c'était une large carapace, la dépouille d'une tortue géante, fille de quelque Océan lointain, jetée là pour lui par l'amitié des mers.
L'enfant curieux entra dans l'esquif; la vague emporta et l'esquif et l'enfant, et il se sentit porté et bercé, comme sur une poitrine qui soupire. Et les vents poussaient la barque; il se dressa droit vers le ciel, la face au vent, les lèvres ouvertes; il aspira à pleine poitrine toutes les brises qui l'embrassaient, qui lui disaient « nous t'emportons », et il lança un rire joyeux qui retentit par-dessus les mouettes, et Ton dit que ce fut le premier rire du petit aveugle de Penmenmaur.
Et il flotta longtemps, si vite, si loin, que la marée ne put le reprendre : il écouta s'il entendait encore la voix qui vient et revient, qui va et qui s'en va ; mais il prêtait en vain l'oreille, il n'entendait plus la voix, mais seulement, toujours présent et le soulevant, le soupir de la grande poitrine qui descend et qui monte.
Il se dit : « Je m'en vais du monde, les mondes nouveaux s'ouvrent devant moi » ; et comme le soleil dardait sur lui ses grandes vagues inextinguibles, tout bas, il dit aux vents : Plus loin encore, poussez-moi là-haut, là où
les voix ardentes m'appellent et se taisent tour à tourl »
Il alla : son frêle esquif heurtait à des îles vertes, et allait plus loin, plus loin, sur l'immense poitrine toujours soulevée, tandis que la marée de lumière flue et reflue dans l'abîme béant de ses yeux.
Et des tempêtes se dressèrent sur l'abîme.
La voix de là-haut se tait pour toujours. C'est le froid, la neige, la pluie; le vent fouette ses cheveux blonds sur son front pâle, à l'ensanglanter; il se replie au fond de sa barque, les poings fermés, les lèvres serrées; des larmes de froid lui tombèrent des yeux : et tandis qu'il bondit de gouffre en gouffre, il a peur, il pleure tout bas vers Tespace, il crierait grâce! oh I quel est le méchant qui le poursuit ? Il n'y a donc pas de Dieu qui veille sur lui, le pauvre petit aveugle de Penmenmaur ?
Et la tempête se calme en caresse, les vents qui hurlent s'apaisent en chanson, le soleil éclate dans les nues ; la barque joyeuse bondit avec Tenfant, avec l'enfant qui rit et qui chante. On croirait vraiment qu'il y a un Dieu qui veille sur lui, le petit aveugle de Penmenmaur.
Et il va dans Torage et le calme, dans le rire et les pleurs, dans les rêves de nuit et les rêves de jour, le front et la main dressés au soleil, et le flux et le reflux vont toujours battant ses yeux. Oh ! quand y plongera- t-il ses pieds, ses mains? Quand sentira-t-il l'écume de flamme baiser son front? Quand sa barque légère l'emportera-t-elle dans les grandes vagues de là-haut, par delà leurs marées ardentes, sur la poitrine du soleil?
Demain, peut-être; demain, qui sait? Ne sentez-vous pas comme il est plus près? La voix des vagues bat plus clair dans le bruissement de l'éther, il approche; demain! demain! — Hélas ! ne dirait-on pas que le froid gagne? la chaude marée recule, recule. Sa barque le remporte-t-elle en arrière, loin du grand cœur qui bat là-haut? Ou bien est-ce le grand cœur làhaut qui bat plus faible et qui s'éteint, ou s'en va battre vers d'autres cœurs, mieux aimés, vers quelque petite fille aveugle de quelque Penmenmaur lointain !
Et l'angoisse serre le pauvre enfant : il voudrait n'avoir jamais quitté les rochers de Pen-
menmaur, et il pleure amèrement les temps où il ne connaissait point le monde. Mais lèvent l'emporte sur TOcéan, toujours, dans les orages et les calmes, dans les rires et les pleurs, dans les rêves de jour et les rêves de nuit. Peut-être demain touchera-t-il le soleil, et il voguera jusqu'aux étoiles, le petit aveugle du Penmenmaurl