‹ Critique et politiqueChapitre 37 sur 48 · LEGENDE ITALIENNE · texte numérisé non relu

LEGENDE ITALIENNE

Galvani, enfant, voulait être prêtre. Il passait des heures dans l'église, à genoux aux pieds de la croix, ou dans sa chambretle en prière sur les Psaumes. Plus tard, son Dieu s'élargissant sortit des portails de l'église et emplit le monde : il le suivit dans le monde et, sans fermer le livre, l'adora en œuvres de science.

Il étudiait sous Galeazzi, physicien alors célèbre à Bologne. Le vieux maître, sentant venir un élève qui le ferait oublier, se réjouit dans son cœur et le reçut dans sa maison comme un fils. Il avait une fille aux yeux

noirs et au front rêveur, Lucia, et Lucia et Luigi vivaient ensemble, comme frère et sœur.

Lucia, élevée dans le laboratoire de son père, et ayant grandi dans le sein des choses, semblait vivre d'une vie plus vaste que la vie humaine. Une éternelle question, illuminée d'éclairs de triomphe, flottait dans ses grands yeux noirs, comme dans un beau ciel inquiété d'orage, que percent par instant des rayons de lumière. Elle avait des regards et des paroles qui troublaient son père et plongeaient dans quelque infini lointain. Une fois, par une journée de juillet, penchée au côté de Luigi sur une batterie de Leyde, ses longs cheveux épars effleurant les joues du jeune homme, elle s'était retirée tout à coup en poussant un cri de détresse : puis, battant le vide de ses mains, à demi refermées comme pour saisir un objet invisible :

— Luigi, dit-elle, regarde ces fils de la Vierge qui voltigent dans la lumière d'un bout du monde à l'autre. Oh I ce mur qui se referme 1 Nous sommes prisonniers de nouveau. Nous nous échapperons, Luigi ; le monde

est si vaste, vois-tu, plus vaste que nul au monde ne s'en doute, et nous trouerons la muraille jusqu'à Dieu.

Luigi, effrayé, saisit les mains brûlantes de Lucia; elle revint à elle, rougit et dit :

— Je ne sais ce que j'ai. Je rêvais. Je me sentais grandir comme une Cybèle, la tête dans les cieux, et des éclairs couler dans mes veines. Dis-moi, Luigi, ne faut-il pas que nous soyons le monde pour le connaître?

Galeazzi mourut : à son lit de mort, il joignit les mains des deux jeunes gens et les bénit, et Lucia partagea le nom de Galvani.

Les années s'écoulèrent dans la pauvreté et le travail, l'étude en commun, l'angoisse et la joie des découvertes, et un éternel printemps d'amour. Elle était tout le cœur de Luigi et tout son génie. Quand il se sentait faiblir sous les déceptions de la vie, la haine des médiocres, les fausses promesses des puissants, les rêves de génie avortés, la main de Lucia se posait sur son front, et il sentait une fraîcheur de vie et de bonheur descendre, de veine en veine, jusqu'au plus profond de son cœur. Et

quand sa pensée, obscurcie par la recherche vaine, vacillait comme une lampe fumeuse, et que l'anxiété des brouillards pesait sur elle, il reposait son regard sur le regard de Lucia, et de ces yeux, pleins d'éclairs et d'amour, des flots de lumière venaient Finonder, illuminant devant lui toutes ces ténèbres où il se sentait englouti. Un jour, qu'il venait de recevoir une médaille d'or, envoyée en hommage par quelque prince dltalie, il se jeta en pleurant aux pieds de Lucia et dit :

— Pardonne-moi, Lucia! Hélas! si mon nom survit parmi les hommes, sauront-ils jamais qu'à toi seule appartient la gloire et la louange? Comme la destinée est injuste! mon génie est le mensonge de ton amour.

Elle releva Luigi et lui dit en souriant :

— Quelles sottises tu dis, Luigi ! Ne sais-tu donc plus que le génie et l'amour sont un, puisqu'ils sont tous deux le prophète et l'artiste de l'avenir.

Dans les premiers mois de 1790, Lucia commença à languir. Aux derniers jours de mai, se sentant plus forte, ils sortirent; elle voulait revoir la campagne de Bologne et la

croupe ondulée des Apennins. Ils partirent du Corso où ils demeuraient, passèrent devant le couvent de Sainte Catherine que Lucia aimait tant; elle dit :

— C'est là que je voudrais reposer.

Ils descendirent en barque la Savena; Luigi ramait; Lucia, inclinée au fond de la barque, la main droite à demi plongée dans la rivière, cueillait indolemment au passage les nénuphars que rencontraient ses doigts. La nuit tombait, et comme elle regardait dans l'extase les gloires du soleil couchant qui descendaient sur la colline, le vent du soir se leva; elle frissonna, et Luigi, tremblant, vit s'allumer sur les joues pâles de Lucia ces rougeurs fatales, soleil couchant de la vie.

Bien qu'elle se sentît mourir et alitée pour l'éternel sommeil, elle voulait reposer le jour dans le cabinet de travail de son mari. Elle restait là sur un sofa, au milieu des machines électriques et de toute une ménagerie d'oiseaux en squelette que Galvani avait formée au cours de ses recherches sur le vol. Elle pouvait là, du moins, suivre encore de l'œil et de la pensée les travaux aimés de Luigi.

184 CRITKJUE ET POLITIQUE.

Un jour Galvani lui apporta un breuvage nouveau : c'était un bouillon de grenouille, qu'on lui avait recommandé pour les maladies de poitrine.

— Pouah I fit Lucia en souriant; veux-tu donc que je fasse Brékécoax dans les marécages?

Et elle chanta à mi-voix une chanson de grenouilles, en dialecte de Bologne, que sa nourrice lui avait jadis apprise ; c'étaient les amours d'une pauvre petite grenouille qu'un méchant tuteur empêchait d'épouser son bienaimé, et qui se brûlait la cervelle.

— Pauvrette, dit Lucia, est-ce celle que je viens d'avaler? J'en serais bien peinée. Prépare les autres devant moi, je te prie.

Le lendemain, il apporta une grenouille décapitée, la dépouilla et la suspendit au balcon. Tout à coup, il entendit un cri :

— Regarde? s'écriait Lucia, à demi soulevée, un coude sur le sofa, le doigt vers le balcon, les yeux en feu, le visage transfiguré.

— Qu'y a-t-il ? s'écria Galvani effrayé.

Elle ne répondit pas, le doigt toujours

tendu. Galvani regarda et vit que, par instants, quand le vent qui soufflait légèrement

poussait la bête dépouillée aux barreaux de fer, la bête morte tremblait tout entière. Lucia resta longtemps ainsi, l'œil abîmé sur le drame du balcon, sur ces renaissances et ces agonies d'après la mort. Galvani referma la fenêtre et le rideau. Lucia retomba lentement sur sa couche en poussant un soupir faible et ses yeux se fermèrent. La nuit venait, l'atmosphère était lourde, des éclairs jouaient à l'horizon, des roulements couraient le ciel.

— Luigi I appela Lucia.

— Me voici, chère; qu'y a-t-il ?

— Prends-moi la main, dit-elle ; j'ai peur.

Il saisit la main de Lucia, qui brûlait la

fièvre, et la serra dans les siennes. Elle la retira pour l'appuyer sur son cœur, disant :

— Je ne sais ce que j'ai. Je sens battre dans ma poitrine un cœur qui n'est pas le mien.

L'orage éclatait, les roulements lointains se rapprochaient, comme un char accourant des faubourgs.

— Ouvre, dit Lucia ; j'entends les voix qui me parlent.

Elle trembla de tous ses membres et dit en se tordant :

— Les voici I les voici ! Ohl que je souffre! Luigi, aurai-je assez de lumière en moi pour tous ces mondes ? Prenez, puisez! Oh ! tous ces fils qui me percent, qui me pénètrent, d'Europe, d*Amérique, d'Asie, de tous les mondes. Oh ! toute celte vertu qui s'échappe de moi ! Pourquoi avez-vous pris un faible corps de femme, ô mon Dieu, pour y délivrer vos flammes ?

— Lucia ! Lucia I s'écria Galvani.

Elle sembla entendre, et d'une voix douce :

— Lucia I non I plus de Lucia ! Lucia est morte il y a longtemps. Lucia n'a jamais vécu.

Qu'importe? j'ai été heureuse avec toi. Je suis heureuse. Je souffre. C'est la mort pour moi, c'est de la vie éternelle pour tes frères. Adieu I Oh I que je souffre ! je sens tout un Christ de lumière et de vie agoniser dans mes veines.

Un éclair blanc sillonna la chambre et Lucia expira.

Elle alla reposer au couvent des nonnes de Sainte-Catherine, Luigi vint, jour après jour, huit ans entiers, se traîner sur la pierre de sa tombe et pleurer. Le 4 décembre d798, il ne parut pas ; mais le lendemain, il venait reposer

à ses côtés. On ne grava pas son nom sur la pierre où, huit années auparavant, il avait gravé Lucia Galvani. A quoi bon ajouter son nom, à lui, et dire sa mort, puisqu'il avait vécu en elle et était mort en elle?

Et les hommes, éblouis de la force nouvelle qu'ils maniaient, levèrent la voix comme des dieux, fiers et joyeux de se sentir si forts. Bien peu savaient que c'est d'un cœur de femme que sortent tous ces frissons qui font palpiter les deux mondes; que c'est le sang de Lucia Galvani qui coule aux veines du réseau où rhomme fait courir son âme, et qu'une des puissances voilées, voulant enfin se révéler sur terre, était descendue dans le sein d'une pauvre poitrinaire italienne.

Dumfries, août 1883.

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