LE PREMIER BANDIT D'EUROPE
S'il y avait un tribunal européen pour connaître des crimes contre l'Europe, le premier criminel de droit commun qu'enverrait à la barre le cri de la France et de TAUemagne, c'est le faussaire du 13 juillet 1870.
Le prince de Bismarck n'est pas le premier homme d'État qui ait menti et fait du faux une arme de guerre. Il est le premier, il est le seul qui ait menti pour amorcer la guerre, pour lancer l'une contre l'autre deux nations qui voulaient la paix, avec la pleine conscience que cette guerre ne pouvait être qu'atroce sur l'instant et chargée de catastrophes pour
l'avenir. Car ces quelques traits de plume promenés sur la dépêche dé son souverain, ce n'était pas seulement la condamnation à mort de trois cent mille Français et deux cent mille Allemands, ce n'était pas seulement le rapt et le séquestre de deux millions d'êtres humains; c'était la vengeance et la terreur jetées pour des siècles entre les deux têtes de colonne de l'humanité. C'étaient les générations nouvelles élevées pour le massacre, dans le mépris du droit et le culte de la haine, et l'extermination posée pour l'idéal des guerres à venir. C'était l'Europe refaite dans un groupement d appétits et de haines, l'humanité commune reniée ; pas une grande œuvre, pas une parole féconde, pas un progrès moral durant ces vingt années; vingt ans passés dans le cauchemar à préparer un lendemain plus sinistre qui, « saignant à blanc » la France et l'Allemagne, ne laissera de pouvoir debout en Europe que les anarchistes et les barbares. Cet homme, d'un seul mensonge, a ensanglanté tout le siècle qui vient.
La France ne voulait point la guerre. Elle était tout entière à sa guerre contre l'Empire,
à la reconquête de sa liberté, à son beau rêve, toujours brisé, toujours repris, de démocratie et de fraternité. La France, qui avait fait l'Italie, — elle ne le regrette pas, même aujourd'hui, — était prête, elle Test encore, à mettre la main dans la main d'une Allemagne qui ne serait qu'allemande.
L'Allemagne ne voulait pas la guerre. Son unité était faite. Les traités qui donnaient au roi Guillaume le commandement en chef de toutes les forces allemandes assuraient son indépendance contre l'étranger, en lui laissant son indépendance à l'intérieur. Il fallait, pour qu'elle se levât, qu'elle fût ou qu'elle se crût provoquée.
Deux hommes en Europe voulaient la guerre ; l'un vaguement et comme en rêve : c'était le somnambule des Tuileries, rongé par la maladie, par les revers, par le plébiscite, sentant sa dynastie s'engloutir sous le flot montant de la révolution, et cherchant éperdument autour de lui quelque branche de laurier où se raccrocher. L'autre la voulait froidement, clairement, d'une volonté de fer. Il la voulait, non pour faire Tunité de l'Allemagne qui était faite, mais
pour transformer cette unité défensive en unité offensive et conquérante, pour transformer l'union libre des États en un Empire autoritaire et centraliste. Il la voulait pour arracher à la France ses provinces les plus françaises de cœur, afin d'assurer l'éternité de la dictature par la menace continue des revanches possibles. Il la voulait, enfin, parce qu'il était sûr de la victoire, parce qu'il avait sondé le néant de l'Empire, compté ses soldats et ses chefs, et il savait qu'il marcherait trois contre un et de Moltke contre Lebœuf.
Cette guerre, dont les peuples ne voulaient pas, il fallait la rendre inévitable, et il fallait qu'elle fût déclarée par le chef de la France, afin que, devant l'Europe formaliste et indifférente, le droit légal fût pour la Prusse, et que la lourde, honnête, immense Allemagne, soulevée dans les profondeurs de sa conscience, se lançât comme à une croisade contre l'agresseur, avec la conscience d'être le soldat de Dieu. Une bonne occasion s'offrit ; le roi Guillaume la laissait glisser des mains : « l'affaire était ratée ». Bismarck lance la fausse dépêche : la guerre éclate. Elle dure encore: à quand la fin?
Oh I la France ne songe pas à justifier son empereur ni les hommes qui voulaient pour lui. Il savait que la dépêche était fausse et l'avait acceptée pour vraie; il avouait une insulte qu'il n'avait point reçue, pour avoir le droit de la venger; il pouvait démasquer le chancelier, et se faisait son complice. Mais lui, du moins, a payé sa dette : il l'a payée luimême et dans sa race. Némésis attend l'autre tête.
Elle vient souvent tard, l'inévitable Némésis, et aime venger sur les fils les crimes des pères. Mais, cette fois, elle est venue plus tôt que de coutume: c'est le criminel même qu'elle a choisi pour l'agent de sa vengeance, et elle n'a pas attendu que Bismarck fût redescendu dans l'enfer.
Un frisson d'indignation et de honte a parcouru l'Allemagne d'un bout à Tautre. Et cet inconscient s'étonne. Comment, toute l'Allemagne n'éclate pas d'un gros rire joyeux, entre
i96 CRITIQUE ET POLITIQUE.
deux chopes, au récit du bon tour qu'il a joué à la France I N'était-ce pas folie de laisser échapper une occasion si bonne, quand on était sûr^ de son coup, avec deux provinces et tant de milliards à prendre? Aurait-on pu retrouver un prétexte aussi adroit, aussi spécieux, et qui assurât mieux les sympathies de l'Europe? Sans lui, sans ce coup retors, « la jeune fleur de la Confédération du Nord, — comme dit le poétique Journal de Hambourg, — aurait-elle donné comme fruit Funité impériale? » Et TAUemagne contemple avec stupeur le héros qui Ta faite et qu'elle voit enfin tel qu'il fut : un baron-bandit du moyen âge.
Elle sent le rouge de la victoire lui monter au front ; elle sent quelque chose qui croule en elle : la foi en son bon droit.
Déjà, plus d'un commençait à se demander, sans oser répondre, si les conquêtes de 1871 n'avaient pas été payées trop cher ; si le plaisir de faire rentrer à coups de fusil dans le cercle de la famille allemande des frères qui l'exècrent valait les boucheries du passé, les sacrifices du présent, les terreurs amassées sur l'avenir. Et puis, l'Allemagne n'avait-elle pas
abusé de sa victoire? Ne s'était-elle pas trop enivrée du mauvais vin du succès et de la gloire? N'aurait-il pas mieux valu laisser l'Empire crouler de lui-même et laisser la paix, le temps et la liberté resserrer les liens de l'unité allemande? Qu'est-ce que la guerre lui avait rapporté que n'eût pas donné plus sûrement la paix, — à part une Pologne francoallemande, la guerre in œtemum et la nouvelle saignée d'hommes et d'or que lui demande encore Caprivi? Elle se rassurait par l'idée qu'elle avait été acculée à la guerre, qu'elle l'avait acceptée à corps défendant, comme un devoir imposé, et elle se consolait des horreurs passées et des angoisses futures par la pensée du droit divin que donne la légitime défense. Elle répétait les mots que le vieil empereur prononçait à l'inauguration de la Germania de Niederwald : « Le peuple allemand en armes, conduit par ses princes, a été l'instrument de la Providence. Dans les années 4810-4814^ nous avons senti Vintervention de la volonté divine. » Et voici que l'Allemagne s'éveille de son rêve de gloire sainte pour découvrir qu'au lieu d'être le soldat de Dieu, elle n'était que Tinstrument
d*un bandit, et trouver la main d'un faussaire où on lui montrait le doigt de Dieu 1
En un instant, elle voit tout ce passé de gloire empoisonné par le chancre bismarckien ; la stèle d'Ems transformée en stèle d'opprobre ; la Germania de Niederwald, qu'avait en vain minée la dynamite anarchiste, ébranlée et salie sur sa base, car l'Empire est déshonoré dans sa naissance, et l'Europe murmure après Faust; Am Anfang war die Luge, « Au commencement était le mensonge. »
Quel réveil pour le peuple de Luther, pour le peuple de la Deutsche Treue, qui ne fut pas toujours un vain mot; pour le peuple de la conscience; pour la nation, qui, le jour où elle vit que Rome mentait, arracha Rome de son cœur et, sans s'inquiéter de rois ni d'empereurs, s'en alla droit vers son Dieu I Dans cette mémorable semaine, une chose est entrée dans l'âme allemande, qui, en dépit des pâles dénégations de Caprivi, travaille pour les réconciliations nécessaires plus puissamment que tous les canons, tous les Lebel, toutes les alliances : le doute. Ce que Bismarck a volé, l'Allemagne peut-elle le garder sans recel?
Et l'idéaliste inquiet et noble, qui agite dans ses mains les destinées de l'Allemagne, héritier irresponsable des victoires de son grand-père et des trahisons du chancelier, on voudrait savoir quelles pensées remuent dans son âme.
Mais il n'y a qu'un prince dans l'histoire qui librement, par sa seule volonté de juste, pour obéir au droit et pacifier l'avenir, ait renoncé à une conquête inique : son nom est Saint Louis.