PHILOLOGIE ET COLONISATION
Aussitôt qu'il fut décidé que l'Allemagne aurait des colonies et une politique coloniale, elle s'occupa d'organiser renseignenaent des langues orientales vivantes. Elle n'eut pas loin à chercher un modèle : elle le trouvait à Paris dans notre école de la rue de Lille. Le séminaire des langues orientales de l'Université de Berlin (Seminar f'dr Orimtalische Sprachen an der Kœniglichm Friedrich'- Wilhelms Universitaet) — tel est le titre de la nouvelle fondation — est une adaptation intelligente de l'institution française aux besoins de l'expansion allemande en Orienf.
Voici près d'un demi-siècle que TAUemagne est sans conteste le centre le plus actif des études orientales. C'est la France qui avait eu d'abord rhégémonie scientifique : elle l'exerça sous la Restauration et la laissa tomber sous la monarchie de Juillet: l'Angleterre ne s'est jamais inquiété de la saisir ni avant la France ni après. Aussi, bien que les grandes découvertes qui ont constitué Torientalisme moderne soient presque toutes attachées à des noms français, et que l'Angleterre, maîtresse de l'Inde, semblât appelée tout naturellement à être le centre des études orientales, c'est l'Allemagne qui en esl devenue la terre d'élection. 11 n'est si petite Université allemande, qui n'ait pour l'Orient, sinon autant de chaires, du moins autant d'étudiants que Paris, et qui ne produise annuellement autant au moins qu'Oxford. Cependant, avec ses chaires innombrables et ses armées d'orientalistes occupés à déchiffrer, à publier, k commenter les textes sanscrits, assyriens, égyptiens, arabes, himya-
rites, tartares, accadiens d'il y a deux, trois, quatre mille ans, cinq mille si vous voulez, l'Allemagne n'avait pas un établissement où l'étudiant plus modeste pût apprendre à parler le persan de notre ami le schah de Perse, le chinois de Li-Hung-Chang, l'arabe d'Arabi Pacha ou de Tippo-Tip. Sous ce rapport l'Angleterre et TAUemagne présentaient les deux extrêmes. En Angleterre, vous rencontrerez des centaines de gentlemen capables de converser couramment dans un quelconque des dialectes orientaux parlés, du Bosphore à Yokohama ; en revanche, vous n'y rencontrerez guère d'orientalistes, ou si peu que l'exception confirme la règle. L'Allemagne, au contraire, fourmille d'orientalistes qui seraient fort dépaysés en Orient.
La raison de cette contradiction est bien simple: l'Angleterre a d'immenses colonies orientales ; l'Allemagne n'en avait pas jusqu'à présent. Or pour conquérir, administrer, lever l'impôt, juger et pendre, il est bon à la rigueur, de savoir la langue des gens, mais cela suffit ; il n'est pas nécessaire d'étudier leur métaphysique: Clive peut-être barbotait l'hindoustani
loul comme un autre, mais certainement il ne rêvait pas grammaire comparée. Pendant que les Anglais s'annexaient l'Inde, l'Allemagne studieuse s'annexait l'Orient idéal et s'emparait de son passé. C'était une ombre qu'elle évoquait et pour évoquer une ombre, pas n'est besoin d'aller en plein air.
L'Orient des Universités allemandes fut donc avant tout un Orient livresque, un Orient de manuscrits, vu à travers des paradigmes de grammaire et des a priori métaphysiques.
Quelques-uns des travers de l'orientalisme allemand, et par suite plus ou moins de l'orientalisme européen, le vague des questions posées et des réponses, l'absence presque absolue de sens historique, frappante chez le peuple qui le premier en a trouvé la formule, la poursuite des minutieuses scolastiques, la chimère de la mythologie comparée, le piétinement sur place dans un cercle étroit de matériaux remâchés et de formules routinières, tout cela tient à ce divorce entre la recherche théorique et la connaissance pratique qui a été la loi de l'érudition allemande. Elle s'est hypnotisée sur un passé de convention, faute
d'avoir cherché à la source du présent l'instinct de la réalité et de la vie: pour connaître, comprendre et revivre le passé, il faut avoir si peu que ce soit, vécu le présent qui en vient, et qui seul peut rendre par réflexion ou par écho la couleur ou la voix de ce passé qu'il continue. Si les incomparables érudits qui depuis quarante ans, dans les Universités de Berlin et de Tubingen, ourdissent leurs toiles d'araignées métaphysiques autour des Védas, de la Bible et de l'Avesta, avaient commencé par se plonger dans la source toujours jaillissante de l'Orient moderne, quarante ans de chefs-d'œuvre presque stériles auraient été épargnés à la science.
Entre TAUemagne et l'Angleterre, la France occupait une position intermédiaire, étant plus pratique que l'une, plus théorique que l'autre. Des relations séculaires avec l'Orient musulman ; des intérêts religieux et commerciaux qui remontaient les uns à la tradition des croisades, les autres au xvi* siècle, et que l'ancienne monarchie avait entretenus avec un soin intelligent; plus récemment des conquêtes en Afrique et dans l'extrême Orient, avaient maintenu chez nous plus ou moins la tradition
de la connaissance pratique et exacte de l'Orient.
Dans les trois derniers siècles, on peut dire que ce sont les interprètes du roi de France qui, avec les savants de l'école hollandaise, ont fait le plus pour ouvrir l'Orient à la science. D'autre part, le goût de l'érudition pour ellemême, de la recherche historique pure et désintéressée, quoique plus rare chez nous qu'en Allemagne, où l'intensité de la vie théologique lui donne un stimulant qui manque ici, n'a pourtant jamais fait défaut absolument et s'y est manifesté par quelques-uns de ses représentants les plus hauts, Sacy, ChampoUion, Burnouf, ces grands Français du commencement du siècle, qui ont fait l'orientalisme moderne. Ce niveau élevé ne se maintint pas : le sol scientifique en France produit des individus et point d'écoles. Le milieu du siècle fut marqué par une décadence profonde dans la recherche théorique comme dans la pratique. Une renaissance se produisit vers la fin de l'Empire marquée dans l'ordre théorique par la création de M. Duruy, l'École des Hautes Études, et dans Tordre pratique par la réorganisation de l'École
des Langues orientales vivantes, sous la puissante impulsion de M. Schefer. Ces deux institutions destinées à se compléter et à s'aider l'une l'autre, malgré la diversité de leur objet, auraient présenté à l'orientalisme français l'instrument d'études le plus parfait qui soit en Europe, si par malheur la partie de la jeunesse où il pourrait se recruter ne trouvait plus d'attraction dans les glorieuses perspectives de l'Ecole de droit qui mène à tout avec des phrases ou dans les extases de la poésie décadente et du roman pornographique.
Il y a vingt ans le « bon Allemand » que nous aimions en France disparut subitement, assassiné par le prince de Bismarck. L'Allemagne nouvelle commença à se dire qu'il lui fallait, à elle aussi, sa part d'Orient. Elle l'a bien eue depuis longtemps, sans bruit ni fanfares, non pas seulement en idéal, sous forme de proie académique, mais en honnête et réelle substance, par l'initiative silencieuse de ses commerçants. C'est un axiome courant dans
l'Extrême Orient que dans le commerce un Anglais bat deux Français, qu'un Allemand bat trois Anglais, et il n'y a que le bon Chinois qui puisse battre un Allemand. Mais l'Allemagne impériale ne pouvait se contenter de cette méthode modeste et sûre : elle veut des colonies d'empire. Elle hésita quelque temps, se demandant lequel valait le mieux : faire des colonies ou en prendre. Elle essaya d'abord de la seconde méthode, plus courte et plus simple, et vit à se substituer à l'Espagne, aux Garolines. La pauvre et fière Espagne montra les dents, et le chancelier de fer prit peur. Elle se tourna alors du côté de l'Afrique, où elle rencontrerait un voisin plus accommodant, l'Angleterre:
elle tâta le terrain, et voici qu'elle s'y installe pour de bon. Mais pour gouverner et exploiter les colonies futures, il faut des hommes capables d'en parler la langue. De là le séminaire des langues orientales. Le séminaire n'en est encore qu'à sa troisième année : son organisation actuelle reflète naturellement les préoccupations présentes de la colonisation, comme l'on pourra suivre plus lard dans son développement l'évolution et l'histoire de la colonisation même.
CRITIQUE ET TPOLITIQUE. 209
L'organisateur et le directeur du séminaire est le docteur Edouard Sachau, professeur ordinaire à TUniversité et membre de l'Académie des sciences de Berlin.
M. Sachau, jeune encore, est, sinon le plus connu des orientalistes allemands, du moins le plus complet, celui qui a embrassé dans ses études la plus vaste étendue d'Orient, et sa carrière est symbolique du mouvement qui entraîne à présent l'orientalisme allemand hors de l'ornière théorique. Né en 1845 dans le Schleswig-Holstein, il alla étudier à Kiel, Leipzig et Berlin les langues sémitiques et les langues aryennes. Il alla de là passer deux années dans les bibliothèques de Londres et d'Oxford : il commença à Oxford le grand catalogue des manuscrits persans qui vient d'être achevé par son compatriote, M. Éthé.
A vingt-quatre ans, sa réputation dans les études arabes et aryennes était faite, et l'Université de Vienne lui offrait une chaire. En 4872, M. Sachau commençait à Paris le grand
travail auquel son nom est resté attaché :
l'édition et la traduction d'Albiruni.
11 y a un demi-siècle déjà que, dans un mémoire demeuré fameux et qui est resté la base de l'histoire ancienne de l'Inde, l'orientaliste français Rainaud révélait les trésors enfouis dans le Tarikhi Bind d'Albiruni. Cet Albiruni était un Musulman de Perse qui avait accompagné le grand conquérant Mahmoud à la conquête de l'Inde idolâtre, au commencement du XI® siècle ; mais ce contemporain des croisés était un autre sire que les clercs onctueux qui suivaient Godefroy de Bouillon :
c'était une âme de savant moderne. Il s'était plongé dans l'histoire, la religion, la littérature de rinde, et tout ce que nous avons de notions précises sur l'histoire et la chronologie de la nation qui a le plus écrit pour le moins dire et qui a vécu, pensé, écrit en dehors du temps, c'est d'Albiruni que nous le tenons.
La société asiatique de Paris avait à trois reprises entrepris la publication de ce document incomparable : elle en chargea tour à tour Woepke, le modeste et obscur savant, immortalisé par M. Taine; puis Munk, qui
CRITIQUE ET POLITIQUE. 2ll
était un Woepke de génie; puis le commandant de Slane. Woepke mourut à la peine en 1864; Munk perdit la vue en 1867 ; le vieux de Slane, le premier arabisant d'Europe, absorbé par d'autres travaux qu'il est mort sans avoir achevés, sentit bientôt avec douleur que lui 'non plus n'était pas destiné à réaliser le rêve de la société française. Un jour de 1872, voyant à la Bibliothèque nationale un jeune étudiant courbé sur un manuscrit d'Albiruni, il lui offrit d'entreprendre l'œuvre à sa place. C'était M. Sachau. La même année, la Société asiatique cx)nfiait à M. Sachau les matériaux laissés par Woepke. A présent, le texte et la traduction du précieux document sont dans la main des orientalistes : il faudra des générations de savants pour en tirer et pour élucider tout ce qu'il contient sur l'histoire de l'Inde et de la civilisation indienne.
En 1876, M. Sachau quittait l'Université de Vienne pour professer à celle de Berlin. En 1879, il était envoyé en mission en Syrie et Mésopotamie, et passait près d'une année sur ce vaste champ de découvertes. Il ne semble pas en avoir rapporté une moisson de nature
à frapper rimagination : quelques inscriptions araméenneset quelques chansons arabes ; mais il prit sur le sol l'impression de l'Orient vivant, et cette expérience de la réalité qui allait aboutir à la création du séminaire. Je ne sais si l'idée du séminaire fut suggérée par M. Sachau, ou s'il fut seulement chargé de mettre à exécution une idée venue d'en haut : quoi qu'il en soit, il était l'homme le mieux fait pour la réaliser. Envoyé par le gouvernement de Berlin pour étudier, principalement en France et en Angleterre, l'organisation de l'enseignement pratique des langues orientales, il trouva dans Técole de Paris ce qu'il cherchait, et l'organisation du séminaire allemand reproduit fidèlement l'esprit et la lettre du décret de la Convention du 10 germinal an III.
L'objet de l'école est l'enseignement pratique des langues orientales et « des faits (redien) relatifs au domaine géographique correspondant : religion, mœurs et usages, géographie,
statistique, histoire moderne. » Le programme comprend :
1^ L'enseignement de la grammaire et de la partie du vocabulaire la plus employée dans le commerce quotidien, écrit ou oral ;
2** Des exercices dans la langue écrite et parlée ;
3"* La pratique des écritures les plus usuelles, d'ordre public et privé ;
4° Toutes les connaissances nécessaires pour comprendre le pays et les gens.
Le cours comprend un enseignement théorique donné par des professeurs allemands et des exerci(^s pratiques dirigés par un répétiteur indigène (lector).
L'École est principalement destinée à former des interprètes pour le service étranger, mais elle est ouverte à toutes les classes d'étudiants. Un trait spécial au séminaire et qui lui donne une supériorité marquée sur notre école, c'est que les examens de sortie sont ouverts, non seulement aux membres de l'école, mais à tous les candidats qui ont étudié dans une autre Université allemande. Les candidats qui ont passé cet examen ont une préférence pour les
places d'interprète, sans que cette préférence toute morale crée en leur faveur un privilège ou un monopole.
Le séminaire a été ouvert en octobre 1887.
Les langues enseignées la première année étaient le chinois, le japonais, Thindoustani, l'arabe, le persan, le turc et le souahéli, enseignées diacune par un professeur européen ; le chinois avait deux répétiteurs indigènes, l'un pour le chinois du Nord (celui de Pékin), l'autre pour celui du Sud (celui de Canton) ; on sait qu'il y a aussi loin du chinois du Nord au chinois du Sud que de l'italien au français. Il y avait de même deux répétiteurs d'«rabe, l'un pour l'arabe d'Egypte, l'autre pour l'arabe de Syrie. L'hindoustani et le persan n'étaient représentées que par des Européens : mais Tun, Rosen, a passé des années à Calcutta, où il était attaché à la famille de lord Dufferin ; l'autre, le fameux Andréas, le plus murgeresque et l'un des mieux doués des orientalistes du jour, a traîné sur toutes les roules de Perse, dont il connaît tous les derviches et toutes les tavernes. Le turc était enseigné par un Arménien.
Le séminaire en est à présent à sa troisième année, et Ton peut déjà juger des tendances de l'enseignement et des directions où se porte le courant des étudiants. Le nombre des étudiants est en moyenne de cent. On s'attendrait, d'après le goût des Universités allemandes pour le sanscrit et le zend, à voir les cours d'hindoustani et de persan encombrés : il n'en est rien. L'année 1889 comptait cinq élèves pour l'hindoustani et un seul pour le persan. Est-ce la faute des professeurs ou du sujet ? Les deux professeurs européens, Rosen et Andréas, disparaissent l'année suivante de lu liste des cours et sont remplacés par un Hindou, Jâmi Khân Ghori, avec un élève unique. Ce sont là des débuts malheureux qui tiennent peut-être en partie à l'attraction trop puissante de l'Inde et de la Perse classique sur l'imagination de l'étudiant allemand. Mais il suffit d'avoir vu dans l'Inde la concurrence redoutable et heureuse que les maisons allemandes commencent à faire au commerce anglais sur ce terrain si britannique et qui transforme déjà les Anglais de là-bas en protectionnistes convaincus, pour
être sûr que tôt ou tard les cours d'hindoustani se peupleront.
Les gros chiffres vont à l'arabe, au chinois, au japonais, au turc : vingt-neuf à larabe, vingt-deux au chinois, vingt et un au japonais, quinze au turc. La moitié environ des élèves, pour chacune de ces branches, se destine aux fonctions consulaires, comme les étudiants de notre École ; mais l'autre moitié se recrute en grande partie dans le commerce, et il y a là un indice de la façon sérieuse et scientifique dont nos voisins entendent la préparation aux luttes de la boutique. Le chinois a attiré six commerçants ou employés de banque ; l'arabe, cinq ; le japonais, cinq. Il est clair que ces commissionnaires, emportant avec eux leur bagage de chinois et de japonais, auront, aussitôt à terre, un avantage marqué sur leurs concurrents européens. Sans doule, l'école ne remplace pas l'instinct, et il n'est point sûr que ces commerçants diplômés feront mieux quêteurs prédécesseurs, qui se sont débrouillés sur place, et qu'ils écorcheront mieux la Chine s'ils écorchent moins sa langue. Cepen-
dant il n'est jamais inutile de connaître d'avance la langue des gens à qui on a affaire; et si à l'homme qui a le génie du commerce deux mots et ses dix doigts suffisent en tout pays, trois ans d'études à un institut commercial sont après tout une méthode plus sûre.
Les premiers examens ont été tenus en août dernier. Trois employés de banque ont passé l'examen avec succès pour le chinois, et sont partis en Chine au service de la banque allemande de l'Orient (Deutsche Osiasiatische Bank). C'est l'Allemagne du Nord, le Rhin, la Westphalie et les villes hanséatiques qui envoient le plus de ces recrues au séminaire. Le vieil esprit d'aventure commerciale de la Hanse n'est pas éteint et, à défaut de l'indépendance perdue, retrouve dans le sentiment national agrandi, dans la protection impériale et dans l'emploi de l'arme scientifique, les éléments d'une fortune qui peut-être effacera Fancienne.
Le programme du séminaire s'agrandira naturellement avec le temps, comme s'est
218 GHITIQUE ET POLITIQUE.
développé celui de notre école, qui, à l'origine, ne comprenait que le persan, l'arabe, le turc et le javanais, et a ajouté le chinois, le japonais, l'annamite, l'hindoustani et le tamoul, l'arménien, le roumain, le russe, le grec moderne. Déjà, cette année, le séminaire a des COUPS annexes de grec moderne et, ce qui est plus caractéristique, d'espagnol : l'Amérique du Sud attend le colon allemand. Mais le séminaire, dès sa première année, enseigne une langue qui n'est enseignée nulle part ailleurs en Europe, et dont le nom même n'était connu, il y a dix ans, que de quelques linguistes de profession et de quelques missionnaires : c'est le souahéli. Le souahéli est la langue de la côte de Zanzibar ^ où l'Allemagne vient de s'établir. Le souahéli a été défriché par les mêmes missionnaires anglais qui découvrirent le Kénia et les montagnes neigeuses de l'Equateur. Il appartient au groupe Bantou, c'est-à-dire à cette vaste famille qui s'étend sur toute l'Afrique centrale d'une mer à l'autre,
1. littéralement, la langue du sotiahelj c'est-à-dire des rivages du littoral; sôtiahel est le pluriel de notre sahd algérient
CRITIQUE ET POLITIQITE. 219
de la côte allemande du Zanguébar aux bouches du Congo et de l'Ogoowé français. Par là, le cours de souahéli, au séminaire de Berlin, offre pour nous plus qu'un intérêt de curiosité, et les missionnaires que nous ferons bien d'envoyer à M. de Brazza pour étudier les langues du Congo attaqueront par l'Ouest le problème attaqué du côté de l'Orient par les missionnaires anglais et leurs successeurs allemands.
Le cours de souahéli a été inauguré dès la première année du séminaire par le docteur Cari Buttner, inspecteur des missions, avec trois élèves qui formaient un trio symbolique : un grefifier, un étudiant en théologie et un docteur en philosophie. L'année suivante, le nombre s'élève à sept, presque tous étudiants en droit, graine de fonctionnaires ; dans le semestre couran, entre en scène un répétiteur indigène, Sliman bin Saïd, et nous trouvons dix-sept étudiants, parmi lesquels un officier et six marchands : aux derniers examens, un employé de banque a eu son diplôme de souahéli et est parti pour Zanzibar. Il est clair que les actions de Zanzibar sont en hausse et que les
volontaires ne manqueront pas pour le Sahel oriental.
L'Allemagne nous offre ici le spectacle d'une expérience que nous pouvons suivre avec une curiosité sympathique. Les Anglais ont traité jadis avec beaucoup de sévérité les procédés des Allemands à Zanzibar et prédit Téchec de la colonisation officielle : le Standard, il n'y a pas bien longtemps encore, annonçait que l'ancien colon allemand du Sahel, aussitôt que le Fatherland y plante son drapeau, court se réfugier à l'ombre du drapeau anglais, sous lequel il se sent libre. Le procédé de création des colonies allemandes ressemble assez à celui qui a créé les nôtres pour que les errements de nos autorités coloniales, et les résultats que l'on sait, semblent justifier par avance les prédictions anglaises. Il ne semble pas pourtant jusqu'à présent que les terreurs du Fatherland, retrouvé sous TÉquateur, aient beaucoup arrêté l'élan du commerce allemand vers les côtes africaines. On est presque amené à se demander si la bureaucratie est nécessairement la ruine de la colonisation, ou si ce ne serait
pas seulement la bureaucratie inintelligente, routinière, infatuée, haineuse du colon? Ou bien est-ce qu'en Allemagne l'esprit colonisateur est trop enraciné et répond trop à des nécessités naturelles pour que même la protection d'un fonctionnaire prussien soit impuissante à l'étouffer? Quant à nous. Français, que le grand-chancelier a tant encouragés dans la voie coloniale, en partie pour nous occuper, en partie pour se donner le plaisir de nous voir « nous heurter contre les Chines », nous pouvons, en toute sincérité, faire des vœux pour le succès de la colonisation allemande. Une Allemagne riche et prospère est un voisin moins dangereux qu'une Allemagne famélique.
Et si elle continue à croître et pulluler, suivant le vœu du Seigneur, mieux vaut qu'elle ait son déversoir dans les grands lacs équaloriaux.