ASIE CENTRALE
M. Boulger est un des publicistes les plus en vue de la presse anglaise pour tout ce qui touche à l'Asie centrale. Il a publié, il y a quelques années, une Histoire de la Chine en trois gros volumes; les deux premiers sont un simple résumé des travaux de nos jésuites des deux derniers siècles, et n'ont rien à apprendre au lecteur français ; le troisième, qui porte sur l'histoire de ce siècle, est une compilation utile des travaux et des documents très nombreux, mais encore insuffisants, la plupart de source
1. Central AsianQuesHonSfhy, Demetrius, G. BoQlger, London, 1885*
occidentale, qui se sont accumulés sur cette période. Depuis une dizaine d'années, M. Boulger a écrit, dans les principales Revues et dans le Times, sur toutes les questions soulevées au jour le jour en Afghanistan, en Chine, en Asie centrale. Il vient de réunir en un massif in-octavo vingt-quatre de ces articles, dont l'ensemble, abstraction faite de la valeur très variable de chaque article isolément, forme un chapitre intéressant de l'histoire de TAsie centrale et du grand procès pendant entre la Russie et l'Angleterre.
Un fait qui diminue la valeur politique de ce livre et en augmente l'intérêt historique, c'est que l'auteur est un vaincu. La politique qu'il soutient de toute son énergie a reçu à Penjdeh et au lendemain de Penjdeh un coup dont elle ne se relèvera pas. Tout le livre de M. Boulger est dirigé, de la première ligne à la dernière, contre la doctrine de Vinertie magistrale (Masterlylnactivity) de lord Lawrence, un homme qui savait agir quand il le fallait, — il le montra dans la grande rébellion, — mais qui pensait que l'Inde devait rester dans l'Inde. M. Boulger n'a pas de peine à montrer
que c'est faire grand honneur ou grand tort à lord Lawrence que de lui prêter une théorie arrêtée et raisonnée, que dans sa bouche ce n'était qu'un mot de l'instant et qu'avec son tempérament, le cas échéant, il aurait agi au delà du Suleiman comme il agit devant Lucknaw. Mais la théorie, prise en elle-même, en est-elle moins bonne? M. Boulger la croit mauvaise. Bonne ou mauvaise, elle triomphe à présent, non par le choix des hommes, mais par la nécessité des choses. Ce n'est point la politique d'inertie qui a mené l'Angleterre où elle en est: la politique d'action n'eût pas mieux sauvé le prestige, elle l'eût seulement perdu avec plus d'éclat et de grandeur. La grande erreur est d'avoir flotté pendant un demi-siècle d'une politique à l'autre, avançant pour reculer, reculant pour avancer, dans un gaspillage inutile et sanglant de force et de dignité. Il est à souhaiter pour l'Angleterre que l'arrivée au pouvoir du parti qui a renversé les libéraux pour leur inertie ne soit pas le signal d'un nouveau mouvement en avant. Les derniers événements d'ailleurs ont dû éclairer bien des préjugés, souffler sur bien des illu-
sions : la force des choses a de la sagesse pour les peuples quand ils n'en ont pas pour euxmêmes; cette escarmouche entre quelques Cosaques et quelques Afghans a changé la balance des pouvoirs en Asie. Malgré tant de fautes accumulées, l'Angleterre peut encore garder Tlnde si elle n'en sort pas; chercher l'agresseur au dehors, c'est l'introduire. Elle semble le comprendre enfin, quoique, avec son inconstance politique et ses crises d'emportement national, on ne soit jamais sûr avec elle de la sagesse du lendemain. Le maintien de la domination anglaise aux Indes est et sera encore longtemps un bienfait pour l'Inde — bien que l'Inde l'ignore — et un bienfait pour l'humanité. L'étranger impartial doit souhaiter que l'Angleterre ne compromette pas ses dernières chances d'accomplir les devoirs qu'elle a contractés envers l'Inde en la subjuguant, par ses manies intermittentes de compression et de libéralisme inconsidéré à l'intérieur, de provocation et de reculade à l'extérieur. Il est vrai de dire que le problème intérieur est moins facile à résoudre que l'autre; peut-être revient-il à celui-ci : Comment préparer l'éva-
cuation pacifique et la constitution du Dominion indien ?
Le livre de M. Boulger doit être une lecture pénible pour les partisans, si nombreux naguère en Angleterre, de la politique d'action. Ils peuvent se dire en le lisant à chaque page:
Voilà ce qu'il fallait faire, ce qu'on n'a pas fait et ce qu'on ne fera jamais, l'heure est passée. Paru au lendemain des négociations Gladstone, c'est comme le testament d'une politique morte.
Les affaires de France, Annam et Chine occupent aussi une partie du volume. M. Boulger n'est pas antifrançais: ce qu'il craignait surtout dans le conflit, ce n'était point, dit-il, le succès de la France, mais un échec ou un demi-succès qui compromettrait là-bas la cause européenne. M. Boulger ne nous ménage pas les critiques: on ne saurait trop lui en faire un crime; en fait de fautes politiques, nous pourrions peut-être en remontrer aux Anglais ; mais elles ont été moins fatales, parce que nous n'avions pas affaire à une si forte partie. Les fautes, d'ailleurs, ont été d'un autre genre et moins graves; l'action n'a pas été d'une
intensité continue, mais elle a été continue et, avec les Chinois, cela suffit. Aussi les prédictions de M. Boulger annonçant en février 4884 que la Chine ne céderait pas, ne pouvait céder et qu'elle était capable de tenir bon, sont-elles des prédictions qui ont fait long feu. S'il faut en féliciter notre sagesse ou notre fortune, je laisse à l'histoire le soin de le dire. Je voudrais dire seulement un mot d'un spectre que depuis quelques années on évoque régulièrement devant l'Europe, le spectre d'une Chine militaire. On demande ce que deviendra l'Europe quand elle trouvera en face d'elle une Chine organisée avec quinze millions de soldats, La réponse est bien simple. Ce jour-là, il n'y aura plus de Chine. Une Chine militaire implique contradiction : Fesprit militaire est la négation même de l'esprit, de la tradition, de la philo-
Sophie chinoise, de toutes les idées, de toutes les habitudes, de toutes les mœurs dont la communauté depuis trois mille ans fait l'unité de la Chine, et dont la toute-puissance morale fait sa force indestructible. La Chine pacifique et si aisément écrasée par une poignée d'étrangers est plus redoutable que la Chine militaire,
que quelques-uns entrevoient dans un eau- ^chemar d'avenir : car c'est la Chine prolifique, invincible dans la lutte pour la vie, dans la concurrence du travail et du commerce; c'est l'humble et effrayante travailleuse qui a fait trembler la république américaine, lui a fait abjurer toutes ses fières et hypocrites déclarations sur les droits de l'homme et l'égalité humaine, l'a réduite à s'enfermer contre elle d'une muraille de Chine retournée. Là est le danger de l'avenir, danger inévitable et sans recours, auquel l'Europe affolée, depuis trois siècles, court d'elle-même, et sous lequel elle succombera. Quand elle verra le coolie, après avoir colonisé l'Afrique qui l'attend monter dans les ateliers du Nord, et la tache jaune gagner, elle prendra peur, elle voudra relever à son profit le mur de Chine; il sera trop tard, et ce ne sera que justice.