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DU PRÉSIDENT CARNOT

Le 3 décembre 1887, pour relever le prestige compromis de la magistrature suprême, les Chambres, dans un instant de clairvoyance morale, sentirent qu'il fallait porter à la tête du pays un citoyen dont le nom signifiât :

« Intégrité incorruptible », et, voulant choisir le plus honnête, acclamèrent Sadi Carnot.

M. Carnot fut mieux qu'un grand homme ; il fut, chose plus rare, plus glorieuse et à certaines heures plus efficace, un honnête homme; et par là il put rendre à la nation deux services qui ne seront pas oubliés. C'est parce

qu'il se trouvait à la tête de la France en un instant où menaçait de sombrer sa liberté et sa dignité que le pays sut se reprendre de son vertige, et il n'eut qu'à montrer aux provinces la République incarnée dans un citoyen sans reproche pour dissiper un cauchemar de dictature. Et c'est parce qu'il était là que les deux premières puissances de l'Europe, le pape et le tsar, briguèrent l'alliance de la République.

Dans nos luttes intérieures, il fut, comme il le rappelait, une heure avant le meurtre, au milieu des acclamations d'un peuple reconnaissant, le gardien loyal de la constitution et de la légalité.

Premier citoyen de la France, il était le plus simple, le plus accessible, le plus avenant de nos concitoyens. Son foyer domestique était un exemple à toutes les familles de France. Il ne prêchait point les vertus républicaines, il en était le modèle. Aussi dans un temps où, tout Gouvernement abdiquant, la calomnie reste le seul pouvoir respecté, parce qu'elle est le seul permanent et indestructible, il sut montrer qu'elle n'est pourtant pas invincible ; et dans

cette tempête de boue de Panama, quand les .partis anarchistes conjurés essayaient d'en faire jaillir les éclaboussures jusqu'à lui, il sortit de répreuve pur comme la neige. L'histoire mettra sur sa tombe cette fière devise des Lyonnais qu'il leur rappelait dans sa nuit dernière : Hœmeur et Conscience ! C'était une gloire pour la République française d'avoir choisi pour chef cet homme. C'était un titre d'honneur pour l'humanité civilisée, c'était un motif de ne point désespérer de la raison et du cœur des peuples, qu'en cette fin de siècle, une nation, par son libre choix, eût pu mettre et pu garder à sa tête un juste.

C'est ce juste que l'anarchisme vient d'assassiner.

Jamais n'a paru plus clairement au jour le mensonge féroce qui fait le fond de l'anarchisme. Ces idéalistes, altérés de justice, ont choisi le sang le plus pur de France pour y étancher leur soif. Peut-être, pour l'accomplissement de la loi suprême de sacrifice qui entretient dans le monde la flamme sacrée, fallait-il, dans cette lutte entre une secte de bandits et

l'humanité, le sang d'une victime sans tache : vous avez été cette victime sans tache. A ce nom de Carnot, qui depuis un siècle sonne dans notre mémoire comme un écho de génie et de victoire, vous avez ajouté le prestige attendri du martyre. Allez rejoindre dans l'histoire les Présidents martyrs de la grande République, dont le sang n'a pas coulé en vain. Lincoln avait brisé la rébellion esclavagiste, et la balle d'histrion qui l'a tué a porté le dernier coup à la rébellion et à l'esclavage. Garfield essaya de briser la franc-maçonnerie impure des politiciens : ils l'ont tué et en meurent à présent. Et vous, c'est dans la défense des lois éternelles de la société humaine, c'est pour le patrimoine commun de toute civilisation, que vous tombez, victime d'avantgarde. C'est pour cela que tous les peuples et tous les chefs de peuple inclinent sur votre tombe leur pavillon de deuil : l'Italie se sent frappée comme la France, Londres comme Paris, Potsdam comme l'Elysée : l'humanité entière se sent visée au cœur par le poignard qui vous a frappé, et une goutte de votre sang a coulé pour chacune des nations du monde.

Ainsi ce sang de juste n'a pas coulé en vain : rhumanité se rappelle sur cette tombe qu'elle ne fait, en dépit de tout, qu'une famille. Et nous, Français, ce sang ne nous fera-t-il pousser qu'un cri de vengeance ou de douleur? N'entendrons-nous pas aussi les devoirs qu'il nous crie à tous ?

Laissons là l'assassin ; le misérable fou ira à l'échafaud, comme ses précurseurs, sous l'exécration des deux mondes : mais nous, une fois cette formalité réglée, que ferons-nous?

L'anarchisme de la dynamite et du poignard n'est que la forme prise, dans les âmes fauves, par cette anarchie qui règne dans Tesprit de toute l'Europe et qui, favorisée en France par les fautes et les folies de tous les partis, a défait toute autorité dans le Gouvernement, dans la loi, dans les mœurs, et, pour remplir des âmes vidées de croyances fermes, leur a jeté quelques mots vides, qui donnent aux hypocrisies de l'appétit l'illusion de l'idéal.

Ah I si le vrai souverain de la France, ces quelques milliers de politiciens qui agitent, dans leurs mains faibles ou avides, le sort du pays, pouvaient enfin ouvrir les yeux, faire un examen de conscience, comprendre qu'on ne sème \>3iS impunément en tout un peuple le double évangile de la corruption et de la haine; s'ils osaient regarder leurs mains et y reconnaître la tache de sang ! Si les représentants officiels du peuple, qui, quoique traînant la chaîne invisible des comités, n'en sont pas moins, s'ils le voulaient, capables de faire quelque bien et donner quelques exemples, pouvaient dégager leur poitrine de l'atmosphère viciée des salons ou des clubs, se dégager les uns de leurs petitesses de couloir, les autres de leur présomption effrayante I S'ils pouvaient regarder en face leur responsabilité devant la France passée et à venir et, à chaque vote, se demander enfin, eux aussi, avec tremblement : « Suis-je en état de grâce devant mon pays » 1 Un jour ou deux, devant cette tombe creusée par dix mille coupables, la France seule parlera au cœur des Français. Espérer plus, n'est peut-être qu'une illusion. Ce n'est pas en un

instant qu'on refait les âmes et qu'on ramène un peu de raison dans des cerveaux en démence. Et c'est ici que paraît dans toute sa grandeur redoutable le rôle de l'homme de cœur qui a été appelé, le 27 juin 1894, au poste de péril et d'honneur par le vote libre des représentants du peuple, interprètes du sentiment national et de la sympathie européenne. Ce que la France attend du nouveau Président, ce n'est point de guérir la maladie qui la ronge, — pour cela nul gouvernement n'a titre, ni autorité, — ce qu'elle attend, ce qu'elle exige de lui, c'est qu'il la mette en état de se guérir elle-même, en réduisant à l'impuissance les furieux qui la harcèlent ; et pour cela il n'a qu'une chose à faire : rétablir le règne de la loi. La loi seule, mais la loi tout entière : la loi pour tous, la loi qui demande compte à chaque criminel de son crime : au criminel du poignard et à celui de la plume, à l'assassin et aux pontifes de l'assassinat.

Le jour où une volonté ferme et suivie paraîtra dans les conseils du Gouvernement, les représentants du pays la suivront, car la France veut le retour de l'ordre public et de

la liberté de tous, foulés aux pieds par une bande d'aventuriers et de fanatiques : elle veut aborder en paix l'œuvre de réforme pratique et progressive, due à la démocratie, et nécessaire à l'avenir de la France. Si la conspiration obstructionniste persiste et paralyse le Parlement, que M. le Président de la République, dans la plénitude de son indépendance et de son devoir, ose tout son droit I La nation consultée saura bien dire si l'anarchie permanente est son idéal.

Mais le calme solennel avec lequel la République a transmis le pouvoir du plus digne au plus digne, et rempli par la loi le vide fait par le crime, montre au monde et à la France même, qui serait tentée de l'oublier, combien ce pays, sous l'agitation d'écume de la surface, recèle des trésors profonds de sang-froid, de force morale et d'espérance.

LA

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