‹ Critique et politiqueChapitre 42 sur 48 · DE 4871 A · texte numérisé non relu

DE 4871 A

Les historiens, pour la commodité de la chose, découpent en périodes artificielles la trame continue des siècles. Mais il est peu de périodes, dans notre histoire intérieure, qui ressortent plus nettement sur ce qui précède et sur ce qui suit et dont les événements mêmes aient martelé les contours en coups plus pénétrants, que celle qui s'ouvre brusquement en 1870 avec le coup de foudre de Sedan et se clôt lentement de 1891 à 1893 dans Tacclamation prolongée de Gronstadt et de Toulon.

La génération qui a rempli de son agitation ces vingt-trois années, pauvre en hommes,

étroite d'esprit, souvent faible de cœur ou violente, n'a rien créé de son fond; et sa pauvreté ne fait qu'accuser en traits plus nets l'action des forces séculaires qui, avec cet instrument imparfait, ont accompli une œuvre dont la postérité seule saura si elle est pour le mal ou pour le bien, mais qui était inévitable et qui durera. Car au bout de ces vingt-trois années de luttes et de piétinements dans la nuit, deux choses apparaissent enfin clair comme le jour: l'une, c'est que la République est le gouvernement nécessaire de la France pour une période indéfinie de temps; et l'autre, c'est que la République, si elle ne veut pas voir la France périr dans ses mains, doit être un gouvernement de conciliation sociale.

La période qui s'ouvre aura ses angoisses et ses périls, ses illusions et ses déceptions, comme celle qui finit, — et pires peut-être; ntiais ce ne seront plus les mêmes : seule la dynamite anarchiste marque la continuité des deux périodes. Les acteurs qui sont sur la scène, pourront quelque temps encore porter les mêmes masques et jeter à la foule les mêmes formules usées : la France ne les comprendra

plus. Au moment où tout un pan de notre existence nationale tombe dans le gouffre historique, il faut nous hâter, — tandis que nous avons encore le sens de ce passé si proche et déjà si lointain, — de nous pencher sur l'abîme d'où montent des cris que nous n'entendrons plus, des vapeurs de passions que nous ne verrons plus.

Après la formidable renaissance de Tidée républicaine qui, après quinze ans de silence, envoyait à la Chambre de 4868 le groupe de Topposition irréconciliable, passait en revue son armée aux funérailles de Victor Noir et, en mai 1870, criait Non! à l'Empire par dix-huit cent mille bouches, l'Empire, acculé entre la guerre et la révolution, avait choisi la guerre. Ce fut la guerre et la révolution.

Cette guerre maudite, qui ouvre pour l'Europe entière un cycle de mort dont nous n'avons vu que le premier drame, compliqua étrangement le jeu naturel des destinées intérieures de la

France. La révolution attendue, si elle s'était produite dans la paix et en dehors de l'étranger, eût laissé en présence, d'un côté, un parti républicain, peu différent de celui d'aujourd'hui et divisé comme lui entre les deux frères ennemis, le républicain libéral et le socialiste révolutionnaire; et de l'autre côté, un parti bonapartiste, encore puissant par Je prestige légendaire du premier Empire, par les souvenirs de prospérité matérielle du second, par des traditions d'ordre et d'autorité qui auraient groupé autour de lui, dans la lutte contre la démocratie, toutes les forces de la réaction politique et religieuse. La catastrophe de 1870, provoquée par l'Empire, qui, à tort ou à raison, demeura responsable devant la conscience nationale de tout le désastre et de toute la honte, l'écrasa sur l'instant sous les débris,

déracina du cœur des masses l'idée impériale et mit les Napoléon hors l'avenir. Du même coup, elle rendit aux partis royalistes, oubliés de la nation et d'eux-mêmes, des chances inattendues que nul n'aurait prévues six mois plus tôt.

Quand la France, épuisée de sang, mais sen-

tant que Thonneur était sauf et qu'elle se devait au lendemain, eut à choisir des hommes pour faire la paix, elle se détourna nécessairement des républicains, qui s'étaient identifiés avec la guerre à outrance, soit par conviction, soit par point d'honneur, soit par politique. Leur seul droit à s'emparer du pouvoir devant l'ennemi était la certitude de le battre et de sauver la France, et, ne l'ayant pas fait, ils ne pouvaient s'avouer vaincus sans retour. Aussi, à part les grandes villes et TAlsace-Lorraine, tout le pays alla en masse aux non-républicains, c'est-à-dire, dans l'état, — les bonapartistes étant hors de cause, — aux royalistes des deux branches. Quand, le 13 février 1871, l'Assemblée nationale se réunit dans le Grand Théâtre de Bordeaux, il sembla que ce fût la Législative royaliste de 1849, celle qui mina la République au profit de l'Empire, qui se réveillait après un sommeil de vingt années, n'ayant rien appris, mais ayant tout oublié. Convaincus que la France ne pouvait être sauvée et régénérée que par le retour aux pratiques politiques et religieuses de la Restauration, les monarchistes se laissèrent aller à Tillusion dangereuse

que la France qui les nommait pensait comme eux. Devant le coup de fortune qui les ramenait au poste suprême, la sincérité passionnée de leurs convictions les aveugla sur l'étendue de leur droit et sur celle de leur pouvoir: ils crurent que la France leur avait remis le soin de sa destinée future et qu'il dépendait de leur main de pétrir cette destinée.

L'explosion de la Commune ne fit que les confirmer et dans leur conviction et dans leur illusion. Les journées de Juin avaient tué la République de 48 : comment celle de 1870 résisterait-elle à ces journées plus atroces de la Commune, à ce crime de lèse-patrie, commis par les enfants perdus de la République? Or il se trouva, à la stupeur des monarchistes et des républicains même, que ni les ruines de la guerre, ni les erreurs de la Défense nationale, ni la folie furieuse de la Commune, ni Paris en flamme, ni même la terreur qui suivit une répression trop aveugle, n'avaient rendu royaliste un pays qui venait d'envoyer à Bordeaux près de cinq cents royalistes. Aux élections partielles du 2 juillet 1871, tandis que Paris, encore fumant de l'incendie et sous l'état de

siège, nommait cinq royalistes, la province envoyait à Versailles quatre-vingts républicains modérés contre dix monarchistes. La loi séculaire des réactions recevait un démenti. I^a France, qui tant de fois avait subi passivement le mot d'ordre de Paris, avait enfin montré qu'elle savait trouver en elle-même sa règle de jugement et de conduite. Sans se laisser entraîner ni aux emportements ni aux abattements de la capitale, elle avait décidé de s'en tenir au gouvernement de fait, la République, non parce que c'était le gouvernement de fait, mais parce que l'expérience d'un siècle avait prouvé que toute monarchie croulait devant l'invasion ou l'émeute, que toutes les monarchies avaient été essayées et trouvées impuissantes ou mauvaises, et que trois prétendants pour un seul trône ne promettaient pas une restauration pacifique ni de longue durée.

L'instinct du pays trouva sa conscience et son expression dans le vieillard que les événements avaient porté à la tète du gouvernement, M. Thiers. Cet ancien ministre de Louis- Philippe, qui avait vieilli dans la petite politique; qui, en 1849, guidant les forces

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conservatrices à l'assaut de la République, avait, à force de roueries, en voulant ramener le Roi, amené l'Empire; ce petit bourgeois vaniteux et vulgaire, qui n'avait jamais commandé le respect, trouva soudain, dans l'immensité du danger et la sincérité de son patriotisme, l'énergie de l'héroïsme civique et la clairvoyance du génie. A un âge où les hommes n'ont plus qu'à songer au repos suprême, il était poussé au pouvoir, dans l'efiFondrement de la France, avec Paris aux mains de l'insurrection, les Allemands campés dans le tiers du pays, cinq milliards à payer, l'armée et les finances à refaire, les partis acharnés à tenir en laisse, le lendemain à préparer dans le vertige du présent: tout cela en face d'une Chambre hostile qui le harcèle, chaque jour traîné à la tribune en suspect ou en accusé, parce qu'il est plus fidèle au pays qu'aux trois prétendants qui se disputent la proie. M. Thiers fut égal à toutes ces tâches et releva de ses mains de vieillard un monde qui croulait. Ce qui lui donna cette force surhumaine, ce qui l'arma victorieusement pour celte lutte démesurée, ' c'est qu'il avait ce qu'ont si peu d'hommes

politiques, non seulement un amour, mais une certitude: la certitude que la monarchie était impossible, qu'une restauration n'était que le prélude de la guerre civile et que, s'il avait contre lui les sacristies et les salons, il avait pour lui et la nation et la force des choses. Car jamais ne parut au jour plus clairement cette puissance irrésistible et voilée qui s'appelle la force des choses : jamais les nécessités de l'heure ne travaillèrent d'une façon plus péremptoire et plus prompte à faire aboutir la volonté historique des siècles.

Il fallait, à toute force, rétablir l'unité de la France en écrasant la Commune ; purger la France de l'occupation allemande; rétablir le crédit pour gorger le vainqueur de ses cinq milliards, pour refaire les défenses du pays, pour refaire une armée; tout cela à courte échéance. Il fallait donc, à toute force, renvoyer à longue échéance la question du sort ultérieur de la France ; et, si la guerre civile devait revenir, il fallait du moins attendre que l'étranger eût repassé la frontière. Il fallait, par suite, que la République de fait, réserve faite pour l'avenir, restât le gouvernement du

présent. Il avait déjà fallu, devant la Commune, promettre aux délégués des grandes villes républicaines le respect de la forme existante : c'était le prix de leur neutralité entre Paris et Versailles. Le patriotisme de l'Assemblée monarchique se courbait en grondant de colère devant ces nécessités inéluctables, et ce sera son éternel honneur de n'avoir jamais marchandé son vote dans les questions vitales où la France était engagée, bien qu'elle sentît vaguement, non seulement que, dans ces jours si remplis, chaque instant qui s'écoulait sous l'égide de la République faisait courir d'une année la prescription en sa faveur, mais que chaque progrès réalisé, chaque pas fait dans la remontée de l'abîme, était dans la pensée nationale une victoire et un titre de plus pour l'idée républicaine. Aussi, avec tous ses emportements, avec toutes ses fureurs de parole et ses allures de Chambre introuvable, quand on en venait aux réalités décisives, son âme était monarchiste et son vote était républicain. C'est le malheur de ces vingt années [que la clairvoyance de ces hommes n'ait pas été à la hauteur de leur patriotisme. S'ils avaient eu le courage

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de voir en face les réalités, d'aimer la France plus que leur caste et que leurs rancunes, le groupement nécessaire du pays autour des deux partis conservateur et progressiste se faisait de lui-même.

Les républicains de la veille, pour qui la République existe de droit divin, de par la déesse Raison, théologiens de gauche aussi étroits que les théologiens de droite, commençaient à apprendre lentement la leçon de l'histoire, avec des rechutes soudaines dans les intransigeances du dogme. Mais leurs violences même ne pouvaient plus compromettre l'œuvre des deux années; car la République n'était déjà plus leur bien exclusif : elle était devenue le bien de ces masses indifférentes aux questions de dogme, avides de travail, d'ordre et de paix, et qui sont la chair même de la France.

Attaqué à la fois par les salons et par les clubs, pris entre deux feux, entre Batbie et Barodet, M. Thiers abandonna librement, le 24 mai 1873, un pouvoir qu'il avait le droit légal de conserver. C'est là peut-être l'acte le plus hardi de sa carrière et le plus grand

service qu'il ait rendu à la France. Il fallait qu'il fût bien sûr de la durée de cette œuvre de deux années, bien sûr qu'elle avait pris racine et porterait les fruits nécessaires, si frêle que fût le germe, pour laisser la carrière libre à ses adversaires et leur dire : « Vous êtes les maîtres, maîtres absolus ; vous voulez faire la monarchie, faites-la. »

Ils relevèrent le défi, essayèrent, commandèrent les voitures de gala pour l'entrée à Paris du roi de France, et finirent par fonder la République légale. Six mois s'étaient à peine écoulés que M. de Broglie fondait le Septennat en faveur du maréchal de Mac-Mahon, c'està-dire prolongeait de sept ans la République provisoire et préparait la République légale. Quinze mois plus tard, la République était déclarée le gouvernement constitutionnel de la France^ à une voix de majorité, et un ensemble de lois constitutionnelles organisait la République, M. le général de Cissey étant président du conseil et M. Buffet président de la Chambre.

C'est que dans l'intervalle, comme l'avait prévu M. Thiers, le syndicat des monarchies

s'était violemment brisé, et les éléments hostiles, retenus jusqu'alors dans une alliance contre nature par les besoins de la lutte, aussitôt délivrés de l'ennemi commun, ou le croyant, avaient laissé éclater leur irréductible antipathie. En vain les hommes qui dirigeaient la trame et qui, quoi qu'ils en eussent, étaient des hommes modernes, avaient-ils cru par la fusion concilier le passé et l'avenir, en s'inclinant devant une royauté traditionnelle, mais sans héritier, qui devait un jour passer sans secousse, dans la main des héritiers de 1830, aux formes et aux idées modernes. C'était une illusion de rêveur parlementaire de s'imaginer qu'on pût, pour refaire la Révolution et la diriger dans des voies plus saines, faire table rase d'un siècle et remonter, non pas même à 1818 et à la Charte octroyée, mais à 1788 et à la veille des États généraux. La fierté révoltée du comte de Chambord vit plus clair que les politiques. Ils lui ont reproché amèrement, et non sans dédain, cette obstination puérile et irraisonnée qui, pour la couleur d'une pièce d'étoffe, défit tout quand tout semblait fait. Mais, pour l'héritier de Charles X, rappelé par

les hommes de Louis-Philippe, le drapeau blanc n'était pas un hochet, c'était un symbole, le symbole de tout un ordre de principes exilés, qui se devaient de rentrer tête haute ou de rester éternellement en exil. C'était la vieille monarchie tout entière à qui l'on demandait de s'incliner en pénitente devant l'ordre nouveau. Il ne voulut pas d'un triomphe humilié, qui faisait de lui le roi légitime de la Révolution, l'introducteur et le maître des cérémonies de la royauté des barricades. Il comprit que la restauration qu'on lui offrait n'était qu'un fantôme et, ne pouvant rentrer avec tout son idéal, il aima mieux s'envelopper avec lui dans un linceul immaculé. Ce grand cœur, ce jour-là, fut un grand politique. Il épargna à la France des crises nouvelles, et à ceux-mêmes qu'il décevait des déceptions sanglantes. Il pouvait rentrer, il ne pouvait rester sans guerre civile. « Si le roi rentre avec le drapeau blanc, avait dit le Maréchal, les chassepots partiront d'eux-mêmes. » S'il fût rentré avec le drapeau tricolore, ils partaient un jour plus tard. Au siècle prochain, quand tous les acteurs auront disparu et que ces misères

seront oubliées, ce sera un beau jour que celui où la France, pacifiée et reconnaissante, donnant au dernier de ses Rois une rentrée triomphale plus belle que celle que préparait le Comité des Neuf, le ramènera sous les voûtes de Saint-Denis.

Par le refus de Henri V, la dualité radicale du parti royaliste éclatait au jour. La terreur inspirée par les progrès menaçants du bonapartisme, qui, profitant du discrédit des monarchistes, recueillait leur clientèle, détermina enfin l'Assemblée à rédiger une Constitution. Arrachée à la lassitude d'un ennemi découragé de son rêve, la République était faite, faite par une Convention royaliste. La République de 4848, acclamée vingt-sept fois de suite par une Constituante enthousiaste, sur les marches du Palais-Bourbon, a été moins vivace que cette enfant mal venue de 1875, sortie du désastre national et du conflit des haines, et durable comme la volonté du destin.

L'expérience était décisive et le devoir des royalistes était clair : soit de suivre leur roi

dans l'ombre, dans le silence d'un passé glorieux; soit de suivre, aux ordres de la France, les trois grands ralliés de la première heure, Thiers, Rémusat, Dufaure. Mais la réalité n'a jamais assez de lumières pour des illusions de sectaires ou de politiciens. Et après cette démonstration suprême de leur impuissance ; après les élections de 1876 qui sanctionnaient solennellement l'ordre républicain en envoyant une Chambre républicaine le mettre en action ; après cette double défaite de droit et de fait infligée au moment où ils avaient en main tous les avantages que donne la possession du pouvoir matériel, il rouvraient la lutte * contre la volonté manifeste du pays et contre l'œuvre même de l'Assemblée qu'ils avaient dirigée, sans avoir même un roi sous la main à oflfrir au pays en dédommagement de ses angoisses.

Pour faire réussir cette entreprise condamnée d'avance, ils n'avaient ni les fautes de leurs adversaires qui n'avaient pas encore eu le temps d'en commettre, ni le prestige des services rendus, ni l'énergie sans scrupules qui

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