LBS CONFÉRENCES DE M. ROBERT PLINT SUR LE THÉISME
peut se mouvoir sans écraser et tuer nombre de créatures fort petites, mais qui ne laissent pas de sentir. Comment tout cela est-il possible sous le gouYernement de la Bonté Infinie (p. 245)? »
L'automatisme des bètes avait, pour les cartésiens, Tavantage de supprimer cette question embarrassante. La sensibilité et, par suite, la douleur n'étant plus, chez les animaux, qu'une apparence, il n'y avait plus à en rendre compte, à la concilier avec la perfection du gouvernement divin. La théodicée était par là heureusement éclaircie et simplifiée. De là la grande place que tenait l'automatisme des animaux dans la philosophie cartésienne; il en liait toutes les parties, il en ôtait toutes les difficultés ; il assurait les croyances de la religion naturelle ; on pouvait, sur la nature seule de l'âme humaine, la déclarer immortelle, sans s'occuper de rame des bétes ; on pouvait faire dépendre le mal physique du mai moral sans s'inquiéter et se troubler des soufi^rances des animaux. Malebranche eût tenu pour insoluble la question posée par M. F. ; et c'est précisément pour cela que l'automatisme lui paraissait nécessaire. Il n'hésitait pas à le déduire des attributs moraux de Dieu. L'innocence et la douleur, disait-il, sont moralement contradictoires, incompatibles; par conséquent aux yeux de celui qui croit à l'infinie justice et à la toutepuissance de Dieu, toute souffrance, toute douleur prend nécessairement un caractère pénal, ne peut être que la punition de quelque péché. Or, on convient que les animaux sont innocents; donc, il est contraire à la justice divine qu'ils soient exposés à souffrir; donc, Dieu a dû les faire incapables de sentiment; donc, ils ne sentent pas.
M. F., n'ayant pas la ressource précieuse de l'automatisme, est obligé d'admettre que la douleur n'est pas toujours, dans le plan du gouvernement divin, un moyen de punition. Il fait de curieux efforts pour montrer qu'elle peut être légitime par d'autres fins que par celle de punir, et pour lui découvrir des tendances qui en donnent une explication morale suffisante. Nous citons :
« Un fait des plus manifestes est que 1^ douleur sert à mettre les animaux en garde contre ce qui les blesserait et les détruirait. Elle a une fin de préservation. Si les animaux n'étaient pas susceptibles de souffrir, ils seraient en continuel péril. Bayle a imaginé d'ingénieuses hypothèses pour montrer que la douleur aurait pu sans danger être écartée de l'économie animale, mais elles sont évidemment insuffisantes. Il serait téméraire d'affirmer que le douleur est indispensable pour avertir du danger, mais personne assurément n'a montré comment elle pourrait être inutile. D'après tout ce que nous voyons et tout ce que nous pouvons concevoir, les organismes animaux ne pourraient se conserver dans un monde tel que le nûtre, s'ils n'étaient sujets à la douleur. D'après tout ce que
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nous savons et tout ce que nous pouvons imaginer, demander qu'Q n'y ait pas de douleur, c'est demander qu'il n'y ait ni vie animale, ni monde tel que la terre... Dans la mesure où ce qui vient d'être dit est vrai, la douleur n'est pas un mal, mais un bien; elle se justifie elle-même et elle justifie son auteur. Elle n'est pas une fin en elle-même, mais un moyen pour une fin» et sa fin est bienfaisante...
c Un autre fait rend ceci encore plus évident. La douleur est un stimulant à l'effort, et ce n'est que par Tefi'ort que le» facultés sont disciplinées et développées. Tout appétit a sa source dans un besoin que Ton éprouve, et éprouver un besoin est une douleur; que seraient les animaux sans leurs appétits et sans les activités auxquelles ces appétits donnent naissance? Seraient-ib les belles et magnifiques créatures que sont un si grand nombre d'entre eux? Le lièvre, sans la crainte, serait-il aussi léger à la courae ? Le lion, sans la faim, aurait-il la force qu'il a? S'il n'avait à lutter contre rien, l'homme serait-il entreprenant, ingénieux, adroit comme il est? La douleur tend à la perfection des animaux. En d'autres termes, sa fin est bonne; sa fin justifie l'emploi qui en est fait ; et elle le justifierait lors même que la perfectionne contribuerait pas au bonheur. La perfection, il me semble, est un but qui a en lui-même de la valeur, et la douleur qui y tend n'est pas un mal réel, et n'a pas besoin d'apologie... C'est sagement et légitimement qu'a été départie aux animaux toute douleur nécessaire pour les obliger à exercer leurs facultés, et par là même à perfectionner et à développer leur nature. Nous assignons à la Providence un but inférieur, lorsque nous affirmons que, même poar les animaux, elle n'a en vue que le bonheur. Ce ne serait donc pas une objection à la bonté du Créateur si la douleur dans les créatures tendait, non au bonheur, mais simplement à la perfection ; mais ce qui doit être considéré comme une preuve de sa bonté, c'est que les moyens qui conduisent à la perfection, conduisent également au bonheur. Et c'est précisément ce que Ton observe. La douleur qui donne naissance à l'effort et celle qui est impliquée dans l'effort sont, en thèse générale, amplement récompensées même par le plaisir. Peut-être la capacité de souffrance estelle une condition nécessaire de la capacité de plaisir ; peut-être est-il impossible que l'organisme corporel soit à la fois capable de plaisir et insensible à la douleur ; quoi qu'il en soit, c'est un fait certain et incontestable que les activités auxquelles la douleur donne naissance sont les principales sources de la jouissance dans toute la création animale. Ce fait nous autorisée penser que la douleur même est une preuve de la bonté de Dieu. Le principe de perfectionnement inhérent à la souffrance apparaît en sa forme la plus élevée, non dans la bête, mais dans l'homme ; non dans ses effets sur le corps, mais dans son influence sur l'esprit (p. 2i6 et suiv.). >
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H. F. va jusqu'à invoquer la théorie de l'évolution en faveur de sa thèse. Il y trouve une confirmation de l'optimisme que postule l'ancienne et classique conception du gouvernement divin et qu'il ne sépare pas da théisme.
c La théorie de l'évolution, dans la mesure où elle peut être établie, parait confirmer l'idée que la sagesse et la bonté sont manifestées dans la douleur. Si l'on supposait cette théorie prouvée, le besoin, le combat pour l'existence, les souffrances qui en découlent, et la mort elle-même, devraient, à ce qu'il semble, être regardés comme les moyens de la formation, du perfectionnement et de l'ornement des races et des espèces. Il serait dans ce cas scientifiquement démontré que les afflictions qai frappent les individus se rapportent non seulement à leur bien, mais encore au bien de leur espèce, dans un avenir indéfini. Cette vérité, qae rien ne vit ou ne meurt pour soi-même, recevrait ainsi une remarquable vériBcation. Mais lors même que cette vérification scientifique devrait toujours lui manquer, elle est déjà d'une clarté frappante et incontestable. Tous les êtres, les êtres animés comme les êtres inanimés, sont faits les uns pour les autres. Ils ne sont tous que les parties d'un tout prodigieux. C'est une vérité qui jette une douce et consolante lumière sur plus d'un fait sombre et troublant. Appliquons-la même à la mort. Peut-on nier que la mort elle-même, envisagée de ce point de vue, ne soit une preuve de bonté? Je ne le pense pas. La loi de la génération animale rend nécessaire la loi de la mort animale, si la plus grande somme de bonheur animal doit être assurée. Si la quantité de mort eût été diminuée, la quantité de vie l'eût été nécessairement aussi, et ce qu'il y eût eu de vie eût été nécessairement amoindri et appauvri. La mort est la condition de la fécondité de la nature, de la multiplicité des espèces, de la succession des générations, de la coexistence des jeunes et des vieux; et tout cela, — on n'en peut raisonnablement douter, — ajoute immensément à la somme du bonheur animal (p. 250). »
M. F. conclut c que la douleur et la mort ne sont pas ce qu'elles auraient été, si un Être méchant les avait inventées; qu'elles présentent des caractères qui ne peuvent s'expliquer que par l'amour et la bonté; enfin, qu'on n'a besoin, pour aucune fin spirituelle pratique, d'en savoir davantage».
Cette apologie du mal physiologique nous rappelle celle qu'en a essayée Bernardin de Saint-Pierre dans ses Études de la nature. L*écrivain français répondait, lui aussi, aux objections contre la Providence tirées du désordre du règne animal. Nous citerons quelques passages de
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cette réponse. Le lecteur peut, il nous semble, trouver quelque intérêt au parallèle.
c II ne me sera pas facile, je Tavoue, de rapporter à la bienfaisance de la nature les guerres que se font entre eux les animaux. Pourquoi y a-t-il des bêtes carnassières? Quand je ne résoudrais pas cette difficulté^ il ne faudrait pas accuser la nature de cruauté parce que je manquerais de lumières. Elle a ordonné ce que nous connaissons avec tant de sagesse, que nous en devons conclure que la même sagesse règne dans ce que nous ne connaissons pas. »
M. F. ne manque pas de remarquer, à son tour, c qu'il faudrait une connaissance de Dieu et de Punivers bien supérieure à celle que nous possédons pour être en état d'établir que la douleur et la mort n'étaient pas indispensables et qu'il y a dans ces maux quelque chose d'incompatible avec la puissance ou avec la bonté de Dieu » (p. 252).
0 Je me hasarderai cependant, continue Bernardin de Saint-Pierre, à dire mon sentiment et à répondre à cette question, d'autant que cela me donnera Ueu de mettre en avant quelques observations que je crois neuves et dignes d'attention*
a D'abord, les bêtes de proie sont nécessaires. Que deviendraient les cadavres de tant d'animaux qui périssent dans les eaux et sur la terre qu'ils souilleraient de leur infection ? A la vérité, plusieurs espèces de bêtes carnassières dévorent les animaux tout vivants. Mais que savonsnous si elles ne transgressent pas leurs lois naturelles ? L'homme à peine sait son histoire; comment pourrait-il savoir celle des bêtes ? Le capitaine Gook a observé, dans une île déserte de l'océan Austral, que les lions marins, les veaux marins, les ours blancs, les nigauds, les aigles et les vautours vivaient pêle-mêle, sans qu'aucune troupe cherchât en rien à nuire aux autres. J'ai observé la même paix parmi les fous et les frégates de l'tle de l'Ascension. Mais, dans le fond, on ne doit pas leur jsavoir beaucoup de gré de leur modération. Ils s'accordaient entre eux pour vivre aux dépens des poissons qu'ils avalaient tout vivants. »
Bernardin de Saint-Pierre avoue lui-même, comme on le voit, que les exemples qu'il vient de citer ne prouvent rien, et qu'il ne fait que hasarder en passant, sans y attacher grande importance et sans vouloir la suivre, cette hypothèse d'un état primitif de paix d'où les bêtes de proie seraient sorties en transgressant leurs lois naturelles. Il lui faut dont chercher autre chose.
« Remontons au grand principe de la nature. Elle n'a rien fait en
vain. Elle destine peu d'animaux à mourir de vieillesse, et je crois même
qu'il n'y a que l'homme à qui elle ait donné de parcourir la carrière
entière de la vie, par ce qu'il n'y aue lui dont la vieiUesse soit utile à
50 LIS GONF^KNGSS DB M. ROBERT FLnVT SUR LE THÉISMB.
ses semblables. A qaoi serviraient, parmi les bétes, des vieillards sans réflexion, à des postérités qui naissent avec toute leur expérience? D'un autre côté, comment des pères décrépits trouveraient-ils des secours parmi des enfants qui les quittent dès qulls savent nager, voler ou marcher? La vieillesse serait pour eux un poids, dont les bètes féroces les délivrent. D'ailleurs, de leurs générations sans obstacles naîtraient des postérités sans fin, auxquelles le globe ne suffirait pas. La conservation des individus entraînerait la destruction des espèces. Les animaux pouvaient toujours vivre, dira-t-on, dans une proportion convenable, aux lieux qu'ils habitent. Mais il fallait dès lors qu'ils cessassent de multiplier; et adieu les amours, les nids, les alliances, les prévoyances, et toutes les harmonies qui régnent parmi eux. »
C'est précisément l'explication que donne M. F. lorsqu'il dit que la loi de mort a sa raison dans la loi de génération, que la mort est la condi« tion de la fécondité de la nature, de la multiplicité des espèces, etc.
« Tout ce qui natt doit mourir. Mais la nature, en les dévouant à la mort, en 6te ce qui peut en rendre l'instant cruel. C'est d'ordinaire pendant la nuit et au milieu du sommeil, qu'ils succombent aux griffes et aux dents de leurs ennemis. Vingt blessures portées à la fois aux sources de la vie ne leur laissent pas le temps de songer qu'ils la perdent. Il ne joignent à ce moment fatal aucun des sentiments qui le rendent si amer à la plupart des hommes, les regrets du passé et les inquiétudes de l'avenir. Leurs âmes insouciantes s'envolent dans les ombres de la nuit, au milieu d'une vie innocente, et souvent dans les illusions de leurs amours. »
Dans son désir de justifier la nature, l'écrivain français, peu satisfait de son raisonnement sur l'office nécessaire de la destruction et de la mort, se plaît à adoucir le dernier moment des victimes, à réduire au minimum la souffrance de la mort violente à laquelle elles sont condamnées. Il ne lui suffit pas que ce malheur des individus profite aux espèces, il veut que les individus eux-mêmes soient aussi peu malheureux que possible* Gela le mène à diminuer la sensibilité des animaux, à leur en prêter une différente de la nôtre, et même à refuser à un grand nombre d'espèces toute sensibilité*
< Des compensations inconnues adoucissent peut-être encore ce dernier passage. Au moins, j'observerai, comme une chose digne de la plus grande considération, que les espèces d'animaux dont la vie est prodiguée au soutien de celles desjAutres, comme celle des insectes, ne paraissent susceptibles d'aucune sensibilité. Si on arrache la jambe d'une mouche, elle va, elle vient comme si elle n^avait rien perdu. Après le retranchement d'un membre aussi considérable, il n'y a ni évanouissement, ni convulsion, ni' cri, ni aucun symptôme de douleur. Des enfants cruels s'amusent i leur
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enfoncer de longues pailles dans l'anus; elles s^élèvent dans Tair ainsi empalées, elles marchent et font leurs mouvements ordinaires sans paraître s'en soucier. D'autres prennent des hannetons, leur rompent une grosse jambe, leur passent dans les nerfs et les cartilages de la cuisse une forte épingle et les attachent avec une bande de papier à un bâton. Ces insectes étourdis volent en bourdonnant, autour du bâton, sans se lasser et sans paraître éprouver la moindre souffrance. Réaumur coupa, un jour, la corne charnue et musculeuse d'une grosses chenille, qui continua de manger comme si rien ne lui fût arrivé. Peut-on penser que des êtres, si tranquilles entre les mains des enfants et des philosophes, éprouvent quelque sentiment de douleur quand ils sont gobés en l'air par les oiseaux?
c Je puis étendre ces observations plus loin. C'est que les poissons de la classe de ceux qui n'ont ni os ni sang, et qui forment le plus grand nombre des habitants de la mer, paraissent également insensibles. J'ai vu, entre les tropiques, un thon à qui un de nos matelots avait enlevé un lopin de chair de la nuque, d'un coup de harpon qui se rebroussa contre sa tète, suivre notre vaisseau pendant plusieurs semaines, sans qu'aucun de ses compagnons le surpassât à nager ou à faire des 'culbutes. J'aijvu des requins, percés de baUes de fusil, revenir mordre â Fhameçon dont ils s'étaient déjà échappés une fois, la gueule toute déchirée. >
Ce qui est à noter en ces observations, c'est qu'au-dessous des mammifères et des oiseaux, la sensibilité paraît s'affaiblir et descendre les degrés de l'échelle animale. Quelle qu'elle soit, nous ne pouvons nous en faire qu'une idée vague, parce qu'elle ne se manifeste pas par les moyens d'expression que nous possédons et quç possèdent avec nous les animaux supé* rieurs. De là vient que moins l'animal est élevé sur l'échelle, moins les blessures qu'il reçoit et les souffrances inconnues et difficiles â ii^aginer résultant de ces blessures, nous inspirent de sympathie.
c Pour les animaux qui ont du sang, quoi qu'en ait dit Malebranche, lis sont sensibles. Us manifestent la douleur par les mêmes signes que nous. Mais la nature les a remparés de cuirs épais, de longs poils, de plumages qui les abritent contre les atteintes du dehors. D'ailleurs, il ne sont guère exposés aux mauvais traitements qu'entre les mains des hommes méchants, i
Hélas i ces cuirs épais, ces longs poils, ces plumages, les abritent souvent d'une manière insuffisante. Car en même temps qu'elle a donné aux uns ces moyens de protection, elle a donné aux autres de terribles armes offensives. Il n'était pas sérieux de dire que les animaux qui ont du sang n'ont guère à soufhrir que des hommes. Les souris ont du sang, et elles sont sensibles, quoi qu'en ait dit Malebranche : ce n'est pas cependant entre les mains des hommes qu'elles sont exposées aux mauvais trai-