‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 108 sur 144 · A PROPOS DS LA THÉORIE SPENGÉRISTE DE L*INNÉITÉ MENTALE · texte numérisé non relu

A PROPOS DS LA THÉORIE SPENGÉRISTE DE L*INNÉITÉ MENTALE

tien da laiynx. Il a cru sans doute n'avoir rien d'intéressant à ajouter à ce que contenait sur ce point le Traité des animaux. On peut s'étonner cependant qu'il n'ait pas traité le sujet à sa manière, et montré ensuite, — ce qui était dans Tesprit de sa doctrine, — que la supériorité de Thomme en sociabilité, née d*abord de ses besoins plus grands et de sa vie plus longue, avait été tour à tour cause et effet de Tusage et du perfectionnement de la parole. C'est un chapitre qui manque à son livre.

Plus loin, il soutient que l'innéité passionnelle est à rejeter aussi bien que rinnéité inteUectuelle ; qu'il n'y a aucun élément primitif, spécial, irréductible, dans l'ambition, l'orgueil, l'amitié ; que toutes les passions sont un développement du sentiment du plaisir et de la douleur, de même que les jugements sont un développement des sensations et des images que les sensations laissent dans la mémoire. Ce sensationisme radical est résumé dans une page remarquable, où le philosophe fait, de son point de vue, un tableau rapide de l'évolution mentale et sociale de l'homme, en ne le supposant doué à l'origine que de la sensibilité physique.

c II semble que dans l'univers moral comme dans l'univers physique, Dieu n'ait mis qu'un seul principe dans tout ce qui a été. Ce qui est et ce qui sera n'est qu'un développement nécessaire.

c II a dit à la matière : Je te donne la force. Aussitôt les éléments soumis aux lois du mouvement, mais errants et confondus dans les déserts de l'espace, ont formé mille assemblages monstrueux, ont produit mille chaos divers, jusqu'à ce qu'enfin ils se soient placés dans l'équilibre et l'ordre physique dans lequel on suppose maintenant l'univers rangé.

c II semble qu'il ait dit pareillement à l'homme : Je te doue de la sensibilité ; c'est par elle qu'aveugle instrument de mes volontés, incapable de connaître la profondeur de mes vues, tu dois, sans le savoir, remplir tous mes desseins. Je te mets sous la garde du plaisir et [de la douleur : l'un et l'autre veilleront à tes pensées, à tes actions, engendreront tes passions, exciteront tes amitiés, tes tendresses, tes fureurs, allumeront tes désirs, tes craintes, tes espérances, te dévoileront des vérités, te plongeront dans des erreurs ; et, après t'avoir fait enfanter mille systèmes absurdes et différents de morale et de législation, te découvriront un jour les principes simples au développement desquels sont attachés Tordre et le bonheur du monde moral. '

c En effet, supposons que le ciel anime tout à coup plusieurs hommes : leur première occupation sera de satisfaire leurs besoins ; bientôt après, ils essayeront, par des cris, d'exprimer les impressions de plaisir et de douleur qu'ils reçoivent. Ces premiers cris formeront leur première langue, qui, à en juger par la pauvreté de quelques langues sauvages, a dû d'abord être très courte^ et se réduire à ces premiers sons. Lorsqtie les

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hommes, plus multipliés, commenceront à se répandre sur la surface du monde, et que, semblables aux vagues dont Tocéan couvre au loin ses rivages et qui rentrent aussitôt dans son sein, plusieurs générations se seront montrées à la terre, et seront rentrées dans le gouffre où s'abîment les êtres ; lorsque les familles seront plus voisines les unes des autres, alors le désir commun de posséder les mêmes choses, telles que les fruits d'un certain arbre, excitera en eux des querelles et des combats : de ]à naîtront la colère et la vengeance. Lorsque, soûlés de sang et las de vivre dans une crainte perpétuelle, ils auront consenti à perdre un peu de cette liberté qu'ils ont dans l'état naturel, et qui leur est nuisible, alors ils feront entre eux des conventions, ces conventions seront leurs premières lois. Les lois faites, il faudra charger quelques hommes de leur exécution ; et voilà les premiers magistrats. Ces magistrats grossiers des peuples sauvages habiteront d'abord les forêts. Après en avoir, en partie, détruit les animaux, lorsque les peuples ne vivront plus de leur chasse, la disette des vivres leur enseignera l'art d'élever des troupeaux. Ces troupeaux fourniront à leurs besoins, et les peuples chasseurs seront changés en peuples pasteurs. Après un certain nombre de siècles, lorsque ces derniers se seront entièrement multipliés, et que la terre ne pourra, dans le même espace, subvenir à la nourriture d'un plus grand nombre d'habitants sans être fécondée par le travail humain, alors les peuples pasteurs disparaîtront et feront place aux peuples cultivateurs. Le besoin de la faim, en leur découvrant l'art de l'agriculture, leur enseignera bientôt après l'art de mesurer et de partager les terres. Ce partage fait, il faut assurer à chacun ses propriétés ; et de là une foule de sciences et de lois. Les terres, par la différence de leur nature et de leur culture, portant des fruits différents, les hommes feront entre eux des échanges, sentiront l'avantage qu'il y aurait à convenir d'un échange général qui représentât toutes les denrées ; et ils feront choix, pour cet effet, de quelques coquillages ou de quelques métaux. Lorsque les sociétés en seront à ce point de perfection, alors toute égalité entre les hommes sera rompue, on distinguera des supérieurs et des inférieurs ; alors ces mots de bien et de maly créés pour exprimer les sensations de plaisir et de douleur physiques, que nous recevons des objets extérieurs, s'étendront généralement à tout ce qui peut nous procurer l'une ou l'autre de ces sensations, les accroître ou les diminuer; telles sont les richesses et l'indigence; alors les richesses et les honneurs, par les avantages qui y seront attachés, deviendront l'objet général du désir des hommes. De là naîtront, selon la forme différente des gouvernements, des passions criminelles ou vertueuses : telles sont Tenvie, l'avarice, l'orgueil, l'ambition, l'amour de la gloire, la magnanimité, et même l'amour, qui ne nous étant donné par la

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nature que comme un besoin, deviendra, en se confondant avec la vanité, une passion factice, qui ne sera, comme les autres, qu'un développement de la sensibilité physique (1). >

Dans un autre passage également digne d'attention, parce qu*il caractérise le système au point de vue moral, Helvétius déclare que la sensibilité à la douleur et au plaisir physique est Tunique source des vertus humaines, attendu que, s'ils eussent été dépourvus de cette sensibilité, « les hommes, sans désirs, sans passions, indifférents à tout, n'eussent point connu d'intérêt personnel ; que, sans intérêt personnel, ils ne se fussent point rassemblés en société, n'eussent point fait entre eux de conventions, qu'il n'y eût point eu d'intérêt général, par conséquent point d'actions justes ou injustes. > D'où cette conséquence, que, si l'on refuse c d'admettre les idées innées », il faut reconnaître que « la sensibilité physique et l'intérêt personnel ont été les auteurs de toute justice c (2) .

Bien n'arrête la logique sensationiste d'Helvétius. On objecte que son système ne peut expliquer ni l'idiotisme ni le génie, lesquels viennent certainement de la nature, et non de l'éducation. — J'ai supposé, répondil, la sensibilité physique et la mémoire : voilà les données de la nature; elles sont nécessaires ; mais il n'est besoin d'aucune autre. C'est ce que signifient les mots table rase. Rase à l'origine, mais réceptive, mais capable de garder ce qu'elle reçoit, les caractères qui y sont tracés et daDs l'ordre où ils sont tracés. Or, qu'est-ce que la folie? c C'est le décousu de la mémoire. > Qu'est-ce que la stupidité 7 c C'est l'absence totale de cette faculté (3). »

Quant au génie, on n'a aucune raison plausible pour l'attribuer à l'organisation, pour le considérer comme un don de la nature. Le génie vient de la capacité d'attention, et celle-ci, de la capacité de passion. Or, tous les hommes sont, par leur nature, susceptibles de passions assez fortes pour les douer du degré d'attention auquel est attachée cette supériorité de l'esprit qui s'appelle génie, et c'est uniquement dans l'éducation et dans les circonstances qu'il faut chercher les causes de l'inégalité de développement et de force des passions.

c Pourquoi leà hommes médiocres reprochent-ils une conduite ex^ traordinaire à presque tous les hommes illustres ? C'est que le génie n'est point un don de la nature ; et qu'un homme qui prend un genre de vie semblableàceluidesautres, n'a qu'un esprit à peu près pareil au leur; c'est que, dans un homme, le génie suppose une vie studieuse et appliquée, et qu'une vie si différente de la vie commune paraitra toujours ri-

(4) De VEtprit, Discours HI, ch. ix.

(2) De VEiprit, Discours III, ch. iv.

(^ De l'EiprU. Discours III, ch. ii.

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