‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 11 sur 144 · LA MORALE CRITIGISTB ET LA CRITIQUE DE M. A. FOUILLÉE · texte numérisé non relu

LA MORALE CRITIGISTB ET LA CRITIQUE DE M. A. FOUILLÉE

esi pas le maître. Montrer ces portes, les décrire, enseigner à quelles conditions la philosophie peut en autoriser le passage à ses disciples, ce n'est pas autrement ni davantage < préparer la voie à la religion positive » que De Pont fait, sciemment ou non, toutes les doctrines qui ont répondu par leurs plus hautes généralités aux grandes croyances naturelles des hommes.

Ce n'est vraiment pas être sérieux que de dire : a La religion positive» ayec ses dogmes, ses mystères et ses actes de foi , n'est que la continuation et le prolongement de la méthode criticiste en morale, de la religion criticiste ». On n'avait pas encore imaginé de regarder les dogmes, les mystères'et la foi du christianisme, — du bouddhisme aussi, apparemment, ou de l'islamisme, qui sont également la religion positive^ — comme la continuation et le prolongement de l'impératif catégorique et des postulats de la raison pratique. Au reste, tout est la continuation possible de tout, dans la pensée; il ne s'agit que de savoir comment se font l'agencement et les raccords. Mais rien n'est plus simple aux yeux de M. F.; à toute croyance, toute autre croyance s'ajuste : « Quand on est en train de croire, dit-il, il est difficile de s'arrêter à des limites fixes, au portail de l'Église ». Quand on est allé de Paris à Lyon, comment éviterait-on de pousser jusqu'à Rome? n'en est-ce pas le chemin? « pourquoi, à la suite de Pascal, ne pas entrer? » On n'a pas affaire là, on trouve absurde d'entre, n'importe! On a cru telle chose, on n'a donc plus de raison pour ne pas croire telle autre chose 1 Mais faisons une autre application de cette brillante manière de raisonner. Vous croyez qu'il ne faut pas croire : comment pouvez-vous vous arrêter quelque part dans la voie de l'incroyance? Pourquoi croyez-vous que les premiers principes des sciences sont vrais, et que conséquemment il y a telle chose que la science, alors qu'ils ne peuvent vous être démontrés sans cercle vicieux? vous vous dites déterministe, mais sur quel fondement affirmez vous le déterminisme universel, qui ne s'appuie que sur une induction invérifiable, et auquel votre sentiment intime est insoumissible? Gomment admettez-vous Texistence réelle du monde externe, et comment tant de choses, à tout instant, dont il est nécessaire que se contente la vie pratique? Enfin vous ne pouvez pas même sans contradiction justifier votre point de départ et croire quHl ne faut pas croire. Ce n'est que par la croyance qu'il nous est permis de faire à l'incroyance une part ; ce qui fait qu*il nous est réellement impossible et de ne point croire et de ne point donner une direction et marquer des points d'arrêt à nos croyances.

Le dernier mot de M. F., après qu'il nous a demandé avec tant de justesse et d'à-propos, pourquoi nous n^entrions pas (dans l'Église) « à la suite de Pascal », — c'est-à-dire pourquoi nous ne donnions pas à la philosophie des postulats rationnels la même conséquence que Pascal a donnée au pyrrhonisme et à l'abdication de la raison, — le dernier mot est la con«

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fusion volontaire des principes de la raison pratique, et de toute vérité d'ordre intellectuel que n'atteignent pas les sciences, avec les mystères et les miracles des religions : « Reste à savoir, dit-il en finissant, si toute morale, toute métaphysique qui se fonde uniquement sur des mystères peut être considérée à notre époque comme ayant des bases solides *. Notre époque est, j'en ai peur, en dépit du progrès qui , comme chacun sait , nous entraîne, et quoique nous ayons vous et moi Thonneur d'y vivre, une époque comme les autres époques. Elle leur ressemble, par exemple, en ce point qu'on ne s'y accorde pas sur ce qui est ou non des bases solides pour toute morale et toute métaphysique. Le vocabulaire philosophique y est si peu fixé, ou la logique si mal étudiée et le public, même spécial, réputé si pauvre juge, qu'un philosophe peut, sans craindre de se faire trop de tort auprès de ses confrères, écrire, à l'adresse d^une doctrine telle que le criticisme, ceci : « Pour notre part, nous ne saurions l'admettre », — admettre que toute morale^ toute métaphysique qui se fonde^ uniquement sur des mystères peut être considérée à notre époque comme ayant des bases solides ; — c il faut économiser les mystères, les miracles et les postulats; une philosophie qui les prodigue est au fond, malgré ses hautes aspirations et le talent de ses pairtisans, une philosophie qui abdique pour se changer en son contraire ».

Qu'est-ce qu'un miracle? Un miracle est un « acte contraire aux lois ordinaires de la nature et produit par une puissance surnaturelle » [Dictionnaire de Liltrfj. — Le criticisme n'a nulle part admis qu'il puisse se produirç dans la nature d'autres actes que ceux qui se conforment aux lois ordinaires de la nature , ni qu'il soit raisonnable de croire qu'une puis* sance surnaturelle intervient pour troubler le cours régulier de ces lois. Si maintenant il plaît à quelqu^un de donner le nom de miracle aux actes libres, par exemple, qui, suivant les philosophes qui en admettent de tels, sont produits dans la nature, en conformité de ses lois, mais sans être plus nécessités par ses lois que les actes contraires (ambiguïté des possibles, qui est elle-même l'objet d'une croyance éminemment naturelle et même naturellement inaliénable), libre à lui ; mais c'est un procédé puéril, de prendre des mots pour des réfiftations, et de traiter une bpinion d'impossible à soutenir, par la simple raison qu'on ne la partage pas.

Et qu'est-ce qu'un mystère? En matière de religion, puisque c'est làdessus que porte l'assimilation, et que d'ailleurs le criticisme ne passe pas pour avoir des secrets et des arcanes, le mystère est, « dans la religion chrétienne, tout ce qui est proposé pour être l'objet de la foi des fidèles, et qui parait contredire la raison humaine ou être au-dessus de cette raison. » [Dictionnaire de Littré.) Or tout ce que le criticisme propose à ses adhérents pour être l'objet de leur libre assentiment, c*est ce que la raison

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humaioe réclame oo pour son propre établissement et ses bases, ou pour un développement, qui soit encore sien, et qui la conduise à un plein accord avec les autres puissances psychiques. Mais ce n*est pas tout, car le critîcisme, et c*est un de ses principaux caractères, bannit de la spéculation deux certains dogmes qui ont bien le droit, eux, de s'appeler des mystères philosophiques, la substance et Tinfini, tous deux au-dessus de la raison humaine, et dans l'un desquels elle se contredit et qui ont pris essentiellement part à la confection des mystères théologiqnes. Je ne sais pas au juste ce que M. F. pense, lui, de ces mystères philosophiques, mais je les vois fort bien portés par des philosophes dont les tendances, soidisant scientifiques, sont aussi les siennes.

Ce que c'est maintenant que des postulats^ je n'ai pas à le dire à ceux qui ont un peu réfléchi aux indications et aux exigences de nos puissances morales, en dehors des sciences constituées et des religions positives, et qui se sont rendu compte de l'impossibilité d'atteindre les vérités de principe à l'aide de deux méthodes, Texpérience et le raisonnement, dont aucune ne saurait déduire une vérité quelconque sans poser préalablement d'autres vérités.

Je suis aussi persuadé qu'on peut l'être et qu'une philosophie pratique peut en réclamer de moi l'aveu, que les erreurs ne manquent pas dans mes Essais et dans ma Science de la morale. J'ai môme bien le sentiment des lacunes et des parties faibles de ces ouvrages, dans les parties où ma conviction est le plus fermement arrêtée. D'un autre côté , toute ma conviction ne m'empêche pas de convenir, ou plutôt l'idée que je me fais de la méthode philosophique et de la nature de la certitude, cette idée jointe au spectacle indéfiniment continué des divisions des philosophes sur des questions de forme et de fond toujours les mêmes, m'oblige d'accorder qu'il y a, dans la philosophie critique la plus largement entendue, des points attaquables j auxquels, en d'autres termes, il est possible d'opposer des principes, objets de croyances sérieuses, sérieusement motivées. Ceci admis avec la plus entière bonne Coi, je dois dire qu'à mon humble jugement, M. F. n'a fait valoir aucune des fortes raisons que des philosophes profonds ont eues, soit pour n'imposer point de limites à l'esprit humain et pour trouver un fondement à l'évidence, soit pour nier la réalité de la contingence qui parait en ce monde. Et il n'a pas eu la chance de mettre la main sur des parties de la morale criticiste où il pût me faire sentir quelque embarras et le besoin d'une défense qui ne fût presque toute consacrée à rétablir le sens des thèses que j'ai soutenues, au lieu d'avoir à répondre à des arguments appliqués avec justesse à des points précis. Il aurait fallu pour cela que mon critique entrât dans la discussion réelle des souverains principes sur

lesquels lui et moi nous différous, et qu'il estimftt plus utile de comprendre mes idées pour les combattre à fond que de combattre celles qu'il me prête en équivoquant et ergotant perpétuellement • On trouvera probablement que j'ai répondu beaucouppluslonguementquecelan'auraitdûmesembler nécessaire à une réfutation de mes vues sur la morale^ dont je n'avais pas meilleure opinion que je ne viens de le dire. Si je l'ai fait, ce n'est peutêtre pas seulement parce qu'on m'a assuré que ce ne serait pas inutile, mais aussi parce que je suis bien peu sujet à trouver de pareilles occasions, la critique malveillante ayant généralement jugé plus opportun de m'ignorer que de me réfuter . J'ai le plaisir ici de pouvoir du moins, en terminant, remercier M. Fouillée de l'attention qu'il a accordée si exceptionnellement à mon ouvrage, et même des éloges qu'il ne lui a pas refusés comme travail d'une certaine importance à notre époque. Renouyier.

Au moment où la cause des lettres anciennes rencontre des adversaires volontairement irréconciliables, où le grec s'étudie encore mais ne s'apprend plus, où le latin s'apprend mais de manière à s'oublier presque aussitôt appris, c'est une consolation de penser que la jeunesse de notre pays ne perdra point le culte de nos grands classiques. Ceux-là restent debout. Bien peu les lisent : nul n'en médit. Est-ce patriotisme ou respect humain? peu importe. L'essentiel est de conserver en notre cœur un reste de piété littéraire pour quelques-uns de ceux qui surent bien penser et bien dire. Après les écrivains grecs, à côté des écrivains latins, nos grands maîtres du xvii* siècle tiennent la place d'honneur.

L'académicien illustre auquel nous devons un chef-d'œuvre d'esthétique littéraire l'Histoire de la Littérature Française ^ a écrit sur ces maîtres des pages que Ton peut qualifier d'impérissables. Quand on admire aussi profondément que M. Nisard, les Bossuet, les Molière, les Boileau même, quand on sait comme lui raisonner son admiration, et par là faire nattre chez le lecteur la volonté d'admirer, on a bien mérité des lettres françaises et l'on devient presque digne de voir son nom associé aux grands noms de notre histoire littéraire.

Malheureusement l'Histoire de la Littérature Française ne répond pas à son titre. Ce livre est écrit moins pour enseigner que pour prêcher. C'est un cours d'esthétique, non d'histoire littéraire. Les élèves de nos lycées ne sont pas assez mûrs pour savoir le lire et s'y plaire.

Ils ont besoin, cependant, d'être guidés dans la lecture des classiques.

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Lorsqu'il s'agit d'un auteur contemporain, l'admiration naît d'elle-même: mais quand l* auteur est notre atné de deux siècles, l'admiration veut être préparée , orientée. Elle sera d'abord de commande , puis elle deviendra naturelle, et la sincérité pour s'être fait attendre n'y perdra rien ou presque rien.

De bons livres ne manquent pas à nos élèves, qui leur rendent plus facile le commerce avec nos grands écrivains. Celui de M. Gustave Merlet, par exemple, a joui longtemps de la faveur des élèves, il en jouira longtemps encore. En voici un, récemment paru, que nous signalons avec plaisir aux lecteurs de tous les ftges. Il a pour titre : les Grands Maîtres du XV W Siècle et pour auteur M. Emile Faguet, professeur au lycée Condorcet, ancien élève de TÉcole Normale supérieure.

En moins de trois cents pages, M. Faguet nous donne, sur chacun des écrivains classiques, l'essentiel à connaître. D'abord une Notice biographique, où les détails sont presque toujours groupés en preuve. Un lien d'ordinaire assez étroit, se laisse découvrir entre le milieu dans lequel un écrivain naît, grandit et se développe, et son genre de talent. Depuis M. Taine, c'est devenu une vérité banale. M. Faguet sait cette vérité, mais n'en abuse pas. Plus circonspect que M. Taine, il nous apprend ce que chaque auteur doit à son milieu, sans nous assurer pourtant qu'il lui doive tout. A la Notice Biographique un chapitre succède où l'écrivain est apprécié dans sa manière de concevoir, de composer et de fixer ses conceptions par une langue à lui propre. Reste à prouver la thèse, car à bien prendre les choses, entre émettre une opinion sur un écrivain et soutenir une thèse, la distance est presque insensible. La preuve se fera d'elle-même par un exemple bien choisi où les raisons d'admirer se retrouveront, mais décomposées, si j'ose dire, en leurs raisons élémentaires. — Ici qu'on nous permette une digression.

Du critique au simple amateur la différence est de degré, je le veux bien, maïs trop de degrés marquent cette différence pour qu'elle n'atteigne pas, ou peu s'en faut, à la différence dénature. L'amateur admire syntbétiqoement, je veux dire en bloc; il est saisi par un ensemble; de là une émotion qui ébranle, une secousse, au sens littéral du mot. Le lecteur va sourire de ma naïveté, mais j*ai beau faire, je ne puis m'empêcher de croire qnela métaphore célèbre de la Critiqtke de V École des Femmes n^en est pas une. Quand Molière parle des choses « qui vous prennent par les entrailles», il sait bien que les sentiments esthétiques ont pour antécédents des sensations et que, dans certains cas, quand l'auteur touche au sublime, par exemple, il se bit en nous une sorte d'ébranlement physique dont la circonscription et l'étendue peuvent varier. Cet ébranlement, signe de l'admiration, I. 3

est une résultante. Rarement il s'improvise. Le plus souvent il vient à la suite d'une série de satisfactions intellectuelles qui, s'ajoutant les unes aux autres, déterminent le ravissement, le transport, l'enthousiasme. Alors l'intelligence n'est plus seule en jeu, toute l'âme s'en mêle, l'émotion est à son comble et il n'est pas jusqu'à la volonté qui n'éprouve je ne sais quelle impatience d'agir et de commencer de grandes choses. Toute émotion esthétique, quand elle est pleine et profonde, est une sorte de principe d'action ; d*invitation au mouvement. Qu'on se souvienne des mots qui composent le vocabulaire de la louange appliqué aux chefs-d'œuvre de l'art et l'on sera peut-être bien près de penser comme nous.

Le phénomène de l'admiration n'est pas un phénomène simple; on vient dédire pourquoi. L'admiration résulte donc d'une accumulation de force. Le simple amateur ne s'aperçoit de cette force que si elle croît jusqu'à un certain degré. Le critique, plus perspicace, en perçoit les accroissements. Il y a là — qu'on me pardonne ce terme à la mode — un processus psychique dont il sait noter les phases.

Dès lors on conçoit le rôle du critique et le succès qu'il obtient quand 11 fait habilement son métier. Par lui, nous admirons davantage et nous admirons mieux ; nous savons pour quoi et par quoi l'œuvre nous charme, nous distinguons ses moindres détails et notre attention s^exerce à se reposer successivement sur chacun d'eux; nous apprenons à décomposer notre admiration en ses premiers éléments, et chacun de ces premiers éléments n'est lui-même rien de plus qu'un sentiment agréable, un commencement d'admiration. Le jugement esthétique est une synthèse de jugements sans aucun doute, mais examinez l'un quelconque de ces jugements élémentaires, que trouverez-vous? une émotion devenue consciente et constatée; rien de plus. Ce qu'on appelle la raison d'un sentiment esthétique est toujours de l'ordre émotionnel.

Ainsi le critique est utile. J'ajoute que son intervention est indispensable dans notre éducation classique, et cela, parce qu'on met entre les mains de nos jeunes gens des écrivains qui conviennent à l'âge mûr, parce que les idées sur lesquelles nos grands maîtres du xyii** siècle ont exercé leur génie sont les idées d'un autre âge. On peut admirer un écrivain sans partager toutes ses manières de voir quand cet écrivain est un styliste, quand il s'applique à orner sa pensée, moins pour la faire valoir que pour faire taloir les ornements dont il l'embellit. Au xvii^ siècle, les stylistes sont rares, ils savent le pouvoir d'un mot sur l'âme, mais se soucient médiocrement de ses effets sur l'oreille; on est réduit ou à les lire sans admiration ou à les admirer par le dedans. Dès lors l'admiration exige, pour être ressentie, une véritable acclimatation pour laquelle il faut un surveillant qui soit en même temps un guide expérimenté.

J'estime en toute sincérité, et camaraderie à part, que M. Faguet est l'un de nos meilleurs guides en ce genre. D'abord il a regardé lentement et longuement les originaux qu'il nous dessine, ensuite il ne les admire que pour les qualités qu'ils ont, je veux dire pour celles qu'on s'étonne, une fois mises en lumières, de n'avoir point aperçues déjà. Au temps où nous sommes, les études de psychologie littéraire reçoivent d'un certain public un accueil empressé. Ces visites dans l'intérieur des âmes ne laissent pas d'attirer les curieux: en revient-on mieux renseigné? Sur l'observateur, oui; sur les sujets d'observation, pas toujours. L'imagination psychologique n'est pas le sens de l'observation. Quand on s'applique à l'étude d'écrivains, comme ceux de notre génération, dont l'organisation psychologique est d'une complexité presque infinie, on risque de n'y rien voir si l'on n'a le don de seconde vue. Faute de voir on devine : faute de découvrir on invente. On fait un roman vraisemblable où l'art consiste à choisir des personnages réels, des événements arrivés, à respecter leur ordre de succession. Où cet art commence-t-il donc? C'est quand il s*agit de nouer ces événements les uns aux autres, d'en faire un tout dont les parties se tiennent. Nos grands classiques , nos atnés de plus de deux siècles, sont d'an temps où la nature humaine était moins complexe, moins composite. En ce temps- là, on observait plus lentement et plus simplement, on regardait et on notait, on n'enregistrait rien que d'exact et de vérifié. On cherchait moins les causes soi-disant profondes, on s'en tenait aux causes prochaines, à celles-là qui seules intéressent le psychologue. La connaissance du c dedans » importait avant tout. Aujourd'hui c'est la connaissance des c dessous » qui importe. Aussi la psychologie verse-t-elle dans la physiologie, le réalisme dans le naturalisme, c'est-à-dire presque dans son contraire. On dirait que l'auteur des Grands Maîtres du xvii* siècle a vu l'écueilet qu'il a mis toute son application à l'éviter. Voici à titre d'exemple on paragraphe de quinze lignes ou M. Faguet définit en termes excellents ce qu'il appelle la forme et Vallure du style de Bossuet : « Chez lui (1 ), les faits « sont des preuves, les observations sont des arguments, les narrations sont t des démonstrations. De là cette qualité du style, toujours marquée dans l'écri- « vain, qu'on appelle le mouvement. Les pensées non seulement se suivenf, c sans interruption ni lacune, dans un ordre logique, mais encore, par le be- « soin qu'éprouve l'auteur de se rapprocher d'un but qu'il voit sans cesse, c elles se hâtent et courent d*une allure qui donne l'impression du cîieminpar- « couru j duterraingagné^ dupays conquis. Mais à prouver, à discuter, à réfuter

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« sans cesse, on s*anime et l'on s'échauffe comme à combattre. Du mou- « vement oratoire naît la chaleur, qui se répand sur tout l'ouvrage et le c vivifie. Mouvement, chaleur, si Ton y ajoute Véclat d'imagination, qu'il « tient en partie de son commerce avec la Bible, et la grandeur qu'il tient « de son propre fond, voilà les parties essentielles du génie oratoire de

< Bossuet ». Voilà Bossuet caractérisé en moins d'une page, et comme chacun de nous se le représente, quand il reste en face de ses œuvres sans recourir à ces enquêtes comme on les aime maintenant, d'autant plus interminables qu'il y entre beaucoup d'imaginaire, enquêtes sur les aïeux, sur la ville natale, sur les ressources alimentaires de ses environs, sur son climat.

J'ouvre un bien amusant livre de M. Emile Deschanel : Physiologie des écrivains et des artistes. Essai de Critique naturelle (1). En 1864, le mot natu^ raliste n'était pas encore entré dans le dictionnaire de la Critique. Donc je cherche dans ce livre l'endroit où il est question de Bossuet, et je lis à la page 92 :

c Bossuet est un orateur et un politique dans un théologien nemoso- « sanguin » et par là il se distingue de Pascal qui est un « poète lyrique en

< prose dans un géomètre nervoso-bilieux». Si M. Ferdinand Brunetière s'était souvenu de ce passage-là, lui qui n'aime pas M. Deschanel, comme il aurait lâché la bride à sa mauvaise humeur I Le pis est (non pour M. Brunetière], que lorsqu'il se fâche, il n'en conserve pas moins toute sa lumineuse et profonde raison. On s'étonne parfois qu'il ose être si dur, et on admire qu'il le soit presque toujours avec tant d'à-propos. La Physiologie des écrivains et des artistes contient pourtant d'excellents passages, justes, spirituels, mais ceux-là précisément, où infidèle à son titre, M. Deschanel déserte la physiologie pour la psychologie. Le plus souvent d'ailleurs il lui arrive de s'imaginer qu'il passe de la seconde à la première, parce qu*au lieu d'écrire caractère il écrit tempérament. Que n'est-il resté psychologue, et combien il eût gagné à le rester! Je prie le lecteur de relire la page de M. Faguet et de se réciter à lui-même la plaisante mais très peu suggestive formule de M. Deschanel. Qu'il compare et juge.

Où le lecteur trouvera encore à prendre et à retenir, c'est dans l'étude sur La Rochefoucauld. On s'est mépris sur son système, et rien n'est plus contraire à la vérité que de lui faire une place à côté des Épicure, des Bentham et des Helvétius. Ceux-ci prétendent que l'homme est naturellement égoïste, qu'il ne peut rien être qu'égoïste; ils nient la forme du devoir.

(1) Un vol. in-18, Paris, Hachette, 1864.

La Rochefoucauld pose et résout une «simple question de matière, et en cela se rapproche de Kant. Relisez les quarante premières pages des Fon* déments de la Métaphysique des mcsurs (traduction française de Tissot), et vous noterez aisément les analogies (i). D'où vient alors qu*on ait fait de La Rochefoucauld un utilitaire ou môme un hédoniste? Où et quand a-t-il nié la loi morale? Les jours, et ils sont nombreux, où il a cherché dans Tamour-propre la source de tous les sentiments humains? Mais autre chose est nier la loi morale, autre chose est soutenir que jamais, presque jamais nous ne lui obéissons. La Rochefoucauld énonce un fait soi-disant d'expérience, inexactement observé, c'est possible ; il se garde d'aller au delà. Tel est du moins notre avis, et il nous paraît que* M. Faguet pense de mâme. La Rochefoucauld le fait songer à Kant : « Oui, dès qu'une vertu, c dès qu'un bon sentiment est mêlé de motifs intéressés, il s'y perd, à nos « yeux mêmes, et nous ne pouvons plus distinguer si c'est par amour de c lui ou de l'intérêt qui s'y joint que nous agissons. C'est ce que Kant a la c hardiesse d'avouer quand il dit : « Il n'y a peut-être pas eu une action c désintéressée depuis la création » (2).

M** de Maintenon tient une grande place dans le livre de M. Faguet. M. Gréard a fait sur cette éducatrice un travail des plus complets, des plus attrayants. M. Marion, dans la Revue de Pédagogie (3), a plaidé avec une bonne grftce et une bienveillance des plus éclairées la cause de Françoise d'Aubigné. Il importe de se rappeler la descendance de cette femme illustre, implacable ennemie des réformés, qui garda toujours quelque chose de l'esprit huguenot. Elle voyait court, mais net; elle était sèche, austère, sans tendresse. M"*' Du Deffand écrivait: «sans passion»; en quoi M">^ Du DefiTand se trompait. L'épouse de Louis XIV voulut ardemment, passionnément tout ce qu'elle voulut; toujours elle l'accomplit, mais il ne semble pas qu'elle ait jamais triomphé avec enthousiasme. Elle est morte < dans l'action >, croyant toujours avoir à faire, ne se reposant sur personne des soins à donner à la maison de Saint-Cyr. Elle était née éducatrice: encore là un signe d'hérédité protestante. Les grands pédagogues sont : Locke, Rousseau, Kant, Spencer; puis, en seconde ligne :

(1) Noos atons eu Toccasion récente de relire attentivement ce livre, et de nous convaincre i quel point Kant est inhabile à distinguer les penchants altruistes des penchants égoïstes. Il accepte la distinction vulgaire, mais il la tient pour superficielle. A ses yeux, tout penchant cnI personnel, e*efit son propre plaisir qu'on cherche dans celui d'autrui. Kant ne dit point cela expressément, oMis c'est là, semble-t-il, sa conviction inébranlable.

(3) Décembre 1884.

38 HOS GBAIIDS CUISSIQDSS.

Diesterwerg, M"' Necker de Saussure, M"* Guizot. Pas nn d'eux n'appar-

tient au catholicisme.

Dans M"* de Maintenon, c'est c au pédagogue »que M. Faguet s'attache. Il rappelle c une Ghrysale de cœur élevé (1). » — Donc il la blftme? — Point. C'est tout le contraire. Ne nous récrions pas, nous les défenseurs de la loi Camille Sée. Nous croyons aux droits de la femme et nous lui permettons de savoir tout ce qu'elle a droit d'apprendre. Ënsera-t-elleplusou moins heureuse? peu importe. Le soin de sa dignité passe avant celui de son bonheur. Au temps de M"" de Maintenon et à Saint-Cyr, on élevait des jeunes filles dont on se proposait de faire des mères de familles « honnêtes, courageuses et sans orgueil i» (2). L'éducation du caractère et du jugement venait donc en première ligne; auprès de ces dons indispensables pour supporter sans trop de faiblesse les inévitables mécomptes de la vie, c l'instruction » ne pouvait être qu'un luxe inutile, nuisible peut-être. L'instruc* tion développe des aptitudes, et par là même crée des besoins. M*"* de Maintenon sait cela; aussi elle c remplace la science par le ménage et l'aiguille ai abord et y ajoute toute une morale d'une élévation admirable et en même temps d'un sens pratique parfait » (3). Au sens étroit da terme, M'** de Maintenon est tout le contraire d'une «institutrice,» et c'est par où elle a droit à nos justes éloges. Nous commençons à comprendre, un peu tard il est vrai, que les solécismesde conduite sont les plus graves de tous et nous souhaitons de nos instituteurs qu'ils a embesognent le jugement non la mémoire ». C'était aussi le souhait de Montaigne, dont le nom est honoré dans l'enseignement primaire et dont les extraits assaisonnent nos dissertatioQS pédagogiques. Je crains que M"® de Maintenon ne soit pms aussi en faveur. On lui reproche de s'être défiée de l'instruction, en quoi l'on pèche par injustice, peut-être aussi par défaut de clairvoyance. C'est un lieu commun qui court les assemblées de professeurs et de mattres que l'instruction littéraire doit être éducative. M"^** de Maintenon n'était pas d'un autre avis, même quand elle faisait jouer par « ses enfants de Saint- Cyr,» Andromaquey Esther, Athalie. L'expérience lui montra qu'elle faisait fausse route et la leçon ne fut point perdue.

La lecture attentive d'un poète comme Racine convient surtout à l'âge mûr : il est dans ses dialogues et dans ses monologues tragiques des trésors de psychologie où les amateurs dedocuments humains n'ont point coutume de puiser, ce qui est vraiment grand dommage. Racine nous éclaire et nous instruit, il excelle- à nous découvrir les ressorts cachés de nos senti* ments, les phases que nos passions traversent, leurs variations brusques,

leurs changements de rythme, leurs modulations. Quel plaisir d'en apprendre si long sur soi-même et de refaire, guidé par l'auteur d*iindromoque, deBajazet et de Phèdre ^ une excursion dans son propre passé! Si jeunesse savait, se dit-on. Eh bien I on a tort, car il n'est pas bon que jeunesse sache; il Test moins encore qu'à vingt ans on prenne plaisir à se regarder vivre, sentir, souffrir. On croit s'observer : point. On se crée des états d'âme artificiels, on se transforme en un personnage imaginaire que Ton ne sait plus distinguer de sa propre personne. — Pourquoi donc faiton lire Racine dans nos lycées, dans tous nos lycées? Pourquoi l'apprendon par cœur, même dans les couvents? — Parce que Racine n'est pas de notre temps; parce que, si le fond du cœur humain demeure à peu près immuable, sa surface varie de quart de siècle en quart de siècle. Uamour est un peu moins capricieux que la mode, pas beaucoup, cependant. Et puis l'amour même, le soi-disant amour pur, est-il simple affaire de cœur? Dans ses Principes de psychologie^ M. Spencer a soumis l'amour à une véritable analyse de chimiste. Il y a trouvé quinze éléments hétérogènes environ, j'allais écrire quinze ou seize corps simples, pour continuer la métaphore. Si cela est, on ne s'étonnera plus qu'il soit tant de façons diverses d'éprouver l'amour et de l'exprimer et que nous n'ayons point le cœur — puisque cœur il y a, — fait de même qu'au .temps de Racine.

Au vrai, le fond du cœur humain varie peu, et ce qui le prouve, c'est l'intérêt qui s'attache à Racine, à Virgile, dont la Didon est, par bien des côtés, une sœur de notre Phèdre française. Il y a longtemps que l'auteur du Génie du Christianisme a marqué les ressemblances. Mais ce sont là ressemblances de fond, non de forme, que la jeunesse n'aperçoit point, ignorante qu'elle est des enseignements de la vie. Ce qui change dans l'amour en qualité et en quantité, c'est moins l'amour que les images, les enthousiasmes, les langueurs dont il s'accompagne ; voilà ce qui change tu gré des métamorphoses que le temps fait subir à notre imagination, à notre sensibilité, à notre système nerveux. Ces accessoires de l'amour et qui eu sont, pour ainsi parler, la surface ondoyante et mouvante , se traduisent en un langage qui porte aussi la marque du siècle. C'est ce langage, c'est tout ce cortège d'accessoires dont la jeunesse se montre curieuse quand elle lit un drame, un roman ou une comédie de caractères, d'autant plus curieuse qu'elle y trouve ses façons de parler, de pleurer, de s'irriter ou de se désespérer. En les trouvant, elle se retrouve, se reconnaît on croit se reconnaître, et la voilà qui institue entre l'original et la copie une comparaison rarement inoffensive. De là vient que la Comédie Humaine a fait du mal à nos frères aînés. Elle n'en fera plus à nos fils. Nos fils ne se tueront pas non plus après une lecture de Werther ou de René; ce sont là des types d'un autre ftge et qui ont cessé d'avoir

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leurs modèles vivants. En revanche, ils ne liraient pas impunément la Joie de vityre?

Ainsi s'expllquerait-on pourquoi les supérieures de nos couvents de demoiselles permettent, aujourd'hui, la lecture de Racine, et pourquoi M"** de Maintenon a commis une lourde faute en faisant jouer trois de ses tragédies par ses jeunes pensionnaires. Gomment elle y fut amenée, comment elle s'en aperçut et la répara, tout cela nous est dit par M. Faguet avec assez de détails pour qu'il n'y ait point à chercher ailleurs. De plus, cet abrégé d'histoire de la maison de Saint-Gyr, pendant la vie de M"^* de Maintenon, est accompagné d'un commentaire psychologique et pédagogique qui ajoute singulièrement à l'intérêt du récit. Pour toute cette partie de la carrière de M"^* de Maintenon, qui va de la représentation d'Athalie à sa mort, on fait bien, sans doute, de lire M. Octave Gréard (1], dont l'étude sur M°*' de Maintenon est la plus renseignée de toutes. Celle de M. Faguet est la plus méditée: c'est aussi la plus courageuse. L'éloge y est sans réserve, et, selon nous, il y reste toujours sans excès.

Le dernier chapitre des Grands Maîtres duxvii* siècle est consacré à Saint- Simon, auteur devenu classique dans ces dernières années. Il figure sur les programmes de licence. Les trente pages de M. Faguet sur Saint-Simon ne seront peut-être pas du goût de tous. Je les résume sans les juger.

Grand, très grand écrivain, peintre incomparable, quand il s'agit de peindre « des ensembles vivants », en cela « supérieur à Tacite et supérieur ft à tout » (2). Saint-Simon reste pourtant incomplet, très incomplet. Admirable comme peintre, « il ne peut compter comme moraliste » (3) . Et la raison c*est que c le moraliste est un esprit très réfléchi qui a vu les hommes, « qui les a quittés et ne tient à eux que par la curiosité. Saint-Simon est « trop passionné pour être méditatif (4); la réflexion n'a pas eu le temps « de naître. Il n'a jamais quitté les hommes, même dans sa retraite, tou- « jours dévoré du désir d'action et de rôle à jouer. Aussi d'analyse du cœur, « d'anatomie à la Tacite ou à La Rochefoucauld, très' peu chez lui. D'ex- « plication de caractère, infiniment peu; il se contente de voir dans une « clarté très vive, peu soucieux ou peu capable de donner la raison des « clioses. > Nous avons lu Saint-Simon trop en courant pour savoir si le ^ouci d'être juste ne rend point M. Faguet sévère. Il est certain cependant que si l'auteur des Mémoires ne cherche ni les dedans ni les dessous des

(i) Extraits de Madame de Maintenon, Paris, Hachette, 1884. (i) P. 275.

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choses, il a une si merveilleuse vision des détails et des ensembles, et des détails dans les ensembles, que le commentaire psychologique s'improvise en nous presque aussitôt. Nous en faisions honneur k Técrivain ; c'était à BOUS qu'il fallait en attribuer le mérite. Remercions M. Faguet de cette leçon de justice distributiveet félicitons-le en terminant pour cette page que nous allons détacher de son livre, c'est la dernière. L'auteur parle de Saint- Simon écrivain, et définit son style (1) : < Ce style tout de sensations était absolument nouveau. La Bruyère, avec le style coupé, annonce le xtiii* siècle. Avec son style où passent toutes les vibrations de nerfs surmenés, Saint-Simon annonce certains écrivains du xaT siècle, Michelet le rappelle souvent. Chez d'autres venus depuiSj ce style est devenu procédé et, à son tour, s'est fait une rhétorique. Il est absolument dangereux à imiter. Souvent admirable chez Saint-Simon, il lui est propre comme son tempérament lui-même. Il faut aller l'étudier chez lui et l'y laisser. Les grands artistes feront comme lui sans le copier. Ils sentiront très vivement, et lutteront contre la langue rebelle, profitant de toutes ses ressources en y ajoutant, l'assouplissant et la renforçant, pour trouver l'expression des sensations qui abonderont dans leur ftme. Ils seront peut-être plus heureux, même comme artistes, que Saint-Simon. Car s'il est vrai que le vif sentiment de la vie est le fond de l'artiste, il n'est pas l'artiste tout entier. Une certaine aptitude à dominer ses sensations sans qu'elles s'affaiblissent ou se glacent, le don de se prêter aux choses tout entier, sans se donner pourtant à elles, et de savoir se reprendre, au moment qu'on veut, pour les exprimer ; l'adresse de les posséder sans qu'elles vous possèdent; la sérénité de l'esprit au milieu de l'orage du cœur , la pleine possession de la pensée au-dessus du magnifique tumulte des sensations qiii obsèdent et qui envahissent, voilà ce qui fait l'artiste complet' et supérieur. Saint-Simon a été trop tyrannisé par ses forces mêmes pour les convertir en génie. Il reste un homme admirablement doué qui nous montre des parties brillantes de grand artiste. »

Voilà qui est nettement, fortement et finement pensé; voilà qui est écrit dans un a français excellent d, si Ton entend par ces mots une langue où les termes, sans être détournés de leur acception commune, restent néanmoins très précis et correspondent avec une irréprochable justesse aux idées, aux sentiments et à la personnalité du critique.

M. Jules Lemaitre assurait naguère que l'esprit normalien n'existe pas. Je n'ai point la même assurance. Il est une attitude que les normaliens prennent très vite et dont ils mettent beaucoup de temps à se défaire quand

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ils s'en défont : elle consiste à ne jamais mesurer ni l'éloge ni le blâme. Entre c'est- « nul » ou « c'est admirable » point de milieu. M. Lemattre avoue cela et c'est par où, quoiqu'il s'en défende, il fait acte de foi en l'esprit normalien. Peut-être nous accusera-t-on, nous aussi, d'avoir l'esprit normalien , d'outrer comme à plaisir les qualités littéraires et psychologiques de M. Faguet, ses mérites de juge et d'écrivain. Nous croyons n'avoir point dépassé la mesure et nous pensons rester dans les limites du vrai en disant que notre camarade commence brillamment une carrière, qui, s'il veut, sera féconde et marquée par de légitimes succès. Peut-être on nous reprochera d'élever un livre « scolaire » au niveau des livres destinés au public, composés pour lui, pensés pour lui. Mais comment M. Faguet aurait-il eu l'audace d'écrire pour le public ses Grands Maîtres du xvii' siècle ? Est-ce qu'on les lit, ces grands maîtres? On les achète bien imprimés, puis on les porte chez le relieur, puis, élégamment reliés, on les dépose dans un endroit bien apparent de sa bibliothèque où on peut les apercevoir sans quitter son fauteuil. On les révère comme des choses sacrées, que l'on regarde, mais auxquelles on ne touche que pour en secouer la poussière.

Les jeunes gens qui font leurs classes sont obligés de lire nos classiques, de les apprendre : le livre de M. Faguet leur facilitera le désir de les comprendre, de les admirer, de les aimer d'un amour réfléchi et durable, et, une fois devenus hommes, de les avoir tous dans leur bibliothèque, et quelques-uns, les préférés, à tour de rôle, sur leur table de travail. Lioivel Dàuriàg.

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