L'ANATOMIE ET LA PHYSIOLOGIE D'ARISTOTE
Traités des Parties des animaux et de la Marche des animaux d*Aristote, traduits en fVançais pour la première fois et accompagnés de notes perpétuelles par J. Barthélémy Saint-Hilaire(2 vol. grand in-8<>. Hachette).
L*Anatomie et la physiologie d*Aristote, exposées d'après les traités qui nous restent de ce philosophe, par le D' Jules Geoffroy (brochure in-8, Mulot).
La Biologie aristotélique, par G, Pouehet (brochure in-8, Alcan).
Après la traduction de Y Histoire des animaux d'Aristote, M. B. S.-H., vient de nous donner celles du Traité des parties des animaux; et du Traité de la marche des animaux^ qu'il a réunis en deux volumes, en les accompagnant de notes et en les faisant précéder de préfaces. Lies trois ouvrages se complètent mutuellemeot, et méritent de trouver place, à côté l'un de l'autre, et au même titre, dans la bibliothèque de toute personne qui s'occupe d'histoire naturelle, de littérature grecque et de philosophie. Le premier contient la zoologie, les deux derniers, l'anatomie et la physiologie comparées des anciens. Nous avons consacré plusieurs articles au
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premier (1) : nous voulons aujourd'hui présenter les deux derniers aux lecteurs de la Critique philosophique et, à cette occasion, exposer les prin* cipes de la biologie aristotélique.
Le Traité des parties des animaiLX se divise en quatre livres, subdivisés eax-mèmes en chapitres. Le premier livre est tout entier consacré à la qoestion de la méthode. Aristote y trace les règles principales qui doivent présider à Tétude de la vie chez les animaux.
La première règle est d*étudier, en les comparant, les fonctions et les organes, après les avoir, pour ainsi dire, abstraits des diverses espèces où on les observe. « Il s'agit de savoir s'il faut, en prenant chaque être à part, ne le considérer absolument qu'en lui-même, que ce soit d'ailleurs la nature de Thomme, celle du lion, celle du bœuf, ou celle de tout autre être étudié isolément; ou bien s'il ne faut pas plutôt réunir en une exposition commune les phénomènes communs que présentent tous ces animaux. Il est en effet beaucoup de fonctions qui sont identiquement les mêmes pour des genres d'êtres qui sont fort différents les uns des autres; telles sont les fonctions qu'on nomme le sommeil, la respiration, la croissance, le dépérissement, la mort; et, à côte de celles-là, une foule d'autres fonctions et d'autres phénomènes organiques... Il est bien clair que, si nous parlions successivement de chaque animal en particulier, nous aurions à répéter les mêmes choses dans bon nombre de cas, puisque chacune des fonctions que nous venons d'énumérer se retrouve, et dans le cheval, et dans le chien, et dans l'homme. Par conséquent, si l'on allait, pour chacun de ces animaux, parler de toutes ces fonctions successivement, on serait exposé à des redites sans fiin^ toutes les fois que l'on traite de fonctions qui sont identiques dans des êtres de genres très divers (Tome I, p. 4. et suiv.). »
Il est inutile de remarquer que cette première règle caractérise la méthode de comparaison anatomique et physiologique. C'est celle que Cuvier a suivie et appliquée systématiquement. Il semble qu'il n'y ait rien de plus simple et qu'elle s'impose immédiatement à Tesprit. a L'organe, dit Flourens, est évidemment l'objet à comparer en anatomie, comme 60 zoologie, c'est Tespèce. Chaque organe a sa fonction propre, son rôle distinct, ses lois spéciales et déterminées ; c'est donc l'organe qu'il faut démêler et suivre , c'est l'organe qu'il faut comparer d'une espèce à l'autre, dans le règne animal entier. Le véritable ordre de comparaison, en anatomie, est donc la comparaison des organes (2).» Cependant cette
(1) Vojci Critique philotophique (première série), t. XXIV, p. Î16, 236, 281.
(2) P. Floukens, Hittoire des travaux de Georges Cuvier, p. 85.
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idée si naturelle de ranger en anatomie les faits selon les organes, et non selon les espèces, cette idée qui seule permettait de former de l'ensemble des faits anatomiques un corps de science, ne se trouve indiquée ni dans les Mémoires de Perrault, ni dans les Descriptions de Daubenton (1 ). Vicq-d'Azyr paratt être le premier des modernes qui en ait compris l'importance.
La seconde règle, plus compréhensive, plus fondamentale, s'adresse non seulement à Tanatomie et à la physiologie, mais à toutes les sciences. Elle prescrit d'observer les faits, avant de rechercher les causes, parce* qu'il n'y a de théories certaines que celles qui s'appuient sur des observations bien faites, c Un point qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est de savoir s'il faut procéder comme les philosophes antérieurs l'ont fait dans leurs théories, et s'il convient de rechercher avec eux comment les choses se sont naturellement produites au début, plutôt que d'observer comment elles sont maintenant. Ces méthodes ne difTèrent pas médiocrement l'une de l'autre. Quant à nous, il nous semble qu'il faut d'abord recueillir les faits dans chaque genre de choses, et que c'est seulement ensuite qu'on peut en dire les causes et remonter à leur origine (p. 11). »
En cette règle qui domine la science moderne, qui lui semble propre, parce qu'elle a été méconnue dans l'antiquité et au moyen flge, et que l'on ferait volontiers dater de Bacon, se montre l'esprit positif de la biologie aristotélique. Chose curieuse 1 Aristote l'opposait aux anciens physiologues, comme Bacon devait l'opposer aux aristotéliciens de son temps, comme Georges Guvier devait l'opposer aux philosophes de la nature. C'est une tendance naturelle de l'esprit de former, d'après les plus faibles analogies, sur les phénomènes qu'il connaît le plus imparfaitement, des conjectures étiologiques qu'il prend facilement pour des vérités nécessaires. Il y a longtemps que l'on s'élève, au nom de la méthode, contre ceux qui s'abandonnent à cette tendance, et qu'on les rappelle au devoir de l'observation préalable et exacte des faits. Il parait qu'il est plus aisé de prêcher ce devoir que de le pratiquer.
Troisième règle : il faut considérer les êtres dans leur forme, c'est-à-dire dans la cause qui dispose et ordonne leurs parties, et dans le pourquoi ou la cause finale, qui est la raison dernière, le principe véritable de l'organisation. On ne doit pas s'en tenir à la cause matérielle et à la cause motrice, comme le faisaient les premiers philosophes qui ont étudié la nature.
« Les anciens philosophes n'ont regardé qu'au principe de la matière
(1) Perrault, dans ses Mémoires sur Vanotomie des animaux, s'applique uniquement à faire connaître des faits particuliers exacts, sûrs, complets. Daubenton, dans ses descriptions anatomiques, ne connaît que la comparaison selon les espèces.
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et s'en sont tenus à la cause matérielle ; ils ont recherché ce que cette cause est en elle-môme, quelles qualités elle a, comment Tunivers entier en est sorti, et ils ont recherché ensuite quel en a été le principe moteur. Ils ont supposé que c'est la Discorde, par exemple, ou F Amour, ou l'Intelligence, oa le Hasard. Mais ils admettaient toujours que cette matière, fond de tout le reste, a, de toute nécessité, telle ou telle nature définie : par exemple, la nature chaude du feu ou la nature froide de la terre, légère avec l'un, pesante avec l'autre. Du moment que ces philosophes forment de cette façon le monde lui-même , ils expliquent semblablement la production des animaux et la production des plantes. Ainsi, ils prétendent que l'eau venant à couler dans le corps, il s'y est produit une cavité destinée à être le réceptacle commun de la nourriture et des excrétions; que le souffle traversant le corps, les narines se sont formées par rupture; ils en concluent que Tair et Teau sont la matière de tous les corps sans exception, car c'est de corps ainsi formés que tous ces philosophes entendent composer la nature entière.
« Mais si l'homme et les animaux existent dans la nature, les parties dont ils sont formés n'existent pas moins; et dè!s lors, il convient de parler de la chair, des os, du sang et de toutes les parties similaires. Il faut également parler des parties qui ne sont pas similaires, telles que le visage, la main, le pied, et expliquer ce que sont ces parties en elles-mêmes et la fonction que remplit chacune d'elles. Il ne suffirait pas de nous dire de quels éléments ces parties sont formées, et si, par exemple, elles sont formées de feu ou de terre; car, en sup|)osant que nous ayons à parler d'un lit ou de tel autre meuble semblable, nous nous attacherions à en définir ridée et la forme bien plutôt que la matière, que cette matière soit de Tairain ou du bois... C'est qu'en effet le lit est essentiellement telle chose dans telle chose, ou une chose faite de telle ou telle façon, et, par conséquent, il faudrait toujours parler de sa forme...
« Toutes les explications des philosophes antérieurs sont par trop simples... 11 est bien vrai que les origines ont dû être le résultat de l'action de certaines forces; mais l'ouvrier pourrait nous parler de sa hache et de sa vrille, tout comme le philosophe nous parle d'air et de terre. Seulement l'ouvrier expliquerait mieux les choses; car il ne se contenterait pas de nous dire qu'avec son outil dirigé et tombant de telle ou teUe façon, il se produit tantôt un trou et tantôt une surface plane. Il nous dirait, de plus, pourquoi il a donné tel coup de son instrument et quel a été son but ; enfin, il ajouterait l'explication de la cause qui fait que son ouvrage prend telle forme ou telle autre forme, à son gré. Il est donc certain que nos philosophes se trompent, et qu'il faut dire d'abord que c'est de tel animal qu'on entend parler , et ensuite , après l'avoir indiqué , il faut expliquer
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ce qu'il est en lui-même et quelles sont ses qualités; il faut en faire autant pour chacune de ses parties, comme on le faisait pour expliquer la forme du lit (p. 15 et suiv.). »
Cette troisième règle, vitaliste et finaliste, ne se comprend bien que si Ton se rappelle la doctrine aristotélique des quatre espèces de causes. Elle est la condamnation dps explications exclusivement pliysiques et mécaniques en biologie. Je remarque qu'elle a été formellement rejetée par Bacon, qui, lui, dédaignait les explications téléologiques, les renvoyait à la métaphysique et à la théologie et les bannissait des sciences naturelles, où il entendait, à l'exemple des anciens physiologues, Thaïes, Anaximène, Démocrite, etc., faire régner uniquement les causes physiques. On connaît le passage où le philosophe anglais prend parti pour le déterminisme physique de Démocrite et reproche au finalisme d' Aristote d'arrêter le progrès de la science :
c Si , pour expliquer certaines dispositions et conformations du corps humain Ton disait que les paupières, avec les poils qui les couvrent, sont comme une haie, comme un rempart pour les yeux; ou que la fermeté de la peau dans les animaux a pour but de les garantir du chaud et du froid ; ou que les os sont comme autant de colonnes ou de poutres que la nature a élevées pour servir d'appui à l'édifice du corps humain; ou encore que les arbres poussent des feuilles afin d'avoir moins à souiSTrir de la part du soleil et des vents ; que les nuages se portent vers la région supérieure afin d'arroser la terre par des pluies; ou enfin que la terre a été condensée et consolidée afin qu'elle pût servir de demeure stable, de base aux animaux; et autres choses semblables; ces raisons (1) pourraient convenablement être alléguées en métaphysique, mais en physique elles sont tout à fait déplacées. Disons donc que toutes les explications de cette espèce sont semblables à ces rémoras^ qui, coipme Tont imaginé certains navigateurs, s'attachent aux vaisseaux et les arrêtent; que ces explications ont, pour ainsi dire, retardé la navigation et la marche des sciences, les ont empêchées de se tenir dans leur vraie route, et les ont forcées de rester là ; elles ont fait que dès longtemps la recherche des causes physiques languit négligée. Aussi la philosophiede Démocrite et des autres contemplatifs quiontécartë Dieu du système du monde, et attribué la formation de l'univers à ce nombre infini de tentatives et d'essais de la nature qu'ils désignaient par le seul mot de destin et de fortime^ ne reconnaissant pour cause des choses particulières que la seule nécessité sans l'intervention des causes finales; cette philosophie, dis-je, autant du moins qu'on peut en juger par ses fragments et ses débris, nous parait, quant aux causes physiques, avoir
(l) Tous les exemples d'explications téléologiques donnés par Bacon sont extraits de divers ouvrages d' Aristote.
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beaucoup plus de solidité et avoir pénétré plus avant dans la nature que celles de Platon et d'Aristote, par cette raison là même que les premiers ne se sont jamais occupés des causes finales, au lieu que les derniers n'ont fait que rebattre ce sujet-là, et c'est en quoi il faut accuser plus Aristote que Platon , attendu que le premier ne dit pas un seul mot de la source des causes finales, c'est-à-dire de Dieu; qu'il met la nature à sa place, et que c'est en amateur de logique et non de théologie qu'il a embrassé les causes finales. Quand nous parlons ainsi , ce n'est pas que les causes finales nous paraissent n'avoir aucune réalité et ne mériter aucunement nos recherches dans les spéculations métaphysiques; mais c'est que, dans les excursions et les irruptions continuelles que font les causes finales dans les possessions des causes physiques, elles ravagent et bouleversent tout dans ce département : autrement ce serait se tromper bien lourdement que d'imaginer que les causes finales, une fois bien circonscrites dans leurs limites, puissent combattre et lutter contre les causes physiques ; car l'explicatioD qui consiste à dire que les paupières sont le rempart des yeux n'a rien d'incompatible avec cette autre qui dit que les poils naissent ordinairement près des orifices des parties humides. Muscosi fontes; etc. Et cette explication qui veut que la consistance de la peau dans les animaux soit destinée à garantir le corps des injures de l'air n'a rien de contraire à cette autre, que la consistance de la peau a pour cause la contraction des pores, occasionnée dans les parties extérieures du corps par le froid et par l'action violente de l'air, et il en est de même des autres. Ces deux espèces de causes s'accordent parfaitement bien; avec cette différence pourtant, que Tune désigne une intention, et l'autre un simple effet (1). »
Ici apparaît, en son caractère peut-être le plus digne d'attention, Topposition du baconismeet de l'aristotélisme. En voyant opérer l'activité humaine dans les arts, et l'activité de la nature dans ses créations, dans ses arts à elle, surtout dans l'homme et dans les êtres vivants pour qui existent les êtres sans vie, Aristote distingue quatre espèces de causes : la cause matérielle, la cause efficiente ou motrice, la cause formelle et la cause
(1) De V^eeroi$$ement et de la dignité des sciences, iiv. 111. — Dans le Novum organum, BaeoQ fait remarquer que, pour aTOir tooIu aller trop loin, c'est-à-dire pour avoir demandé la eaue des faiti les plus généraux , « Tentendement humain retombe dans ce qui le touche de trop près, dans les causes finales, qui tiennent infiniment plus à la nature de Thomme qu'à celle de l'aaivers », et que « de cette source ont découlé tant de préjugés dont la philosophie est infectée » (Livre I). Au livre II du même ouvrage, il s'exprime dans les termes suivants : « Quant à la cause finale, tant s'en faut qu'il soit utile de la considérer fréquemment dans les seîsDces, que c'est cette considération même qui les a lé plus sophistiquées, si on excepte celle qui a pour objet les actions bomaines. ))