ENCORE UN MOT SUR LA^ CHAIRE DE PHILOSOPHIE VACANTE, ETC
impuni et la liberté divine que ne sauraient enchaîner les lois de la nature ; — essentiellement libérale, en ce sens qu'elle tient pour inyiolables la liberté et la dignité de chacun de ces êtres dont Dieu lui-môme veut être le Père, dont Jésus-Christ, le Fils éternel de Dieu, s'est fait le frère, et pour la rédemption desquels ce Sauveur des pécheurs, dans son immense charité, a donné sa vie sur la croix.
M. Meyer se propose de juger les systèmes philosophiques, anciens et modernes, à la lumière de FÉvangile ; de montrer rimpuissance de l'intellectualisme pur, c'est-à-dire, si nous le comprenons bien, de la raison séparée de la révélation ; enfin, de tirer des dogmes chrétiens de Tincarnation et de la rédemption, la vraie philosophie, la vraie métaphysique. Ainsi se résume la singulière profession de foi philosophique que l'on vient de lire. Le parti orthodoxes peut être satisfait : il a trouvé un candidat prêt à faire découler de la formule qui lui est chère : Jéêus-Chrisi mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification^ tout renseignement philosophique de la chaire de Montauban I Quelle foi que celle de Meyer I Quel zèlet
Ce zèle est peut-être excessif. Nous remarquons que t Église libre, qui est orthodoxe,, se croit obligée, tout en soutenant la candidature nouvelle, d'exprimer ses réserves sur l'idée que M. Meyer se fait de la philosophie et sur la manière dont il entend l'enseigner. L'article est de M. Ch. Luigi : nous en citons quelques passages :
<c M. Meyer enseignera, semble-t-il, non pas la philosophie en ellemême, mais la philosophie du christianisme. La question à ses yeux s'est posée ainsi : Etant donné l'Évangile, tel que le comprennent la généralité des chrétiens orthodoxes, tel que le comprend TEglise, en déduire une philosophie.
« Certes, une pareille étude est légitime et ne peut qu'offrir un vif intérêt. On a le droit de faire la philosophie de tout, autant celle du christianisme que celle de toute autre institution...
« Mais d'abord il est difficile qu'on ne soit pas, dans cette recherche, guidé par quelque principe antérieur, par une lampe qu'on a soi-même allumée ; cette lampe, bonne ou mauvaise, c'est en réalité la philosophie du professeur, qu'il le sache ou non. Un kantien découvrira dans l'Evangile le système de Kant, et c'est même une démonstration que nous avons souvent entendu faire, aujourd'hui que ce système règne dans presque toutes nos Facultés françaises ou allemandes. Un platonicien y trouvera les grandes lignes du platonisme. Et ainsi de suite. Toute une secte anglaise prétend que la Bible est matérialiste.
« Maintenant, notre principale objection, c'est que, la philosophie tirée du christianisme fût-elle excellente, elle ne constituerait point encore.
148 ENCORi: UN HOT SUR LA CHAIRE DE PHILOSOPHIE VACANTE, ETC.
à nosyeuX) la philosophie. Dans le inonde de la pensée, en effet, le chemin a autant d'importance que le but, et le point de départ que le point d*arrivée. Or, en philosophie, le point de départ, ce n'est pas la Révélation, c'est Tesprit I^umain livré à Uii-méme et dans sa pleine indépendance. Le chemin, ce n'est pas la fui, c'est la raison. Non pas la raison dépouillée des idées morales, la raison détachée arbitrairement des autres facultés humaines, la raison abstraite et sans cœur, déroulant des syllogismes dans le vide (est-ce cela que M. Meyer appelle « Tintellectualisme pur» ?) ; mais lai raison réelle, dans sa plénitude, avec toutes ses idées, avec tout ce qui lui fait cortège dans la nature humaine. La raison, s'interrogeant ellemême, se saisissant, se connaissant, s'élevant vers Dieu sur les notions d'infini et de parfait, comme sur des ailes puissantes, telle est, pour le philosophe, la seule autorité. Si vous regardez à une autre, c*est de la théologie que vous faites, de la théologie excellente peut-être, mais pas autre chose.
c La seule filiation que nous établissions entre la religion chrétienne et la philosophie est lointaine et indirecte. Nous croyons que cette religion a fortifié l'esprit humain. Mais c'est une raison de plus pour qu'eUe le laisse marcher tout seul (!}• »
Nous souscrivons à ces observations parfaitement justes et sensées; mais nous nous étonnons que M. Luigi n'en ait pas tiré la conclusion naturelle. C'est que M. Ueyer, qui ne veut pas laisser l'esprit humain marcher tout seul, qui regarde aune autre autorité qu'à celle de la raison, qui refuse à la philosophie tout droit propre et toute vie indépendante, qui lui donne la révélation, le miracle, pour point de départ, ce qui revient ànier absolument toute méthode philosophique ; c'est que M. Meyer n'aurait pas dû poser sa candidature à une chaire de philosophie ; c'est que cette candidature ne saurait être prise au sérieux par ceux qui désirent que la philosophie soit sérieusement enseignée à la Faculté de Hontauban. Pour enseigner la philosophie,il faut quelqu'un qui y croie, qui l'aime, qui en sache le prix, qui en comprenne le rôle dans l'instruction supérieure, qui ne soit pas prêt à la subordonner et à la sacrifier, soit à l'histoire naturelle, soit à l'exégèse et à la dogmatique. M. Meyer, — sa circulaire le prouve,— n'est pas ce quelqu'un.
(1) VÉgliu libre, n» du 20 août 1886.
F. PlLLON.
NOTIGBS BIBLIOGRAPHIQUES* 149
NOTICES BIBUOGRAPHIQUES
RÉYBUSS d'un paIbh MYSTIQUE, par louU Ménard, 2* édit, 1 yol, pelitin-lS
(Paris, Alphonse Lemerre).
J*ai rendu compte de ce livre, prose et poésie mêlées, recueil de dialogues et de sonnets, qui sont de petits chefs-d'œuvre, à l'époque où M. Louis Ménard en fit paraître la première édition (1). Je signale aujour d'hui le volume de la seconde édition. II a sa place marquée dans la bibliothèque de toate personne de go&t. Il contient deux articles nouveaux : V Alliance de la religion et de la philosophie et Sacra privata. L*un et l'autre, comme tous ceux qui ont été réunis dans la première édition, avaient été publiés antérieurement par la Critique philosophique (2). L'auteur y a joint une pièce de vers intitulée : Panthéon, qui justifie bien le nom de paten mystique qu'il se donne, et qui est la conclusion naturelle de l'ouvrage, dont elle exprime poétiquement l'inspiration. Je la mets sous les yeux des lecteurs :
Le iempia idéal où vont mes prières Renferme tons les Dieax qae le monde a eonnus. Évoqués à la fois de tous les sanctuaires,
Anciens et nouveaux, tous Ils sont venus.
Les Dieux qu'enfanta la Nuit primitive Avant le premier jour de la création ; Ceux qu'adore en ses jours de vieillesse tardive
La terre, attendant sa rédemption;
Ceux qui s*entourant d'ombre et de silence, Contemplent à travers l'éternité sans fin Le monde, qui toujours finit et recommence
Dans ruiusion du rêve divin ;
Et les Dieux de Tordre et de l'harmonie, Qui, dans les profondeurs du multiple univers Font ruisseler les flots bouillonnants de la vie,
Et des sphères d*or règlent les concerts ;
Et les Dieux guerriers, les Vertus vivantes, Qui marchent dans leur force et leur m&Ie beauté. Guidant les peuples fiers et les races puissantes
Vers les saints combats de la liberté ;
Tous sont-là : pour eux l'encens fume encore, La voix des hymnes monte ainsi qu'aux jours de foi ; A Tentour de l'autel, un peuple [immense adore
Le dernier mystère et la grande loi.
(t) Voyez Critique philosophique^ {'• série, t. IX, p. i36.
(3) Vallianee de la religion et de la philotnphie a paru dans la Çritiqw religieuse, i** année, p. 71, sous ce titre : Valliance des libres penseun et des protestants. — L'article Sèmera privaia a paru dans la Critique philosophique, i" série, t. .XVI, p. 427 et S3i, sous ce titre : UnprobUme d^éducation*
Car c'est là qu'un Dieu s'ofllre eu sacrifice : Il faut le bec sauglaut du vautour éternel Ou rinfAme gibet de Tétemel eupplice,
Pour faire monter Tàme humaine au ciel.
Tous les grands héros, les saints en prière, Veulent avoir leur part des divines douleurs ; Le bûcher sur TOEla, la croix sur le Calvaire
Et le ciel, au prix du sang et des pleurs.
Mais au fond du temple est une chapelle Discrète et recueillie, oâ, des deux entr'ouverts La colombe divine ombrage de son aile Un lis pur, éclos sans les palmiers verts.
Fleur du paradis. Vierge immaculée.
Puisque ton chaste sein conçut le dernier Dieu, Règne auprès de ton fils, rayonnante, étoilée,
Les pieds sur la lune, au fond du ciel bleu.
On voit que M. Louis Ménard embrasse dans sa sympathie toutes les religions et rj^unit dans son culte tous les dieux, comme s'il ne voulait pas voir ou s'il croyait facile de concilier leurs antagonismes. Il est vrai que ce culte vient de Timagination plus que de la conscience. La conscience ne serait pas la conscience, si elle n*était exclusive ; rimagination n'a pas besoin de l'être ; elle peut varier ses points de vue religieux ; elle peut adorer tour à tour H^raklès et Jésus; elle peut avoir une chapelle pour Yénus, et une autre pour la Vierge immaculée, mère du dernier Dieu. Le sentiment du mal, du péché, manque à ce polythéisme poétique, qui semble moins éloigné du catholicisme, tel que les Jésuites l'ont
fait, que du christianisme protestant,
Quelques niFriccLTis de l^uhivebsalismb chrétien, par E, Petav9l'0Uiff, brochure in- 8*
(Genève, £. Beroud et C*).
Dans cette brochure intéressante, M. P.-O. discute et réfute les arguments par lesquels M. Steinheil avait soutenu, dans la Bevtie théologique de Montauban, le thèse eschatologique du salut universel. Selon lui, l'universalisme est condamné par l'exégèse biblique, par l'analyse psychologique et par les analogies de la nature. — Mais on reproche au conditionalisme d'ouvrir le perspective du néant, de séduire le pécheur par la promesse de la délivrance finale. — Autant vaudrait, répond M. P.-O., accuser le code pénal d'encourager le crime, parce que l'exécuUon du malfaiteur est suivie pour lui de la paix lugubre du cimetière. Peut-êlre cette réponse n'est-elle pas bien satisfaisante. La thèse de l'immortalité conditionnelle aurait, il semble, beaoin d'être fortifiée contre l'objection
NÛTIGBS BIBLIOGBAPHIQUSS. 151
tirée de l'état d'esprit bouddhique. Voici les conclusions de la brochure :
c 1^ L'universalisme est antibiblique... Personne n'a osé attaquer, au nom de l'exégèse, les arguments présentés par M. Byse, aux Conférences pastorales de Paris, en faveur du conditionalisme ;
« 2^ Un disciple docile de la leltre et de l'esprit de l'Ecriture refusera de se livrer à Tespoir fallacieux d'un salut universeli espoir qui risquerait de refroidir en lui Tardeur missionnaire ;
c 30 Ceméme^spoir sera bien plus dangereux encore pour le pécheur impénitent; certain de parvenir finalement à la vie étemelle et bienheureuse, il ne se donnera plus la peine de fuir la colère à venir ;
<c 40 L'universalisme porte atteinte au caractère de Dieu en faisant du Créateur le jouet, en quelque sorte, de sa créature* Il nous présente un Dieu imagina.ire qui n'est ni celui de la Bible, ni celui de la nature, ni celui de la conscience religieuse, un Dieu mou, résolu à ne jamais exécuter les plus solennelles menaces. Dans le conditionalisme, au contraire, le pécheur même pardonné est puni de ses fautes, dans une certaine mesure proportionnelle, et, quant à l'impénitent, s'il repousse définitivement la grâce, sa personne tout entière servira de garantie adéquate aux réclamations de la justice éternelle. »
Lebens und Weltfragm, (Questions sur la vie et le rnoode], par le D* Bernard Mûnz. — Vienne, i886.
Ces « essais philosophiques » embrassent des sujets intéressants; dont nous allons passer quelques-uns en revue en ajoutant nos observations aux vues de Fauteur. L'un d'eux se rapporte à un livre intitulé : Le Grund lo$é optimismus^ l'optimisme sans fondement, œuvre d'un écrivain, Jérôme Lorm, auquel, au point de vue subjectif, lenom de pessimiste prédestiné conviendrait parfaitement. Rien de plus lamentable que sa destinée, car après sa guérison à l'âge de quinze ans d'une attaque de paralysie, il est resté sourd et presque entièrement aveugle. Ses premières productions littéraires dépeignent le monde sous un aspect excessivement sombre. C'est un travail dans lequel les progrès de la civiUsation sont jugés avec l'imagination d'un second Rousseau. C'est, d'autre part, un roman dans lequel Théroïne catholique sacrifie son amour â un vœu qui lui a été arraché par la tromperie la plus coupable.
Toutefois, l'optimisme n'est pas entièrement banni des sentiments
de Jérôme Lorm, bien qu'il déclare sans fondement celui qu'il adopte.
. C'est dans les jouissances de la nature qu'il en trouve la raison, jouissances
déterminées non sous le rappoi*t de l'esthétique, mais sous celui de
l'eudémonie. Il ne se plonge pas dans la contemplation des beautés de la
152 NOTICES BIBLIOGBÀPHIOUSS.
nature, mais il abandonne ingénument son âme à toutes les magies de runiversalité inconsciente du désiVy et le monde lui apparaît sub speete «temitatis. Délivré de la destinée, c'est dans la solitude qu il cherche la paix et le repos. « Cette invitation à fuir le monde, dit M. M., sonne particulièrement mai dans la bouche d'un homme qui comme lui donne à ses actions un fondement altruiste, et qui base l'interdiction du suicide et la doctrine bouddhiste, dont il s'inspire, sur cette pensée que personne n'est assez malheureux pour qu'il ne puisse trouver un être à secourir, ne fût-ce qu'un chien. Laparole : BeatasoltttÂdo, sola beatitiido, contraste d'une manière frappante avec l'éthique basée sur la pitié. Le motif allégué pour la fuite du monde ne donne pas de la force de résistance de l'auteur une idée bien brillante. Gomment aussi pourrions-nous attendre d'un chaleureux avocat du pessimisme la confiance dans la force morale de l'homme t Hais nous qui ne sommes pas atteints de la maladie du dégoût du monde, qui avons su nous en défendre, nous pouvons maintenu* que la jouissance de la nature n'est heureusement pas attachée à une vie d'ermite. Celui qui, revenu des illusions du monde, s'est confié au sein maternel de la nature, surtout s'il y a été ramené par les fières et magistrales peintures d'un Lorm, ne se laissera plus reprendre au tourbillon de la société; il regardera plutôt la chasse aux biens terrestres comme un désolant spectacle, dont il se détournera pour s'élever vers l'idylle enchanteresse de la nature. » A notre tour, nous réclamerons contre cette expression d'idylle enchanteresse, pour caractériser un ordre de choses dans lequella dévoration mutuelle des espèces vivantes s'ajoute à un terrible développement de catastrophes physiques.
Un autre essai du livre commence par cette citation :
<f Devoir 1 mot grand et sublime, tu n'as rien d'agréable ni de flatteur, tu commandos la soumission, sans employer, pour ébranler la volonté, des menaces propres à exciter naturellement l'aversion et la terreur, mais en te bornant à proposer une loi, qui d'elle-même s'introduit dans l'âme et la force au respect (sinon toujours à l'obéissance), et devant laquelle se taisent tous les penchants, quoiqu'il travaillent sourdement contre elle. »
La thèse sévère de la Critique de la raison pratique de Kant, dit M. M., exige l'obéissance absolue pour l'impératif catégorique. Tous les penchants naturels, quelque grand que soit le sacrifice exigé, doivent être exclus du sanctuaire de la loi. Aucun fondement pathologique ne peut être donné à l'éthique.
Le poète Schiller, un des plus illustres disciples de Kant, auquel se joint son ami Guillaume de Humboldt, est dans des dispositions plus conciliantes. A lui, qui a consacré un chant magnifique à la joie t 1
puiflsant ressort de réternelle nature », la vertu apparaît comme la beauté, placée entre la dignité, expression de l'esprit dominant, et la volupté, expression de la passion régnant sur le cœur. Il veut que Thomme remplisse son devoir avec joie, il envisage l'idéal dans la Kalokagathia des Grecs, et demande la conciliation de la passion avec la loi. c Dans la philosophie morale de Kant, dit le poète, Tidée du devoir est proposée avec une dureté propre à effaroucher les Grâces, et qui pourrait aisément tenter an esprit faible de chercher la perfection morale dans les sombres sentiers de la vie ascétique et monacale. Quelques précautions que le grand philosophe ait pu prendre pour se mettre à Tabri de cette fausse interprétation, qui devait répugner plus que toute autre à la sérénité de ce libre esprit, il s'y est exposé, en opposant l'un à l'autre, par un contraste rigoureux et criard, les deux principes qui agissent sur la volonté humaine. »
Schiller demande comment, dans le cas où l'ordre moral voudrait que la nature sensible ne tdi jamais que le parti opprimé^ et ne pût être un allié, cette nature pourrait s'associer avec toute l'ardeur du sentiment à un triomphe qui ne serait alors célébré que sur elle-même ? comment elle pourrait s'intéresser vivement à la satisfaction de l'esprit, si elle ne pouvait se rattacher à lui par un lien que l'analyse intellectuelle fût impuissante à en séparer sans violence ?
On hésite à préjuger quelque chose de bon d'un homme qui ose si peu se fier à la voix de l'instinct, qu'à chacun de ses mouvements, il doit recourir à une consultation rigoureuse de la loi. Pour n'avoir point à craindre de s'égarer, les deux principes doivent être dans cette harmonie qui caractérise la perfection de Tàme. Voilà où Schiller aperçoit l'idéal d'une belle âme. C'est celle qui accomplit les plus pénibles devoirs avec la même facilité que si le principe passionnel agissait seul. La vie du moraliste formé par l'École suivant toutes les rigueurs de la règle, ressemble à un dessin où cette dernière aurait été marquée par des traits durs et raides; tandis que la vie d'une belle âme apparaîtrait comme dans un tableau du Titien, où les contours s'effacent en quelque sorte, mais où la figure entière paraît d'autant plus vraie, plus vivante et plus harmonieuse. Dans cette âme se trouve le véritable accord entre la raison et les sens, entre l'inclination et le devoir. La grâce est l'expression d'une telle harmonie dans le monde sensible. La grâce peut appartenir à une figure où manque la base architectonique, et souvent elle triomphe des traits les plus irréguliers.
Le parti pris de Kant d'envisager le pur devoir dans l'exclusion de tous les mobiles passionnels, a été judicieusement abandonné par M. Renouvier, qui toutefois ne s'est flatté ni de rencontrer la perfection
1S4 NOTICSS BIBLIOORAPHTOUSS.
d'une belle Ame surn^e globe terraqué, ni de connaître le moyen de faire que les devoirs les plus pénibles soient des devoirs remplis avec facilité. Mais tout en admettant (dans sa Science de la morale) que la séparation des deux ordres de mobiles doit être maintenue d'abord, en bonne méthode, pour fonder Téthique rationnelle et arriver à la formule du devoir, ce dernier reconnaît que les mobiles passionnels dont on a fait abstraction doivent être rappelés pour rétablir l'intégralité de la nature humaine. La réduction de la loi morale à la forme^ dit-il, indépendamment de toute matière, est vraie sans doute, en ce sens que la loi, comme générale, se subordonne tous les cas particuliers, toutes les fins particulières ; elle n'est ni ne peut être vraie, si on entend par là que Tacte conforme à la loi devrait être fait en dehors de la tendance à la fin universelle ou au bonheur, soit même à une fin particulière quelconque et encore bien que justifiable par la loi?
H. M. ajoute une note que nous reproduisons :
c Tandis que Schiller entre courageusement dans la pleine vie de la morale en y donnant place à la belle et divine étincelle de la joie, il se rencontre avec le génie de la langue, qui ne nous montre pas la main de Thomme étendue vers la couronne d'épines du martyre, mais vers les lauriers de l'art de la vie. Gela ressort en effet de ce que les mots qui désignent le moralement bon, désignent aussi ce qui est salutaire, favorable. Dans plusieurs langues la même expression sert pour raocomplissement du bien et pour le sentiment du bien*ètre. En grec e9 icpdErretv sert à désigner l'action noble et honnête, et en même temps la prospérité. Le latin agere a aussi un double sens, qui donne aisément matière à des équivoques, a Plante et Térence ont trouvé là des motifs de traits comiques. »
Dans un autre essai qui porte pour titre : La liberté de la volante n'est pas une limitation de la loi de causalité, l'auteur se range parmi les partisans d une volonté libre qui est une volonté nécessitée I et nous n'avons pas été étonné de trouver vers la fin du livre son adhésion à la doctrine évolutioniste.
c La liberté de la volonté, dit-il, n'établit pas un règne arbitraire. Comme tout dans la nature, elle dérive d'une cause déterminée à laquelle elle ne peut pas se soustraire. Ses choix lui sont prescrits par la nécessité. Du commencement à la fin de la vie, on la voit soumise à la lutte de deux influences, celle d'Arété et celle de Kakia, personnifications bien connues de l'antiquité. L'homme qui sait peser exactement ses forces rivales et qui connaît la conséquence d'une conduite vertueuse, abandonne son âme sans condition à la vertu. C'est la connaissance qui fait le caractère, comme Fa déjà dit ce grand homme, ce Grec qui voua pour la première fois son attention à la philosophie morale.
NOTIOBS BIBLIOGRAPHIQUES. . ISS
«Nous posons, en dépit|dudéterminismey une liberté de la volonté. Mais elle se trouve dans l'indépendance de l'externe ; elle diffère absolument d'un libenan arbitrium indifferenticBy et consiste dans la détermination de l'agent par lui-même. C'est la contrainte externe, et non la nécessité, qui forme Pantithèse de la liberté. Jusque-là, et pas plus loin, nous sommes d'accord sans réserve avec Spinoza, quand il définit ainsi la liberté : «Une chose est dite libre, lorsqu'elle existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seule à agir ; nécessaire, ou plutôt forcée, lorsqu'elle est déterminée par autre chose à être et à opérer suivant une loi certaine et déterminée. »
L'auteur croit qu'il est difficile et non impossible de réaliser un tel idéal, et que la vie même du philosophe qu'il vient de citer le prouve. Ce serait pour proposer à ses semblables la voie ardue qu'il a trouvée et parcourue, que son Éthique aurait été écrite. On peut toutefois demander si l'auteur veut dire que Spinoza est réellement parvenu à n'être déterminé que par la seule nécessité de sa nature^ sans jamais être déterminé par autre chose à être et à opérera C'est une pensée hardie t Les partisans de lajiberté non nécessitée n'ont pas de ces prétentions.
De nombreux esprits éminents de l'Allemagne ont reçu une profonde inQuence de Spinoza et l'ont entouré d'une très haute vénération. Schleiermacher est placé par M. M. à leur tête. Vient ensuite Jacobi, que ses sentiments religieux ont rempli d'amertume et de violence contre son système^ mais qui n'hésite pas à célébrer l'élévation et la pureté du philosophe. Il pare même son front de l'auréole de la sainteté, ic Cette sainteté, dit-il, est fondée sur le sublime Amor Dei intellectualis. C'est cet amour qui s'éveille dans l'homme qui a triomphé de ses impétueuses passions. C'est lui dont Gœthe enflamme l'âme de Faust à la fin de sa
tragédie, t
LA COnSTITDTIOH DE L*âOLI8K I8T-KLLB DB DROIT DITUI? brOCh. in-8, pftT M. FaiK^
(Paris, Fisclibacher).
C'est la leçon d'ouverture faite à la Faculté de théologie protestante de Paris, au commencement de Tannée scolaire 188S-86. M. Y. y traite des principes fondamentaux de la constitution de l'Église. Ces principes font-ils partie de la révélation, et le gouvernement de l'Église a-t-il une forme de droit divin; ou bien la révélation ne porte-t-elle que sur la doctrine du salut, et l'Église reste-t-elie libre d'adopter la constitution qu'elle juge la mieux appropriée aux circonstances dans lesquelles elle est appelée à vivre?
i56 NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES.
Voilà la question.
Le calholicisme répond que la consUtution de TÉglise est une partie essentielle de la révélation divine, et que la communication du salut est indissolublement liée aux organes hiérarchiques, qui ont seuls la mission et le pouvoir de faire part aux hommes de la grâce divine. L'anglicanisme se place au même point de vue : bien qu'il définisse autrement que le catholicisme les organes de TÉglise, il affirme comme lui Torigine divine de ces organes ; il voit dans les évéques les successeurs des apôtres. D'autre part, un grand nombre de presbytériens ont prétendu que l'organisation presbytérienne et synodale aune valeur normative, comme étant celle de la primitive Église; ils appuyaient cette thèse sur les enseignements scrîpturaires.
M. Y. professe une tout autre opinion. Il soutient qu'aucune organisation ecclésiastique, de quelque nature qu'elle soit, n'est d'institution divine ; que l'Église est maîtresse de son mode de gouvernement, la révélation ne lui en ayant prescrit aucun; que le régime presbytérien luimême, bien qu'il soit un des plus remarquables et des plus heureux essais de constitution, doit être considéré comme une œuvre humaine. Voici sur quelles considérations il se fonde :
c La constitution presbytérienne n'est pas la reproduction exacte de la constitution des communautés apostoliques.
« Si même on réussissait à démontrer cette identité, aucune indication de l'Écriture ne permettrait d'en conclure que cette constitution fasse partie intégrante de la révélation et soit obligatoire pour l'Église des âges postérieurs.
< Les renseignements scrîpturaires ne sont pas suffisants pour nous permettre de nous faire une idée complète et absolument claire de la manière dont les apôtres avaient organisé les premières communautés. Nous ne pouvons même pas affirmer que cette organisation fût absolument identique dans toutes les Églises naissantes. Mais ce qu'il nous est permis d'affirmer, c'est qu'elle n'avait pas dans l'esprit de ses fondateurs ce caractère permanent et obligatoire qu'on tente de lui attribuer. Les apôtres, s'appuyant sur ce qu'ils trouvaient dans la synagogue, ont choisi cette forme de gouvernement des communautés comme la mieux appropriée aux besoins temporaires et locaux qu'ils avaient à satisfaire. Hais rien n'indique qu'ils aient entendu interdire de modifier cette constitution pour répondre à une transformation des besoins anciens, ou à l'apparition de besoins nouveaux. Tout au contraire, et cela est décisif, nous les voyons dans une circonstance importante créer une fonction nouvelle pour répondre à une nécessité non prévue d'abord et qu'avait mise en lumière la vie de la communauté de Jérusalem. L'institution des diacres
NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES. iS7
n'est pas aatre chose qu'un changement apporté à l'organisation première donnée à l'Eglise (p. 29). »
M. Y. conclut qu'il faut c maintenir, bien tranchée, la distinction entre doctrine révélée et institutions ecclésiastiques et insister fortement sur cette différence capitale, que la doctrine est d'origine divine, que la constitution extérieure est œuvre de la sagesse humaine » ; d'où cette conséquence, que« le théologien qui étudie la dogmatique et celui qui s'applique à connaître le droit ecclésiastique suivent des voies différentes ». ^ Celui qui expose la doctrine évangélique aspire à présenter des vérités qui aient une valeur absolue. 11 sait bien sans doute que la faiblesse humaine ne lui permettra jamais d'atteindre son but d'une manière parfaite. Les vérités révélées dépasseront toujours infiniment la foi du croyant le plus fidèle, l'intelligence du penseur le plus profond et le plus pénétrant. Le tableau qu'il en trace reste toujours incomplet et approximatif. Il subsiste toujours dans son œuvre des lacunes et aussi des erreurs. Hais s'il ne réussit pas à s'assurer une pleine possession de Tabsolu, sa marche doit toujours être orientée vers cet absolu. Il ne pourrait cesser d'y tendre sans abdiquer...
c Chez l'homme qui étudie la constitution de l'Eglise, d'aussi hautes visées seraient une usurpation. Il se meut en plein dans le relatif et ne peut revendiquer une autorité absolue et permanente pour aucun de ses résultats. Une seule chose pourrait à la base de ses études être considérée comme d'origine divine :1a nécessité pour l'Église sur la terre d'avoir une constitution extérieure ; mais cette vérité appartient à la catégorie des vérités naturelles, non à celle des vérités révélées (p. 32). »
Cette distinction de la doctrine, dont le caractère est absolu, et de la constitution, essentiellement modifiable et perfectible, est très conforme à l'esprit luthérien. Elle paraît claire et plausible. Peut-être cependant M. V. lui accorde-t-il plus de portée qu'elle n'en a réellement. Qu'importe que la doctrine, comme révélée, soit absolue, si la connaissance de cette doctrine est relative? Or, elle l'est certainement aux yeux de M. V., puisqu'elle peut être incomplète et mêlée d'erreurs. Si elle est incomplète, elle est susceptible d'addition; si elle est mêlée d'erreurs, elle est susceptible de soustraction, de rectification, d'épuration. Voilà que la conception du progrès en dogmatique se rapproche singulièrement de celle du progrès
en droit ecclésiastique.
IftS NOTICES BIBLIOOBAPHIQUKS.
L*]DÉB DK DIEU DA98 Là POÉSIE DE VICTOR Hvoo, conférence proQoiioée à Straaboarg Montbéliard, Saint-Etienne, etc.; par X. Trial, pasteur à Nîmes, (Strasbourg Jimprimerie Herts).
Il nous siérait mal de louer cette conférence, oîi nous sommes heureux de retrouver, présentées avec talent sous la forme oratoire, les réflexions que contiennent divers articles de la Critique philosophique sur le génie poétique et la philosophie de Victor Hugo.
Ce qui constitue le génie de Victor Hugo, c'est, d'une part, la puissance de créer des rhythmes, des images et des mythes ; c'est d'autre part, le don du sublime. Or, chezHugo, le don dusublime, selon H. T., vient surtoutde sa philosophie, de sa foi morale, de ses aspirations religieuses, de sa croyance au Dieu personnel et vivant, c Victor Hugo décrivant la nature, analysant le devoir, flétrissant le mal, exaltant le bien, dévoilant l'immortalité, scrutant Dieu, Victor Hugo faisant planer sur ses œuvres et sur sa vie le nom de Dieu, Victor Hugo luttant avec Jéhovah, et, nouvel Israël, sortant de cette lutte avec la stature d'un géant, Victor Hugo dominant ainsi tous ses contemporains de la môme hauteur que le mont Atlas domine les collines jalouses, Victor Hugo nous apparaît dans toute la splendeur de son génie poétique. Il nous étonne, il nous emporte, il nous ravit, il fait courir dans nos membres le frisson du sublime; et pourquoi? Parce qu'il croit en Dieu. Au début de sa carrière, alors que l'idée de Dieu le préoccupait peu, les traits de sublime sont, chez lui, assez clairsemés. Mais à mesure que ses cheveux otit blanchi, à mesure aussi, par Tâpre sentier du devoir, il est monté au faîte des aspirations de la conscience humaine, il est monté à Dieu^ et les traits de sublime se sont rapprochés et multipliés... L'idée de Dieu est une partie intégrante, un élément constitutif du génie poétique. C'est à l'idée de Dieu que Victor Hugo doit ses plus pures et ses plus larges inspirations, presque tout ce qu'il a de sublime (p. 17). »
M. T. remarque avec toute raison, à ce sujet, que Victor Hugo a passé au milieu de notre génération, méconnu, incompris, pareil à un revenant d'un autre âge. c Nos contemporains, réalistes à outrance, enfoncés dans, la vulgarité, enfouisdans le terre-àterre, revenus de tous les enthousiasmes, se moquant de tous les sacrifices, ayant la négation pour prétresse et la matière pour idole, gouailleura et sceptiques, nos contemporains ont fait et font encore de Victor Hugo le coryphée de l'incrédulité. Et la preuve, c'est que M. Renan, cet artiste consommé chez lequel la suprême distinction dissimule mal le manque absolu de principes, c'est que M. Renan s'est demandé : « Qu'est Victor Hugo? est-il spiritualiste?est.il matérialiste? On Tignore. » Et la preuve, c'est que toutes les sociétés matérialistes ou athées, c'est que tous les cercles incrédules, se sont 'empressés de nommer
DIVERS. ISd
Victor Hugo soit membre actif, soit président honoraire. Et la preuve, c'est qu'à ses funérailles il n'a pas été question de vie éternelle, tandis que le nom de Dieu n'y a été prononcé qu'une seule fois, et encore bien timidement. Non, quoi qu'on puisse dire oufaire, notre génération n'a pas su s'élever à la hauteur de Victor Hugo. Le plus glorifié, le plus encensé des poètes a été aussi le plus méconnu et le plus incompris (p. 19). »
RASSEGNA CRITIGA DI OPERE FILOSOFICHE, SCIENTIFIGHE
E LETTERARIE
Principaux articles contenus dans cette revue, du n® de décembre 1885, au n« de mai 1886 inclusivement :
DécRMBRB 1889. — Les maladies de la personnalité, de Th. Hibot, par A Angiulli,
Jj^NYiER 1886. — L'école positive de droit criminel, par F» Puglia, — La philosophie du droit, de L. Miraglia, par G. Lomonaco.
Février. — Quelques ouvrages de métaphysique, par A, Angiullu
Mars. — Le paulinisme. Lectures sur l'influence de Tapétre Paul, sur l'influence du christianisme, de 0. Pfleiderer, par G. Trexta, — Influence de la biologie sur la pensée moderne : discours de F. Gasco, par G. Faladino, — La philosophie du droit, de G. Bovîo, par A, Angiulli.
Avril. — La philosophie comme science idéale et système, de J. Frohschammer, par A, Angiulli. — Les relations entre les maladies mentales et le délit : observations des docteurs W. Sander et A. Richter, par G. Sergû — Le divorce dans la législation italienne, de G.-F. Gabba, par G. Lomonaco.
Mai. — L'idéalisme critique de Gohen, par G. Cesca.