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LES PROBLÈMES DE L*ESTHÉTIQUE CONTEMPORAINE

lement disparu, ou peut s'en faut, de toutes les langues de TEurope, de celle de la France, tout particulièrement; mais il est entièrement distinct de Taccent tonique, lequel se marque par des sortes de coups, ou de pet'cussions ou de vibrations de la voix qui distinguent plus ou moins les syllabes et les mots. Celui-ci n'a rien perdu de son caractère, et l'emploi instinctif en est facile à observer dans la poésie populaire (1).

Au reste, ni en français ni dans aucune autre langue on n'a pu faire des vers, des hexamètres notamment, à Timitation exacte de ceux des anciens. Mais les éléments, aujourd'hui perdus^ de tels vers, étaientils bien ceux qui constituaient l'essence du rhythme, et par conséquent le caractère même de la poésie, ou ce qui, en elle; est universellement accessible au sentiment populaire?

Scoppa démontre avec beaucoup d'érudition et des développements

considérables (2) que le sentiment du vers chez les anciens a eu pour

sujet propre le nombre, c'est-à-dire cela même que nous appelons le

rhythme, et dont l'accent tonique est le moyen dans les langues; que c'est

par l'effet d'un raffinement particulier des poètes lettrés, que la loi des

quantités a été introduite dans la prosodie, à côté de la distribution des

accents; que l'observation délicate et difficile de la quantité n'a jamais

été à la portée du peuple, dans l'antiquité même, et qu'ainsi s'explique

le fait, sans cela bien étonnant, de la disparition de cet élément du

langage, dans les idiomes néo-latins, dont la formation a été due en grande

partie à la persévérance de Taccentuationet à la conservation des accents.

Il est aisé de véritler, — non pas, par exemple,* en prononçant les mots

latins à la française, avec Taccent constant sur les finales, — que le vers

latin conserve son harmonie quand on le récite en accentuant les mots,

mais sans s'occuper de la quantité des syllabes, et qu'il la perd quand on

(1) Le critique du Journal de l'Empire, HoiTinanD, à propos du mémoire de Scoppa, ne craignit pas de nier tout simplement que raccent tonique entrât pour rien dans la poésie française, ce qui montre à quel point l'école des purs littérateurs avait enterré la question. Le rapporteur, Daru, lui, du moins, sans adopter le sytème de Tauteur, fut très éiogieux pour Touvrage. Il le mit fort au-dessus des autres mémoires (il y en eut douze) présentés à TAcadémie. L'un de ces derniers était de Mablin, qui obtint une mention honorable, et dont on cite aujourd'hui le nom et le travail quand on parle de la théorie de l'accent pour la métrique française. Mais il est bon de savoir que ftlablin, abbé piémontais, s'était servi du livre antérieurement publié par son quasi-compatriote de langue italienne, l'abbé sicilien Scoppa, et n'avait d'ailleurs point déguisé ses emprunts. C'est donc bien de Scoppa et de la comparaison du français avec l'italien, comme c'était naturel^ que nous est venu ce rappel à la vérité.

(S) Il n'a eu pour cela qu'à suivre les traces d'un auteur qu'il cite fréquemment et auquel il a malheureusement emprunté, du même coup que sa théorie générale des accents, sa grande erreur, l'assimilation de la poésie à la musique en ce qui touche la mesure du temps. Cet auteur est l'Italien Sacchi, qui a écrit sur la musique et son histoire plusieurs dissertations et notamment : Délia divisione del tempo ntlla mwica, nel ballo et nella poesia, diuertasioni ire, Milano, 1770.

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tâche à observer les quantités prosodiques en changeant la place des accents. Ici se place une remarque bien instructive de saint Augustin. Dans le vers : Arma vtrumque cano Trojœ qui primus ah orts^ on peut, ditil, sans choquer Toreille, faire longue la syllabe mus, qui ne porte pas l'accent, comme s'il y avait primis au lieu de primus, tandis qu'on ne peut pas passer sur la syllabe pri sans l'appuyer d'un accent. C'est donc tradition et habitude, ce n'est pas loi naturelle et condition d'harmonie, de faire des syllabes longues ou brèves, comme, par exemple, bref, ca de canOy qui cependant porte Taccent. Scoppa conclut que levers de Virgile, quand on le défîgure ainsi : AnnarUgemque dico Rhodi qui novus ab aris, avec sa quantité altérée à quatre endroits, ne change pas de mesure, parce que les accents y conservent leurs places. Il n'entend pas nier ce que la règle des quantités pouvait ajouter de mérites, absolument insaisissables pour nous, à la métrique des anciens; mais il soutient que ces mérites devaient être d'une nature subordonnée puisque les vers latins prononcés à l'italienne ont une harmonie incontestable, et que cette harmonie tend à disparaître quand on s'efforce de faire brèves des syllabes qui portent l'accent, et longues certaines autres qui n'en ont aucun.

Quant à la partie de cette première question, qui concerne la nécessité de la rime dans les vers français, Scoppa y répond en niant cette nécessité, en soutenant que le rhythme suffit, dès qu'il est bien sensible, et il demande si ce ne sont donc pas de véritables vers, et si on ne les sent pas tels avant que leurs rimes arrivent, ceux qui en sont séparés par d'autres vers et par d'autres rimes. Au surplus, il admet que la rime est une belle chose; il en prend la défense contre le goût des anciens et contre le mépris, qui n'est pas tout à fait sans motifs^ de plusieurs critiques modernes. La véritable objection contre les vers français sans rimes paraft être non pas qu'ils sont impossibles, et qu'on n'en fera jamais de beaux, mais qu'on n'en a point fait de beaux. Ëst-il probable qu'on vienne à en faire? Scoppa a dû le croire, parce que le rhythme poétique, tel qu'il le comprend, est complètement régulier, sans variété : il le définit c la répétition constante et régulière d'un même pied >, les pieds étant des « mesures égales en valeurs, et réglées et déterminées par la prosodie, c'est-à-dire par l'accent qui divise le temps et rend la mesure sensible »(i). A ce point de vue, il est clair que si les vers ne consistent qu'en de certains nombres déterminés de syllabes, dont le retour continuel est tout ce qu'ils ont de rhythmique, leur harmonie ne réside pas en eux-mêmes, mais dans le rapport qu'ils ont l'un à l'autre ; chacun d'eux équivaut à un temps, à un pied quoique grossier et informe ; et dans ce cas, la rime

(1) Scoppa, Des Beautét de toutet Us langues, Paris, ISiB, pp. i19 sq. et 24S sq.

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placée au bout avertit Toreille de la séparation de ces pieds. Si, au contraire, le vers est formé régulièrement de pieds prosodiques uniformes, la rime devient accessoire et inutile, pour ce qui constitue réellement la versification. Voilà ce que dit Scoppa, mais il ne réfléchit pas, quoiqu'il le sache bien, et qu'il en fasse ailleurs la remarque, que la poésie française ne veut pas de cette uniformité du vers toujours formé de pieds semblables, pas plus qu'elle ne se contente d'un assemblage quelconque de syllabes en même nombre. Nous avons vu que l'école classique a toujours admis dans les petits vers une grande variété de césures, en d'autres termes, de pieds. Ce sont de vrais pieds (ou les équivalents des pieds des anciens), les sections réelles de ces vers de Racine :

Que ces vains — ornements, — que ces voi — les me pèsent! Quelle importu — ne main, — en formant — tous ces nœuds, A pris soin — sur mon front — d'assembler — mes cheveux? Tout m*affli — ge et me nuit — et conspi — re à me nuire... Dieux! — que ne suis-je assi -«se — à l'om — bredes forêts I Quand pourrai — je, au travers — d'une no — ble poussière, Suivre de Tœil -— un char — fuyant — dans la carrière ?

Et cependant, parmi ces vers, tous de forme quaternaire (et il s'en trouve plus qu'on ne croit de positivement ternaires chez Racine), si le premier, le troisième le quatrième et le sixième, qui sont conformes à la cadence de prédilection de ce poète, devaient faire loi, le second, le cinquième et le septième seraient des vers faux comme ayant des pieds qui ne ressemblent pas aux autres, et, en un root, une autre cadence. Les beautés se changeraient en défauts. A mesure que la liberté des césures, ou des pieds, s'est accrue dans la poésie française, la rime, quoi qu'il en soit d'ailleurs de son origine et de sa primitive raison d'être, est devenue de plus en plus utile, non point pour séparer des groupes syllabiques à rhythme entièrement uniforme, mais pour en séparer qui sont souven t rhythmés de façon différente les uns des autres et réclament un moyen de se marquer comme des unités distinctes.

Il est manifeste que la liberté des enjambements ajoute encore à l'importance de la rime. Cependant, chose curieuse, l'un des concurrents de Scoppa pour le prix de l'Institut, Mablin, justifiait, au contraire, la rime, sur ce motif que, l'interdiction de l'enjambement rendant le vers français d'une monotonie fatigante^ par les pauses régulières que l'oreille trouve à la fin de chaque vers, il faut dédommager cet < organe délicat » en lui ménageant, à chacun de ces repos périodiques, un rappel de son agréable. Cette raison peut avoir été la bonne pour les vers plats qui se faisaient au moyen âge. Scoppa, lui, qui demandait que le vers fût cons< truit uniformément, avec des pieds semblables, n'avait pas à craindre la confusion entre les vers successifs, il permettait donc les enjambements

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qui, pas plus qu'ils ne font dans la poésie des anciens, ne devaient nuire au sentiment de Tunilé composée du vers, toute basée sur des cadencespareilles et indépendante du sens. Et la rime ne lui semblait point néces* saire pour constituer cette unité à laquelle suffisait pleinement Tuniformité du rhytbme. Aujourd'hui que, d'une part, le rbythme, sans cesser d'exister, admet en poésie une grande liberté, et que, d'une autre part, le» enjambements ne sont pas exclus, on est d'accord sur l'utilité de la rime^ sur son explication, si l'on veut, tout en ne partageant pas toujours la passion de quelques poètes pour sa beauté spéciale.

Pour répondre à la seconde question : le défaut de fixité de la prosodie française est-il un empêchement insurmontable à l'introduction d'un rhytbme semblable à celui des anciens? et à la troisième : comment établir des principes assurés en cette matière ? Scoppa rappelle sa distinction essentielle entre les deux éléments prosodiques ; il nie le défaut prétendu de fixité de l'accent tonique, et même de la quantité : à tort, pour ce dernier point, au moins en ce qui concerne la généralité des mots, car nous n'en avons qu'un certain nombre qui se distinguent très décidément par des syllabes longues ou brèves (bète et bette, patte et pâte, trône et couronne, etc.) ; le reste est assez arbitraire, et il ne faut pas s'en plaindre. Mais ceci importe peu ; c'est sur Taccent et non sur la quantité que Scoppa jette son dévolu pour introduire dans la versification française « un rhytbme semblable à celui des anciens ». Il propose donc d'adopter le sytème de la « distribution régulière de plusieurs pieds ou mesures égales en valeur et réglées et déterminées par Taccent > Substituant ainsi la loi de l'accent à la loi de la quantité, comme apte à produire des efiets équivalents, on tiendrait pour longues les syllabes accentuées, pour brèves les autres, et leurs combinaisons en iambes ou anapestes, dactyles ou trochées, formeraient différentes sortes de vers; La syllabe longue ainsi comprise serait en outre assimilée au temps fort, ou frappé^ de la phrase musicale. Les parties égales du temps, dans la musique, ou bcUtutSy sont à deux temps ou à trois temps, et toutes les mesures possibles s'y réduisent, et « les notes par lesquelles se rend sensible à l'oreille la distinctioit des batiute sont appelées accents ou notes . accentuées >. Les temps j ainsi qu'on nomme lescoups de voix^ sont, dans la même mesure, l'un fort, l'autre (ou les deux autres, dans la mesure à trois temps) faible. L'un correspond au frappé^ l'autre au levé (le tkesis et Vars(s des anciens). Le déplacement de l'accent produit ce qu'on nomme contre-temps et choque l'oreille. Cela posé, suivant les principes de Sacchi, le pied poétique est une combinaison de deux ou de trois syllabes formant une mesure dans laquelle l'accent fait entendre son coup au commencement ou à la

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fin. Le mètre consiste dans c Taccouplement de deax pieds ressemblants

entre eux » : c*est le premier élément de l'harmonie; enfin « le rhythme

est une succession indéfinie de pieds poétiques semblables » (1). On peut

citer, pour exemples de ce système, ces petits vers d'opéra, qui forment

une suite de huit iambes parfaits et aussi bien adaptés que possible au

rhythme musical :

M5n cœur sôupîre, l nuit, lé jour.

Qui veut më dire SI c'est âmôur?

ou le vers suivant de Racine, disposé de manière à former deux vers, dont chacun se compose de trois iambes :

Quels charmés ont pour vôns Dés yeux infortunés?

Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien ce vers serait ridicule* ment récité avec des frappés sur les syllabes ont et fort^ nécessaires pour faire sentir les iambes correspondants. La vérité est qu*il y a quatre accents rhjrthmiques et non pas six dans ce vers du type racinien le plus commun, et que ce type quaternaire (2-4-2-4, en ce cas-ci) comporte bien d'autres variétés (telles que 4-24-2, 4-2-2-4, 3-3-3-3, 3-3-4-2, 4-2-3-3, etc.) et s'éloigne fort du rhythme musical de la « succession de pieds poétiques semblables ».

Scoppa s'objecte à lui-même ce fait : que la division régulière du temps n'est ni fixée ni réclamée par l'oreille en poésie ; que les pieds du vers ne sont pas tous de même nature, les accents semblablement placés ; et comme il peut, quelque efTort qu'il fasse, se tirer de cette difficulté, il est réduit à concéder, suivant encore en ceci, dit-il, l'exemple de Sacchi, que la règle n'est pas faite pour être observée à la rigueur, car il s'ensuivait une insupportable monotonie (2). Mais alors que devient la théorie? On

(i) Scoppa, Les vrais principes de la versification^ t. I, p. 204-310.

(9) Id., ibid, p. S23 S4^2. — Une remarque curieuse à faire ici, et qui ne sera pas pour nous sans intérêt, c'est qtie Scoppa, conduit par sa théorie à regarder le 'vers principal de sa nation, le vers héroïque (endécasyilabe), comme un composé de cinq iambes, à lui donner K accents placés de deux en deux syllabes, est forcé par les faits à reconnaître que ce même vers peut se contenter d*un accent sur la 6* (outre celui de la 40«, qui va sans dire),— on de deux : soitsur la 4* et la 8«, soit sur la 4* et la 7* [Les vrais principes^ etc., t. I, p. 383 sq). Le fait est qu'il y a liberté complète pour les poètes italiens. Or, admettre ces déplacements d'accents, ce n'est autre chose que consacrer l'existence de groupes de deux, quatre, six et même trois syllabes, séparés par des accents rhythmiques. Cette variété que l'endécasyliabe italien a toujours admise, et que son similaire le décasyllabe français classique a rejetée sans ombre de raison, c'est précisément celle que notre nouvelle école poétique a conquise pour notre grand vers, bien autrement beau que l'autre, en créant des coupes différentes de celle de l'hémistiche, et qui parfois la suppriment.

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dispense le vers de Tobservation de la loi même de laquelle dn a prétendu tirer sa définition. Le principe de ces prosodistes ne pouvait être adopté, car il s'abandonnait lui-même; appliqué, encore moins; on avait pu, à la Renaissance et à la fin du xviu*' siècle, essayer de faire des vers français construits suivant une prosodie imaginaire, d'après la valeur quantitative des syllabes ; le procédé étant fort arbitraire, il ne donnait guère plus de peine qu*il n'obtenait de succès. Mais observer une règle aussi claire et fondée sur des faits aussi définis que la mesure dn temps et la distribution régulière des accents toniques, ajouter cet assujettissement à celui de la rime, déjà très dur en notre langue, et le tout pour un résultat inévitablement plat et monotone, c'e^ ce qu'on ne pouvait proposer sérieusement à un poète. Aucun, probablement, ne Ta tenté. Et comme la réforme imaginée par Scoppa se composait de deux parties : une théorie vraie de l'accent, une théorie fausse de la manière d'employer l'accent en soumettant la poésie à la mesure musicale du temps, la première de ces théories a été compromise dans l'opinion par la seconde, que plus d'un critique, encore aujourd'hui, voudrait n'en pas séparer complètement (1). Bref, on est resté, pour l'interprétation théorique des lois du vers, et pour la détermination exacte de ce que le vers a d'essentiel et de ce qu'il a de libre, de ce qu'on n'en peut altérer sans qu'il perde son caractère, dans l'état d'incertitude dont témoignaient, en dépit des prescriptions empiriques de l'école classique, les efiorts quoique malheureux des restaurateurs de la métrique de l'antiquité, et l'ouverture d'un concours académique sur une question qui impliquait un aveu d'ignorance du véritable principe de la versification.

Mais, en pratique, il en a été autrement; il est arrivé, comme il arrive toujours en matière de langage et de poésie, que l'œuvre du créateur a précédé celle de l'esthéticien et de l'exégète. La liberté conquise par un poète dont le génie a imposé la manière, a introduit implicitement la théorie de l'accent prosodique, par cela seul que ce poète a réduit en fait le grand vers au simple assemblage de divers groupes de syllabes, séparés les uns des autres par un fort accent tonique, et dont les nombres respectifs sont ou des diviseurs, ou certaines parties (c'est-à-dire certaines sommes de diviseurs simples) d'un nombre total de douze syllabes portant la rime; et il a démontré l'indépendance du rhythme poétique, à la fois par rapport aux anciennes règles empiriques, et au rhythme musical, dont rimitation pouvait être si naturellement suggérée par l'étude des lois de l'accent, en maniant avec la plus entière liberté la composition de ces éléments intégrants de l'harmonie purement numérique du vers (2).

i) M. Becq de Fouquières, M. Gnyau.

3} L'unique auteur de cette création du style du vers moderne, pressentie par André

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La théorie purement arithmétique du vers achève, ou plutôt consacre, car il y a longtemps qu'elle est accomplie, la scission entre la forme de la musique et la forme de la poésie. Cette scission est-elle irrémédiable? Sera-t-elle définitive? Da côté de la poésie, on ne peut, ce semble, répondre

Chénier, est bien certainement Victor Hugo. Les deux grands poètes élégiaques de notre siècle, Lamartine et Alfred de Musset, n*y ont en rien concouru. Lamartine a écrit le vers racinien avec une merveilleuse harmonie et un sentiment de la forme classique dont personne depuis Racine n'avait approché. Lorsqu'il s'en écarte, c'est chez lui pure licence, ou négligence. Je ne parle pas de la strophe, dans laquelle il a excellé, parce que je borne ici mon étude à l'essence du vers, en laissant de côté cet autre sujet : la période poétique et l'assemblage des vers. Quant à Alfred de Musset, on ne peut dire de ses vers les plus beaux ou les plus cliarmants qu'ils se distinguent par la forme et un style original.

Je donnerai, pour terminer, un échantillon de la théorie du vers sons une forme arithmétique précise. Les diviseurs élémentaires de douze, et tout à la fois les nombres les plus immédiatement saisissables pour l'oreille, étant les nombres premiers 3 et 3 (en laissant ici de côté le diviseur i), considérons tous les arrangements de ces seuls nombres, répétés, qui puissent avoir pour somme le nombre douze. Nous voyons de suite que 3 ne peut entrer que deux ou quatre fois dans cette somme ; car, s'il était pris une fois seulement, ou trois fois seulement, le reste ne serait plus divisible par â. Nous voyons aussi que S ne peut entrer que trois fois ou six fois dans la somme» puisque, s'il était pris une ou deux, ou quatre, ou cinq fois seulement, le reste ne ferait plus divisible par 3.

Cela posé, le cas où 3 est pris quatre fois nous donne, en supposant de trois en trois syllabes un accent tonique, le vrai type racinien, quaternaire (3-3-3-3), que l'on a l'habitude de réunir à des formes classiques moins parfaites qui satisfont également à la condition de pouvoir se formuler en la forme binaire complexe de deux hernietichee (6-6).

Le cas où Si est pris six fois nous donne, en assemblant deux à deux les six groupes de deux syllabes (supposé que le sens de la phrase s'accorde avec l'effet rhythmique produit par des accents toniques fortement accusés de quatre en quatre syllabes), le type ternaire parfait de la nouvelle métrique (i-i*i) .

Supposons maintenant que, dans cette somme de tix foie deux, deux des parties restent séparées par des accents rhythmiques, tandis que les quatre autres se réunissent deux à deuK pour former deux groupes de quatre, nous avons les six arrangements suivants de â et de 4 :

dont quatre répondent à des formes classiques des plus habituelles, étant susceptibles de passer à la forme binaire 6-6 par la cohésion plus ou moins marqué de 2 -f 4 ou de 4 + 2. Les doux derniers s'écartent du mode classique, puisqu'ils excluent la césure médiane. Ils peuvent, en ce cas, suivant la force relative des accents toniques et Texpression particulière recherchée par le récitateur, garder la forme quaternaire, ou prendre les formes ternaires aujourd'hui admises : 4-4-4 (déjà obtenue ci-dessus) et 2-6-4, 4-6-2.

Passons aux arrangements dans lesquels le diviseur 3 entre deux fois, et le diviseur

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qu'affirmativement, puisque la poésie s'est constituée et développée en s'éloignant de plus en plus des lois du chant, et qu'il s'en faut de beaucoup que les poètes, et justement les plus grands, soient des musiciens. Encore moins les musiciens sont-ils des poètes : ils ne savent seulement

S trois fois. Ce sont les seuls possibles, nous l'ayons yu, avec ces diviseurs; et ils sont au nombre de dix, savoir :

En réunissant les groupes de deux syllabes, quand ils sont contigus, nous obtenons les formes quaternaires suivantes au nombre de douze :

Quatre de ces formes admettent la césure médiane, et, par conséquent appartiennent au système classique. Ajoutées aux quatre ci-dessus et à la forme unique, où n*entre pas le diviseur 2, elles nous donnent toutes celles, au nombre de neuf, que ce système comporte en le considérant comme quaternaire au fond, et en ne nous occupant pas encore des cas où une syllabe simple se détache avec un accent rhythmique sans d'ailleurs porter atteinte à la césure médiane (l-tt-1-5, i-5-4-2, 4-2-1-5, etc., etc.).

Récrivons-les ici :

Les vers de Racine se partagent entre ces neuf formes. Toutes y sont employées, quoique très inégalement, et un très petit nombre s'en écartent. Ainsi, sur un morceau de 85 vers (Athalie, acte II, se. Y), je trouve deux vers seulement dans lesquels un des deux hémistiches n'est pas coupé par un accent tonique intérieur, huit ont un accent sur l'unité syllabique, et admettent par conséquent la coupe rhythmique 4-5. Les soixante et quinze autres de ces vers dépendent des arrangements quatre à quatre des groupes 2, 3 et 4. Le type 3-3-3-3 est, nous le savons déjà, le plus fréquent (20 sur 75, plus du quart). Ensuite viennent les formes 24-3-3, 4-2-3-3, 3-3-2-4, 3-3-4-2, dans cet ordre même, ce qui constate la prédominance du groupe trois pour l'oreille de ce poète. Les formes 2-4-4-2 et 4-2-2-4 ne paraissent qu'en sixième et septième rang; en dernier lieii, 2-4-2-4 et 4-2-4-2.

En faisant la même recherche sur une méditation de Lamartine (je prends le Lac), je trouve que sur 44 grands vers qui s'y trouvent, il n'y en a que trois dans lesquels l'accent rhythmique sépare d'autres groupes que ceux de 2, 3 et 4 (c'est alors comme ci-dessus la césure i-5 qui s'offre exceptionnellement). Tous les arrangements quatre à quatre se rencontrent, comme chez Racine, dans ce petit nombre de vers. Seulement

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pas faire les pauvres petits vers pour la confection desquels ils restent dans la dépendance des rimeurs, qui leur servent de fort inutiles rimes avec des pieds tant bien que mal ajustés au chant. Cependant Tesprit ne renonce pas sans peine à la pensée d'une association naturelle et d'une sorte de communauté de deux arts dont l'union spontanée a produit dans l'antiquité de puissants effets esthétiques, il n'est pas hors de la portée de l'imagination de supposer ces effets renouvelés plus souvent qu'ils ne peuvent l'être aujourd'hui (comme dans la chanson, le vaudeville et les chants nationaux), et rendus plus accessibles à la haute poésie et à la grande musique^ grâce à quelque nouvelle méthode.

c*ôst la forme â-4-3-3 qui domine, et non plus la forme 3-3-:3-3. La coupe trois est encore de toutes la plus employée mais non pas de beaucoup. Elle fournit environ le tiers du nombre total des coupes, tandis qu'elle entre pour près de la moitié dans le vers racinien.

Je dois faire observer que j'ai pris pour mes exemples un morceau de Racine écrit dans le style du récit, et une pièce de Lamartine qui appartient à son style le plus classique et le moins négligé.

Passons aux huit formes rebelles à la coupe classique. Elles donnent par la réunion des diviseurs â et 3, ou â et A, sous un même accent rhythmique, les formes ternaires nouvelles :

dont les cinq premières sont devenues si familières à notre oreille. Les quatre suivantes sont beaucoup moins employées.

Enfin les formes 5-5-S, 5-S-5, 3-5-5, dont 11 n*y a que peu d'exemples, sont fournies par celles des combinaisons quinaires ci-dessus (à savoir 3-3-2-3-2, 3-3-2-3-3) dans lesquelles il ne s'est point trouvé de diviseurs 3 contigus pour former un groupe rhythmique de 4.

Les combinaisons numériques seraient bien plus multipliées ai nous introduisions le diviseur 1 parmi ceux qui, comme 3, 3 et 4, correspondent à des groupes distingués par l'accent rhythmique. En fait, l'unité syllabique a très souvent cette valeur dans le vers; mais nous venons de voir que l'analyse de la composition en parties telles que 3, 3 et 4 suffit pour montrer la formation des types caractéristiques de l'alexandrin classique, et de ceux de l'alexandrin « romantique » (dont le nombre est égal à neuf, ainsi que le nombre des premiers). Il faut considérer les groupes rhytbmiques égaux à 1 comme des cas de subdivision qui ne caractérisent pas le vrai rhythme du vers, quelque importance qu'ils puissent tenir au surplus de la force d'un accent tonique coïncidant avec une suspension du sens.

M. B. Il n'a pas été question, dans cette analyse, d'une composition du vers toute en groupes rhythmiques de 3 et de 4. C'est qu'une telle composition est impossible, parce qu'on ne peut pas satisfaire en nombres entiers à l'équation : 3x + Ay=zi2,

On peut demander aussi pourquoi les groupes de sept et de huit (3 + 4, 4 + 4) ne s'introduiraient pas comme ceux de cinq et de six, pour former des combinaisons analogues aux précédentes ? Il est de fait qu'un certain nombre de vers de la nouvelle école se ramènent si l'on veut à des formes telles que 3-7-3, 3-7-8, 3-8-3; ou inéme encore plus exceptionnelles; mais il est difficile qu'ils soient bons, à moins que ces groupes de sept et de huit aient un accent tonique intérieur qui permette à l'oreille de les décomposer, d'en sentir le nombre. Et s'ils ont cet accent, ils s'éloigneront peu de certaines autres formes admises, souvent des plus régulières.

Est-ce donc du côté de la musique qu'il ne serait pas défendu de songer à un rapprochement? L'obstacle est dans la parfaite régularité du rnythme musical, dans la détermination rigoureuse du temps. C'est seulement en se prêtant à des rhythmes plus variés et plus libres que la musique pourrait suivre un jour l'évolution de la forme poétique et rétablir les conditions d'une alliance entre les deux arts. Sur d'autres points, en ce qui touche Tbarmonie, les habitudes de l'oreille ont été modifiées et en quelque sorte agrandies ; les effets de l'art sont devenus plus complexes, la liberté du compositeur s'est étendue. On sait qu'une réaction se dessine aujourd'hui contre les formes trop monotones, les répétitions et les symétries de la musique dramatique. Pouvons-nous aller plus loin et concevoir, dans les lois mêmes du rhythme, d'autres éléments de diversité que ceux dont on dispose actuellement? ou bien est-ce un rêve d'imaginer plus de liberté et de variété dans les temps et les mouvements du chant pour l'expression des passions?

RENOUVIEa.

Edouard Droz. Estai tur le scepHcùme de Pascal considéré dans le livre '

des Pensées (Paris, Àlcan).

Le dessein de Pascal a-t-il été « d'accabler la philosophie cartésienne et avec elle toute philosophie sous le, scepticisme pour ne laisser à la foi naturelle de l'homme d'autre asile que la religion > ? Ainsi s'exprimait Victor Cousin dans V Avant-Propos de son livre : Des Pensées de Pascal. Et il donnait à l'attitude de Pascal le nom de scepticisme, c Pascal, comme « Huet, combat Descartes, mais comme Huet aussi (1), c'est la philoc Sophie même qu'il poursuit dans la philosophie cartésienne, et, comme

• lui, il se propose de conduire V homme à la foi par la route du scepticisme, c On eût fort étonné cet inflexible adversaire des Jésuites, si on lui eût

• montré que toute son entreprise était celle de la Société. Mais ce qui, c chez les Jésuites, était habileté et calcul, exprime dans Pascal l'état « vrai de cette intelligence si forte, mais jeune, inexpérimentée, ardente « et extrême. Même à part son génie, aux yeux de tout ami de l'humac nité, Pascal est sacré par sa sincérité, par sa droiture, par les angoisses c de sa pensée et de son âme; mais^ il faut le dire aujourd'hui: Jamais « homme 7ie s'est plus contredit. En vérité c'était bien la peine de défendre « contre les Jésuites et contre Rome elle-même, au nom de la liberté de « penser, une erreur manifeste. J'entends la doctrine janséniste de la

(4) Huet était un évéque d'Avranckes ami des Jésuites, auteur d'un Traité philosopkiqm de la Faiblesse de l'esprit humain, édité en 1721 à Amsterdam.

grâce poussée presque jusqu'à Texagération de Luther et de Calvin, pour sacrifier ensuite et la liberté de penser et la puissance légitime de la raison aux pieds de ces mêmes Jésuites, et leur fournir Tarme la plus redoutable qu'ils employèrent et qu'ils emploient encore contre Port-Royal et toute TÉglise gallicane, contre le cartésianisme et toute philosophie! 0 conséquence de la passion! L'auteur des Provinciales est le héraut de l'esprit nouveau, et l'auteur des Pensées en est l'adversaire... » Et le mouvement oratoire n'est pas près de unir, et M. Cousin va garder quelque temps encore c ces allures de vainqueur », d'homme qui (( monte continuellement au Capitole... même quandil parle de Pascal/ c c'est-àrdire d'un homme qui monte le Calvaire (1) >. Sainte-Beuve avait autrement parlé de Pascal; et sans doute, quandil disait de son collègue à l'Académie Française : c Cousin est un étourdi de génie (â), » il devait penser à ce long contre-sens commencé par Cousin, continué par Saisset, par tous ceux qui, depuis la restauration du texte des Pensées^ ont écrit sur Pascal et l'ont présenté comme un sceptique. M. Ernest Havet, dans la forte étude qui précède son édition des P^n^ees, n'hésite pas à en fournir des preuves. « Pascal est pyrrhonien, » nous dit-il. Quel est donc son dernier mot ? Le voici peut-être : c Tous leurs principes sont vrais, des c pyrrhonienSf des stoïques, des athées, etc., mais leurs conclusions sont c fausses, parce que les principes opposés sont vrais aussi. » (3)

L'attitude de Pascal est-elle le scepticisme? Non, répond M. Droz, et il fait un livre de près de quatre cents pages pour réfuter Cousin, Saisset, Havet. Pascal combat d'un côté qui n'est ni celui des dogmatiques ni celui des sceptiques. Pascal n'est pas un philosophe, c'est un chrétien. Le christianisme a pour effet de lui faire douter de la raison, mais sa « con- ( version » ne prend point sa source dans un scepticisme antérieur, c Si la « philosophie était la seule voie de connaître la vérité, quelques dangers t qu'on dût rencontrer en la suivant (4), il faudrait en courir le risque; c mais puisque la religion découvre aux hommes sans efforts toute la ( vérité, la philosophie est inutile et ne vaut pas une heure de peine, si « le salut est la seule affaire qui mérite d'occuper les hommes. Ce n'est c pas tout. Ou bien la philosophie contredit la religion, et alors elle t est condamnable, ou elle est d'accord avec la religion, et alors, outre c qu'elle est négligeable, pour ne donner aucune instruction supplét mentaire, elle est dangereuse en laissant croire à aes adeptes qu'elle

(i) Cahiers de Sainte-Beuve, p. 19. Paris, Lemerre, 1876.

(^)l6id., p. 18.

(d) Élude sitr les Penséei de Pascal^ p. 15'. Paris, Deiagrave, 1862:

(4) E. Droz, Étude sur le Scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des Pensées,

sas.

UN LIVRE NOUVEAU SUB PASGAi..

c leur procure les mêmes avantages que la religion. Car, qui croit en Dieu c par philosophie est aussi loin du salut que l'athée. C'est la pensée de c Pascal; c'est par une logique nécessaire, la doctrine du christianisme, t qu'il le veuille ou non. » Sans doute, la philosophie a bien mérité do genre humain, de la civilisation. A-t-elle bien mérité du christianisme? Toute la question est là, et cette question importe à Pascal. Or, Pascal sait en quelle estime l'Église chrétienne a tenu les Aristote et les Zenon. L'auteur des Moralistes sous l Empire Romain, M. Constant Martha, se demandait naguère, dans une page digne d'être retenue, quelle avait été, après sa vie, le sort du grand empereur Marc Aurèle, et si le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob lui avait donné une place parmi les élus. Or, l'Église, s'interrogeant sur la destinée des païens vertueux, s'est souvent abstenue de répondre. Un janséniste eût affirmé qu'il n'y avait de salut que dans la foi et par la foi. L'auteur des Pensées pouvaitil être d'un avis différent? f £n effet » — ici c'est M. Droz qui fait parler Pascal — c si le christianisme est le vrai, comme il nous révèle par des c dogmes notre nature et nos devoirs, il faut que l'homme s'adresse au f christianisme pour se connaître soi-même et pour connaître la vraie c morale. La philosophie qui se vante de lui donner les mêmes instruct tions le trompe. Et quand par impossible elle y parviendrait, elle lui c serait inutile. Elle peut, il est vrai, s'exercer sur d'autres sujets : par c exemple sur la forme des choses. Mais qu'importent ces questions à un c chrétien? Et le danger est toujours à craindre, dit le dogmatique Ar- « naud, de se laisser aller par là à un trop grand désir de la science et

< surtout d'être distrait par là de l'oraison ; d'où il conclut, avec Grenade, « que la philosophie est une grande plaie de la vie des chrétiens.

c Dans ces conditions, il était inévitable que Pascal fût un conc tempteur, non pas de la raison, comme le veut Cousin, mais de la c philosophie, ce qui est très différent. Encore faut-il bien entendre les c motifs de son mépris pour la philosophie. C'est qu'elle ne pouvait lui c apprendre ni le péché d'Adam, ni la rédemption de Jésus-Christ, ni la c grâce de Dieu. Si donc on veut qu'il soit tombé dans Terreur, il s'est c trompé en croyant par religion que le péché d'Adam, la rédemption de c Jésus-Christ et la grâce de Dieu sont la seule véritable science à laquelle « l'homme doive s'appliquer. Que les théologiens le redressent sur ce c point, c'est leur affaire, et non celle des philosophes, qui doivent se t borner à entendre des raisons. L'objet de Pascal est de gagner le salut, c celui des philosophes est de connaître la vérité; la science de Pascal est c l'œuvre de Dieu, celle des philosophes, l'œuvre des hommes; la méthode t de Pascal est de sentir; la méthode des philosophes est de raisonner;

< le désir de Pascal est de croire, celui des philosophes est de savoir; la

« vérité de Pascal est un fait divin, la vérité des hilosophes est un fait

< humain; le but de Pascal écrivain est de persuader, celui des phîlo- •< sophes est de démontrer. Gela étant admis (et qui pourrait le contester?) c si l'on juge ridéal,la méthode, les sentiments, la vérité et l'œuvre de « Pascal comme étant d*un philosophe, on conclura que Pascal était « sceptique. Si Ton pense au contraire, au sein du christianisme ou en « dehors, que la foi diffère de la science, que Jésus-Christ diffère de

< Socrate, que le cœur diffère de l'intelligence, Tamour de Targumenta- « tion, la tradition de la critique, on peut affirmer avec confiance que € Pascal ne fut sceptique ni par la méthode ni par la doctrine. > (P. 387, 388.)

Ainsi conclut M. Droz, en reproduisant la formule môme de sa thèse.

Cherchez le scepticisme dans Pascal ; nulle part vous ne le trouverez, ni

dans la doctrine, ni dans la méthode. Port -Royal a pu modifier le texte

de Pascal et Victor Cousin rétablir le texte ; Port-Royal a pu nous faire

prendre le change sur le style de l'écrivain, mais rien de plus. Et encore

sur ce point, le Pascal d'avant M. Faugère diffère-t-il si profondément

du nouveau? Mais là où il est impossible d'accuser les amis de Pascal,

ses confrères en jansénisme, de méprise ou de contresens, c'est en ce qui

touche l'esprit même du livre : la méthode, la doctrine. L'auteur de

Port'Royal, Sainte-Beuve, ne reconnaît point, dans le Pascal sceptique,

l'écrivain avec lequel il a lié connaissance en même temps qu'il pénétrait

dans l'intimité de ses amis. Le directeur dont Pascal suivait docilement

les avis ne trouvait que des anathèmes contre les sceptiques. Pour M. de

Saci (p. â7), le scepticisme de Montaigne est un jeu agréable, dont

l'esprit s'égaye. Mais un chrétien doit juger ce plaisir dangereux et

renoncer à cette vanité que saint Augustin appelle sacrilège. M. de Saci

aurait-il permis à Pascal de s'adonner aux c douceurs et attraits » qu'il

trouve dans Montaigne? Et; d'ailleurs, Pascal a senti l'influence de Nicole

et d'Arnauld : or, qu'est-ce que Nicole et Arnauld, sinon deux ennemis du

scepticisme? Cousin, nous dit M. Droz, a prouvé cela avec une très grande

force. Donc, tout Port-Royal s'entend pour repousser la méthode

sceptique, et ce sont les hommes de Port-Royal qui éditent les Pensées l

Quelle contradiction, et qui va presque jusqu'à la palinodie, si Pascal est

un profond sceptique t

D'ailleurs que devons-nous entendre par sceptique? Un homme qui croit la raison viciée, qui soutient qu'en tout et partout elle trébuche, que rien ne peut être su. Le sceptique ne s'arrête pas devant la science ; on n'est pas sceptique sans être misologue. Ov c'est Pascal qui a écrit : c La « raison commande bien plus impérieusement qu'un maître. En désobéisif sant à un maître on est malheureux ; en désobéissant à la raison on est n. 14

( un sot» » Au vraiy Pascal n*a jamais mis en doute la certitude de la science. Ici laissons encore parler M. Droz. « Par ce mot de science (p. 259), nous entendons les sciences mathématiques et naturelles, à V exclusion de la philosophie. G^t de cette dernière, la partie théorique est inutile, aux yeux de Pascal, et la partie pratique superflue ; car tous les enseignements qu'elle nous donne sur l'existence d*un Créateur, sur rimraortalité de notre âme et sur nos différents devoirs ou bien sont les mêmes que ceux de la religion, avec une moindre autorité, et alors ils n*ont pas d'emploi ; ou bien ils s*en éloignent, et alors ils sont impies et faux. Il n'est pas inutile de prévenir ici les lecteurs de Pascal contre une erreur déjà souvent commise, et qui n'a pas peu contribué à entretenir cette opinion du scepticisme de Pascal. Pascal nomme philosophie la physique générale de Descartes. C'est dans ce sens, comme le prouve invinciblement le contexte, qu'il estime que toute la philosophie ne vaut pas une heure de peine. Ce qu'il blâmait surtout dans la philosophie de Descartes, dit Marguerite Périer, c'est sa manière d'expliquer la formation de toutes choses. Dans la même acception, Amauld écrivait que la philosophie cartésienne est incapable d'expliquer comment Jésus-Christ est dans le sacrement de l'Eucharistie... Quand donc Pascal estimait que la philosophie ne vaut pas une heure de peine, il voulait parler de la physique, qui, dans l'ancienne division, formait la première partie de la philosophie : il n'entendait pas ce que nous appelons la morale et la théodicée. Et s'il l'eût entendu de la sorte, il n'eût pas montré par là son mépris pour les problèmes que ces sciences soulèvent, mais pour les solutions contradictoires qu'elles en donnent selon les divers philosophes. « Pascal n'est pas pyrrhonien. Yinetl'a démontré, Ta prouvé, autant qu'il est permis de parler de démonstrations et de preuves, quand il s'agit de se mettre en face d'une âme aussi compliquée, d'un génie aussi effrayant (le mot de Ghateaubçiand n'est décidément pas exagéré; Pascal n'est pas pyrrhonien, il croit aux premières principes, il reconnaît les droits de la raison.

Et ici (1) la question de plus ou moins importe peu. Le scepticisme ne fait point de quartier.Pascal au contraire enferme la raison dans des bornes étroites, mais, s'il lui défend de les franchir, il veut néanmoins qu'elle gouverne là où sa mission est de gouverner. « La raison est bien assez c raisonnable pour avouer qu'elle n'a pu encore trouver rien de ferme, mais c elle ne désespère pas encore d'y arriver ; au contraire, elle est aussi arc dente que «jamais dans cette recherche et suppose d'avoir en soi les < forces nécessaires pour cette conquête. // faut donc Vachever^ et après

(1) Nous commentons Vinet sans adopter son argumentation.

• avoir examiné ses puissances dans leurs effets, reconnaissons-les en éllesc mêmes : voyons si elle a quelques forces et quelques prises capables de « saisir la vérité. > Ecoutons encore Alexandre Vinet : « On ne sent pas « ici Thomme qui se réprime (1), mais plutôt l'homme qui s^échauffe dans « la lutte. Pascal, dans ces fragments, où ton ne saurait trop répéter € quil cherche sa pensée encore plus qn'il ne la foy^mule, a jeté tout son feu ;

< il aisurabondé dans le sens des objections qu*on peut faire à la raison c humaine; tout, pendant quelques moments, lui était bon, pourvu qu'il c obligeât la raison à crier merci ; de là dans son livre, des assertions périlc leuses, des contradictions : mais eût-il été, ce que nous n'accordons pas, « plus fort dans ce qu'il allègue en faveur du pyrrhonisme que dans ce c qu'il allègue contre cette secte, nous n'en disons pas moins que, per- « sonnellement, il n'est point pjrrrhonien; eût-il mal défendu sa cause,

< on voit clairement que le pyrrhonisme n'est point sa cause. > La conversion de Pascal n'a donc pas été « le naufrage de la raison ». Pascal est devenu sceptique et il ne Test devenu que par « l'effet rétroactif » qu'exerce f sur nos ténèbres passées la lumière de l'Evangile ». C'est toujours Vinet qui parle, laissons-le parler encore et remercions M. Droz d'avoir transcrit presque entièrement cette page d'une rare profondeur de pensée : « l'Evangile nous les rend visibles (nos ténèbres passées) ; celui c qui, avant d'être chrétien se croyait sûr de beaucoup de choses, apc prend, dès lors, ce que valait cette certitude, en quelque sorte gratuite « et anticipée, il devient sceptique après coup, non dans le présent, mais

< dans le passé : encore une manière de solder l'arriéré. Il ne s'agit donc ici « que d'une question de plus ou de moins : le christianisme nous trouve ou

< nous rend sceptiques à l'égard de beaucoup de choses. Quelles sont « ces choses? c'est la question. Ce qui n'en est pas une, c'est que la foi « chrétienne ne conduit pas plus au pyrrhonisme qu'elle ne peut en procé^ c der. En nous réduisant dans ces termes, nous dirons une chose qui ne « paraîtra singulière qu'au premier instant : on dit que le scepticisme a

< fait Pascal chrétien : il serait peut-être plus vrai de dire que le chris- € tianisme l'a fendu sceptique. >

Et pourtant comment expliquer ce texte s'il n'est d'un franc pyrrhonien? € On n'a qu'à voir les livres des pyrrhoniens; si l'on n'est pas assez per- « suadé de leurs principes, on le deviendra bien vite et peut-être trop. • Ce texte n'est point pour embarrasser M. Droz. Il le juge clair (2), conforme à la philosophie de Pascal, et voici comment il l'interprète. Si l'on a trop de confiance en la raison, on risque un beau jour de lui refuser toute sa confiance. Le scepticisme naîtra d'un dogmatisme intempérant. De même,

(i) Études sur Pascal, Paris, d8i8, p. 218. (3) Étude sur le scepticisme^ etc., p. 486.

Kant aurait pu dire : si vous croyez à Tétendue sans limites de la raison pure ; si vous affirmez qu'il est un usage trancendental possible des catégories, gare à la déception. Elle viendra, peut-être même elle est proche, et alors le scepticisme s'installera en maître. Et le scepticisme est une doctrine dangereuse à croire.

C'est peut-être une doctrine bonne à entendre. Pascal ne pensait pas autrement. On a cru à son scepticisme parce qu'il s'est servi des sceptiques, parce qu'il a jugé cette doctrine c avantageuse aux mœurs des pénitents » (p. 304). Sans doute t il en faut garder une impression, mais il faut en oublier les préceptes >. »

Les armes du scepticisme ont été pour Pascal un moyen d'humilier « l'homme naturel (p. 308). c Pascal s'en servait pour donner la disci c pline à sa taison comme il la donnait à son corps au moyen de la ceinc ture de fer. Mais si la religion lui faisait un devoir de mortifier ainsi c les deux parties de son être, elle lui défendait de détruire en ellec l'œuvre du Créateur. C'eût été k ses yeux un égal crime de tuer sa c raison par le scepticisme ou de tuer son corps par un suicide. D'ailc leurs, à défaut de sa piété, l'estime de lui-même l'eût contenu dans de c justes bornes. On sait comment il appelait ceux qui renonçaient à la c raison : des bêtes brutes. A qui donc rattache-t-il son doute? À Monc taigne? Non, à l'Ecclésiaste ; cela est-il assez clair et peut-on croire <( qu'il est sceptique à la façon des philosophes? >

Voilà qui est net. Il semble, dès lors, qu'entre le point de vue de M. Droz et celui d'Alexandre Vinet la distance soit courte, et que ce désaccord, si désaccord il y a, porte sur des points secondaires. A vrai dire, M. Droz est allé plus loin que le grand critique vaudois; M. Vinet consent à laisser à Pascal les apparences du scepticisme. M. Droz voudrait effacer jusqu'à ces apparences. Un janséniste orthodoxe et qui souhaiterait venger la mémoire de Pascal du plus léger soupçon d'hétérodoxie, n'aurait peut-être pas écrit un autre livre. Il y a là, certes, de quoi surprendre chez un libre-penseur, et le mérite de M. Droz n'en est que plus grand, surtout si sa thèse est la vraie, si ses raisons l'emportent décidément sur celles de ses adversaires. Et quels adversaires que des hommes tels que Cousin et Ernest Havet I

La vérité est-elle, oui ou non, du côté de M. Droz? Il y aurait quelque vanité et quelque naïveté aie croire. Non que M. Droz se soit complu dans un paradoxe. — Mais il a trop de raison, de jugement, d'esprit critique pour s'imaginer que le dernier mot lui. reste. Il y a scepticisme et scepticisme. Celui de Montaigne n'est pas celui de Protagoras, et celui de Pascal ne ressemble à aucun des deux. — Mais il a décrié la philosophie, mais il a fait à la philosophie une guerre implacable. — Que si l'on m'invite à distin-

guereptre la raison bornée du savant et la raison du philosophe qui se prétend infinie et qui est Tinstrument de la recherche philosophique, je demanderai à mon tour si le scepticisme est condamné ou à n'entrer nulle part ou à entrer partout. On peut ne point douter de tout, et là, où Ton porte son doute, le pousser à l'extrême. Pascal a excepté de son doute constant, nombre de vérités particulières; il a cru ou paru croire à la science. Mais comment a-t-il pu rejeter le dogmatisme des philosophes sans embrasser le scepticisme ? Que ce scepticisme soit une espèce à part, et que sa différence spécifique ait été profondément marquée par Alexandre Vinet, qu'il soit aîné ou putné par rapport à la « conversion >, ce sont là questions graves. Sans les résoudre, on reste en présence d'un Pascal inintelligible. Mais, encore un coup, des passages sceptiques se rencontrent dans le livre des Pemées, et s'il leur faut refuser la qualification de sceptiques, je cherche vainement le terme convenable.

Si M. Droz insiste et me répète que Port-Royal s*est fait Téditenr des Pensées^ ce qui serait un événement extraordinaire dans le cas d'un Pascal sceptique, je réponds que Port Royal a corrigé, amendé, supprimé a mutilé », ce qui serait un fait extraordinaire, si Pascal avait toujours évité le scepticisme. Soyons franc, et avouons que les discussions de ce genre sont vouées à des recommencements perpétuels, car elles portent, non sur des faits, mais sur des c pensées de derrière la tête », ou sur des questions de plus ou de moins.

Après tout, le gain ou la perte du procès littéraire intenté par M. Droz, intéresse-t-il la gloire du grand écrivain ? Ici encore les avis différeraient. L'avis de M. Droz est qu'il faut arracher Pascal des mains des philosophes, . et cela sous peine de rendre inintelligibles le texte, la méthode et la doctrine des Pensées. A ses yeux les philosophes, à l'envi, ont calomnié Pascal, M. Cousin, d'abord, en lui faisant prendre place à côté des grands sceptiques, puis M. Saisset, puis M. Fouillée, en osant dibe que Pascal, né un siècle et demi plus tard, aurait accompli la réforme de Kant. C'est pour Pascal et contre les philosophes tout à la fois, que M. Droz a écrit. Si Ton ne craignait de lui déplaire, on vanterait la vigueur, la vivacité, la souplesse de sa dialectique; on le féliciterait deThabileté avec laquelle il remet plus de vingt fois la même conclusion sur le métier pour lui donner chaque fois des prémisses nouvelles. Point ne lui suffit de vous faire arriver au but s'il ne vous a montré les mille chemins qui vous y conduisent. Point ne lui suffit de vous assurer que Pascal n'est pas sceptique, il faut encore qu'il essaye de tous les prismes à travers lesquels la physionomie de Pascal peut être regardée et qu'il vous démontre qu'à travers aucun de ces prismes jamais vous n'apercevrez la figure d'un sceptique. A-t-il essayé de tous les prismes? Si oui, que chacun les essaye à son tour s'il

214 NOTIGBS BIBLIOGRAPHIQUES.

en a la patience, et qu'il combatte, s'il le croit devoir faire, les conclusions de notre critique. Mais qui aura, pour réfuter M. Droz, la même ardeur de conviction, la même connaissance du texte, la même habileté stratégique, le même art dans le choix et la disposition des preuves ? Ce sont là, en partie, du moins, qualités de philosophe. Aussi hésitions-nous à féliciter M. Droz de les avoir ; car les philosophes ne sont pas de son goût. Elle est de M. Droz, et non de Pascal, cette pensée qu'on va lire: « que c toutes les absurdités possibles aient été dites par les philosophes, cela est c manifestement calomnieux ; il leur en reste à dire > (1). Le bruit s'est répandu que M. PaulJanet s'était plaint. Il a donc oublié, lui, M. Paul Janet, ce qu'il écrivait dansla/ievueifes Detu>Mondes vers 1874 ou 1876 : f Le propre du génie métaphysique est de soutenir des idées fausses i X

LioNBL Dauaiac.

L'ÉDUCATION MÂTBEimLLB DÂHs l'égolb, pat M** P. Kergomord, inspectrice générale des écoles maternelles (Hachette).

Voici encore un de ces livres qui sont,pour qui sait voir, un signe des temps. Qu'on lise ces trois cents pages, dans lesquelles un des éminents fonctionnaires de notre enseignement, M"^* Kergomard, a réuni les articles qu'elle a donnés chaque semaine dans Y Ami de renfance; je me trompe fort, si le lecteur n*en retire pas, comme moi, l'impression que voilà l'un des plus clairs témoignages de la place exceptionnelle et nouvelle qu'a prise l'éducation populaire dans les soucis de notre époque. L^on y respire d'un bout à l'autre un souffle de liberté, et aussi de bonté, je dirais volontiers, d'amour : l'amour de l'enfant, de sa vraie nature, le sens de ses besoins, de ses joies, de ses faiblesses, de ses forces aussi, qui ne sont point si bornées ni si difïérentes des nôtres que le prétend un certain naturalisme pédagogique, bien plus théorique qu'on ne pense. M™* Kergomard a sans doute aussi sa théorie, ses principes, son inspiration mal tresse : faute de quoi elle n'eût jamais écrit ces pages si vivantes, et si vivifiantes. Mais combien peu, chez elle, cette théorie est encombrante ! Gomme sa méthode est sans cesse animée, fécondée par la profonde expérience de l'enfant et de l'art pédagogique! Chez elle, en effet, la pédagogie apparaît un art bien plus qu'une science, c'est-à-dire une œuvre toujours souple, toujours en train de création et d'invention, une œuvre de tact, d'esprit, de don naturel, je dirais de génie, bien plus que de procédé et de recettes. Il en doit être ainsi, quand c'est une femme qui

parle, ou qui écrit, parce que, en effet, la femme est peut-être mieux douée

que nous pour saisir par l'intuition le secret de l'âme enfantine et les

moyens de la manier.

D' J.-Elie Pécaut.

Hbnki LAOMBr. La Philosophie de Stuart Mill. Paris, AlcaD, 1886.

M. Henri Lauret a rendu un véritable service à nos jeunes étudiants par sa Philosophie de Stuart Mill. Les analyses en sont exactes et complètes. S. Mill est interrogé successivement sur la psychologie, la logique, la morale, la religion; et chacune de ses réponses importantes est nettement présentée, expliquée, dans une langue sobre et d'une clarté point banale. J'aime moins les chapitres critiques; non qu'ils ne contiennent une grande part de bon, mais parce qu'ils laissent à peine entrevoir la philosophie de l'auteur. M. Lauret n'est ni évolutionniste ni empiriste, cela saute aux yeux dès les premières lignes; aussi prend-il position contre Mill. Mais quel est au juste son spiritualisme? de quelle espèce est son apriorisme? On ne le sait pas assez.

Plusieurs y verront un défaut grave. Peut-être ils auront tort. M. Lauret est un de nos jeunes agrégés et la Philosophie de Stuart Mill est son premier ouvrage. Peut-on exiger d'un débutant qu'il ait sa philosophie? Au temps de notre soutenance de thèse, il y a huit ans de cela, nous penchions vers le criticisme ; mais nous étions criticistes d'intention plus encore que de fait : le criticisme nous cherchait, rien de plus» Ce n'est donc pas un signe de faiblesse, mais plutôt un signe de modestie, qu'il faut voir dans ce spiritualisme ondoyant, opposé à l'empirisme ondoyant de S. Mill. La Philosophie de Stuart Mill est donc un coup d'essai, mais c'est le coup d'essai d'un auteur sachant lire, comprendre et penser. .

Terminons par un regret. Les textes étudiés par M. Henri Lauret sont traduits en langue française. Or il s'en faut que nous ayons Stuart Mil! tout entier dans notre langue. Ou ma mémoire me trompe, ou Mill a dû laisser quatre volumes de Dissertations and Discussions. M. Lauret les a lus, c'est certain. Que n'en parle-t-il davantage? N'insistons pas, le livre en question est une étude consciencieuse, exacte, bien présentée, agréable à lire et capable d'aider à Tintelligence du profond métaphysicien anglais.

216 NOTIGXS BIBLIOGRAPHIQUES.

DK l'OKICINE des I8PÈCI8 PAK SÉLECTIOK KÂTURILLB OU DBS LOIS DE TftAHSFOBMATIOir DES ÉTieff

OKGAHisÉs, par CA. Dartotit, traduction de Jf^* Clémence Royer^ ayec préface et notes da traducteur^ cinquième édition, reTue diaprés l'édition stéréotype anglaise,, ayec les additions de Taotenr (i fort yoI. in-12, Paris, Harpon et Flammarion}.

M"* Clémence Royer présente eile-mème aux lecteurs cette cinquième édition de sa traduction française de VOrigine des espèces et indique en quoi elle diffère des précédentes. Nous citons quelques passages de l'Avertissement mis en tète du volume :

u Depuis plus d'un an, on me demandait une édition populaire de ma traduction. En réponse à une lettre par laquelle j'annonçais à Gh. Darwia mon intention de la publier, il m'a autorisée à y faire, d'après sa dernière édition anglaise, les changements et les additions compatibles avec ua format réduit, qui pourraient rendre sa pensée aussi complètement quepossible. Je me suis arrêtée au parti de publier mon texte primitif, ea n'y faisant que des changements de détail, et en ajoutant en notes ou ea résumant les additions faites à ses dernières éditions anglaises. Le lecteur pourra ainsi juger l'ensemble de son œuvre et comparer sa pensée primitive avec ses modifications postérieures. Il verra, contrairement à ce qu'oa a prétendu maintes fois, que Gh. Darwin n'a jamais varié quant au fond de sa doctrine, qui, dès sa première édition, était complète, et n'admettait aucune des restrictions que certains critiques lui ont prêtées. Depuis sa troisième édition, sur laquelle une traduction a été faite, Gh. Darwin n'a modifié que des détails insignifiants de ses assertions premières ; et les. faits nouveaux qu'il y a ajoutés n'ont eu pour but que de confirmer toutes les lois qu'il avait déjà formulées en 1859, lors de fa première apparition de son œuvre...

c Si dans ma troisième édition je n'ai pas tenu compte des additions faites par Tauteur à ses éditions successives, c'est qu'aucune de ces additions n'atteignait le fond même de l'œuvre et n'apportait que quelques preuves de plus à ses conclusions restées identiques. Gomme d'ailleurs chaque édition nouvelle ajoutait de nouveaux détails et des modificationssans importance quant au fond, j'ai pensé pouvoir attendre que l'auteur se fût arrêté à une forme définitive, avant d'entreprendre un travail de revision long et fastidieux. Gette dernière forme de sa pensée, Gh. Darwin l'a donnée dans son édition stéréotype qui, ainsi que la précédente, n'apporte en réalité aucun argument définitif nouveau, mais un certain nombre de faits et d'observations qui confirment les anciens et en accroissent la force.

c< En somme, la forme primitive de l'On^iVie des espèces nous semble être restée la mieux ordonnée dans ses proportions et la meilleure pour une édition populaire, étant la plus courte...

NOTICES BIBLIOOaAPHIQUBS. 217

c D'ailleurs, les lecteurs qui auront plus de loisir ou de curiosité, trouveront traduites ou résumées à la fin du volume les additions que Tauteur a faites successivement à son œuvre, et pourront y suivre la trace des modifications de sa pensée sur quelques questions de détail, telles que Tinfluence directe des conditions de vie sur la variabilité, les causes de la stérilité des hybrides, et la périodicité des phénomènes glaciaires. Sauf sur ces trois points, Gh. Darwin est resté constamment d'accord avec lui-même, et tous les volumes qu'il a publiés, durant cette même période, étaient déjà complets dans sa pensée, quand VOrigme des espèces a ipavu. »

Ainsi l'intérêt de cette cinquième édition de la traduction de M"^* G. R. est dans les notes où se trouvent les additions faites par Darwin à son œuvre. La plupart de ces notes méritent l'attention : il y a plaisir et profit à lire les nouvelles observations et discussions de l'auteur anglais, en cette forme d'appendice que leur a donnée le traducteur français.- Nous signalerons particulièrement les notes p, p, t, F, T, XXI, XXIX, LXII, LXXIX, GLXXVI. On voit mieux par cette disposition les points obscurs de la théorie de la sélection naturelle. Darwin répond aux objections élevées contre sa conception du transformisme, notamment à celles de Nœgeli, de M. Mivart, de sir W. Thompson. Quelques-unes sont très fortes, il le reconnaît lui-même ou le laisse voir par les explications qu'il donne pour les repousser. Il parait surtout préoccupé de défendre l'idée des petits changements, des modifications légères successivement accumulées, de l'évolution lente et graduelle, et de combattre celle des variations brusques et fortement tranchées. Il déclare (p. 540) « que c'est entrer dans le domaine du miracle, et laisser celui de la science, d'admettre qu'une forme ancienne a été transformée soudain en vertu d'une force ou tendance interne > ; et plus loin (p. 576) « que la croyance à la production soudaine de formes nouvelles par les formes antérieures a peu d'avantages sur la vieille doctrine qui créait les espèces de la poussière terrestre >. On ne doit pas s'étonner que son effort défensif porte contre la tendance interne ou téléologique et contre les transformations brusques : il devait voir là une doctrine évolutionniste très différente de la sienne, et d'un tout autre esprit. Il est certain qxie des transformations soudaines attribuées à une force interne et d'où naissent les espèces nous ramènent aux créations spéciales, ne sont qu'une manière de se représenter les créations spéciales. L'argument que Darwin oppose à cette hypothèse des variations < abruptes et fortement tranchées > est « qu'à l'état de nature, ces variations seraient détruites par des causes accidentelles ou par les croisements, ce qui arriverait à l'état domestique sans les soins spéciaux de l'homme >. Il ne s'aperçoit pas que cet argument se retourne, et avec plus de force encore, contre la conservation des modifications légères. F. P.

218 NOTICES BIBLIOGBÀPHIQUBS.

Inbtructioh HOiALB BT ci\iQDE, psr J.'E, Àlaitx, 1 Yol. iQ-12 de la Bibliothèqae de

Yulgdrisation (Paris, Degorce-Cadot}.

Ce volume comprend un Précis d'instruction morale et un Manuel d'instruction civique. Le Précis d'instruction morale se divise en deux parties : !<> Notions élémentaires de psychologie ; 2« Morale. La deuxième partie, consacrée à la morale, se subdivise en deux livres : i* Morale théorique ou principes; ^ Morale pratique ou application.

La psychologie de M. Â. est celle du spiritualisme traditionnel et classique. C'est ainsi qu'il fait du libre arbitre une certitude immédiate de la conscience psychologique. « Nous nous sentons libres : il sufBt. Nous nous imputons les actes de notre volonté : donc ils sont nôtres, et d'une volonté libre. En faut-il davantage ? Quand vous déclarez vert le feuillage des arbres, quelle preuve en avez-vous, sinon que vous le voyez ? C'est une manière de sentir, et vous en croyez vos sens. Pourquoi le sentiment du libre serait-il une illusipn, plus que celui du vert, ou tout autre (p. 53)? » La comparaison est malheureuse : le sentiment du vert nous trompe, puisqu'il nous fait supposer inhérente aux choses une qualité que notre esprit y met; pourquoi n'en serait-il pas de même du sentiment du libre? Le sentiment du vert n'implique pas un vert objectif; pourquoi le sentiment du libre impliquerait-il une liberté objective ?

M. A. ne parait pas d'ailleurs s'être demandé en quoi consiste exactetement la liberté, considérée au point de vue objectif et cosmologique ; car il n'est pas bien sûr qu'elle soit incompatible avec le déterminisme universel des choses, et avec la prescience divine, c Répondez et celui qui nie le libre arbitre parce qu'il n'en trouve pas la place dans le déterminisme universel des choses, que ce déterminisme est. une question, non le libre arbitre; que ces deux termes ne sont peut-être pas incompatibles; que, s'ils sont incompatibles, si l'affirmation de l'un emporte la négation de l'autre, ce n'est point le libre arbitre qu'il faudrait nier. De même, s'il ne pouvait s'accorder avec la prescience divine; ou bien en des profondeurs que nous n'atteignons pas^ cet accord existe, et l'objection tombe; ou cet accord n'existe point et nous nous trompons sur la prescience divine, mais non sur le libre arbitre (p. 52). » Nous devons d'ailleurs féliciter M. A. d'être prêt à sacrifier le déterminisme universel et la prescience divine au libre arbitre, s'il est établi qu'on ne peut les concilier avec le libre arbitre : c'est un progrès sur le vieux spiritualisme.

Un autre passage à remarquer est celui où l'auteur identifie l'habitude et l'instinct, c On dit quel'habitudeest une seconde nature, on pourrait dire que la nature est une première habitude : nos habitudes se transmettent et sont chez nos enfants des penchants natureb, des instincts. La difiérence fonda-

mentale entre llnstinct et Thabitude, c'est que nous tenons Fun de notre naissance, tandis que nous formons Tautre. L'habitude est notre œuvre ; Tinstinct, non. Nous ne sommes pas responsables de nos instincts, qui, fussent-ils dus à la volonté de nos pères, ne le sont point à la nôtre ; nous sommes responsables de nos habitudes (p. 57). » M. A. parait admettre sans aucune restriction, — au moins n'en indique-t-il aucune, — que nos instincts peuvent être dus à la volonté de nos pères, qu'ils peuvent être considérés comme des habitudes transmises par l'hérédité. Il répète, aprèjs Pascal, qu'on peut voir dans la nature une première habitude. Voilà une grosse concession faite à Tévolutionnisme de M. Spencer. Elle peut mener loin.

Passons à la morale. M. A. tient que le libre arbitre et le devoir sont impliqués l'un par l'autre. « La volonté, par cela même qu'elle est libre, suppose un motif d'agir, c'est-à-dire une raison qui la règle : la raison, prise à ce point de vue qu'elle règle la volonté, qu'elle impose à la liberté tel choix à l'exclusion de tout autre, qu'elle lui dicle son devoir, est la conscience morale, ou encore le sens moral. Ainsi le libre arbitre implique le devoir, comme, d'autre part, le devoir implique le libre arbitre. Posez le devoir, vous avez la liberté; posez la liberté, vous avez le devoir (p. 72). » Il est vrai que le devoir, l'obligation, implique le libre arbitre, parce qu'il constitue un principe d'action d'un caractère tout spécial : un impératif catégorique, absolu, suppose de réels possibles. Mais la réciproque n'est pas admissible : on peut être libre sans avoir d'autre motif d'agir que des attraits et des intérêts. M. A. fait du libre arbitre l'objet d'une certitude de sentiment; mais est-ce que je ne me sens pas libre de choisir entre l'agréable et l'utile, sans qu'aucune idée d'obligation intervienne en mon choix? Le sentiment de la liberté, qui suffit, selon M. A., pour prouver la liberté, est indépendant du devoir; il peut donc être posé sans que le devoir le soit.

M. A. montre très bien que le bien moral explique le commandement de Dieu, la volonté de Dieu, au lieu de s'expliquer par ce commandement, par cette volonté, c On a dit que le bien est ce que Dieu veut ; et, pour l'homme, d'obéir à Dieu. Sans doute, Dieu veut le bien, et il ne peut vouloir que le bien, sa volonté étant parfaite : il faut donc lui obéir. Il faut faire ce que Dieu veut, non point parce que Dieu le veut^ mais parce que c'est le bien. Ceux qui fondent le bien sur la volonté de Dieu, le fondent-ils sur sa pure et abstraite volonté, ou sur sa volonté sage? S'ils le fondent sur sa volonté sage, ils ne le fondent pas sur la volonté, mais sur la sagesse de Dieu, sur la raison (p. 81). »

Cette vérité est le principe de la morale indépendante. Elle conduit à une erreur que l'analyse profonde de Kant a écartée, et qui est de cher-

220 NOTICSS BIBLIOGRAPHIQUES.

cher dans le bien la raison du devoir, de Tobligation, de rimpératif catégorique. < On est obligé au bien. Est-il bien parce qu'on y est obligé? Mais quelle serait alors la raison de l'obligation? On y est obligé parce qu'il est le bien (p. 81). i Eh I il n'y a pas dé raison de Tobligation. L'idée d'obligation ne s'explique pas, parce que c'est une idée première, irréductible. Elle ne dérive d'aucune autre. Elle ne se fonde pas sur ridée du bien moral, parce qu'elle est supposée par l'idée du bien moral. L'idée du bien moral n'est pas autre chose que l'idée formelle ou abstraite de devoir appliquée par un jugement synthétique a priori à un objet, à une matière.

Le Manuel d'instruction civique comprend trois parties divisées en chapitres : i® Principes généraux; 2^ L'Etat; 3^ Le département et la commune. Dans la première partie, M. À. parle de la souveraineté nationale, de ses limites, de son exercice et de ses agents; dans la seconde, de la constitution et de l'administration générale ; dans la troisième, de l'administration locale.

En lisant le chapitre sur la Constitution, nous remarquons que l'auteur a modifié quelque peu, — heureusement, selon nous, — ses vues sur la question des deux Chambres. Dans son petit livre sur la ^^ptiMt^tie, écrit en 4871 (I), il s'élevait avec force contre le dualisme législatif, soutenant que lunité de la représentation nationale est le corollaire logique et nécessaire de l'indivisible unité de la volonté du peuple. Aujourd'hui, il paraît comprendre qu'il s'agit, dans la question, non de principe, mais de pratique, et qu'il peut y avoir utilité à ce que la souveraineté nationale soit « dédoublée, coupée en deux, pour que l'une des deux moitiés re* tienne l'autre >. « L'une des deux Chambres va de l'avant, l'autre sert de frein : celle-ci, formée de membres plu» expérimentés, issus d'un suffrage à plusieurs degrés; la première, populaire, issue directement du suffrage universel. L'une représente surtout l'ardeur, l'autre la sagesse du pays. Une loi volée par les deux a les meilleures chances d'être une bonne loi. L'opposition de Tune des deux peut faire avorter une loi qui serait bonne, sans doute, mais qui ne viendrait pas en son temps : si l'une des grandes opinions du pays la repousse, elle risque fort, à tout le moins, de n'être pas opportune (p. 203). »

Dans le chapitre sur l'instruction publique, M. A. explique en excellents termes pourquoi et dans quel sens l'instruction primaire doit être laïque, t L'instruction primaire est laïque, c'est-à-dire neutre en matière de religion. Il n'en saurait être autrement, dès qu'il n'y a point de reli-

(1) Nous avons rendu compte de ce livre dans la Critique philosophique^ 1'' série, t. II, p. 236.

gion d'Etat, dès que la liberté religieuse existe en un pays. Qu'une école privée soit catholique, protestante, juive, elle ne s'ouvre qu'à des catholiques, à des protestants, à des juifs. Les écoles de TEtat sont ouvertes à tous : quel enseignement religieux donneront-elles? Catholique? Il froissera la conscience des autres. L'Etat s'abstient donc de l'enseignement religieux. Il ne le donne point, il ne le combat point : il n'a pas qualité pour le donner ou le combattre. Il ne s'en charge pas, voilà tout. Il le laisse aux familles, aux ministres des différents cultes, à l'église, au temple, à la synagogue, à la mosquée, où est sa place* Hais il se charge de la morale. Avant d'être chrétien ou juif, on est homme, et Français en France : il y a une morale humaine, une morale civique. S'il n'y a plus • chez nous de religion d'Etat, il y a toujours une morale d'Etat, puisqu'il y a un droit pubUc et une législation. Et il y a une morale humaine, non de foi, mais de science et de raison, que l'Etat peut enseignera ce titre (p. 229). n

Dans le chapitre sur l'impôt, M. A. se prononce contre l'impôt progressif, qu'il considère comme la spoliation et l'oppression du riche, c Si trop longtemps les pauvres, les petits, les faibles ont été spoliés, il ne faut pas remplacer un tort par un autre; et si le privilège du pauvre est moins odieux que celui du riche, il n'en est pas moins injuste. La justice n'est pas la progression, mais l'égalité proportionnelle de Timpôt

Dans le cbapitre sur les cultes, M. A. pose en principe la séparation des Eglises et de l'Etat, où, dit-il, « il en faudra venir » ; mais il reconnaît que le Ck>ncordat de 1802 a créé un régime de transition qui a ses avantages et dont il est difQcile et dangereux de sortir, c Le Concordat donne à l'Eglise romaine en France une situation privilégiée, ne fût-ce qu'en ce qu'il consacre la prétention de cette Eglise à être l'Eglise même, qu'il élève ce qui ne devrait être qu'une libre association au rang de puissance traitant avec l'Etat d'égal à égal; mais du moins il arme l'Etat contre cette puissance. Il stipule des engagements réciproques : à l'Etat de tenir les siens, mais à TEglise romaine de tenir aussi les siens, dût-elle y être contrainte : elle est liée. Un régime de liberté serait préférable, sans doute; mais quand on établirait la liberté d'association, celle-ci trouverait une association de fait, bien antérieure à ce régime, qui s'est produite en dehors de la liberté, contre la liberté; il n'y aurait donc point à respecter en elle une liberté dont elle n'est pas l'œuvre, un droit dont elle est la négation. Elle est un fait, bon au mauvais, nous n'avons pas à le juger, mais autre qu'il ne se fût produit peut-être sous le régime du droit commun, exorbitant, et qu'il faut ramener à ses légitimes limites... Certes, le droit est absolu; mais quoi! c'est un malheur que

rhomme ait besoin des siècles pour l'apercevoir et le constituer en fait ; car il résulte de là qu'un droit, alorj même qu'il est reconnu en principe, ne peut être établi aussitôt. Dès qu'un droit veut s'édifier, il trouve sur le sol des violations de droit déjà toutes construites et qui lui ôtent la place; une justice nouvellement reconnue rencontre autour d'elle de vieilles injustices qui l'empêchent d'être. La vieille injustice est la domination de l'Eglise, la religion d'Etat : elle empêche d'être la justice, qui est la séparation des Eglises et de l'Etat. Séparée, sansêlre contenue, l'Eglise serait un péril pour TEtat. Le Concordat permet la transition du régime de la

foi d'autorité à celui de la foi libre (p. 266). >

H18TOIKB DB LA PHILOSOPHIE, par J.-E. Alaux, 1 Tol. ia-18, de I4 Bibliothèque devalga-

risation (Paris, Degorce-Cadot).

L'auteur explique lui-même, à la fin de ce volume, comment il a compris sa tâche et dans quel esprit il s'est appliqué à la remplir.

c Nous avons exposé, sans discuter et sans juger. Nous avons borné notre tâche à présenter des résumés de systèmes réduits, mais intelligibles^ et, autant que nous l'avons pu, conséquents, suivis, clairs. Nous nous sommes attaché à les faire comprendre, dégageant en chacun d'eux Tidée maltresse, le reconstruisant pour ainsi dire sur cette idée, le dérivant tout entier de son principe. Il n'en est point qui, ainsi considéré, n'ait semblé raisonnable et digne de l'adhésion de ses disciples, de l'attention res pectueuse de ses adversaires. 11 n'en est point qui, au moment où, pour le résumer dans sa véritable intelligence, nous nous placions au point de vue de son auteur, ne nous ait séduit nous-même. Chacun à son tour nous paraissait être vrai; et peut-être cette impression restera-t-elle dans l'esprit du lecteur, que chacun a sa part, grande ou petite, d'une vérité supérieure à tous (p. 314). >

C'est certainement une excellente condition pour bien comprendre un système et pour le bien faire comprendre par le court résumé où on le condense, qu'une attitude mentale de respectueuse sympathie et même d'adhésion provisoire. Il est certain aussi qu'un système quelconque peut avoir du vraiy en ce sens qu'il se fonde sur certaines vérités, quoiqu'il soit faux comme système, c'est-à-dire en tant qu'il érige ces vérités en principes suffisants d'explication universelle, en tant qu'il exclut et nie d'autres vérités. Mais on aurait tort d'en conclure, — et telle n'est pas sans doute la pensée de M. Â., — que les divers systèmes peuvent être considérés comme des éléments partiels, incomplets et relatifs d'une vérité supérieure, totale et absolue qui les réunirait et les concilierait tous.

V Histoire de la philosophie comprend : !• Prolégomènes ;2o Philosophie

orientale; 3^ Philosophie grecque; 4o Philosophie arabe; 5^ Philosophie du Moyen âge ; 6^ Philosophie de la Renaissance ; 7<» Philosophie de l'âge moderne.

Dans les Prolégomènes, M. Â. montre en quoi la philosophie se distingue de la science et de la religion. « La philosophie est une recherche, une poursuite, un effort de Tintelligence pour comprendre la raison d'être de ce qui est; elle est essentiellement personnelle. On n*apprend pas une philosophie comme on apprend un ensemble de faits ou un ensemble de dogmes; c'est le caractère par où elle diffère à la fois et des sciences positives et de la religion... L'œuvre philosophique, semblable à l'œuvre poétique, est tout individuelle : elle ne comporte donc ni le progrès, ni l'immobilité des œuvres collectives : ni le progrès de la science, ni l'immobilité de la religion (p. 4). »

Nous ne saurions trouver un caractère absolu à la différence par laquelle M. A. sépare la philosophie de la science et de la religion. La religion, telle que l'ont conçue les Églises nées de la Réforme, n'est pas immobile; elle est susceptible de transformations et de progrès; elle est à la fois individuelle et collective. M. A. a pris la partie pour le tout, le catholicisme pour la religion. D'autre part, l'histoire de la philosophie moderne offre, sous la mobilité des systèmes, à qui veut bien y regarder de près, un progrès véritable, semblable à celui des sciences, c'est-à-dire une suite de découvertes réelles, conquêtes de vérités nouvelles, rectifications d'anciennes erreurs, formant un domaine acquis de la pensée philosophique, commun, impersonnel, successivement agrandi, comme celui de chaque science. Il est très vrai que l'œuvre philosophique était à l'origine et a été longtemps tout individuelle, comme l'œuvre poétique; mais elle tend de plus en plus à se rapprocher de l'œuvre scientifique, à devenir collective comme l'œuvre scientifique.

Ge manuel d'Histoire de la philosophie nous parait, comme ouvrage

de vulgarisation, très bien réussi. Les divers systèmes y sont résumés en

formules daires, précises, exactes. Nous avons remarqué surtout les treize

pages consacrées à la philosophie de Leibniz et les onze pages consacrées

à celle de Kant.

Paquet db lbttrbs, par E, Saint^Paul. Paris, 1886 (Fischbacher).

Ces lettres écrites d'un style aimable et délicat tiennent du roman, mais très peu; de la vie et des sentiments de famille, davantage ; beaucoup de la discussion religieuse, à propos de la division des n orthodoxes » et des c libéraux », dans le protestantisme. Les scrupules religieux, les débats intérieurs d'une famille cévenole d'un type tout patriarcal, et les

224 NOTIGBS BIBLIOCaÀPHIQUBS

intérêts de cœur d*un brave pasteur, sont liés à la grande querelle de la lecture ou de romissioa du Symbole dit des apôtres, au cuite du dimanche. Le roman qui circule tout doucement sous la question de foi finit, à la satisfaction du lecteur, par un mariage et par Télection d*un pasteur libéral, après de beaux traits d'héroïsme et de sacrifice des amants, et en dépit des intrigues de quelques meneurs. On trouvera peut-être un peu trop de controverses dans ces lettres d'un fils et d'une mère ; on sera étonné de Tabondance inaccoutumée de cbmté chrétienne, et du bon accord final des âmes, dans un sujet où l'auteur, plus romancier, visant moins directement à l'édification, n'aurait pas manqué de montrer laigreur, les emportements et les blessures qui accompagnent ces sortes de discuasions, même ou surtout dans les familles. M. S.-P. a cependant fait preuve d'incontestables facultés d'artiste dans maintes parties de ce livre : dans quelques portraits,tel que celui de certain évangéliste, pédant ignorant et ridicule avec un fonds réel de bonhomie, ou celui d'un jeune fanatique, ardent en amitié, ardent à se brouiller />otir la foi; puis dans la peinture ai vivante du séminaire de Montauban, élèves et maîtres, il y a trente ana; enfin dans les tableaux d'intérieur et les jolis paysages dont il sème ses narrations. Tout cela peut être hardiment recommandé aux lecteurs qui aiment la vérité, la sobriété et la grâce du style, jointes à la rectitude et à la modération des jugements. La gaieté même n'y manque pas. Parmi les tableaux d'intérieur nous avons été charmé de celui-ci, qu'on nous permettra de citer, car il ne déparerait pas une des compositions idylliques de George Sand.

La mère et la fille sont lancées dans une vive discussion sur lea miracles et > l'inspiration surnaturelle » de l'Evangile : la fille, intolérante comme la jeunesse; la mère, adoucie, l'esprit élargi par l'âge, comme il arrive souvent. « Qu'on me rende mon sauveur et mon Dieu I » crie la première, indignée contre les « libéraux». La seconde s'efforce de lui montrer que la foi peut et doit se passer du miracle ; que, sans thaumaturgie, la part du Christ est encore assez belle et n'admet aucune comparaison dans la vie religieuse...

« Juliette ouvrait la bouche pour me répondre i — c'est d'une lettre de la mère que l'épisode est tiré, — a quand un bruit insolite vint frapper notre oreille et mettre fin à notre discussion. Des pas traînants, lourds, sinistres retentissaient dans le couloir qui joint la cuisine à la salle à manger où nous étions aux prises avec ta sœur. On aurait dit l'allure d'un monstre. A mesure qu'il s'approchait, nous entendions plus distinctement sa respiration puissante. Dans notre saisissement, nous nous regardâmes, Juliette et moi, avec des yeux effarés. Ciel! qu'allait-il se passer? Tout à coup un affreux mugissement s'élève, la maison tremble»

90T1GBS BlBUOGaAPHIOOBS. 985

6t une paire d'yeux ronds, énormes, apparaissent dans l'encadrement de la porte, entre deux cornes menaçantes et une gueule lippue dégouttante de bave. Cétait le monstre.Avant qu'il se montrât, Juliette, folle de terreur, était tombée à demi morte dans mes bras; et tu aurab pu voir l'orthodoxie et le libéralisme se confondant dans une même étreinte. Hais quand elle osa jeter les yeux sur lui, son épouvante tourna subitement au fou rire. Car le léviathan n'était autre que la bonne et grosse Beige, notre vache. Se voyant négligée, à l'heure ordinaire de son repas, elle s'était détachée on ne sait comment, et, la porte delà cuisine se trouvant ouverte, elle venait se rappeler à nos devoirs. Naturellement, son veau l'avait suivie. Nous nous occupâmes de faire rentrer ces créatures dans les limites des convenances; mais, au préalable, force fut de les introduire dans la salle à manger, Beige étant trop volumineuse pour tourner dans le corridor. Elle ne s'en alla pas sans culbuter un tas de choses. Sa personnalité encombrante se heurtait à tous les meubles. Impossible de Tempècher de flairer la garniture de cheminée, de se regarder au miroir, de fourrer son museau dans la table à ouvrage. Elle poussa même l'inconvenance» avant de se décider à prendre congé, jusqu'à déposer avec une nonchalance superbe, au beau milieu delà pièce, des témoignages non équivoques de son passage, sous forme de larges disques de purée fumante. Par bonheur, le veau, dans son trouble, n'eut pas la fantaisie de cabrioler; je frémis à lapensée de tout ce qui aurait pu s'ensuivre, s'il s'était livré à son humeur turbulente. 0 Beige, Beige, quelle peur tu nous a faite I s

Ce joli récit servirait an besoin pour défendre la gravité protestante

contre le reproche de ne savoir pas assez se dérider. Mais je Tai cité

comme un trait de mœurs et une peinture, que je crois encore exacte, du

caractère patriarcal, de quelques familles huguenotes des Gévennes, où

les débats théologiques ont pour théâtre une salle à manger de plain-pied

avec l'étable. Cela vaut peut-être bien une discussion sur les mérites de la

dernière opérette, dans un boudoir encombré de bibelots. Mais M. S. P.

m'en voudrait d'avoir choisi ce morceau pour une citation, entre tant

d'autres plus sérieux qui devaient m'attirer. En voici un dont le sujet

est le plus sérieux de tous : c'est la Tempête iùus un crdne de l'auteur

de la lettre. Il est pasteur sufTragant. La lecture du Symbole des apôtrqs

est mise en question dans la paroisse. On s'attend â ce qu'il prenne le

parti de supprimer cette lecture dans la chaire. Il aurait tort, dans son

intérêt, ont dit certains ; et il a saisi ce mot au passage : c Après tout,

sontrils obligés (les pasteurs) de croire tout ce qulls disent I >

a Un pasteur n'est pas obligé de croire tout ce qu'il dit! J'y pensais le jour, j'y pensais la nuit, rien ne pouvait m*en distraire. Si bien, que l'idée tue vint de protester publiquement contre cette insinuation injurieuse. . ' II. {%

SS6 N0TIGI8 BDUOORAPnQOIS.

c Mon texte ne Ait pas long à trouver : c J'ai cru, c'est potnrqnoi j'ai c parlé »... Dès le début, il fat évident pour moi que mon texte frappait mes auditeurs et répondait aux préoccupations secrètes de tous. Leur attention ne fit que s'accroître quand j'en vins à parler de la sincérité en matière de foi, et que je fis allusion à la chaire chrétienne.

<c II ne faut pas, m'écriai-je,qae le ministre de la religion puisse être soupçonné de prêcher des lèvres, d'imiter le langage de la foi et du sentiment, de réciter un simple rôle, sans que son cœur y ait aucune part. On a le droit, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, de lui demander de porter dans la chaire plus que l'Évangile. Et que peut-on lui demander davantage? Et que peut-on lui demander de mieux? Écoutez cette expression que j*emprunte à l'apôtre saint Paul : on est en droit d'exiger qa'il prêche son Évangile à lui; TÉvangile tel qu'il se Test approprié et pour ainsi dire assimilé; l'Évangile qu'il comprend, qu'il préfère, qu'il croit et qu'il aimel

c II lui est loisible et même prescrit de passer sous silence les difficul* tés qu'il n'a point encore résolues; les questions pour lesquelles il n'a point de réponse ; ses doutes, s'il en a; mais on veut entendre vibrer dans sa poitrine l'accent de la sincérité» Coupable serait celui qui se plairait à attaquer sans ménagement les croyances d'une partie de ses auditeurs, mais combien plus coupable encore celui qui n'aurait point de conviction. Supposez que quelqu'un se permit d'interrompre le prédicateur, à quelque moment que ce fût de son discours, pour lui demander : « Groyez- < vous bien ce que vous dites? » il faudrait que celui-ci fût à même de répondre : <c Oui, je le crois de tout mon cœurl » Accordons au pasteur une grande liberté, lui réclamant, en échange, de prendre conseil de la prudence, de ménager les faibles, de ne pas risquer de compromettre la paix et l'unité de l'Église par d'intempestives polémiques, surtout de se faire un Évangile auquel il ait foi (1). Simple écho, pour si fidèle qu'il fût, sa parole ne produirait aucun des effets qu'on est en droit d'en attendre...

« 0 Dieu, préservez-moi de parler sans conviction ; puissé-je aussi ne manquer jamais à la prudence et à la charité; mais si rien ne m'oblige à froisser le cœur de mes frères, rien au monde, à plus forte raison, m le désir de complaire à des âmes pieuses que j'aime, ni la tradition que je respecte, ni l'intérêt de la concorde, qui m'est sacré, ni surtout celui de mon repos ne doit me décider à mentir à ma conscience, à dire

(i) Ce dernier membre de phrase, par un défaut de logique bien seDsîble dans sa liaison avec les précédents, est un ourienx témoignage de la pensée préoccupante de l'auteur, à laquelle il revient Invoiontairtment dans le moment même où il entend bien* faire droit à ù&e autre qui eu est le correctif I

N0TIG18 BIBLIOGRAPmOUBS. 227

j$ croisy lorsque j'éprouve un sentiment de doute ou de répugnance.

« C'est par le développement chaleureux de cette pensée et par une phrase analogue à la précédente que j'ai terminé mon discours. En sorte que ces paroles : Rien au monde ne doit me décider à dire «/e crois > lorsque je doute^ retentissaient encore à mon oreille, lorsque le moment est venu de la lecture du symbole qui commence justement par les mêmes mots : je crois...

<r Cette rencontre, aussi saisissante qu'involontaire et imprévue, a fixé ma résolution ; que dis-je? elle a paralysé ma langue et ma volonté. J'aurais voulu lire le symbole que je ne Taurais pas pu, et j'étais incapable de le vouloir. De plus, il me semblait que tous ces héros, tous ces martyrs de la foi, dont je venais d'évoquer la mémoire, étaient présents devant mes yeux, et me regardaient d'un air de pitié, prêts, si je me parjurais, à se voiler la face avec tristesse.

a Je croyais les entendre me dire : Ne k lis pas, ne le lis plus désormais. Aussi, ne l'ai-je pas lu, et je crois qu'une épée sur ma poitrine, un bûcher prêt à me dévorer, ni aucune puissance au monde n'auraient pu triompher, je ne dis pas de ma résolution, mais de l'inertie de ma volonté. Je n'avais jamais mieux compris cette parole de Luther : Voici Je nepuis autrement. Je ne pouvais autrement ; c'est pourquoi sans hésitation, comme aussi sans trouble et sans ostentation, j'ai déposé tranquillement sur la chaire la liturgie après l'oraison dominicale, et donné la bénédiction avec le calme le plus grand.» (P. 107 et suiv.)

Que M. S. P. me permette ici quelques observations, — non pas du genre rétrospectif; car ce qui est passé est passé, les mérites et les tra-^ vaux des protestants libéraux et leurs fautes, les fautes des orthodoxes aussi, ont porté leurs fruits bons et mauvais, — mais des observations actuelles et visant l'avenir, dans la situation fâcheuse que fait à l'Église réformée de France, en face de l'unité catholique^ une tendance schismatique qui menace de devenir irrémédiable. Mes sentiments sur la con« science religieuse et la sincérité ne sauraient différer de ceux de M. S. P. ; et, à vraidire, jene vois pas non plus comment les orthodoxes pourraient en professer d'autres. D'une autre part, je pense au fond comme lui, au sujet du Sjrmbole des apôtres. On ferait bien d'abandonner sans regret, dans une Église dont le principe a été, est toujours l'attachement au christianisme primitif, une vieille profession de foi (vieille, pas assez, cependant!) qui a le double tort d'usurper son titre apostolique et de porter des marques de croyances superstitieuses. Mais la question du devoir de dissidence -^ je peux le nommer ainsi, de la manière dont l'auteur le pose, — demande à être généralisée. Si, en effet, chacun s'attachait à son droit strict, en semblable matière, et allait même à en regarder l'exercice comme un

228 N0TIGS8 BIBLIOaBAPRlOUBS.

devoir, sans examiner autre chose que sa répugnance à user d'une certaine formule devenue commune et traditionneilei il est facile de voir ce qu'il en advieiidrait. 11 arriverait ce qui arrive toujours et partout dans les assemblées délibérantes : c'est-à-dire que l'unanimité serait un cas infiniment rare, soit pour le fond, soit pour la forme, sur un point ^quelconque mis en délibération. C'est bien là d'ailleurs ce qui s'est vérifié dans tous les conciles et tous les synodes du monde. Or, une Église doit être une unanimité de cœur et figurer une unanimité d'esprit; il n'y aurait donc pas d'Église possible, si chacun de ses membres^ ayant à s'exprimer publiquement, et surtout, comme ministre, devait prendre l'attitude d'un membre de minorité dans un synode, et puis d'un dissident et poser les prémisses d'un schisme. Mais, dira-t-on, que devient la sincérité, s'il est permis de professer, des lèvres seulement, la foi d,'uné Église au nom de laquelle on porte la parole devant ceux qui en sont les fidèles? L'objection n'est embarrassante en théorie que si l'on suppose le cœur humain, l'esprit humain et le langage humain capables de s'accorder, même entre un nombre d'hommes assez petit, touchant une vérité supérieure à l'expérience, et touchant lès propres termes dans lesquels doit s'exprimer cette vérité. Mais le fait est qu'ils n'y atteignent point. En pratique, il est une méthode par laquelle la difficulté de s'entendre a été de tout temps levée plus ou moins en ce qui concerne des doctrines formulées. C'est la liberté personnelle d'interprétation. N'oubliez pas que cette liberté, quoi qu'on ait pu faire, est l'essence forcée et avouée de la situation du protestant, en présence de l'Écriture, et qu'un fait clair comme le jour nous montre l'interprétation des textes variable entre des limites singulièrement écartées. — Mais enfin il y a à cela des bornes, et la conscience s'arrête quelque part dans ses possibilités morales d'adhérer à des formules sauf interprétation? — Sans» doute; et il existe aussi dans le public religieux et dans les corps ecclésiastiques un zèle exagéré pour la doctrine dogmatique, et trop peu de vrai respect de la liberté de la foi, trop peu de cette charité qu'on a toujours à la bouche et qui s'élève rarement jusqu'à la tolérance. De là résultent des questions de casuistique pratique assurément fort délicates. M. S. P. le sait mieux que nous; mais peut-être, en prévision de l'avenir et des chances d'une conciliation dont il ne faut pas désespérer, convient-il de rappeler que, avant notre époque de dissolution générale des idées, on n'était guère fait hérétique que malgré soi, an lieu qu'aujourd'hui ce qu'on semble le plus craindre c'est de ne pas mar* quer suffisamment ses dissidences, pour peu qu'on en ait.

Pour le bien de la cause protestante, il est à désirer que le Paquet de lettres f ce petit livre si vivant où la question de conscience entre protestants et libéraux est posée avec un frappant caractère d'actualité, quoique, à

NOTIGBS BIBLIOGRAPHIQUES. 329

certains égards, si je ne me trompe, la situation qui s'y trouve dépeinte soit déjà sensiblement modifiée, il est, dis-je, à désirer qu'on puisse^ un jour prochain,vle recommander principalement pour son intérêt historique. Mais cet intérêt est réel, et il s'y joindra tout le charme attaché à des souvenirs qui auront perdu de leur acuité. Le lecteur partagerait mon impression ici>mème, si je pouvais citer les pages relatives au séminaire de Montauban, ou encore à V Union chrétienne de NUnès en son premier noyau déjeunes gens, aux mœurs et aux idées des ardents néophytes de ce temps, etc. Ces morceaux sont trop longs pour être reproduits et ne se prêtent pas à l'analyse. Mais puisque j'ai loué le don de paysagiste de l'auteur, j*en donnerai la preuve, en terminant, par un échantillon des qualités de sentiment et de style qu'il apporte aux peintures champêtres entremêlées çà et là aux débats théologiques et aux examens de conscience (p. 117).

c II y a dans les bois du voisinage un bout de sentier, de cent pas au plus, dont je ne puis t'exprimer le charme à la fin du jour. C'est un ruban de verdure robuste et lustrée, couvrant un sol vierge, rouge de sang, sous un berceau de jeunes chênes verts enfouis jusqu'aux branches dans un fouillis de ronces, d'églantiers, de genêts épineux, de prunelliers, de clématites et de trois ou quatre espèces de smilacées aux feuilles aiguës et rigides ; tous ces buissons vivaces, forment de part et d'autre une haie ' profonde. J'aime à venir promener mes pas rêveurs et respirer la senteur amère des cistes, l'arôme des sauges et du thym; dans cette allée champêtre, en regardant descendre le disque empourpré du soleil qui, à cette époque de Tannée, se couche juste dans le prolongement de son axe. Les rayons adoucis de l'astre enveloppent d'une gaze dorée toute l'étendue de la plaine, et, se prolongeant jusqu'au fond de mon tunnel de feuillage, y répandent une mystérieuse clarté. Dès qu'il a disparu sous l'horizon, rien n'est plus attachant que de voir s'éteindre graduellement l'incandescence de Foccident, dont la réverbération s'évanouit en même temps dans l'espace, comme la lueur projetée par un incendie mourant. Alors un bruit d'ailes brusque commence à se faire entendre par intervalles dans les broussailles et sur les chênes autour dé moi; ce sont les tourdres et les merles qui viennent y passer la nuit. A ce moment, il semble qu'une paix immense descende du ciel sur toute la campagne, et, pénétrant jusque dans mon cœur à demi dompté par la fatigue du jour, finit d'assoupir l'agitation de mes sentiments. Je m'en reviens ensuite d'un pas somnolent, et j'arrive dans mon logis à la nuit

close. 0 consolante nature! »

S30 NOnCBS BIBUOQBAnDQUBS.

i.'BirmiT DU Lk QkviM. Conférencêi, par 0. Bùrdaçê; brochure in-8. (Nîmes, imprimerie

Clarel et Chutanier.)

Ces conférences sont au nombre de deux. Dans la première» M. 0. B. essaie de déterminer le caractère» de préciser l'esprit de la race gauloise, d'après les indications que fournit Texamen de sa législation et de sa religion. Les lois et coutumes des Gaulois révèlent en eux « le sentiment déjà profond de la justice, de Fégalité, Tamour absolu de l'indépendance, la facilité du dévouement ». Leur religion devait en faire, en faisait « des &mes intrépides, pleines d'élan, d'énergie, incapables de subir le joug de la fatalité, l'autorité du fait et de se résigner à courber devant lui leur libre personnalité ».

Hais ils avaient les défauts de leurs qualités. « Il y a trop d'exubérance dans ces populations pour qu'elles sachent se modérer et ne pas dénaturer ni corrompre, par leur excès même, leurs meilleurs sentiments. Leur courage sera souvent de la témérité ; leur bravoure aimera à se traduire par des bravades, et à s'accompagner de jactance. Leur attachement à la liberté n'étant point, — et il ne saurait l'être encore chez ces peuples, — un sentiment raisonné, deviendra, dans la plupart des circonstances, l'impatience de toute autorité, de tout fîrein, et sera une cause permanente de troubles, de discordes et partant de danger nationaL Le sentiment trop vif de l'individualité ne permet guère i l'homme, en effet, à moins d'une sérieuse culture de la raison, de se discipliner. Aussi rhistoire des Gaulois est-elle pleine de leurs querelles, de leurs luttes intestines. La haute idée qu'ils ont d'eux-mêmes les porte à revendiquer sans cesse leur supériorité sur autrui et les arme, à tout propos» les uns contre les autres. Leurs banquets ne se terminent jamais sans des rixes sanglantes auxquelles les femmes elles-mêmes prennent part... C'est ce même sentiment de l'honneur qui leur fait un devoir de marcher au combat dès qu'ils y sont appelés, sans souci des conditions d'infériorité où ils peuvent se trouver; de dédaigner toute ruse, tout stratagème; de n'appeler à leur aide que le courage et la valeur. U y a là un excès de générosité que tous les auteurs se sont plu à signaler chez eux, et qui, au dire de Strabon, faisait d'eux les défenseurss toujours prêts des faibles et des opprimés (p. 25 et 26). »

Dans sa seconde conférence, M. 0. B. montre que l'esprit gaulois, le caractère gaulois se retrouve, en ses traits essentiels, chez le peuple français; que la domination romaine et l'invasion des Francs ne lui ont rien fait perdre; qu'il apparaît dans la chevalerie du moyen âge, dans l'afiEranchissement et la constitution des communes, dans le mouvement littéraire de la Renaissance, dans le mouvement religieux de la Réforme,

Noncis BnuooBAPmQOBs. SSi

dans le mouvement philosophique du xvnT nède, dans la Révolution française. 11 conclut qu*à ce génie et à ce caractère persistants de notre nation doivent s'adapter, en leurs fins^ notre politique intérieure et notre politique extérieure.

c Nos sentiments de justice doivent nous amener à faire disparaître les privilèges, i vouloir que tous les hommes aient des droits égaux, i organiser en un mot le gouvernement de la démocratie, — et notre amour de l'indépendance exige que ce soit une démocratie libérale (p. 53)...

< La France est appelée à réaliser l'idéal de justice et de liberté qu'elle porte dans son cœun C'est le pays des généreux essais, des initiatives hardies. C'est là que les questions sociales sont appelées à se débattre et à se résoudre dans un sens toujours plus conforme à l'équité. L'intérêt qu'elle prend an sort de tous, sa sympathie toujours en éveil pour ceux qui se plaignent, lui font un besoin de ce préoccuper de l'homme et de la classe d'hommes auxquels leur situation impose des conditions d'infériorité dans la lutte pour l'existence. Qu'elle poursuive donc l'œuvre déjà commencée pour chasser ces deux fléaux qui s'appellent l'ignorance et l'exploitation... Que la France n'attende point, pour améliorer l'organisation sociale, l'exemple ni l'action des autres nations. C'est à elle que ce rôle incombe, car elle possède les deux qualités dont l'union est nécessaire, pour réussir : l'amour de l'indépendance personnelle et la sympathie pour tout ce qui souffre ou croit souffrir (p. 54)...

« Mais surtout, si la France veut prospérer et grandir, il est nécessaire qu'elle s'attache à l'œuvre qui est en harmonie avec la qualité dominante de son caractère; il est nécessaire qu'elle ne se lasse jamais d'écouter la voix de sa générosité nouvelle; qu'elle se fasse le champion de toutes les causes qui ont pour but l'affranchissement et le relèvement de l'être humain. N'est-ce pas sous cet aspect que l'on s'est habitué à la voir partout? N'est-ce vers elle que toujours ont regardé, que toujours ont fait monter leurs soupirs les peuples faibles ou malheureux (p. 55)? » M. 0. B. entend que la France, après avoir été le prophète du droit, en soit le chevalier. C'est, dit-il, la tâche qui appelle notre peuple, qui est dans ses aptitudes. Là est son honneur; là aussi son véritable intérêt : c Si nous tenons compte du courant qui entraîne les peuples vers la démocratie, n'y a-t-il pas là une source d'espérances pour l'avenir ? » Ne voit-on pas d'ailleurs, que l'égoïsme patriotique atteindrait la France aux sources de la vie morale, parce qu'il serait un encouragement à l'égoïsme individuel ? c Lorsque TÉtat ne se préoccupe que d'intérêts, comment pourrait-il demander aux citoyens un sacrifice? Comment surtout pourrait-il l'espérer (p. 57) ? >

Nous aurions des réserves à faire sur cet idéal chevaleresque de poli*

S32 N0TI0I8 BIBUGOBAPHIOOSS.

tique extérieore, qai était celui de rancien parti républicain. La tiou de la justice dans le monde est la tâche commune à laquelle doivent concourir, chacun pour sa part et dans la mesure de ses forces, tous les États civilisés. Elle ne peut être la charge et dépasse évidemment la mission morale d'un Etat particulier. Il faut prendre garde que la fraternité, l'amour, le dévouement ne peut inspirer la politique extérieure Mms blesser la justice dans la politique intérieure. Pour un État, se dévouer généreusement à tel peuple étranger, faible et malheureux, c'est sacrifier les droits de ses citoyens à ce peuple, c'est-à-dire manquer au premier de

ses devoirs positifs.

1^ saxImb fÀVOftin n» jjtsuiHSBMtT, ptr E. Fêiavel^OUilf, petite brochure in-8*

(Lausanne, imprimerie 6. Bridei).

c Celui qui voudra sauver sa mé la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera. Que servirait-il à un homme de gagner tout le monde s'il perdait son â$net ou que donnerait un homme en échange de son âme? i Telle est la traduction assez généralement adoptée de ce que M. P.-O. appelle la fnaxime fiwante de Jésus-Christ. Cette traduction n'est pas satisfaisante, car le même mot psuchê^ du texte grec, est rendu tantôt par vie et- tantôt par âme ; ce qui ne laisse voir aucun lien entre les deux phrases dont se compose la maxime. D'autre part, on ne pourrait, sans faire un contre-sens, maintenir partout un seul mot français, soit le mot vie^ soit le mot âme, M. P.-O. remarque que, au point de vue biblique, l'individualité réside dans la niphesch oupeuché^ Ame ou vie de l'homme. D'où il suit que la maxime pourrait être ainsi traduite : a Celui qui voudra (à toute force dans cette vie) sauver sa personne, la perdra (à jamais), mais celui qui perdra (dans cette vie ) sa personne à cause de moi, la retrouvera (dans une vie future). Que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s'il perdait sa personne (à jamais), ou que donoerait un homme en échange de sa personne ? > Il est naturel d'admettre que la chose dont la perte est envisagée est partout de la même nature, puisqu'elle est partout désignée par le môme terme. L'antithèse que présente la maxime porte sur le caractère de la perte, là relative, ici absolue : perte de la vie terrestre, dans un cas; perte de toute vie, suppression et anéantissement du moi, dans l'autre. Ainsi comprise, — et cette interprétation est fort bien motivée, ^ la maxime contient l'immortalité conditionnelle. c Malheureusement, dit M. P.-O., les idées platoniciennes, en s'infiltrant dans l'Eglise, ont faussé le sens des termes les plus importants de cette, importante déclaration. On a attribué gratuitement àl'àme humaine

NÛTIGB8 BDLIOQaAraïQUIS. 233

une immortalité abaolae sans résenres ni conditions. Il en est résulté que le mot perdre a été frustré de son sens naturel et légitime. Il signifiait wpprimer; on en a fait le synonyme de rendre éternellement malheureux. Hais en tordant le sens des mots, on a rompu l'équilibre du raisonnement ; on a brisé rdguillon du divin paradoxe ; on a émoussé le glaive à deux tranchants; on a faussé la clef de Ténigme. La parole de Jésus est devenue

intraduisible. »

im cunei louf la MivoLiinoR sr l'empui, étude par V, CourdavMus, brochure in-8

(Paris, Cbaravay frères).

Cette brochure présente une histoire résumée, très intéressante; de la Constitution civile du clergé et du Concordat. M. Y. G. estime que dans la question des rapports de l'Église et de TÉtat, la Constituante manqua de décision; qu'elle aurait pu aller jusqu'à la séparation, à la seule condition d'assurer par des pensions viagères Texistence des individus alors en fonctions ; que, dans sa politique ecclésiastique, elle eut le tort grave de toucher à la liberté de conscience, en touchant à la discipline de l'Église catholique.

c Sa première faute en ce genre fut l'interdiction des vœux ecclésiastiques et la suppression des couvents, trois mois après la sécularisation des biens du clergé. Le droit de l'Assemblée, son devoir même, était de ne pas reconnaître ces vœux et d'assurer à chacun la liberté de sortir de sa communauté quand il le voudrait; mais déclarer qu'en France on ne pourrait plus à l'avenir s'engager par aucun vœu religieux, c'était attenter aux droits de la conscience et empiéter sur la liberté individuelle...

« La seconde faute fut bien plus grave encore ; car, au lieu de ne blesser que quelques milliers de religieux, elle s'attaqua à la conscience du clergé tout entier et des populations qui étaient derrière. Pour mettre l'administration ecclésiastique en harmonie avec la nouvelle organisation du royaume, et couper court du même coup à l'influence politique de certains supérieurs étrangers et du pape en particulier sur le clergé français, on décréta une Constitution civile du clergé^ qui réduisait de cent trente-cinq à quatre-vingt-trois le nombre des diocèses, faisait élire par le peuple les évéques et les curés, défendait aux évoques de reconnaître la juridiction d'aucun supérieur étranger, et, en conséquence, leur faisait tenir l'institution canonique de leur métropolitain au lieu du pape, auquel, pourtant ils devaient rester dogmatiquement soumis.

< L'Assemblée soutenait qu'en faisant cela elle ne touchait pas à la foi, et qu'elle se bornait à ramener l'Église de France à l'état de l'Église primitive. En cela, elle disait vrai. . . Mais il n'en est pas moins réel que ce

9S4 wmcm uBUoeBAnDoun.

que tout individa avait le dnHt de dire et d*icrire, l'Assemblée, comme corps politiqae, n'avait pas le droit de l'imposer. Et, en le faisant, elle alla se heurter à la foi, mal éclairée mais sincère, d'une grande partie du clergé et de la masse des fidèles, en tète desquels se trouvait le pauvre Louis XVI, que le décret plaçait entre sa bonne volonté de roi et sa conscience de chrétien (p. 7). »

M. y. G. montre que les violences de la Révolution eurent leur source dans les passions que déchaîna la Constitution civile du clergé.

c Le clergé ayant protesté, comme c'était son droit, TAssemblée, pour vaincre sa résistance, ordonna à tout ecclésiastique de prêter serment de fidélité à la Constitution civUe^ sous peine de révocation et de remplacement, tout en conservant ses appointements. La moitié au moins de clergé refusa, au nom de sa conscience; on en remplaça ce qu'on put au moyen de l'élection, en Idssant bien des vides dans le clergé inférieur, au grand mécontentement des fidèles, et la crise définitive commença...

c ... Partout le clergé devint l'agent le plus actif de la révolte royaliste, à laquelle il servit de manteau , et les violences des deux partis ne tar* dèrent pas à se répondre les unes aux autres, sur tous les points du territoire. Quand la Constituante eut pris fin, l'Assemblée légblative, irritée, frappa plus fort que sa devancière. EUe suspendit d'abord les traitements des prêtres insermentés, puis elle ordonna de les emprisonner et, finalement de les déporter sur le moindre soupçon. La conscience religieuse de Louis XVI lui fit opposer son veto à ces décrets ; et les journées du 20 juin et du 10 août , organisées par l'Assemblée législative, emportèrent la royauté, pour donner force de loi à ces déplorables mesures.

« Ce fut la guerre à mort dès lors entre les défenseurs du clergé insermenté et la Convention, trop bien servie dans ses rigueurs par les clubs et les municipalités, qui identifiaient la poursuite du clergé réfractaire avec la cause de la République attaquée de tous les côtés à la fois.... Bientôt, des prêtres insermentés, la persécution s'étendit aux prêtres qui avaient prêté serment. Beaucoup d'entre eux montèrent sur l'échafaud, pendant que les églises étaient fermées, après avoir été dépouillées de leurs ornements au profit du trésor public; et pour un trop grand nombre de gens paisibles, qui n'eussent pas mieux demandé que de s'attacher à la République, en reconnaissance de ses réformes politiques, son nom devenait synonyme de fureurs impies et de violences sacrilèges. Ce souvenir a pesé d'un poids fatal jusque sur la République de 1848; et il reste, aujourd'hui encore, le plus grand obstacle à la consolidation définitive du régime républicain en France.

« Voilà ce que le pays a gagné à la Constitution civile du clergé, qu'il eût été si facile de ne pas faire, puisque aucun lien logique ne la ratta-

NOTIQM IlIBLIOGBAPHIQURS. S36

chait ni à la forme nouvelle du gouvernement, ni aux principes mêmes de la Révolution (p. 8 et suiv.), »

La Constitution civile finit par succomber sous le poids des maux qu'elle avait causés au pays. Elle Ait remplacée, au commencement de 1795, par le régime de la séparation. Ce régime était c Tunique solution logique du problème religieux dans un pays qui a proclamé la liberté de conscience ». On y était arrivé, après une cruelle et sanglante expérience; on ne sut malheureusement pas s'y tenir. La Constitution civile a amené la persécution de TÉglise par l'Etat; le Concordat impérial « replaça TÉtat sous le joug moral de l'Église » (p. 25).

Aujourd'hui, l'intérêt de la France est de se dégager des liens du Concordat, c Car, dit en conclusion M. Y. C, pour que l'État ait semblé pendant quelques années tirer certains avantages du Concordat par la soumission du clergé, il a fallu la main de fer de l'empereur, qui a fini lui-même par s'en trouver si mal. Et qui oserait aujourd'hui renou* vêler les violences impériales? La facilité des communications et la multiplicité des journaux ont rendu vains, d'autre part, les obstacles mis à la publication des bulles papales, ou aux réunions des évêques. Et que peuvent, pour faire respecter ces vaines défenses, les seules sanctions qui restent aujourd'hui à la loi, l'appel au Conseil d'Etat comme d'abus, ou la suspension des traitements? La déclaration d'abus n'est suivie d'aucune pénalité, et la suspension des traitements est compensée largement par les dons volontaires des fidèles, qui ne font que leur devoir en dédommageant de leur bourse les martyrs de la cause commune. Il ne faut pas s'y tromper plus longtemps, en effet, et il faut voir enfin les choses telles qu'elles sont : il y a incompatibilité absolue entre l'esprit de l'Eglise et un gouvernement libéral, quel qu'il soit, républicain ou monarchique. Dès que hors de l'Église il n'y a pas de salut, pas un catholique conséquent, pas un nombre du clergé surtout, ne peut pas ne pas combattre par la parole ou par le vote un gouvernement fondé sur la liberté de conscience et des cultes, c'est«à-dire au fond sur l'indifférence des religions. Un prêtre convaincu peut être républicain, mais libéral jamais, pour peu qu'il soit logique. Et quelques précautions que vous ayez prises dans le choix préalable de vos évêques, quelques promesses même que vous ayez obtenu d'eux avant leur nomination, la situation ensuite sera plus forte que vous et qu'eux-mêmes ; et, une fois nommés, leur devoir de chefs d'un troupeau, pour qui il n'y a de salut que dans l'Eglise, les forcera à se tourner contre vous, pour préserver leurs ouailles de la contagion de vos idées libérales. A un pareil antagonisme, il n'y a que la séparation de l'Eglise et de l'Etat qui convienne (p. 25 et suiv.). >

On ne peut dire, non plus, que Thonneur du pays soit engagé dans

le maintien du Concordat, que les appointements payés au clergé soient une dette sacrée, en échange de ses biens sécularisés. « Car ces biens, dont une si grande partie provenait de titres faux ou de* confiscations sur les hérétiques, n'étaient, comme ceux de toute autre association, possédés à titre collectif qu'en raison de la personnalité civile accordée par TElat à telle ou telle communauté, et TEtat, qui n'avait cessé de croire à cette personnalité que parce qu*il croyait à Futilité publique de l'association, avait le droit de la retirer dès qu'il avait cessé de croire à cette utilité ; ce qui n'était, en définitive, que faire sur le clergé en bloc ce que les rois très chrétiens eux-mêmes avaient fait si souvent en détail sur telle ou telle maison religieuse. Lors donc que la République actuelle, à son tour, en viendra à cette grande mesure de la séparation de TEglise et de l'Etat, l'honneur ne lui demandera qu'une chose : assurer, comme l'avait fait la Convention elle-même, une pension viagère à tous les ecclésiastiques en fonction (p. 26). »

L'opinion soutenue en excellents termes par M. V. G. régnait, avant 1870, dans le parti républicain tout entier. C'est, aujourd'hui encore, celle de quelques républicains du centre gauche, restés fidèles au libéralisme américain, et des démocrates d'extrême gauche, attachés aux théories et peu touchés des difficultés révélées par l'expérience. Elle est simple et, en apparence, plausible. Cependant elle soulève des objections, même théoriques, fort sérieuses. Nous ne pouvons les exposer en cette notice. Nous nous bornerons à dire : i^ Que la satisfaction d'un besoin aussi général, aussi impoi*tant par ses conséquences, que celui de la religion, ne saurait être, dans notre démocratie, abandonné entièrement à la liberté privée de réunion et d'association, et laissé en dehors de toute action de l'État ; — 20 Que le principe de la liberté de conscience n'oblige nullement l'État à respecter ce que les catholiques appellent la liberté de l'Église, et qu'il y a d'excelientes raisons pour mettre les congrégations et les couvents hors du droit commun ; — 3^ Que le meilleur moyen de limiter, comme il est nécessaire, la liberté de l'Église, est de maintenir le salaire du clergé; — 4o Que le régime de la séparation mettrait fin, non au contact nécessaire, ni par conséquent au conflit fatal de l'Église catholique et de l'État libre; mais, au contraire, à l'état de paix relative créé par le Concordat; — 5^ Que l'antagonisme de conscience qui existe entre l'Église et l'État, cessant d'être contenu par le droit ecclésiastique que le Concordat a établi et par les habitudes qu il a fait naître, mènerait certainement très vite, ou à la persécution de l'Église par l'État, — absolument comme la Constitution civile du clergé, — ou à la domination de l'Église sur l'État, désarmé et résigné à ne pas défendre ses principes juridiques; — 6« Que le Concordat, quoi qu'on puisse dire de son origine

GORRBSPONDAlfGB. 237-

historique, peat être un terrain solide de résistance efficace aux prétentions de rÉgllse, si l'État veut et sait user avec vigilance et persévérance des droits positifs qu'il tient de ce contrat; — 7^ Que l'expérience malheureuse de la constitution civile du clergé témoigne moins en faveur de la séparation que du Concordat, car elle montre combien il est difficile et peut être dangereux pour l'État^ dans un pays catholique de tradition, de vouloir régler ses rapports avec l'Église catholique par la voie législative ordinaire, c'est-à-dire en dehors de tout contrat accepté par cette^Église; — 8^ Que l'expérience de la séparation, faite en France de 1795 à 1802, ne prouve rien, en raison de son peu de durée, l'Église n'ayant pas alors eu le temps de développer, à l'abri du droit commun, son influence sur les populations et son esprit d'insurrection morale contre l'Etat au point d'inspirer des craintes pour l'avenir des institutions libres.

CORRESPONDANCE

La Rochelle, le i7 septembre 1886.

Monsieur,

Dans la Critique philosophique du !•' septembre, avant de combattre ma candidature, vous reproduisez ma lettre aux Consistoires : je vous en remercie.

Mais vous donnez de cette lettre une interprétation que je ne saurais Accepter.

Je n'ai rien dit qui vous autorise à me transformer en une sorte d'obscurantiste, hostile à toute libre recherche, n'aimant pas la philosophie, n'en sentant pas le prix. Je crois, au contraire, que la philosophie, dans son indépendance, a été et demeure un élément essentiel, nécessaire du développement de l'esprit humain.

Vous tenez pour nulle et non avenue toute la première partie de ma lettre, qui pourtant est claire et explicite, et où je déclare que, si j'ai l'honneur d'être nommé à Montauban, je considérerai comme une partie absolument <c essentielle » de ma t&che de c retracer impartiale^ ment et dans ses grandes lignes V histoire de la philosophie ancienne et moderne, > Je crois, comme le croyait M. le professeur Nicolas, que la meilleure manière d'enseigner la philosophie en elle-même^ c'est d'exposer et de comparer les divers systèmes, — d'apprécier les méthodes, leur légitimité et leurs résultats.

Je n'ai pas, comme vous me le reprochez, proclamé l'impuissance de la philosophie séparée de la révélation : je n*ai pas opposé ta philosophie

S38 G0RR18P0N]>AlfGB.

en soi & la révélation, mais une certaine philosophie, < l'inteUectualisine pur », à une autre philosophie, celle qui se fonde sur la conscience morale et compte Socrate et Kant au nombre de ses plus illustres représentants.

Vous concentrez votre critique sur la seconde partie de ma lettre, où j'exprime, après Alexandre Vinet, la conviction que l'Évangile contient toute une philosophie : philosophie essentiellement théiste, spiritualiste, — philosophie de la liberté et de l'obligation, qui corrobore et sanctionne le témoignage de la conscience morale. En raison de la vaste influence que Je christianisme a exercée sur la pensée humaine, l'exposition de cette philosophie aurait sa place et son intérêt même dans une Faculté de lettres. Combien plus dans une Faculté de théologie protestante et devant de futurs pasteurs ! Ck>mme l'histoire de France présente un intérêt spécial pour des Français, la métaphysique de l'Évangile présente un intérêt spécial pour de futurs ministres de TÉvangile.

Enfin, Monsieur, d'après vous, je serais prêt à sacrifier la philosophie à la dogmatique, à l'exégèse.

11 est vrai que, m'adressant à des Consistoires, c'est-à-dire à des corps essentiellement religieux, j'ai parlé de < Vaffinité avec FËvangile des systèmes qui ont considéré les réalités de la vie intérieure comme les plus hauteSy comme les plus réelles des réalités. » Mais dire qu'il y a affinité entre certains systèmes et l'Évangile, ce n'est pas sacrifier ces systèmes à la dogmatique, ni subordonner la philosophie à l'exégèse.

Au surplus, le professeur de philosophie de Montauban ne saurait être une sorte de Janus Geminus, moitié chrétien, moitié philosophe, sans souci de l'unité de sa propre pensée. Un professeur de philosophie qui * croit au Christianisme et s'adresse à de futurs pasteurs, devra nécessairementse proposer non comme objet unique, comme objet prochain, comme premier objet de son enseignement, mais comme but suprême à atteindre la conquête d'une vraie philosophie chrétienne, — d'une métaphysique chrétienne qui accepte et supporte le contrôle de la raison et des faits. Ce n'est qu'à cette condition qu'il pourra être à la fois sérieusement chrétien et sérieusement philosophe.

Bn vous demandant d'insérer cette lettre dans le prochain numéro de la Critique philosophique, je vous prie, Monsieur, d'agréer l'hommage de mes sentiments très distingués.

D.-H. Metkr, Docteur en théologie.

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