‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 120 sur 144 · X. — RÉCAPITULATION · texte numérisé non relu

X. — RÉCAPITULATION

Les chapitres des « Premiers Principes » que nous avons examinés jusqu'ici comprennent ce qu'on pourrait appeler les principes de physique générale de M. Spencer. Us ont pour sujet, — si nous laissons maintenant de côté les premiers de ces chapitres, qui sont consacrés à la discussion métaphysique de V « Inconnaissable *, et si nous nous bornons à ce que ce philosophe estime t connaissable » et même connu, — TEspace, le Temps, la Matière, Flndestructibilité de la Matière, la Force, Tlnvariabilité de quantité de la Force, Tin variabilité des séquences de phénomènes que produit la Force, et la variabilité des formes toujours équivalentes sous lesquelles la même Force se rend sensible. Ce que nous avons remarqué de plus essentiel sur cette suite de thèses, c'est:

1** Que le sujet de la spéculation physique de M. Spenser est toujours, sous la rubrique du connaissable, le même sujet métaphysique qu'il était sous celle de l'inconnaissable. On prétend le penser comme relatif, et non plus comme absolu, ce qui serait impossible. Mais, absolu ou relatif qu'on le nomme, c'est la même substance unique et le même agent universel qu'on envisage, et c'est de la même fiction de métaphysique réaliste qu'on se donne l'illusion, comme représentative de réalité , tandis que la réduction sincère du connaissable au relatif exigerait que la philosophie, et encore plus éminemment une philosophie des sciences, fût bornée à l'étude générale des phénomènes et des lois.

^ Les idées que M. Spencer se fait de la matière et de la force, pour la construction d'un système qu'il veut qu'on prenne pour la c science complètement unifiée >, sont tout le contraire de celles qui sont unanimement reçues chez les physiciens et les mathématiciens, c'est-à-dire dans la SdencBy car il n'y a pas, que nous sachions, d'autre moyen de la concevoir en sa généralité. Elles sont tout le contraire en principe, et puis encore prises à contre-sens dans Tapplication. D'abord, les savants ne peuvent ni savoir, ni chercher par leurs méthodes ce que sont la matière

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en général et la force en général, en tant que réalités ; et c'est précisément sur cela que M. Spencer spécule. Ensuite, la mécanique rationnelle et, par conséquent, la physique, supposée réduite aux lois de la mécanique, exige que la force, définie par cet unique effet, le mouvement, soit toujours regardée comme appliquée extérieurement à la matière ou à ses parties ; et la matière elle-même, ou ses parties, tenues pour incapables d'altérer elles-mêmes leur état de repos ou de mouvement. Le principe d*inerLie est une abstraction sur laquelle repose, de Taveu de tous les savants, toute la science moderne. Mais, selon M. Spencer, les mouvements des corps sont causés par des forces dont le siège est en eux-mêmes. Cette seule erreur suffirait pour ôter tout caractère sérieusement scientifique aux principes physiques du Connaissable, et les classer parmi les conceptions des penseurs qui n'ont pas réellement et de près étudié les sciences exactes.

3° Dans la partie capitale du système qui est réellement empruntée à la mécanique, le principe de la conservation des forces vives est transporté du terrain de la science sur celui de la métaphysique et perd par là son autorité particulière. Au lieu de s'appliquer à ce qu'on entend en mécanique par un système de forces, et de se formuler par la définition précise de celles des fonctions du mouvement dont la somme reste invariable dans tous les mouvements intérieurs du système, ce principe reçoit pour signification la thèse apriorique de la permanence et de la constance d'une essence appelée la force, qui est inhérente à une autre essence appelée la matière, et qui se communique et passe des parties de cette matière à d'autres parties qu'elle anime et dont elle constitue, sans varier elle-même de quantité, tantôt les mouvements, tantôt toutes sortes d'autres propriétés. Alors même que le principe des forces vives ne serait pas ainsi défiguré, faussé, méconnaissable, remplacé par une proposition métaphysique et une affirmation gratuite, il y aurait toujours à reprendre chez M. Spencer, ainsi, cette fois, que chez bien d'autres, le service abusif demandé par le déterminisme à une formule qui n'est démontrée mathématiquement que pour un système de forces soustrait par hypothèse à toute action externe. On accorde à cette loi abstraite le sens d'une détermination intégrale, absolue, invariable du monde réel, où nous ne connaissons ni ne concevons rien que de partiel et de modifiable par des actions du dehors, et où nous ne sommes pas, d'autre part, sans connaîUc une esprco d'actions différentes du mécanisme, et qui sont aptes à modlller les systrnips mécaniques.

4° Celte SOI le de f;cn(Talisation de l'idée de force, suivant laquelle on appelle la Force à rejjrésenter également et à volonté, par différentes modifications de son essence et en conservant la même quantité, tantôt un

mouvement, tantôt un phénomène sensible tel que lumière ou chaleur, est une méprise grossière sur la sîgniQcation scientifique du principe de la transformation et de Véquivalence des forces physiques, un abus inconscient des termes symboliques dont on fait usage dans Ténoncé de ce principe. Si le philosophe qui vise à < unifier complètement la science » se contentait de regarder comme des modes de la force^ au sens de métaphysique réaliste de ces mots, les phénomènes généralisés que les physiciens appellent des forces sans autre prétention que de les définir verbalement, on pourrait aussi se contenter de lui faire observer que ce n'est point à la science, unifiable ou non, qu'il peu (travailler de cette manière, mais bien à un assez inutile amendement du spinosisme, consistant à remplacer les attributs et modes de la Substance par les formes et modes de la Force (1). Mais comme ce philosophe entend, de plus, que telle quantité de force qui s'employait pour produire un mouvement s'emploie Tinstant d'après pour un certain autre phénomène, et, par conséquent, cesse de fournir au premier, il va directement contre le principe des forces vives, qu'il s'imagine appliquer, et il montre n'en pas savoir le sens. Ce sens est la constance d'une somme de produits de vitesses, comme celles-ci se trouvent distribuées, à différents moments, entre les parties mobiles d'un système total en mouvement, et d'ailleurs indépendant, tout entier aux actions mutuelles internes de ses éléments. C'est dire que la cause d'un mouvement de transport de masses, la force à mode mécanique de M. S., continue d'être ce mode mécanique, et pas autre chose, sans varier de qualité plus que de quantité ^ lorsque les vitesses se répartissent entre des molécules dont l'expérience nous apprend que les rapides vibrations insensibles correspondent à des phénomènes d'une autre espèce. Ainsi la Force garde sa forme et ne se transforme pas, ne se métamorphose pas, ne passe pas d'une manifestation à une autre manifestation ; elle n'a point à revêtir l'essence des phénomènes de la sensibilité et de la pensée. Ces imaginations transformistes sont proprement le contraire de toute science et ne peuvent partir que d'un esprit profondément anti-scientifique.

5^ La variabilité des formes ou modes, et l'invariabilité de quantité de l'agent universel uni à la matière ne suffisent pas pour réaliser l'idéal de

(i) Ce sont là, de part et d*autre, en effet, les manifegtations de Tunique, étemel existant et agent, -MAuriji iMÀUTani. M. Spencer le qualifie d'inconnaissable, mais la manière dont il le définit, ie pose et le démontre équivaut à celle dont Spinoza le posait, plus simplement, comme le principe de la pensée et, en cela, le connu par excellence (premières définitions de ï Ethique) . Il y a là une curieuse équivoque sur ce que c*est que connaître ou ne pas eonnaitref mais il y a surtout TefTet de la peine que M. Spencer s'est donnée pour changer de forme l'apriorisme et donner àr son gnosticisme une tournure agnostique.

la science complètement unifiée, si l'on n*y joint Tinvariabilité de séquence des phénomènes, ce que M. S. nomme la « persistance des relations entre les forces », et qui n*est autre chose que Thypothèsede la prédétermination universelle et absolue des variations successives de la force manifestée^ Tenchalne ment nécessaire de ses modes quelconques et de toutes leurs relations possibles, tels qu'ils se produisent et au moment où ils se produisent. Cette hypothèse, à laquelle toute recherche scientifique est obligée, autant que naturellement portée, dans le champ particulier quelle s^ouvre, puisque le savant entend alors par là que Tobjet de sa recherche est une loi, et que l'expérience doit lui apprendre si la loi existe en effet et s'il lui est accordé de la découvrir, cette hypothèse, généralisée sans vérification ni garantie, poussée à l'absolu par le principe de l'invariable séquence, implique l'existence d'une loi éternelle, unique, universellement enveloppante de tous les phénomènes, et, par là, la science universelle ou sa possibilité. Mais ni la science universelle ni sa possibilité ne sont objet de science, et la tentative d'unifier la science par cette hypothèse est la négation même de toute méthode scientifique. En quoi se distingue-t-il donc des autres métaphysiciens et des monistes spéculatifs, le philosophe qui prétend constituer la science intégrale, et ne peut se fonder pour cela sur aucune science constituée ? Quelque assurée que soit sa foi en luimême, on a le droit de dire de son œuvre qu'elle est une entreprise sur la crédulité publique au nom de cette autorité soi-disant scientifique qui aspire à remplacer les anciens sacerdoces pour la définition des dogmes.

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