‹ Critique philosophique (volume 2)Chapitre 122 sur 144 · XII. — LA LOI d'évolution · texte numérisé non relu

XII. — LA LOI d'évolution

La tâche de l'auteur est ici, tout d'abord, d'étendre l'idée de l'intégration de la matière, de façon à faire régir par cette loi les phénomènes de tous les genres possibles. Il y parvient, grâce à l'emploi de la métaphore et des analogies, qui deviennent de plus en plus vagues, et à la fin ridicules, aux yeux de ceux qui ont l'idée même la plus légère de cette science qu'il a la prétention d'intégrer^ et à laquelle il emprunte une première proposition, dont il altère peu à peu le sens pour l'appliquer à des sujets qui n'ont bientôt plus rien de commun avec ceux pour lesquels elle a été trouvée. Une énumération sommaire des stations parcourues par ce concept indéfini de l'intégration peut presque dispenser de toute critique.

Tout n'est qu'intégration. Les nébuleuses subissent une concentration de leur matière et s'intègrent en étoiles. Les étoiles, telles que le soleil, s'intègrenten dissipantleurs mouvements par radiation ; les planètes, entendant,

(i) First PHnciplet, 5' édit., pp. 285-6 et 304-5.

252 EXAMEN DES c PREMIERS PRINCTPES > DE HERBERT SPENCER.

à cause de la résislance des milieux, à tomber sur le soleil; la terre en se refroidissant et formant des continents et des mers ; les plantes et les animaux, parce qu'ils sont aussi des consolidations de matière ; et les organes, des consolidations partielles de cetle consolidation totale. Ensuite vient une autre intégration qui réunit les animaux en troupes ; ane autre, qui relie les plantes aux animaux par l'acide carbonique que ceux-ci dégagent et par les aliments que leurs fournissent en échange celles-là ; une autre encore, les herbivores aux carnassiers. Nous passons de là aux phénomènes c superorganiques >, c'est-à-dire sociaux, qui ne se dessi* nent avec une pleine évidence que chez Thomme. Les tribus, les hiérarchies, les féodalités, les fédérations, les castes, les agglomérations de gens d'un môme métier, tout cela n'est que des intégrations. Intégrations progressives encore, les phases du lainage, qui, d'abord agglutinatif, concentre plus tard les mots en dissyllabes et finalement en monosyllabes. Intégration, la marche de la langue et de la grammaire, procédant par voie de contraction et consolidation croissantes ; et la marche des prépositions, en particulier, devenant de plus en plus complexes, embrassant de plus nombreuses dépendances ou incidences. Après cela, le progrès scientifique est une intégration à son tour, puisqu'il s'opère par des généralisations et des classifications. Les arts plastiques, la musique et la littérature terminent cette revue et justifient plus ou moins ingénieusement de leurs qualités intégratives. De peur, sans doute, que le lecteur ait oublié le point de départ, la définition prise dans la matière et le mouvement, M. S. a soin de la rappeler en résumant ce chapitre : « L'évolution, sous son aspect primaire, est donc, dit-il, un changement d'une forme moins cohérente à une forme plus cohérente, en conséquence de la dissipation du mouvement et de Cintégration de la matière. C'est le procès universel des existences sensibles, tant individuelles que prises dans leur tout, durant les moitiés ascendantes de leurs histoires. C'est le caractère qui se montre également dans les plus anciens changements qu'on suppose que l'univers en son ensemble a subis, et dans les changements observables les plus récents de la société et des produits de la vie sociale... Nous voyons cela dans la formation des planètes et des satellites... nous le voyons dans la croissance des organes séparés, qui va pari passu avec celle de chaque organisme ; et nous le voyons dans cette apparition des centres industriels spéciaux et des masses spéciales de population qui accompagne l'apparition de chaque société. Plus ou moins d'intégration locale accompagne toujours l'intégration générale > (1). Enfin, la dépendance mutuelle des parties intégrées augmente constamment avec l'intégration elle-même.

(i) Ibid,, p. 3S7.

Admettons qu'on pût appeler une loi de l'univers ce vague rapprochement, s'il était fondé, de la solidiGcation des molécules dont les mouvements internes vont en diminuant, et des agglomérations de phénomènes quelconques, tels que ceux qui s'assemblent pour constituer des organismes, ou des espèces, ou des nations, ou des relations d'animaux ou d'hommes entre eux, ou des produits de l'esprit humain. Cependant quand on se livre à des généralisations de cette sorte, il faudrait savoir qu'elles perdent toute signification, dès que l'on quitte le point de vue de la propriété réellement commune à toutes les choses ainsi rapprochées et confondues. Ici, cette qualité commune, c'est la synthèse, la composition des phénomènes. En dehors de cela, nous ne voyons plus que des différences : différence entre les lois du mécanisme et celles de l'organisation, différence entre des organes et des idées, etc. Notre loi universelle, trop universelle, consisterait donc simplement dans l'énoncé de cette vérité : que toutes les productions de la nature sont des compositions de phénomènes. Passé cela, ce n'est plus que par des images, des métaphores, que, mettant de c6té les lois diverses des synthèses de chaque ordre, on peut assimiler la composition moléculaire d'un corps brut, à la composition organique d'un corps vivant, à la composition intelligente d'une œuvre de l'esprit. Cette loi elle-même, il faut logiquement la compléter par une loi corrélative, inverse et non moins universelle, la loi de la décomposition des phénomènes ; et ce grand principe, le plus vaste de ceux qui embrassent toute l'expérience interne et externe, ne nous apporte alors rien qui ressemble aune loi d'évolution. M. S. ne formule celle-ci qu'en affirmant que le mouvement de synthèse est le mouvement dominant et toujours croissant du développement du monde, dans la phase où noiis sommes, et depuis l'origine que nous pouvons supposer de cette phase d'intégration, dans un état nébulaire initial. En ce cas, nous voyons bien l'affirmation de l'auteur, mais nous ne voyons pas ses preuves. Il en faudrait une pour chacune des grandes synthèses; mais, loin qu'on puisse les apporter, il se trouve que, partout, dans l'univers physique, suivant les hypothèses de Kant et de Laplace, dans l'histoire du monde organique, dans les annales de l'humanité, de ses nations et de ses institutions, nous voyons les phénomènes de décomposition, de division et d'individuation marcher parallèlement aux phénomènes inverses, en èlre inséparables, et, par suite, offrir les mêmes ressources au philosophe qui voudra défendre la thèse inverse de celle de M. S., la thèse de Tindividuation croissante. Mais que dis-je ? c'est lui-même qui s'est chargé de la soutenir.

Comment l'intégration croissante se concilie-t-elle avec la division et la formation des parties? Très simplement, car ce n'est qu'une affaire de mots : Il y a des « redistributions secondaires», l'évolution est une c évolu-

tion composée >. c En même temps que les composants de la masse deviennent intégrés, ils deviennent différenciés. » En conséquence de ce dernier principe, que nous nous garderons bien de contester, car il est le même que nous énoncions nous-mème tout à Theure en d'autres termes, et il est visiblement applicable à la formation de toutes les choses distinctes quelconques, M. S., qui a consacré un premier chapitre sur la loi d'évolution à rénumération des cas de Tintégration, en consacre un second, avec une nouvelle suite d'exemples, aux cas de la différenciation^ de la division, de Thétérogénéité et des contrastes. Il fait plus, il nous rappelle (1) que, dans sa première édition des Premier$Princip€8j et, auparavant, dans son essai sur le Progrès, sa loi et sa cause, il était c tombé dans Terreur de supposer que la transformation de Thomogène dans l'hétérogène est ce qui constitue l'évolution ; mais, au lieu de cela, elle constitue, comme nous l'avons vu, dit-il, la redistribution secondaire qai accompagne la redistribution primaire de cette évolution que nous qualifions de composée; — ou plutôt, comme nous allons le voir, elle constitue la partie la plus remarquable de cette redistribution secondaire >. Je ne parviens pas à voir rien de plus qu'une explication verbale, dans cette façon arbitraire de subordonner le fait universel de l'individuation au fait universel de la composition ou intégration des phénomènes. Quoi qu'il en soit, M. S. juge à propos de se ûxer maintenant, pour la définition définitive de l'évolution, à une vue différente de celle que lui avait d'abord inspirée la formule' de Baer (l'hétérogénéité croissante des organismes partis d'un état relativement homogène) : « L'évolution peut se définir un changement d'une homogénéité incohérente en une hétérogénéité cohérente, à la suite de la dissipation du mouvement et de l'intégration de la matière {accompanying the dissipation of motion and intégration ofmatter) » (2).

Ces derniers mots et l'introduction de l'idée du progrès en cohérence maintiennent la prédominance du caractère posé comme essentiel dans le chapitre précédent : Vintégration des phénomènes; bien plus, ils la maintiennent sous la forme expressément physique de la solidification et de la diminution des mouvements intérieurs de la matière ou portion de matière évoluante. Il y a pourtant bien de l'étrangeté, j'emploie le mot doux, à continuer ainsi l'application d'une loi des phénomènes moléculaires à tous les cas et à toutes les sortes possibles de changement, de spécification et d'individ nation, — d'hétérogénéité croissante, comme s'exprime M. S-, — auxquels on ne peut plus assigner le moindre rapport avec les états solide, liquide et gazeux et les vibrations de molécules. Ce

(i) Voyez la note au bas de la p. 337, o» édition. (9) Ibid., p. 360.

parti pris tient, je le suppose, au besoin spéculatif qu'éprouve le philosophe moniste d'envisager, dans tout le cours de l'évolution, Tunité du sujet matériel qui, ayant été la Nébuleuse à Torigine, et devant se retrouver la Nébuleuse à la fin, doit évidemment n'avoir consisté tout le temps qu'en des portions plus ou moins condensées et plus ou moins agitées de la Nébuleuse.

Nous ne sommes pas au bout des amendements apportés par Tauteur h sa loi d'évolution. Il se demande, arrivé à ce point, si elle comprend tous les phénomènes de ce qu'il appelle la « redistribution secondaire », et point d'autres. Il n'en est malheureusement rien. Les phénomènes perturbants, le désordonné en tout genre, et, pour ce qui regarde le règne organique et les sociétés, la maladie, la mort, les révolutions, la ruine des États et des nations n'entrent pas dans la formule. Gomment faire pour tenir compte du grand fait que Charles Fourier, auteur, lui aussi, d'une théorie symbolique du mouvement (1), nommait d'un seul mot Vexceptiony l'anomalie, partout présente, mais toujours limitée, dans l'ordre universel et dans la direction universelle des phénomènes? C'est au fond la condition du progrès, qu'il serait question ici d'introduire dans la formule de l'évolution : d'un progrès universel et constamment soutenu à travers les désintégrations et dissolutions partielles et tous les phénomènes anomaux qui accompagnent le mouvement général des choses. M. S. sort de difliculté de la façon la plus simple en supposant ce progrès, qu'il faudrait démontrer, et en éliminant, non point en expliquant d'aucune façon, les perturbations et les déviations. Le caractère de ces dernières, comme de tout ce qui n'est point réglé et arrêté et ne rentre point dans quelque loi assignable, peut s'appeler iWe/îm; il suffira donc de dire que t le progrès deTindéfiniau fini » est « une caractéristique essentielle de l'évolu-

(1). Ce n'est pas sans intention que je place ici le nom de Fourier. En prenant Tune quelconque de ces suites dUllustrations où brille l'ingéniosité de M. S., et dans lesquelles il passe des phénomènes astronomiques aux phénomènes organiques, de ceux-ci aux psychologiques, et de ces derniers aux faits sociaux, pour y montrer une identité fondarmentale et l'application d'une môme loi, rien ne serait plus facile que de faire ressortir la ressemblance de la méthode analogique et du symbolisme des idées, entre l'auteur du système de révolution de la matière et des métamorphoses du mouvement et de la force, et l'auteur de la théorie des quatre mouvements. J'ai remarqué ailleurs une autre et frappante similitude (morale, cette fois) des rêves du philosophe soi-disant scientifique et du penseur inculte, réputé le plus chimérique de notre siècle. Combien ils sont différents d'ailleurs, je le sais, mais je ne vois pas que la différence soit à l'avantage de celui des deux à qui ses études ont appris une quantité de choses variées, — et le déterminisme scientifique, -^ mais non pas, malheureusement, à distinguer entre ce qui est et ce qui n'est ni ne peut être matière de science.

256 EXAMEN DES t PREMIERS PRINCIPES » DE HERBERT SPENCER.

tion >, et de faire droit à cette caractéristique en ajoutant au mot cohérent de la formule précédente le mot définiy et au mot incohérent le mot indéfini. Ce n*est pas plus difficile que cela : < L'évolution est un changement d'une homogénéité incohérente, indéfinie, en une hétérogénéité cohérente, définie, à la suite, etc. > ; le reste comme ci-dessus. Au demeurant, M. S., qui donne, suivant sa coutume, une suite d'exemples de détermination croissante des produits divers de l'évolution, avoue qu'il ne saurait prouver le caractère toujours et progressivement défini, non plus que l'hétérogénéité croissante de la flore et de la faune terrestres, soit dans leurs ensembles, soit dans leurs espèces (either as wholes or in their separate species) (1). Les faits manquent, dit-il, mais l'hypothèse de Darwin devient de jour en jour plus probable, et si la descendance de toutes les espèces, à partir de la plus simple successivement modifiée, et la loi de la sélection naturelle sont des vérités, on doit croire qui! s'est fait un progrès de l'indéterminé au déterminé, et que les diQérences qui séparent une espèce des autres espèces, un ordre des autres ordres, se sont creusées. La disparition des intermédiaires est un progrès de détermination des formes subsistantes.

Après avoir ainsi « distingué l'accroissement d'hétérogénéité qui constitue l'évolution de celui qui ne la constitue pas, parce qu'il n'augmente pas le caractère défini préexistant, mais que, au contraire, il tend d'abord à le détruire • ; en d'autres termes, après avoir borné, par la vertu d'une définition, l'évolution au progrès, supposé le progrès, et mis de côté, sans plus de formalité, ce qui ne l'est point, M. S. remarque que sa formule exige une dernière correction pour atteindre la perfection. Elle ne contient pas encore, dit-il, toute la vérité. Ily a d'autres changements concomitants de ceux qu'il a définis jusque-là : dans le cours de l'intégration croissante et de la dissipation du mouvement, pendant que chaque hétérogène se forme, il faut voir comment se redistribue le mouvement qu'il retient, • considérer le mouvement d'un agrégat en évolution non seulement comme se dissipant graduellement, mais comme passant à travers plusieurs redistributions secondaires avant de se dissiper >, en un mot se rendre compte de l'organisation du mouvement dans chaque être qui fonctionne pendant une durée plus ou moins longue avant de se dissoudre. Ici se place une nouvelle série d'exemples où nous sommes censés passer en revue ce mouvement redistribué dans les êtres et fonctions de tous les ordres : mécanique, astronomique, géologique, physiologique, botanique, zoologique, psychologique. Plusieurs de ces exemples sont étonnants autant qu'ingénieux. Mais le chapitre entier est le plus vain de ceux que l'auteur a consacrés à l'exposition de la loi d'évolu-

(1). Firtt Prineiples, p. 870.

tion; et cela devait ^tre, parce que, s'il lui est facile de montrer un progrès en détermination d'organes et de fonctions, partout où la nature soumet à notre observation des ordres de développement dans les phénomènes de la vie, de Tintelligence et de la société, il lui est bien impossible, au contraire, de nous fournir la moindre explication sur la manière dont le mouvement, ce que chacun appelle le mouvemement, se distribue dans les corps, en correspondance avec la production de ces organes, de ces fonctions, de ces actions, de ces idées qui sont pour lui des mouvements transformés. La dernière correction apportée à la formule n'est donc qu'une répétition de l'hypothèse mécanique générale, affirmée seulement des produits particuliers de l'évolution, après l'avoir été de leur ensemble :

t L'évolution est une intégration de la matière, avec dissipation concomi" tante de mouvement^ pendant laquelle la matière passe d'une homogénéité incohérente, indéfinie à une hétérogénéité cohérente, définie, et pendant laquelle le mouvement retenu subit une transformation parallèle (i). »

On voit que l'universelle réduction des phénomènes à la matière et au mouvement est plus que jamais en saillie dans cette forme dernière donnée à la définition de l'évolution. Sur ce point, nous n'avons rien à ajouter à notre critique des principes physiques de M. S. Mais les caractères progressifs d'hétérogénéité, de cohérence et de détermination, auxquels le progrès en intégration doit se reconnaître suivant ce système, appellent une remarque importante. Ces termes manquent de .précision, ils sont aussi peu scientifiques que possible, quand on les destine à s'appliquer aux genres de phénomènes les plus différents et à des sujets complexes où l'on ne sait plus clairement ce qu'ils signifient ou s'ils peuvent aller ensemble. De là Tusage arbitraire auquel ils se prêtent : — Par exemple, un critique objectera que c le mouvement du langage, celui de la loi, celui de la société civile et politique suivent une direction opposée à celle que prétend M. S. ; que, dans un pays sauvage, comme l'Afrique, le langage est dans un flux perpétuel, si bien que de nouveaux dialectes naissent avec chaque essaim qui sort de la ruche, tandis que, dans le monde civilisé, l'unification du langage marche rapidement > ; ou encore, que, « de notre temps, on voit l'Europe se constituer en heptarchie, juste le nombre des États que l'Angleterre a autrefois comptés, et que le résultat de la guerre d'Amérique est un exemple de la supériorité des forces qui tendent à l'homogénéité sur celles qui tendent à l'hétérogénéité ». On tirera des objections analogues de la marche économique des sociétés modernes, où l'association et les amalgamations d'emplois et de fonctions.

(1) First Principlet, p. 396.

et la création des grands magasins à la place des commerces de détail et souvent même de gros, effacent les différenciations d^une époqae antérieure, jusqu'à supprimer presque, en certaines branches dlndustrie, la division du travail. On remarquera que les mœurs démocratiques tendent à réunir chez une même personne les anciennes spécialités de Tindustriel, du législateur, et môme du chef militaire ; que la mode efface de plus en plus les anciennes distinctions de costume et les marques du rang ou de la profession entre les hommes ; enfin que « toutes les lois, suivant l'observation de H. Maine, quelque dissemblables qu'elles aient pu être dans leur enfance, tendent à se ressembler dans leur maturité », et que les sociétés ne deviennent donc pas plus hétérogènes ^m^^ plus homogènes^ en ce qui concerne le système des lois civiles (i). De telles objections gagneraient beaucoup en force, si le critique, étendant sa vue historiquement et géographiquement sur Fhumanité, considérant les États et les révolutions morales et politiques, les nations diverses dans leurs phases de formation, de progrès, d'immobilité ou de décadence, montrait la possibilité de vérifier en apparence, selon les lieux et les temps, et aussi selon les sujets mis à Tétude, tantôt la loi d'assimilation et tantôt la loi de division et de difl'érenciation, c'est-à-dire tantôt la tendance à V homogénéité et tantôt la tendance à V hétérogénéité j suivant le langage de M. S. Mais enfin, telles qu'elles sont, ces objections retrécies et qui participent un peu du vice du système dont elles plaident le contraire, l'auteur du système, que trouvet-il à leur répondre?

Selon les exemples allégués par le contradicteur, il répond que la tendance à l'homogénéité se voit en effet sur les points qu'on fait valoir, mais que la tendance contraire se montre sur d'autres points du même sujet, et que ceux-ci sont les véritables auxquels il faut faire attention I U répond encore que le progrès en homogénéité, qu'on lui objecte, n'est que la victoire d'un type sur d'autres types plus anciens (ce qui est évidemment bien différent t) et que ce qui a cessé d'exister est naturellement exempt de devenir plus hétérogène! — ou enore, que le progrès en ques* tion n'est pas bien nommé, qu'il est plutôt un progrès en cohérence et en intégration; que ce dernier est un caractère primaire de l'évolution, et que le progrès en hétérogénéité doit se concilier avec lui. Gela s'appelle mettre à profit le vague des termes, qu'on peut à volonté regarder comme compatibles entre eux ou comme inconciliables. Tirés de l'ordre physique, ils n'expriment plus rien de précis, quand on les prend en un sens figuré

(1) Ces objections sont do M. CiifiTe Lcsiie, que cependant M. S. lui-même appelle « un critique sympathique». Elles sont rapportées, avec d*autres, dues à d'autres critiques, et les réponaes de l'auteur, dans un appendice de la cinquième édition des Pre* miers Principes, coatacré à la polémique. {First PHndples, p. 570-7.)

pour les appliquer à tous les genres de phénomènes que l'on dit intégrés, hétérogènes et cohérents. Le manque de précision favorise les discussions oiseuses.

Ailleurs, M. S. attribue la tendance à Tuniformité, observée en certains cas, au caractère de transition d*une époque où d'anciennes distinctions ou séparations ne peuvent plus se maintenir. On doit alors chercher à quelque autre endroit l'hétérogénéité croissante que le système exige, et il est croyable qu'on \A trouvera. Le dernier mot de ces arguments, en ce qui touche le progrès social est plus spécieux : « La méthode de M.Leslie (le contradicteur), consiste à détacher quelques groupes de phénomènes sociaux, tels que ceux du langage, de la mode, du commerce, puis à arguer (quoique sans succès, comme j'ai cherché à le montrer) de ce que leurs dernières transformations ne sont pas en harmonie avec la loi proposée de l'évolution. Mais la question réelle n'est pas de savoir si nous observons, dans ces groupes séparés, une marche vers une hétérogénéité plus cohérente et définie, mais bien si nous l'observons dans les structures et les actions de la société tout entière. Quand il serait vrai que la loi ne s'applique point à certains des produits et procès sociaux, il ne s'ensuivrait nullement qu'elle ne régit pas leur ensemble. La loi porte sur la transformation des agrégats; elle doit se vérifier pour les assemblages entiers des phénomènes que les agrégats présentent. Si, laissant de côté les sociétés en état de déclin ou de dissolution, lesquelles offrent le changement inverse, M. LesUe observe celles qui sont eif état de croissance, il alléguera difficilement qu'il s'en trouve aucune dont les structures et fonctions, prises ensemble, ne montrent pas l'hétérogénéité croissante. Et si, au lieu de prendre chaque société comme un agrégat, il prend l'agrégat tout entier des sociétés que porte la terre, depuis les hordes primitives jusqu'aux nations les plus civilisées, il aura de la peine à nier que cet entier agrégat soit devenu et continue encore à devenir plus varié quant aux formes des sociétés qu'il renferme » (1). Cette réponse est fondée, en tant qu^elle réclame une plus grande extension du point de vue auxquel on prétend juger de la marche des sociétés; mais, à part cela, l'argument demeure sans force, parce que l'auteur manque absolument de méthode pour opérer lui-même la généralisation qu'il demande.

D'abord, il faut partir de ce point certain, que chaque société en voie de développement doit nous montrer tout à la fois, et plus ou moins selon les phénomènes que nous considérons, des changements dans le sens de ce que M. S. appellerait homogénéité croissante, et dans le sens

(d) Firit PHncipiet, p. 577.

de ce qu'il appelle hétérogénéité croissante^ et qa'il entend concilier avec d'autant plus de détermination et de cohérence^ et une intégration avec dissipation du mouvement qui suit toujours son cours. Use flatte de s'être débarrassé^ par de mauvaises défaites, des exemples qu'on lui oppose de cas considérables où c'est le progrès en similitude qui se vérifie, à la place du progrès des dissemblances, que voudrait sa loi. Mais enfin, supposé que ses raisons ne paraissent pas satisfaisantes, il se rejette sur ce qu'il faut prendre les c produits et procès sociaux » en bloc, et puis encore, en bloc toutes les sociétés qui sont sur la terre. Mais comment allons-nous faire pour instituer nos observations dans cette sphère démesurément agrandie, et pour un ensemble de « structures et fonctions i> sur lequel il n'est possible que divisément de fixer nos idées et de poser la question du progrès dans un sens ou dans un autre ?

Cette dernière question est manifestement insoluble, et même dénuée de sens, si l'on ne nous apprend pas à quels caractères, à quels traits prédominants nous devons nous référer, pour prononcer sur la marche réelle des « assemblages entiers de phénomènes que les agrégats présentent », alors que l'étude des seuls phénomènes observables, c*est-àdire d'un genre défini, peut soumettre à notre observation tantôt une marche et tantôt la marche contraire. Or, il n'y a rien, dans les explications fournies par M. S., qui puisse ou nous guider dans le choix, ou nous dispenser de choisir.

Si, maintenant, au lieu des phénomènes sociaux pris en bloc (synthèse dont on ne nous apprend pas le moyen), nous considérons cette autre synthèse : les sociétés prises en bloc, comment allons-nous l'eifectaer? On nous dit d'abord qu'il faut laisser de côté les sociétés « en état de déclin ou de dissolution » ; mais cela est tout à fait impossible. D'abord cela semble contradictoire, car, ce faisant, notre élude ne portera plus sur r c agrégat tout entier des sociétés ». Admettons toutefois cette condamnation ou cet abandon théorique de parties probablement grandes de l'espèce humaine, que la loi de l'évolution, à partir de certains moments, cesserait de régir ; il nous restera à trouver le moyen de distinguer l'état social de déclin d'avec l'état social de croissance, afin de ne chercher que sur ce dernier la vérification de la loi d'évolation. Mais où est le critère? S'il y en a un qui soit indépendant de cette loi* qu'on le montre; si on n'en connaît point, et que la loi doive en faire la fonction, il faudra donc qu'on distingue le progrès de la décadence, au moyen de la loi, et puis, qu'on démontre la loi en s'appuyant sur les cas de progrès : cercle vicieux. Et on se trouvera toujours impuissant â vérifier Y hétérogénéité croissante^ faute d'un sujet d'observation bien déterminé tant pour l'espèce des phénomènes sociaux à considérer dans

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la question, que pour les groupes sociaux réels et empiriques dans lesquels il s'agirait de constater ces phénomènes.

En résumé, cette prétendue loi d'évolution n*est autre chose qu'une théorie du progrès, rattachée par de vagues analogies à la mécanique et à la physique, énoncée en formules sans précision ni clarté, que Fauteur prend pour des notions correctes et des vérités générales^ et appuyée d'exemples qu'il emprunte de tous côtés, sans les classer en séries suffisamment étendues de phénomènes moraux ou sociaux bien définis de chaque espèce, avec des règles exactes pour établir les lois de ces séries. Prenons nous-mème un exemple dans Thistoire, afin de remédier à ce qu'il peut y avoir de trop abstrait dans les considérations précédentes, et de montrer comment la méthode de M. S. échoue à tirer de ses idées vagues d'intégration, d'homogénéité et d'hétérogénéité, d'incohérence et de cohérence une classification, puis un jugement net et ferme sur le caractère des grandes périodes historiques et sur le fait du progrès.

Je prends un intervalle qui n'est pas moindre de mille ans, et je compare entre elles les deux époques extrêmes de l'antiquité classique. Certes, s'il y a quelque chose d'avéré, c'est le caractère de variété et de division en tous genres, cultes, constitutions, lois et mœurs, que présente l'Europe occidentale à l'époque des plus anciennes cités, républiques ou tyrannies, en Grèce, en Italie! en Asie Mineure, en Phénicie. Ce moment de la civilisation occidentale à l'état naissant et croissant ne peut être qualifié que à! hétérogène et d'incohérent, suivant le langage de M. S., et aussi d^indéfini, ou indéterminé, si on prend les sociétés et les phénomènes en bloc, ainsi qu'il le recommande. Mais les termes ne sont pas associés comme le voudrait sa loi, puisque l'indétermination et l'incohérence et non point la cohérence et la détermination s'allient à Thétérogénéité. Dans toute la suite des siècles qui s'écoulent jusqu'à la conquête romaine, à la fondation de l'Empire, et au delà, même jusqu'à sa décadence déclarée et avancée, il est incontestable que c'est l'homogénéité qui gagne de plus en plus dans les cultes, les lois et les mœurs, et, en même temps, la détermination et la cohérence, contrairement à la loi de M. S. Si nous voulons continuer cette revue, nous observerons pendant quelques centaines d'années une irruption de phénomènes à la fois hétérogènes et incohérents, — la période des invasions et de l'établissement du régime féodal, — et^ simultanément, une homogénéité croissante quant àla religion et quanta la nature des institutions civiles et politiques; la loi d'évolution est mise en déroute, on ne sait où et comment en trouver l'application. Le moment culminant de la civilisation du moyen âge est remarquable par beaucoup d'incohérence et d'anarchie et par très peu d'hétérogénéité^ suivant les côtés par où on la considère. Enfin, si nous passons à

la Renaissance^ à la Réforme, au commencement et au progrès des institutions libérales et à la diversité de plus en plus accusée des idées qui se disputent la domination dans le monde, il semble que nous observions un retour à ce genre d'hétérogénéité, mais aussi d'incohérence (et non point de détermination et de cohérence) qui a caractérisé les débuts de la civilisation occidentale. Prévoir ce qui doit suivre est difficile. Mais, de ce passé tout entier, quel esprit exempt d'aveuglement systématique peut tirer par l'analyse une série qui révèle une loi d'évolution, une loi unique? Et qui peut par la considération empirique des phénomènes, supposés sous l'empire d'une telle loi, décider, sans invoquer des principes moraux, de ce qui, dans la suite des marches et contremarches de l'histoire, doit passer pour le sens direct de révolution (développement ou progrès) ou pour le sens inverse (dissolution, rétrogradation)? La seule loi qui ressorte de Texpérience est une loi de composition et de décomposition successives des idées, des institutions et des mœurs; c'est l'existence de périodes variables, irrégulières et complexes, et c'est un mouvement alternatif d'intégration et de désintégration des phénomènes sociaux dans le cours de l'histoire, — pour user encore, en finissant ce sujet, du désagréable langage symbolique auquel notre devoir de critique nous a condamné.

Renouvier.

{La fin au prochain numéro,)

L*éYolution mentale chez les animaui, par George John Romanes, traduction française

par C. de Varigny (Paris, Reinwald).

L'auteur de cet ouvrage est un disciple et^ un ami de Darwin, qui a porté dans l'étude de la psychologie animale le point de vue et la doctrine de ce grand naturaliste. L'objet qu'il s'est proposé est c d'esquisser de la façon la plus scientifique possible l'histoire probable de l'évolution mentale chez les animaux i . Son point de départ est la vérité supposée de la théorie de l'évolution organique par la sélection naturelle, c J'admets que tous mes lecteurs acceptent la doctrine de l'évolution organique, ou la croyance que toutes les espèces animales et végétales dérivent les unes des autres, par voie de descente naturelle; qu'en outre, une des grandes lois de cette descendance, une des grandes méthodes de cette évolution a été la sélection naturelle, ou la survivance du plus apte. Si l'on m'accorde ceci, je prétends que l'on doit m'accorder le fait, distinct de la manière et de V histoire, de révolution mentale, à travers la série du règne animal. Je le prétends, parce que je pense que, si la doctrine de l'évolution organique est acceptée, elle entraîne avec elle, comme corollaire

nécessaire, la doctrine de l*évolutionmentale, au moins en ce qui concerne les animaux; car dans cette série des animaux, depuis ceux qui sont totalement dépourvus d'intelligence jusqu'aux plus intelligents, nous pouvons tracer une gradation continue^ de telle sorte que, si nous croyons déjà que toutes les formes spécifiques de la vie animale ont une origine dérivée, nous ne pouvons refuser de croire que les facultés mentales présentées par ces diverses formes ont aussi une origine dérivée. De fait, nous ne rencontrons personne qui soit assez déraisonnable pour soutenir, ou même pour suggérer que, si l'évidence de l'évolution organique est acceptée, l'évidence de l'évolution mentale peut être raisonnablement repoussée. La somme d'évidence dans Tune sert de piédestal à l'autre; en l'absence de la première, la dernière n'a pas de locusstandi; personne ne rêverait l'évolution mentale s'il n'existait l'évidence de l'évolution organique, ou de la transformation des espèces ; la présence de la première suggère inévitablement la nécessité de la dernière, comme étant la structure logique pour le soutien de laquelle le piédestal est ce qu'il est. > (Introduction, p. XI.)

V Evolution mentale chez les animaux est la suite et le complément d'un autre livre : \J Intelligence des animaux^ dont la traduction française, annoncée comme devant faire partie de la Bibliothèque scientifique internationale, n'a pas encore été publiée. "L'Intelligence des animaux ei VEvolution mentale ne sont en réalité que deux parties d'un même ouvrage, mais deux parties séparables par leur nature, bien que liées l'une à l'autre. La première ne renferme que des faits relatifs à l'intelligence des animaux; la seconde expose les théories que M. R. estime justifiées par ces faits. C'est la seconde seulement que nous présentons aujourd'hui aux lecteurs. M. R. y traite en une suite de chapitres : du critérium du mens; de la structure et des fonctions du système nerveux ; de la base physique des facultés mentales ; des racines fondamentales du mens ; de la conscience et de la sensation; des plaisirs et des douleurs, de la mémoire et de l'association des idées; de la perception et de l'imagination; de l'instinct, de son origine, de son développement, de sa plasticité et de ses variations; de la raison et des émotions des animaux.

A l'ouvrage est joint, en appendice, un Essai posthume de Darwin sur l'Instinct : c'était un chapitre destiné a VOrigine des espèces. De plus, M. R. a intercalé dans le texte de son livre, sous forme de citations, des notes intéressantes tirées des manuscrits que Darwin lui avait confiés. Ces citations, avec l'^'s^aî sur Tm^^tnc/, peuvent être regardées < comme la publication complète supplémentaire de tout ce que Darwin a écrit dans le domaine de la psychologie ».

Tout d'abord se pose une question fort importante : celle de la méthode en psychologie comparée. On ne peut admettre, en cette science, selon M. R., ni la méthode subjective de Tobservatidn interne, ni la méthode objective de Tobservation externe. La méthode qu'il y faut appliquer, et la seule que l'on y puisse appliquer, est celle que le professeur anglais Clifford a appelée éjectwe. Qu'est-ce que la méthode éjective? M. R. nous l'apprend :

« Dans tout le cours du présent livre, nous devrons considérer l'esprit comme un objet : il est donc bon de se rappeler que notre seul instrument d'analyse consiste dans l'observation des modes d'activité que nous concluons être provoqués par des antécédents mentaux analogues à ceux dont nous sommes directement conscients dans notre propre expérience subjective, ou que nous croyons leur être associés.

c C'est-à-dire que^ partant de ce que je connais subjectivement des opérations de mon esprit à moi personnel, et des modes d'activité que, dans mon propre organisme, ces opérations semblent provoquer, je procède par analogie, pour conclure des modes d'activité que je puis observer dans les autres organismes au fait que chez eux aussi II existe certaines opérations mentales formant la substructure de ces modes d'activité, ou les accompagnant.

c La question étant ainsi posée, il devient évident que notre connaissance du travail mental dans n'importe quel être autre que nous-mêmes n'est ni subjective ni objective. Je n'ai pas à m'arrêter à démontrer qu'elle n'est pas subjective. Quelques instants de réflexion prouvent avec évidence qu'elle n'est pas objective non plus. Car il est évident que les modes d*activité mentale chez d'autres êtres ne sauraient jamais nous être connus directement : comme je viens de le dire, nous ne pouvons qu'induire leur existence des sources objectives fournies par les faits et gestes de ces mêmes êtres. Par conséquent, toute notre connaissance des activités psychiques autres que la nôtre propre consiste, en réalité, dans une interprétation inductive d'activités physiques : cette interprétation reposant sur notre connaissance subjective de nos propres activités psychiques.

c Par induction, nous projetons, pour ainsi dire, les modèles de notre propre chromographe mental sur le voile, — autrement dépourvu de toute expression, — d'un autre esprit, et la seule connaissance que nous ayonâ de ce qui se passe derrière ce voile est due à ce que nous projetons sur lui, subjectivement, ce qui se passe en nous-mêmes. Ce sujet a été clairement exposé par feu le professeur Clifford, qui a créé le terme fort bien choisi de éject (par opposition à objet et à sujet) par lequel il entend dési-

LA PSYCHOLOGIE ANIMALE d' APRÈS UN DISCIPLE DE DARWIN. 265

gner le caractère distinctif d'un esprit (ou d*un processus mental) autre que le nôtre, dans ses rapports avec ce dernier môme. Je me servirai donc de cette désignation commode et je parlerai de toute notre connaissance possible des autres esprits, comme étant éjective (p. 2). >

M. R. examine, d'après la méthode éjective, quelle sont les activités qui nous révèlent Texistence de l'esprit. Ce ne sont pas les activités des corps bruts. Pourquoi? D'abord, parce que les corps bruts diffèrent trop de notre propre être t pour qu'il soit possible d'établir quelque analogie raisonnable entre eux et nous » ; ensuite, parce que les activités qu'ils manifestent « sont invariablement de la même sorte dans les mêmes circonstances ». Donc, il ne faut chercher Tesprit que dans les organismes vivants.

Mais à quoi peut-on reconnaître, dans un organisme vivant, la présence de Tesprit? En un mot, quel est le critérium de l'esprit? Ce qui caractérise Tesprit, c'est la conscience; la preuve de la conscience, c'est le fait de choisir; la preuve du choix, c'est l'hésitation de l'agent entre deux ou plusieurs alternatives. Ainsi, l'hésitation est le critérium de l'esprit; l'hésitation distingue de l'acte réflexe l'adaptation mentale. Dans l'acte réflexe; il n'y a pas d'hésitation : donc, pas de choix réel; donc, aucun signe de conscience, d'esprit.

« Quels phénomènes doit-on considérer, parmi ceux que manifeste un organisme comme indiquant la conscience ? La réponse qui vient aussitôt est : Tous ceux qui indiquent un choix; quand nous voyons un organisme vivant, paraissant choisir intentionnellement, nous pouvons induire que ce choix est conscient, et que, par conséquent, l'organisme en question possède un esprit. Mais la physiologie montre que celte réponse ne peut convenir ; car, sans discuter la question de savoir s'il peut y avoir esprit sans la faculté du choix, elle nie très fermement que tout choix apparent soit dû à l'esprit. On oppose à la réponse faite plus haut toute l'armée des actes réflexes, et, à l'égard des adaptations indépendantes de l'esprit, mais en apparence intentionnelles, nous avons besoin de quelque pierre de touche qui nous révèle si le choix est réel ou apparent. Le seul moyen dont nous disposions consiste à rechercher si les adaptations manifestées sont toujours les mêmes dans les mêmes circonstances d'excitation. La seule distinction entre les mouvements adaptés dus à une action réflexe et ceux qui s'accompagnent d'une perception mentale consiste en ce que les premiers dépendent de mécanismes héréditaires du système nerveux, construits de façon à produire des mouvements adaptés spéciaux^ en vue de répondre à des excitations spéciales; les derniers, au contraire, sont indépendants de toute adaptation héréditaire de ces mécanismes spéciaux aux exigences de circonstances spéciales. Les actes réflexes, sous l'influence

266 LA PSTGHOLOGrE ANIMALE d'aPRRS UN DISCIPLE DE DARWIN.

des excitations appropriées, peuvent être comparés aux mouvements d'une machine manipulée par un mécanicien ; lorsque certains ressorts sont touchés par certains excitants, la machine tout entière se meut; il n'y a pas là possibilité de choix, d'hésitation; de même aussi sûrement que n'importe lequel de ces mécanismes héréditaires est affecté par l'excitation sous l'influence de laquelle il doit réagir, ayant été construit pour cette excitation même, aussi sûrement il agira précisément comme il a toujours

agi.

<c Mais dans le cas d'adaptation avec conscience, il en est tout autrement. Sans entrer dans la question des relations de l'âme et du corps, sans nous attarder à demander si les cas d'aptation consciente ne sont pas, en réalité, tout aussi mécaniques en ce qu'ils seraient le résultat nécessaire ou corrélatif d'une chaîne de phénomènes psychiques consécutifs dus à une excitation physique, il est sufBsant de montrer le caractère variable et imprévu des adaptations conscientes par opposition en caractère constant et prévoyable des adaptations réflexes.

ce Tout ce que dans un sens objectif nous pouvons entendre par une adaptation mentale est une adaptation d'un genre qui n*a pas été définitivement fixé par l'hérédité, comme étant la seule adaptation possible dans des circonstances données d'excitation. Car, s'il n*y avait pas d'alternative dans l'adaptation, il serait impossible, chez l'animal tout au moins, de distinguer l'acte réflexe et l'adaptation mentale (p. 3 et 4). »

Il ne faut cependant pas conclure de ce qui vient d'être dit que l'hésitation précède toujours et nécessairement toute action adaptée dans laquelle l'esprit joue un rôle, et que l'on doit refuser le caractère mental à toute action adaptée qui n'apparaît pas précédée d'une hésitation. Le critérium de l'hésitation nous révèle la présence de l'esprit; mais il se pourrait que l'esprit, même présent^ ne se révélât pas.

< Il est certain que le fait de ne point s'instruire par les expériences personnelles n'est pas un argument décisif contre l'existence de Tesprit; pareil insuccès peut provenir d'un défaut de mémoire, ou de l'absence d'une quantité suffisante de l'élément esprit pour mettre les adaptations à la hauteur des circonstances nouvelles auxquelles elles ont â répondre... U est évident que, bien avant que l'esprit ait été suffisamment avancé dans son développement pour pouvoir être soumis à l'épreuve probatoire en question, il a dû commencer par n'être qu'une subjectivité naissante. En d'autres termes, de ce qu'un animal à organisme élémentaire n apprend pas malgré son expérience personnelle, nous n'avons pas le droit de conclure que, lorsqu'il répond par ses adaptations ancestrales ou naturelles aux excitations appropriées, Télément conscience ou esprit fait totalement défaut; tout ce que nous pouvons dire, c'est que cet élément, s'il est pré-

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sent, ne se révèle pas. Hais, d'autre part, si un animal d'organisation inférieure apprenti grkce à son expérience personnelle, no us possédons les meilleures démonstrations possibles de l'adaptation intentionnelle obtenue par la mémoire consciente. Par conséquent, notre critérium s'applique à la frontière supérieure de l'action non mentale, et non à la frontière inférieure de l'action mentale (p. 8). »

Il est, d'ailleurs, de la nature de la méthode éjective qu'elle ne puisse nous assurer, d'une manière certaine, de l'absence de l'esprit. La lumière qu'elle nous fournit, et qui vient de l'analogie, s'affaiblit de plus en plus à mesure que nous descendons l'échelle animale. Le critérium de l'hésitation, le meilleur et, à vrai dire, le seul que l'on puisse avoir, est difficile à appliquer aux organisations qui s'éloignent de la nôtre : s'il ne nous permet pas de voir l'esprit là où il n*est pas, il peut très bien nous le laisser ignorer là où il existe.

c Nous devons toujours nous rappeler que nous ne pouvons jamais connaître les états mentaux des êtres mentaux, autres que nous-mêmes, en qualité (Vobjets; nous ne les connaissons que comme éjects, ou projections idéales de nos propres états mentaux. Et c'est de ce fait de psychologie que naît la difficulté à appliquer notre critérium de l'esprit à des cas particuliers, surtout aux animaux inférieurs. Car, si l'évidence de l'esprit ou de la capacité de choisir doit être ainsi toujours éjective, et non objective, il est clair que l'évidence doit diminuer lorsque nous passons d'esprits que nous pouvons présumer analogues au nôtre à des esprits que nous devons présumer en être fort dissemblables, et passant par des phases graduelles à des non-esprits. Autrement dit, bien que la certitude dérivée des éjects soit pratiquement regardée comme suffisante dans le cas d'organisations mentales présumées fort analogues à la nôtre, cette évidence inspire de moins en moins de confiance et est moins sûre à mesure que Tanalogie s'efface ; aussi, lorsque nous en venons à des animaux très inférieurs, où l'analogie est minima, nous ne savons trop si nous devons leur accorder ou non une existence éjective. Mais ce fait, qui provient de l'état fondamental d'isolement de l'esprit, n'est pas un argument contre mon critérium de l'esprit en tant que le meilleur critérium possible ; en fait, il tend à montrer qu'aucun meilleur critérium ne saurait être trouvé, puisqu'il montre qu'on ne peut espérer le découvrir (p. 9). »

Mais, dira-t-on, dans cette méthode éjective et dans le critérium qu'elle donne, il n'y a qu'induction analogique ; c'est donc uniquement sur l'induction analogique que se fonde la psychologie comparée : voilà qui en affaiblit singulièrement la certitude ; voilà qui met une différence énorme entre elle et les connaissances directement obtenues par l'observation ; voilà qui laisse beau jeu au scepticisme. S'il n'existe pas un critérium plus

268 LA PSYCHOLOGIE ANIMALE 0*APttÈS UN DISCIPLE DE DARWIN.

satisfaisant de l'esprit, il faut renoncer au savoir positif en psychologie comparée; cette prétendue science est une collection d'hypothèses, non de faits. — M. R. répond qu'il n'y a pas^ qu'il ne peut pas y avoir d'autre moyen de connaître l'esprit horsdenous^ non seulement dans les animaux inférieurs, mais encore dans les animaux supérieurs ; non seulement dans les animaux supérieurs, mais encore dans nos semblables; en un mot que le sceptique qui repousse la méthode éjective comme incertaine ne peut, sans inconséquence,, s'arrêter en chemin, qu'il doit aller jusqu'à Tautomatisme animal des cartésiens, plus loin encore, jusqu'à l'idéalisme égoïste.

c Ce genre de scepticisme doit logiquement nier l'évidence de l'esprit, non seulement dans le cas des animaux inférieurs, mais aussi dans le cas des animaux supérieurs, et encore dans le cas de tout homme autre que le sceptique lui-même. En effet, toutes les objections qu'on peut adresser à l'emploi de ce critérium de l'esprit chez l'animal, s'appliquent, avec non moins de force, à la preuve de tout esprit autre que celui de la personne même qui fait les objections. Ceci est évident, car, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, la seule évidence que nous puissions avoir de l'esprit objectif, est celle qui est formée par les activités objectives; et comme l'esprit subjectif ne peut s'assimiler avec l'esprit objectif au point d'apprendre par sentiment personnel les processus mentaux qui accompagnent chez ce dernier les activités objectives, il est évidemment impossible de satisfaire quiconque veut douter de la validité de l'induction d'après laquelle des processus mentaux accompagnent les activités objectives chez les autres êtres.

f C'est ainsi que la philosophie se trouve hors d'état de réfuter, d'une façon péremptoire, l'idéalisme, si extravagante que soit la forme qu'il revêt. Toutefois, le sens commun sent partout que Tanalogie est ici un guide plus sûr, pour arriver à la vérité, que la demande sceptique d'une évidence impossible à fournir ; de telle sorte que si l'on accorde l'existence objective des autres organismes et de leurs activités, — postulatum sans lequel la psychologie comparée et les autres sciences ne seraient qu'un rêve immatériel, — le sens commun conclura toujours, et sans hésitation, que les activités des organismes autres que le nôtre propre, lorsqu'elles sont analogues à celles des activités que nous savons être accompagnées de certains états mentaux, sont, chez eux, accompagnées par des états mentaux analogues (p. 9 et 10). >

La psychologie comparée à sa méthode qui apprend à reconnaître l'esprit, qui permet d'en suivre l'évolution, de ses phénomènes les plus

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simples aux plus compliqués et aux plus élevés. Il faut voir comment M. fî. va appliquer cette méthode si bien exposée, quels résultats il en va tirer.

Il entre en matière par un chapitre sur la base physique de l'esprit. L'esprit n'apparaît que dans les êtres vivants; mais il ne se montre pas dans tous les êtres vivants ; il n'appartient qu'au règne animal ; car c'est dans un système organique propre aux animaux, c'est dans le système nerveux qu'il a sa racine. Quel est le premier principe, quelle est la condition essentielle de toute la vie mentale ? C'est la mémoire. Quel est le sens objectif ou physiologique de la mémoire? c C'est qu'une décharge nerveuse ayant une fois eu lieu selon une certaine route, laisse derrière elle un changement moléculaire, plus ou moins permanent, tel que, lorsqu'une autre décharge suit plus tard la même route, elle y trouve pour ainsi dire la trace des pas de celle qui l'a précédée (p. 23). >

L'association des idées, qui est « la racine de toute l'organisatioi^ psychologique », n'est qu'un développement de la mémoire simple : une impression mentale, image ou idée, s'étant déjà présentée en juxtaposition avec une autre, non seulement les deux sentiments sont enregistrés dans la mémoire, mais le fait de leur juxtaposition l'est aussi; de sorte que quand l'un est rappelé, l'autre l'est également. £h bien! ce phénomène de l'association des idées, principe fondamental de la psychologie, a son corrélatif ou équivalent physiologique.- A l'association des idées correspond une certaine coordination de mouvements cérébraux.

«Nul doute que, dans l'organisation complexe des hémisphères, un arc nerveux (filets, cellules et filets) ne soit relié à un autre, et ainsi de suite à l'infini ; il serait également malaisé de douter que les processus mentaux ne s'accompagnent de décharges nerveuses, tantôt dans cet arc, tantôt dans celui-là, selon que le groupe des cellules nerveuses dans chaque arc est incité à décharger son influx par la réception de la décharge de quelques-uns des autres arcs nerveux auxquels il est uni. En outre, il est pratiquement certain que plus une décharge nerveuse se produit souvent à travers un groupe donné d'arc nerveux, plus il est aisé aux décharges subséquentes de suivre les mêmes voies, ces voies leur ayant été rendues plus perméables et plus praticables. En y réfléchissant un peu, nous verrons que, dans ce principe physiologique, nous avons sans doute le côté objectif du principe psychologique de l'association des idées. On peut accorder sans peine qu'une série de décharges se produisant à travers le même groupe d'arcs nerveux, s'accompagnera de l'occurrence» d'une même série d'idées ; on accordera aussi que le passage antérieur d'une série de déchargés à travers un groupe quelconque d'arcs nerveux aura pour résultat, en rendant la voie plus praticable, de faire prendre aux décharges ultérieures la même voie, lorsqu'elles partiront de la même

source. Si ron accorde ces deax propositions, il s'ensuit que la tendance des idées à se re-présenter dans Tordre ou elles se sont déjà présentées est simplement l'expression psychologique du fait physiologique que les lignes de décharge deviennent plus praticables par le service et l'usage (p. 25). »

M. R. fait ici remarquer le parallélisme qui existe entre le processus de l'évolution musculaire et celui de révolution mentale, et la dépendance où ils sont l'un et l'autre des processus nerveux. La combinaison de plusieurs idées simples en une seule idée complexe ou composée est, selon lui, absolument analogue à la combinaison de plusieurs mouvements musculaires isolés en un seul mouvement simultané et complexe.

c De même que la coordination musculaire dépend de l'action simultanée d'un certain groupe de centres nerveux dans le but d'obtenir l'action combinée d'un certain nombre de muscles, de même nous devons supposer qu'une idée composée dépend de Tactivité simultanée de plusieurs centres nerveux qui régissent les diverses parties composantes de l'idée complexe. . . De même que le principe de l'association se manifeste, au sujet des idées, non seulement dans le cas de la combinaison simultanée dldées simples en une idée complexe, mais aussi dans le cas de la séquence successive^ ou enchaînement des idées, de même, dans le cas des coordinations musculaires, nous acquérons le pouvoir non seulement de faire coopérer simultanément des groupes musculaires, mais aussi de les faire coopérer successivement... De même que d'innombrables mécanismes spéciaux de coordination musculaire se trouvent être acquis par hérédité, d'innombrables associations spéciales d'idées se trouvent être acquises de même ; dans l'un et l'autre cas, la force de la connexion imposée organiquement est en relation directe avec la fréquence avec laquelle cette connexion s'est produite dans l'histoire de l'espèce. Ainsi, les plus simples, les plus anciennes et les plus constantes idées relatives au temps, à l'espace, au nombre, à la séquence, peuvent être comparées, au point de vue organique, aux plus anciens et aux plus fermement associés des mouvements musculaires, tels que ceux de la respiration, de la déglutition et des viscères... Les associations d'idées acquises durant la vie d'un être individuel ont besoin d'être plus ou moins constamment entretenues par la répétition, de même que les coordinations musculaires acquises de la même façon ne peuvent être conservées que grâce à l'exercice et à la pratique (p. 30 et suiv.). »

Le sens commun et la pathologie témoignent en faveur de ce parallélisme curieux de la coordination musculaire et de l'association mentale. On sait que le mot gymnastique est appliqué aussi bien aux coordinations mentales qu'à celles des muscles. La pathologie nous apprend qu'aux

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troubles qui afiTectent les centres nerveux chargés de régir l'activité musculaires correspondent des troubles analogues dans les centres nerveux chargés de régir l'activité mentale.

« Ainsi, le nervosisoqte ou trouble de Tétat d^équilibre normal des centres nerveux brouille les idées comme les coordinations musculaires; dans les deux domaines, il agit d'une façon étonamment pareille. L'idiotie trouve son parallèle dans Tincapacité d^accomplir des mouvements musculaires complexes; cette incapacité accompagne presque invariablement ridiotie. La démence a sa contre-partie dans un état de déséquilibration de la coordination musculaire ; cet état, dans ses formes graves, porte le nom &*ataxie; la manie, d'autre part, n'est qu'une convulsion mentale; et la perte de conscience, une paralysie mentale (p. 32). »

On a vu que le choix est le critérium de l'esprit. M. R. recherche quel est le phénomène objectif, physiologique, qui correspond au phénomène subjectif, psychologique du choix. C'est la faculté de discerner les excitations indépendamment de leur intensité mécanique respective. Cette faculté de discernement est, pour M. R., < la racine fondamentale des phénomènes mentaux ». Elle est d'abord purement physiologique; car elle a été depuis longtemps remarquée chez les végétaux, et Darwin a montré qu'elle acquiert chez les plantes grimpantes et chez les plantes carnivores un merveilleux développement. H est impossible de dire à quelle époque du développement vital elle commence à devenir psychologique.

a La faculté rudimentairede discerner l'excitation, présentée par une plante a pour correspondant proportionné la faculté rudimentaire d'adaptation choisie qu'elle manifeste dans ses mouvements : de même que l'une est destinée, par le fait du perfectionnement évolutif, à devenir une subjectivité consciente d'elle-même, de même l'autre est destinée par un perfectionnement analogue, à devenir une volition délibérée (p. 43). »

Ces considérations physiologiques exposées, M. R. aborde l'analyse subjective de l'esprit. Le caractère de l'esprit, — il l'a dit plus haut, — est la conscience. Mais, qu'est-ce que la conscience? c La conscience, répond-il, est une chose bien et généralement comprise; mais sa signification, par suite de la nature du cas, ne peut se comprendre par une définition. Si nous disons qu'un homme ou un animal est conscient, nous voulons dire qu'il possède la faculté de sentir, et si l'on nous demande ce que veut dire sentir^ nous ne pourrons répondre que c'est : ce qui distingue l'existence non étendue de celle qui est étendue. Nous ne pouvons pas aller plus loin, parce que la conscience, qui est la base de toute pensée et aussi de toute définition, ne peut se définir qu'en tant qu'antithèse de son correspondant logique (p. 60). n

272 LA PSYCHOLOGIE ANIMALE DIAPRÉS UN DISCIPLE DE DAfiWIM.

L'élément primaire et indécomposable de la conscience est la sensa- (|on, qui est susceptible de degrés innombrables. « Si nous interrogeons l 'expérience, nous voyons qu'un état élémentaire de conscience, ou une sensation, peut exister à un degré quelconque depuis un état à peine appréciable jusqu'à une douleur intolérable qui s'empare du champ tout entier de la conscience. Bien plus, depuis la limite inférieure de la sensensation perceptible, il y a une longue descente à travers la sensation non perceptible, ou subconsciente, avant d'arriver à l'action nerveuse que nous sommes autorisés à regarder comme inconsciente. Ceci est prouvé par ces degrés d'action presque inconsciente passant à l'action totalement inconsciente, que nous connaissons tous comme se rencontrant fréquemment sous forme de transformation, par répétition ou habitude, d'adaptations conscientes et intelligentes en des adaptations automatiques inconscientes (p. 61). »

Ces degrés divers d'intensité dont la conscience est susceptible ne permettent pas d'indiquer exactement où elle commence. M. R. la fait nait^e, lorsque la centralisation et la coordination d'excitations variées qui constituent l'action réflexe est bien établie. Il en attribue c un certain degré » aux échinodermes, en considérant « combien nombreux et compliqués sont devenus leurs réflexes ». Il place les annélides à un « niveau supérieur de conscience >, et, au-dessus des annélides, les mollusques inférieurs. Il tient que Ton doit reconnaître chez l'enfant nouveau-né l'existence d'une conscience c au moins égale à celle qui existe chez les annélides ».

Quel rapport y a-t-il entre l'avènement de la conscience et le tourbillon d'excitations qui se produisent et se coordonnent dans un centre nerveux? M. R. déclare qu'il ne saurait répondre à cette question, c Nous sommes, dit-il, totalement ignorants quant à la relation de causalité, s'il en existe, entre cet état d'agitation dans un ganglion et la production de la conscience. Est-ce l'ange qui descend pour troubler les eaux, ou bien est-ce le trouble des eaux qui fait descendre l'ange : voilà en réalité la question qui divise les spîritualistes et les matérialistes, mais cette question ne doit pas nous préoccuper. Il nous suffit de savoir que nous n'avons jamais l'ange sans le troublement des eaux, ni le troublement sans l'ange ; il y a une association empirique entre les deux, qui suffit autant aux besoins de l'histoire de la psychologie que le ferait la connaissance exacte de la relation de causalité, si tant est que cette relation existe (p. 64).»

M. R. dé&iit la sensation : Le sentiment produit par une excitation. Celte définition exclut à la fois l'acte réflexe et la perception. L'excitation est un fait physiologique; la sensation, un fait psychologique. A quel degré de l'échelle animale peut-on considérer la sensation comme

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présente? M. R. pense qu'elle apparaît là où Ton rencontre pour ]a première fois des organes de sens spéciaux. Il reconnaît, d'ailleurs, ce qu*il y a d'hypothétique et même d'arbitraire dans ce rapport qu'il établit entre la naissance de la sensation et celle d'organes de sens spéciaux.

« D'une part, jusqu'à preuve du contraire, on peut supposer que non seulement la plante sensitive qui répond à une excitation mécanique, mais même les êtres protoplasmiques qui répondant aux excitations de la lumière, en se rassemblant dans le rayon lumineux, ou en le fuyant, ont peut-être, tandis qu'il répondent ainsi aux excitations du dehors, la vague conscience d'une sensation ; d'autre part, la simple présence d'un organe de sens spécial n'est pas la preuve que l'activité de celui-ci s'accompagne d'une sensation. Ce que nous appelons nn organe de sens spécial est un organe adapté pour répondre à une forme spéciale d'excitation; mais ce processus responsif est-il ou non accompagné de sensations ? Voilà une tout autre question. Nous avons de fortes présomptions pour croire qu'il en est ainsi dans le cas d'organismes pareils aux nôtres (chez l'homme et les animaux supérieurs), mais la validité de cette présomption diminue à mesure que diminue l'analogie, c'est-à-dire à mesure que nous nous dirigeons, dans l'échelle zoologique et psychologique, vers des organismes de plus en plus différents du nôtre (p. 68). »

Le chapitre sur la sensation contient, sur l'évolution des organes des sens dans les différentes classes du règne animal, des faits et des vues qui sont de nature à intéresser le lecteur. M. R. nous dit ce que sont les cinq sens, — ou plutôt c quelle est la faculté de répondre aux excitations spéciales qui affectent nos cinq sens », — chez les cœlentérés et les échinodermes, chez les articulés, chez les mollusques, chez les poissons, chez les amphibiens et les reptiles, chez les oiseaux et enfin chez les mammifères.

Nous notons un passage où, parlant de l'appareil visuel des fourmis, il s'élève contre l'opinion ordinaire, que nous voyons réellement les objets renversés, et que c'est seulement par une longue expérience que nous arrivons à corriger cette impression erronée, a Cela n'est pas exact, dit-il, car l'intelligence n'est pas une chose perpendiculaire dans l'espace, s'étendant derrière la rétine, comme un photographe derrière la chambre noire. Pour elle, il n'y a pas de haut ni de bas dans la rétine, excepté dans la mesure où la rétine est en relation avec le monde extérieur, et cette relation ne peut s'apprécier que par le toucher et non par la vue. £t si seulement cette relation est constante, il importe peu à l'intelligence que les images soient droites, renversées ou jetées sur la rétine sous un angle quelconque avec l'horizon ; dans tous les cas, la relation entre la vue et le toucher serait également aisée à établir et nous verrions toujours n. 18

les objets, non dans la position où ils sont jetés sur la rétine, mais dans celle qu'ils occupent par rapport à celle-ci. Donc; il ne faut pas pins d'expérience pour interpréter correctement les images renversées que pour interpréter les images droites (p. 74).

Un autre passage qui mérite l'attention est celui où M. R. repousse rhypothèse de HM. Gladstone et Magnus sur révolution du sens des couleurs chez l'homme. D'après cette hjrpothèse, l'humanité ne serait capable que depuis vingt siècles de percevoir toutes les couleurs du spectre solaire. Avant ce temps, les hommes percevaient le rouge, l'orangé, et le jaune ; mais le vert, le bleu, le violet leur échappaient.

c Tout d'abord, cette théorie ne repose que sur le terrain de Tétymologie, terrain fort instable dans une question de ce genre. L'absence, dans une langue, des mots indiquant les couleurs particulières est, tout au plus, une preuve négative que les hommes parlant cette langue étaient aveugles pour les couleurs; mais l'absence de ces mots peut être tout aussi bien due à l'imperfection de 1a langue qu'à l'imperfection du sens visuel. Ainsi, le professeur Blackie nous apprends que les Highlanders qualifient le ciel et le gazon de ;orm; pourtant ils distinguent très bien le bleu du vert. En outre, il est a priori improbable, d'après les principes généraux mêmes de l'évolution, qu'un changement considérable ait pu s'effectuer dans l'appareil visuel de l'homme dans un intervalle aussi court que le voudrait la théorie de MM. Gladstone et Magnus, surtout lorsqu'on tient compte de ce fait que certains mammifères, oiseaux et même quelques vertébrés, distinguent sans aucun doute les couleurs de l'extrémité supérieure aussi bien que celles de l'extrémité inférieure du spectre. Enfin, M. Grant Allen s'est donné la peine de rechercher, au moyen d'un questionnaire adressé à des Européens civilisés vivant dans toutes les psurties du monde, si quelques-unes des races sauvages actuellement existantes manifestent quelque incapacité à distinguer les couleurs du spectre; les réponses reçues ont été uniformément négatives. Je pense donc que nous pouvons regarder la théorie de MM. Gladstone et Magnus^ comme contraire à tous les faits connus, et, par suite, l'abandonner (p. 89). »

M. R. fait naître les sentiments de plaisir et de douleur à un niveau très rapproché de celui où naît la sensation. « L'origine des plaisirs et des douleurs, dit-il, doit être placé très bas dans l'échelle de la vie; car, si nous y réfléchissons, nous trouvons difficile ou impossible d'admettre l'existence d'une forme de conscience, si vague soit-elle, qui ne présente, à un état également rudimentaire, la faculté de préférer certains états

LA PSYCHOLOGIE ÀNIMÀLK D* APRÈS UN DISGIPLB DB DABWIN. 275

à d'autres, c'est-à-dire de faire une distinction entre la tranquillité et le malaise vague, distinction qui, lorsquelle se présente à une conscience plus développée se transforme en ce contraste éclatant : plaisir et douleur (p. 101). .

Le plaisir et la douleur sont liés le premier aux états et changements physiologiques utiles à l'organisme, la douleur aux états et changements physiologiques nuisibles. L'auteur se demande d'où vient cette relation. « Gomment se fait-il que la nécessité ou l'utilité vienne à se traduire et transposer dans le langage du plaisir et de la douleur?. »

Il l'explique d'abord, comme M. Spencer, par la survivance des plus aptes. Mais cette explication ne paraît pas le satisfaire pleinement; et il ajoute : c C'est ici encore la vieille difficulté à comprendre les relations de l'Ame et du corps; elle n'a rien à faire dans la psychologie comparée qui tient ces relations pour établies. Peut-être cependant, — la possibilité vaut la peine d'être citée, au point de vue purement spéculatif, — de quelque façon que se soit établie la connexion incompréhensible du corps ell de l'âme, la cause première de son établissement, ou du début de la subjectivité, a pu être précisément le besoin de pousser les organismes à éviter les choses nuisibles et à rechercher celles qui sont utiles; la raison d'être de la conscience a pu être de fournir la condition nécessaire du sentiment du plaisir et de la douleur. Quoi qu'il en soit, il semble évident et aisé à constater que l'association du plaisir et de la douleur avec des états et processus organiques utiles ou nuisibles à l'organisme est la fonction 1^ plus importante de la conscience dans le plan général de l'évolution (p. 98 et suiv.) »

D'après cette vue, la conscience aurait eu pour raison d'être, pour /fn, le plaisir et la douleur; le plaisir et la douleur auraient eu pour raison d'être, pour /în, la tendance à éviter le nuisible et à rechercher l'utile. Yoilà, semble-t-il, une concession importante faite à la téléologie.

Le rapport du plaisir et de la douleur avec le désir et l'aversion, du désir et de l'aversion avec les besoins objectifs de l'organisme, constitue l'harmonie fondamentale de l'esprit. Mais cette harmonie est-elle une donnée mentale primitive, ou bien est-elle acquise par la sélection naturelle? Les disciples de Darwin et de M. Spencer, les partisans de l'évolutionnisme fortuitiste, qui veulent à toute force se passer de finalité, doivent la tenir pour acquise. Il doit suffire, à leurs yeux, que la conscience apparaisse, en ses premiers éléments, avec le plaisir et la douleur, avec le désir et l'aversion, qu'elle surgisse par accident, par variation spontanée. Nul besoin d'une autre donnée. Le temps et la sélection naturelle feront le reste. Le temps et la sélection naturelle sauront déterminer progressivement l'application du plaisir et de la douleur, du désir et de l'aversion

276 LA PSYCHOLOGIE ANIMALE d'APAÈS UN DISCIPLE DE DABWIN.

au plus grand profit des organismes. Grâce au temps et à la sélection naturelle, le plaisir deviendra le concomitant de processus utiles, la douleur, le concomitant de processus nuisibles. Ne voit-on pas que, parmi les êtres, ceux-là seuls pourront survivre « chez lesquels les sentiments agréables et désirés accompagnent les modes d'activité favorables au maintien de la vie, tandis que les sentiments désagréables et habituellement évités sont ceux qui accompagnent les modes d'activité directement ou indirectement nuisibles à la vie. >

Ainsi parle notre auteur; et néanmoins il sent qu'il reste dans la doctrine un point obscur et mystérieux. C'est le premier établissement de rapports quelconques de l'esprit avec l'organisme ; c'est l'apparition de la conscience. L'évolutionnisme fortuitiste est une doctrine de transformation graduelle ; elle n'admet pas de saltus; elle suppose de légères variations, de petits accidents qui s'accumulent; cette hypothèse lui est nécessaire pour éviter la création spéciale qu'elle appelle miracle. Or, comment ne pas voir un accident prodigieux, le plus étrange des accidents, un saltus énorme, un hiattts abîme, une création spéciale parfaitement caractérisée, disons le mot, un miracle, dans cette apparition de la conscience an sein d'un organisme muni par la sélection naturelle d'admirables mécanismes réflexes. Que vient faire cette conscience, avec son incertitude et sa plasticité primitives, avec ce plaisir et cette douleur, ce désir et cette aversion appliqués au hasard, en tout sens, soit à l'utile, soit au nuisible, soit à Tindifférent? Que vientrclle faire sur un théâtre où l'action réflexe peut opérer et opère si sûrement. D'où vient-elle? A quoi sert-elle dans le premier état qu'on lui suppose? Quelle idée même peuton s'en faire?

La conscience n'a pas de place naturelle dans une doctrine matérialiste d'évolution continue ; elle y semble une anomalie, nous allions dire une monstruosité. Elle s'introduit dans la série des êtres vivants comme du dehors et d'en haut; elle vient se joindre, dans les cellules nerveuses, à la centralisation et à la coordination des excitations; mais la centralisation et la coordination des excitations se passaient bien d'elle et pouvaient continuer de s'en passer. La sélection naturelle, qui, avant elle et sans elle, avait pu créer et perfectionner les mécanismes de l'action réflexe, avait-elle besoin d'un principe autre que cette action pour assurer, avec toutes les adaptations possibles, la continuité du progrès organique?

Au niveau immédiatement supérieur à celui des sentiments de plaisir et de douleur doit être placée, selon M. R., la naissance de la mémoire. Il distingue plusieurs phases dans le développement de la

mémoire véritable ou consciente. La première pliase consiste dans Teffet secondaire produit sur un nerf sensitif par une excitation, effet qui, tant qu'il dure est continuellement transmis au sensorium. On peut citer, comme exemple, « la persisance des impressions sur la rétine, la douleur qui suit un coup, etc. > La seconde phase est celle où une hcnsation présente est sentie comme étant analogue à une sensation déjà éprouvée, c Ainsi, par exemple, d'après Sigismund, qui a étudié avec beaucoup d'attention, la psychogenèse des enfants, il parait que le souvenir du goût sucré du lait est, chez les nouveau-nés, la cause qui leur fait préférer en général les aliments d'un goût sucré aux autres. Cette préférence dure longtemps après le sevrage, et se prolonge généralement pendant l'enfance; ce qui nous intéresse dans ce fait, c'est qu'il commence trop tôt dans la vie de l'enfant pour qu'on puisse supposer l'existence de quelque association d'idées (p. 105). »

La troisième phase de la mémoire est celle où, sans qu'il y ait encore association des idées, une sensation présente est perçue comme différente d'une sensation passée. « Ainsi, d'après les observations de Sigisraund et de Preyer, lorsque le goût accoutumé du lait s'est bien fixé dans la mémoire par plusieurs actes successifs de téter, l'enfant âgé seulement de quelques jours, est eh état de distinguer le changement de lait. > La quatrième phase est celle où survient pour la première fois l'association par contiguïté, c Ici il n'y a plus seulement la'mémoire d'une sensation passée (qui dort jusqu'au moment où elle est réveillée par une autre sensation semblable ou dissemblable), mais il y a la mémoire de deux choses au moins, et la mémoire d'une relation de séquence entre elles antérieurement constatée (p. 111). » La cinquième phase est celle où se produit l'association par similitude; et la sixième et dernière, celle où l'esprit peut localiser les événements dans le passé.

Ainsi, selon M. R., l'association des idées vient, dans le développement psychologique, après la mémoire. Il tient que l'association par contiguïté est antérieure à l'association par similitude ; « car, dit-il, pour qu'il puisse y avoir association par similitude, il faut que la similitude soit perçuej ce qui suppose un degré d'évolution mentale plus élevé que celui qui est nécessaire pour la formation d'une association par contiguïté; cette dernière, en effet, peut s'établir même entre des processus nerveux non mentaux dans lesquels il est impossible de découvrir quoi que ce soit d'analogue à l'association par similitude (p. 110). »

Il y a, croyons-nous, une erreur dans cette opinion sur l'ordre de genèse des deux principes d'association mentale. L'association par similarité précède et n'implique pas la perception de la ressemblance. Il semble nécessaire qu'elle se produise avant l'association de contiguïté, car elle

278 I.A PSYGflOLOGIK ANIMALE d'aPRBS UN DISOIPLB DB DAfiWIN.

entre, à l'état rudimentaire, dans les premières phases de la mémoire. Que se passe-t-il, selon M. R., dans la seconde de ces phases? c La sen* sation qui se reproduit pour la deuxième, la troisième, la quatrième fois, est reconnue en tant que sensation analogue à celle qui a été produite la première fois, en tant que sensation non inconnue. » Pour que la sensation présente paraisse non inconnuCy pour qu'elle soit reconnue comme analogue à une sensation antérieure, il faut bien qu'elle s'associe à l'image de cette sensation antérieure, il faut bien qu'elle suggère, qu'elle évoque cette image. Or, n'est-ce pas là précisément l'association par ressemblance?

Des «>bseryations sur les degrés de mémoire que présentent les diverses classes d'animaux terminent le chapitre de la mémoire et de l'association des idées. Le premier signe de cette faculté se rencontre chez les mollusques gastéropodes. « Nous voyons la patelle retourner à sa niche dans le roc après avoir fait une excurrion pour chercher sa nourriture. Ce fait démontre, si je ne me trompe, la faculté de se rappeler un endroit, et comme im tel degré de mémoire peut à peine être regardé comme le plus élémentaire, nous pouvons supposer raisonnablement que cette faculté existe en réalité plus bas dans l'échelle zoologique, bien que rien jusqu'ici n'établisse le fait (p. 113). »

Dans l'embranchement des invertébrés, c'est chez les insectes et particulièrement chez les hyménoptères que la mémoire est le plus développée, c II suffit de dire d'une façon générale que les fourmis et les abeilles sont indubitablement capables de se rappeler les endroits où, plusieurs mois auparavant, elles ont trouvé du miel ou du sucre; elles savent aussi, quand la chose est nécessaire, retourner aux nids ou aux ruches qu'elles ont abandonnées l'année précédente (p. 115). » H. R. rappelle les observations de sir John Lubbock sur les abeilles qui c apprennent peu à peu à distinguer une fenêtre ouverte d'une fenêtre close », et celles de MM. Bâtes et Belt sur les guêpes du sable qui c s'apprennent à elles-mêmes, avec grand soin, en prenant note mentale de repères déterminés, les localités où elles ont l'intention de revenir pour reprendre une proie qu'eU les viennent de cacher. »

Chez les mammifères, le plus haut degré de développement de la mémoire s'observe chez le cheval, le chien, l'éléphant. « Ainsi l'on pos* sède la preuve indubitable qu'un cheval se rappelait une route et une écurie après huit ans d'absence ; qu'un chien se rappelait le son de la voix de son maître après un intervalle de cinq ans, et le son d'un collier à grelots après un intervalle de trois ans ; on connaît aussi le fait d'un éléphant se rappelant son gardien aprSs avoir vécu sauvage pendant une durée de quinze ans (p. 116). »

LA PSYGHOLOGIB ANIMALE d' APRÈS UN DISCIPLE DE DARWIN. 279

Après la mémoire vient la perception. M. R. formule dans les termes suivants la différence qu*il met entre la sensation et la perception : — c Une sensation est un état de conscience élémentaire ou indécomposable; mais une perception suppose un processus d*interprétation mentale de la sensation au moyen de Texpérience acquise. Par exemple, un livre fermé repose sur la table devant qLoi: mes yeux se sont arrêtés longtemps sur sa couverture, tandis que je songeais à la manière de disposer le plan du chapitre présent. Pendant tout ce temps, j'ai reçu une sensation visuelle particulière ; mais, comme je ne m'en suis pas occupé, la sensation n'impliquait aucun élément de connaissance; aussi ne servait-elle de base à aucun acte de perception. A un moment donné, cependant, j'ai eu conscience que je regardais ce livre, et, en connaissant que Torlgine de ma sensation était un livre, j'ai accompli un acte de perception. En d'autres termes, j'ai interprété la sensation en fonction de l'expérience passée ; j'ai fait la synthèse mentale des qualités de l'objet, et l'ai classé dans la catégorie des objets ayant antérieurement produit une sensation analogue (p. il7). »

Dans la perception, comme dans la mémoire, il y a plusieurs phases à distinguer. La première « consiste simplement à percevoir un objet extérieur comme objet extérieur par le sens de la vue, du toucher, de l'odorat, de Touïe, ou du goût i . Une seconde phase est atteinte, lorsqu'un rapport de ressemblance ou de différence est reconnu entre les qualités élémentaires d'un objet et celles que présentait un autre objet dans l'expérience passée. La troisième phase est celle n où il se fait un groupement mental des objets par rapport à leurs qualités, comme lorsque nous associons la fraîcheur, le goût, etc. d'un fruit déterminé, avec sa forme, ses dimensions, sa couleur >. Dans une quatrième phase, l'induction se joint à la perception proprement dite : l'esprit ajoute, par induction, certaines qualités que l'expérience lui a fait connaître à celles qu'il perçoit directement au moyen de la sensation. <c Quand je vois un livre fermé, je ne doute point que la couverture ne renferme des pages imprimées, bien qu'aucune de ces pages ne forme actuellement l'objet d'une sensation (p. 190). » Ainsi, la perception, qui suppose une expérience antérieure, est, à tous ses degrés, inséparable de la mémoire. Dans sa phase laplus élevée, elle implique l'induction.

Quels sont les rapports de la perception et de l'action réflexe? La perception nalt-elle de l'action réflexe, ou celle-ci de la perception? Y a-t-il entre l'une et l'autre un rapport de filiation? On sait comment M. Spencer répond à ces questions. Il fait naître les facultés perceptives des actes réflexes, lorsque ceux-ci atteignent un certain degré de complexité, ou qu'ils se produisent avec une certaine rareté, t Lorsque, dit-il, par suite

280 LA PSYCHOLOGIE ANIMALE d'APRÂS UN DISCIPLE DE DARWIN.

d'une complexité croissanteetd'unefréquence décroissante dans les groupes de relations externes, les groupes correspondants de relations internes deviennent moins organisés, — quand ils deviennent assez compliqués ponr faillir dans leur régularité automatique, alors naît ce que nous appelons la mémoire (1). »

M. R. ne trouve pas cette réponse satisfaisante. Il fait remarquer que, dans Tespèce humaine même, certains actes purement réflexes sont très compliqués et très rares ; par exemple, le vomissement et Taccouchement. Il croit que la sélection naturelle ou d'autres causes ont pu provoquer les conditions physiologiques nécessaires à la naissance de la conscience, sans qu'il y ait lieu de faire intervenir la complexité ou la rareté des processus nerveux. On ne peut constater qu'une seule différence physiologique constante entre un processus nerveux accompagné de conscience et un processus nerveux non accompagné de conscience : la différence de durée. L'action réflexe est toujours plus rapide que les processus psychiques. C'est ce qui résulte des expériences d'Exner et de Donders.

<c L'action réflexe peut être comparée au mouvement rapide d'une machine bien graissée. La conscience est la chaleur développée par le frottement intérieur d'une autre machine, et les processus psychiques sont la lumière qu'émet cette chaleur lorsqu'elle est poussée au rouge. On peut donc présumer que les processus psychiques naissent avec une clarté et une complexité proportionnelles à la quantité de frottement ganglionnaire. Il est certain, en outre, que, par la fréquence de la répétition, c'est-à-dire par l'exercice et la pratique de n'importe quel acte psychique, la quantité de frottement ganglionnaire peut être diminuée, et qu'en même temps que se produit ce changement du côté objectif, il s'en produit un du côté subjectif, en ce sens que l'action,- autrefois consciente, tend à devenir automatique (p. 133). >

M. R., prend bien soin d'ailleurs de séparer de l'acte réflexe Tacte psychique devenu automatique; en quoi il est en désaccord avec M. Spencer, t Tant que les changements psychiques, avait dit ce dernier, sont complètement automatiques, la mémoire, telle que nous la comprenons, ne peut exister. » — « Je ne puis concéder, répond M. R., que, si des changements psychiques (distingués des changements physiologiques) sont complètement automatiques, ce fait doit empêcher de les considérer comme mnémoniques. Parce que j'ai si souvent vu briller le soleil, que mon souvenir de son éclat est devenu automatique, je ne vois pas pourquoi mon souvenir serait appelé non -mémoire, simplement à cause de sa perfection. De même, pour tous ces souvenirs bien organisés qui font

(i) Prineipu de piychohffiê, trad. Ribot et Espinas, t. I, p. 479.

partie intégrante des perceptions. Du moment où ils impliquent de véritables c changements psychologiques », et, par suite, la reconnaissance consciente, bien distincte de Fade réflexCy aucune ligne de démarcation ne me semble pouvoir être tirée entre elles et des mémoires moins parfaites (p. 122). >

En somme, on ne peut, selon notre auteur, rapprocher les actes psychiques et les actes réflexes, au point de les mettre sur la même ligne, de faire dériver ceux-là de ceux-ci, de les attribuer, les uns et les autres, à la même espèce de mécanismes physiologiques, mécanismes plus simples pour les actes réflexes, plus compliqués pour les actes psychiques. 11 y a deux espèces différentes de machines pour les deux espèces d'actes. Celles d*où naissent les actes réflexes diffèrent des autres en ce qu'elles fonctionnent plus rapidement, sans doute avec moins de frottement intérieur, par conséquent avec plus de perfection. Les actes réflexes et les actes psychiques forment deux séries parallèles dans révolution animale.

c II me semble que de ces considérations on peut induire que l'acte réflexe et la perception avancent probablement ensemble, chaque phase dans le développement de Tun servant de point de départ pour la phase suivante du développement de Tautre. A l'appui de cette opinion se peut citer ce fait général, que, dans tout le règne animal, il y a une correspondance assez constante entre la complexité des actes réflexes d'un organisme donné et le niveau de son développement psychique (p. 134). »

M. R. voit bien ce qu'il y a d'absurde et de puéril à s'imaginer qu'on explique le passage du physique au psychique par un accroissement de complication dans le mécanisme nerveux. Mais lui-même ne se satisfait-il pas à aussi bon marché, lorsqu'ii compare la conscience et la perception à la chaleur et à la lumière qui résultent du frottement intérieur d'une machine? N'est-ce pas là se payer de métaphores?

En passant de la perception à l'imagination, M. R. avertit le lecteur que la distinction des facultés est conventionnelle et arbitraire ; que nous appelons facultés c des abstractions créées par nous, bien plutôt que des existences objectives ou indépendantes » ; que la classification des facultés p^r les psychologues « ne mérite d'être regardée comme une classification naturelle que dans un sens assez vague » ; qu'il ne laisse pas cependant d'adopter cette classification^ d'abord, parce qu'elle n'a pas d'inconvénients, quand on ne lui attribue qu'une valeur relative, et ensuite parce qu'elle est la <k meilleure que nous puissions avoir pour comparer un degré d'évolution mentale avec un autre » .

Ceci dit, il passe à exposer ce qu'est l'imagination dans les diverses classes d'animaux. Il distingue quatre degrés de cette faculté :

282 LA PSYCHOLOGIB ANIMALE d'APBÈS UN DISCIPLE DE DARWIN.

c 1^ En voyant un objet, tel qu'une orange^ nous nous rappelons aussitôt le goût de Torange : nous imaginons ce goût, et ceci est appelé par la puissance d'une association purement sensitive.

« St^ Puis vient une phase dans laquelle nous formons Timage mentale d'un objet absent, qui nous est suggérée par quelque autre objet : ainsi Teau peut nous suggérer l'idée du vin.

c 3® A une phase plus avancée, nous pouvons former cette idée sans qu'il vienne de suggestion appréciable du dehors» comme l'amant pense à sa maltresse, malgré des distractions extérieures. Ici le cours de Tidéation se soutient lui-même ; elle n'a pas besoin, pour s'alimenter d'idées ou images mentales, de la suggestion des perceptions immédiates, actuelles. Exemple, le rêve pendant le sommeil; Fidéation se déroule et travaille d'une façon continue, alors que toutes les voies des sensations sont fermées.

c A^ Enfin, nous en venons à une phase où des images mentales sont intentionnellement formées dans le but déterminé d'obtenir de nouvelles combinaisons^ idéales (p. 137). »

Le premier degré de Timagination s'observe chez les mollusques, les arachnides, les crustacés. Le second parait d'abord chez les hyméno» ptères; des exemples nombreux et frappants le montrent chez le chien, chez le renard, chez le loup, chez le lapin sauvage, t Quiconque a chassé les lapins de garenne au furet doit avoir remarqué que, si la garenne a été déjà visitée psur un furet, les lapins sont très peu disposés- à sortir ; ils aiment mieux être grièvement blessés par le furet que de venir à la rencontre des dangers qui les attendent au dehors. Ceci montre que les lapins associent, gr&ce à leur expérience passée, la présence d'un furet dans leurs trous avec celle d'un chasseur à cété de ces trous (peu importe, en effet, le soin que peut avoir le chasseur de garder le silence), et l'image de ce danger est si vive que Tanimal supportera, pendant longtemps, la douleur que lui causent les dents et les griffes du furet ainsi que la terreur qui en résulte, avant de songer à s'exposer à la douleur plus éloignée, mais plus mortelle, qu'il craint de la part de l'homme (p. 140). »

L'imagination du troisième degré n'apparaît que chez les animaux supérieurs. Elle se manifeste par des actes qui paraissent en témoigner d'une façon concluante, parce qu'on ne peut leur assigner une autre cause. Ces actes sont les rêves, les illusions ou hallucinations^ le mal du pays, la langueur et le dépérissement par suite de l'absence des amis. Le phénomène du rêve s'observe, non seulement chez le chien et le cheval, mais encore chez les oiseaux. Les illusions d'opUqne caractérisent la rage chez le chien comme chez l'homme. Le mal du pays qu'éprouvent nombre d'animaux ne peut s'expliquer que par les images conservées en

LA PSTaHOLOOIB ANIMALK D' APRÈS UN DISCIPLE DE DARWIN. 283

leur esprit d'objets absents et regrettés. « Les impulsions que provoque parfois cette imagination sont souvent assez vives pour pousser les animaux à braver les dangers et les fatigues de voyages de centaines de milles, dans le seul but de retourner aux endroits qui occupent leur imagination. Les pigeons» chats, chiens et chevaux, éloignés de leur résidence précédente, fournissent des preuves quotidiennes et répétées de ce fait (p. 144). t

Le quatrième degré de l'imagination n'existe que chez l'homme, c II est très improbable, à mon avis, dit M. R., et certainement aucun fait ne vient appuyer la supposition, que l'imagination atteigne jamais chez l'animal ce que j'ai considéré comme le quatrième degré et que je regarde comme distinctif de l'homme (p. 148). i

lY

M. H. consacre plusieurs chapitres de son livre à l'instinct. Yoici d'abord la définition qu'il en donne :

«c L'instinct est un acte réflexe dans lequel il y a un élément de conscience. Ge terme est donc générique et comprend toutes les facultés de l'âme qui sont en jeu dans l'action consciente et adaptée, antérieurement à l'expérience individuelle, sans connaissance nécessaire de la relation existant entre les moyens employés et le but atteint, mais accomplie d'une façon similaire dans des circonstances similaires et fréquemment présentes, par tous les individus de la même espèce (p. 153). »

Cette définition de l'instinct exclut, d'un côté, l'action réflexe, de l'autre, la raison. « Le point le plus important à observer, tout d'fid)ord, c'est que l'instinct implique des opérations mentales: ceci est, en efi'et, la seule caractéristique qui serve à distinguer les actes instinctifs des actes réflexes. L'acte réflexe est une adaptation neuro-musculaire non mentale à des excitations appropriées ; l'acte instinctif est ceci avec quelque chose en plus : il y a en lui un élément mental. Sans doute, il est souvent difficile ou même impossible de décider si un acte donné implique ou non un élément mental, c'est-à-dire si l'adaptation est consciente ou inconsciente ; mais c'est là un point tout à fait distinct et qui n'a rien à faire avec la question consistant à^définir l'instinct d'une façon telle qu'elle exclura formellement, d'une part, l'acte réflexe^ d'autre part, la. raison (p. 154). »

Les instincts n'ont ni la fixité ni l'infaillibilité qu'on leur attribue quelquefois ; ils sont susceptibles de variations et d'imperfections, c De nombreux exemples montrent que, malgré que les inctincts bien établis soient, en règle générale, adaptés avec une précision parfaite pour faire face à certaines circonstances définies et qui se représentent souvent,

284 LA PSYGHOLOGIS ÀNIICALB D'APRAs UN DISGIPLB DB DABWIN.

l'adaptation a lieu seulement à Tégard de ces dernières, de sorte que si elles varient tant soit peu, la variation suffit pour égarer Tinstinct. Il est également intéressant de noter ici une vérité qui semble être le corollaire de la précédente, savoir :' que les légères variations qui se produisent dans l'organisme même, lorsque celui-ci ne se trouve pas dans son milieu naturel, sont suffisantes pour déranger le mécanisme délicat de l'instinct, lorsque Torganisme se retrouve plus tard dans le milieu qui lui est propre (p. i64). i

Les variations et les imperfections observées de l'instinct mènent à rechercher quelle en est l'origine. Deux principes, selon M. R., expliquent la formation et le développement deTinstinct : la sélection naturelle et la substitution de l'automatisme à l'intelligence.

(cl^Le premier mode d'origine consiste en ce que lasélection naturelle ou la survivance du plus apte assure continuellement le maintien d'actes, qui, n'étant cependant jamais intelligents, ont toutefois été de quelque secours aux animaux qui les ont les premiers accomplis. Prenons, par exemple, l'instinct du couvage. Il est impossible que jamais un animal ait gardé ses œufs à une température tiède avec le dessein intelligent d'en faire éclore le contenu : aussi devons-nous simplement supposer que l'instinct de l'incubation a pour origine certaines attentions des animaux à sang chaud pour leurs œufs, analogues à celles que manifestent souvent les animaux à sang froid pour les leurs. Ainsi les crabes et les araignées promènent leurs œufs avec eux pour les protéger : et si, à mesure que les animaux devinrent graduellement des animaux à sang chaud, quelque espèce, dans le même but ou dans un but différent, adopta une coutume analogue, cette coutume de promener avec eux leurs œufs entraînait une conséquence secondaire : c'est réchauffement de ceux-ci. En conséquence, comme réchauffement des œufs diminuait la durée de l'incubation, les individus qui promenaient le plus leurs œufs et les gardaient les plus avec eux ont dû le mieux réussir à élever leur progéniture. De là suit que l'instinct de l'incubation a pu se développer sans qu'il y ait eu la moindre intervention de l'intelligence.

c âo Le second mode d'origine est le suivant : par suite des effets de l'habitude dans des générations successives, des actes primitivement intelligents deviennent pour ainsi dire stéréotypés sous formes d'instincts permanents. De même qu'au cours de l'existence de l'individu, les actes adaptés, originellement intelligents, peuvent devenir automatiques, i>ar suite d'une répétition fréquente, de même dans la vie de l'espèce : les actes originellement intelligents, peuvent, par la répétition fréquente et rhérédité, imprimer leurs effets sur le système nerveux, de telle manière que ce dernier est préparé, même avant toute expérience indi-

viduelle, à accoinplir mécaniquemeut des actes qui, chez les générations précédentes, étaient accomplis intelligemment. Ce mode d*origine des instincts a été à juste titre appelé défaillance de VinteUigence (p. 173). > D'après les deux principes auxquels il les rapporte, M. R. divise les instincts en primaires et secondaires. Les instincts primaires sont ceux qui naissent par voie de sélection naturelle, sans intervention de Tintelligence ; les instincts secondaires, ceux qui ont une origine intellectuelle. Les uns et les autres résultent d'habitudes transmises par l'hérédité : les primaires, d'habitudes prises au hasard et sans but; les secondaires, d'habitudes consécutives à des actes accomplis avec intelligence en vue de fins déterminées.

D'ailleurs, les instincts ne dérivent pas nécessairement de l'un ou de l'autre principe. Ils peuvent avoir une double racine : la substitution de l'automatisme à l'intelligence {lapsing of intelligence) peut se combiner avec la sélection naturelle pour amener un résultat unique. « Ainsi les tendances ou actions habituelles héréditaires, qui n'ont jamais été intelligentes, mais qui, étant utiles, ont été Qiiginellement fixées par la sélection naturelle, peuvent, par suite d'un processus intelligent, être soumises à des perfectionnements, ou mieux utilisées, et, inversement, des adaptations dues à la substitution de l'automatisme à l'intelligente peuvent être très perfectionnées, ou mieux utilisées, grâce à la sélection naturelle (p. 199). i

La formation des instincts secondaires n'est possible qu'à une condition : c'est que l'intelligence vienne d'abord s'unir à un instinct primaire pour en modifier l'application. M. R. cite nombre de faits où l'on voit cette modification intelligente de l'instinct. « Gomme exemple de la modification et du perfectionnement d'un instinct primaire par Tintelligence, considérons le cas de la chenille qui, avant de se changer en chrysalide, tend un petit espace d'un voile de soie, auquel la chrysalide peut être fermement suspendue, mais qui placée dans une boite recouverte d'un couvercle en mousseline, s'aperçoit que ce voile n'est pas nécessaire, et suspend sa chrysalide à la surface déjà tissée représentée par la mousseline. Considérons encore le cas de l'oiseau décrit par Knight, qui s'aperçut, après avoir placé son nid dans une serre chaude, qu'il n'était pas nécessaire de couver les œufs de jour, la température de la serre suffisant à ce besoin, mais venait toujours les couver durant la nuit, lorsque la température de la serre baissait. Dans ces deux exemples de modification des instincts primaires par une adaptation intelligente à des circonstances Darticulières, — et l'on pourrait en citer cent autres, — il est évident que si ces circonstances particulières devenaient jgénérales, l'adaptation à ces circonstances, devenant aussi générale, deviendrait, avec le temps,

^6 LA PSYCHOLOGIE AHIMALS d' APRÈS UN DISCIPLE DE DARWIN.

instinctive, par suite de la substitution de rautomatisme à Tiotelligence. Si la mousseline et les serres chaudes devenaient de nouveaux milieux normaux pour les chenilles et les oiseaux, les premières cesseraient de se faire une toile; les dernières, de couver leurs œufs durant le jour : dans l'un et Pautre cas, un instinct secondaire deviendrait à tel point uni à un instinct primaire préalablement existant, qull en résulterait un instinct nouveau, à racine ou origine double (p. 199 et suiv.) n

M. R. examine les théories soutenues récemment en Angleterre iur Torigine et l'évolution de l'instinct. Deux de ces théories méritent l'attention : celle de M. Herbert Spencer et celle de Lewes. Ces deux théories sont opposées l'une à l'autre. M. Spencer regarde l'instinct comme le précurseur de l'intelligence; il tient que les actes instinctifs naissent des actes réflexes, et que les actes intelligents procèdent des actes instinctifs. Au contraire, pour Lèvres, l'instinct succède à l'intelligence, il en est le remplaçant, le substitut. Quant à la sélection naturelle, Lewes ne lui accorde aucune action, et M. Spencer ne lui fait jouer qu'un rôle secondaire et accessoire. M. R. s'applique à montrer en quoi chacune de ces théories est insuffisante et erronée.

Rappelons quelques passages caractéristiques du chapitre où M. Spencer a exposé ses vues sur la question :

c L'instinct peut être décrit comme une action réflexe composée. Je dis décrit plutôt que défini, puisqu'on ne peut tirer de ligne de démarcation entre lui et l'action réflexe simple...

c L'instinct est évidemment plus éloigné de la vie purement physique que la simple action réflexe. Tandis que l'action réflexe simple est commune et aux fonctions internes des viscères et aux fonctions externes de la vie animale, l'instinct proprement di{ ne Test pas. Les reins, le poumon, le foie n'ont pas leurs instincts : l'instinct est restreint aux actions de l'appareil nervoso-musculaire, qui est l'agent spécial de la vie psychique. <c Ensuite, les actes instinctifs montrent beaucoup moins de simultanéité, ils sont en grande partie uniquement successifs. La coordination de plusieurs stimulus en un stimulus unique implique elle-même la diminution des diverses actions nerveuses qui se produisent simultanément, et leur fusion en une certaine fonction complexe, par conséquent sérielle... c De plus, il n'est pas improbable que, dans ses formes les plus élevées, l'instinct est accompagné de quelque chose qui se rapproche de ce que nous entendons par conscience. 11 ne peut y avoir coordination de plusieurs stimulus, sans quelque centre de communication qui les mette tous en relation. A cause de sa fonction de les mettre en relation, ce centre doit être soumis à l'influence de chacun d'eux, — il doit subir plusieurs changements, et la succession rapide de changements dans nn

LA PSYCHOLOGIE ANUCALE D'APRÂS UN DLSGIPLE^DE DARWIN. 287

centre impliquant, comme elle fait, de perpétuelles expériences de différences et de ressemblances, constitue la matière brute de la conscience. Cela implique donc qu'à proportion que Tinstinct se développe, il natt une certaine sorte de conscience.

a Enfin, les actes instinctifs sont encore plus distincts des actes purement physiques en ceci : c*est qu'ils répondent à des phénomènes plus complexes et plus spéciaux. Tandis que les actions purement physiques répondent à ces rapports très généraux communs au milieu environnant considéré comme un tout ; tandis que la simple action réflexe répond à quelques-uns des rapports communs aux objets individuels qu'il contient, l'action réflexe composée, que nous distinguons sous le nom d'instinct, répond à ces relations plus complexes par lesquels certains ordres d'objets et d'actions sont distingués des autres.

« Ainsi se révèle, de diverses façons, une différenciation croissante de la vie psychique d'avec la vie physique, — dans la distinction croissante entre l'action du système négatif et celle du système aûimal ; dans la sérialité croissante des changements dans le système animal; dans la production qui en résulte d'une conscience naissante; et dans la plus haute spécialité des relations externes auxquelles les relations internes sont ajustées : ce qui finalement est, à vrai dire, l'essence du progrès dont les autres faits sont l'accompagnement nécessaire (1). »

À ces passages il faut joindre la note suivante du chapitre précédent :

c Si VOrigine des espèces, de M. Darwin, avait été publiée avant que j'eusse écrit ce paragraphe (il s'agit d'un paragraphe sur les instincts de certains animaux domestiques, chiens d'arrêt et épagneuls écossais), je me serais sans doute exprimé de façon à reconnaître la sélection naturelle ou artificielle comme un facteur. Je préfère ne rien changer au passage que quelques mots et faire cette mention dans une note. Je le fais un peu pour éviter toute complication dans mon exposition : mais surtout parce que, tout en pensant que la survivance du plus apte est toujours une cause coopérante, je crois que, dans les cas comme celui-ci, ce n'est pas la cause principale (3). »

Écoutons maintenant notre auteur :

I S'il fallait me prononcer, soit pour l'opinion exagérée de M. Spencer, qui supprime l'intelligence et même la conscience, en tant que facteur dans la formation de l'instinct; soit pour l'opinion également exagérée et diamétralement opposée de Lewes, qui ignore la sélection naturelle et

(4) Prineipes de ptyehologiet trad. Ribot et Espinas, 1. 1, p. 462 et suiv. — Dans les passages cités nous avons dû modifier quelques phrases qui rendaient inexactement le exte.

{2} Ibid., 1. 1, p. 450.

Vacte réflexe en tant que facteurs dans la même opération, j'éprouverais moins de difficulté à me prononcer pour cette dernière. Non seulement beaucoup des instincts supérieurs portent en eux la preuve qu'à une époque quelconque de leur histoire ils ont été déterminés par l'intelligence; non seulement beaucoup de ces mêmes instincts se montrent actuellement comme étant plastiques, grâce à l'adjonction d'une petite dose de jugement ; mais encore les exemples d'instinct choisis par M. Spencer ne sont pas du tout, à strictement parler, des exemples dlnstinct ; ils sont pris comme exemples, parce que ce sont les cas les plus simples de ce qu'on appelle ordinairement l'instinct, et ain^i les plus rapprochés de l'acte réflexe. Si, toutefois, nous nous arrêtons à examiner l'un quelconque d'entre eux, nous voyons que ce sont, non pas de véritables instincts, mais des cas d'adaptations neuro-musculaires plus ou moins complexes, ou, selon les mots mêmes de M. Spencer, des cas c d'acte réflexe compliqué i. Et le fait qu'il définit ou c décrit > l'instinct comme étant un acte réflexe compliqué, ne donne pas de preuves de Texactitude de sa doctrine. Appeler une bêche une massue, et puis prétendre que, parce que c'est une massue, cela ne peut pas être une bêche, est chose futile. Toute la question gît dans la validité de la définitition. C'est justement parce que nous ne pouvons pas tirer une ligne entre l'acte réflexe simple et l'acte réflexe complexe, de façon à dire que l'un est mécanique et l'autre instinctif, que j'ai tiré la ligne au niveau de la conscience, et que j'ai appelé réflexes tous les actes en dessous de ce niveau, si complexes qu'ils puissent être, et que j'ai réservé l'épithète dUmtmctif pour tous les actes habituels, si simples qu'ils puissent être, dans lesquels existe l'élément conscience.

c Et en agissant ainsi, je suis assuré que non seulement je mets delà clarté dans notre classification, mais que je suis le sens vaguement convenu du mot instinct^ tel qu'il est habituellement employé. Personne ne prend Téternuement ni les mouvements provoqués par le chatouillement pour des exemples d'actes instinctifs ; pourtant ce sont des réflexes compliqués dont la complexité atteint un niveau difficilement atteint ; eu tous cas, ils sont beaucoup plus complexes que n'importe lesquelles adaptations non psychiques que M. Spencer cite comme exemples de l'instinct...

c ... Si nous le voulons, nous pouvons ignorer entièrement la distinction qu'impose la présence de la conscience dans l'exécution d'un acte, et ainsi classer tous les actes réflexes et tous les actes instinctifs dans une même catégorie, sous une même dénomination ; mais ce n'est pas là ce que prétend faire M. Spencer. 11 établit une distinction entre Tacte réflexe et l'instinct; mais il ne se fonde pas sur l'élément conscience pour l'établir; il en résulte que, tandis qu'aucune distinction réelle n'est établie entre

Jes deux (car Tacte réflexe compliqué n'est rien de plus qu'un perfectionnement de mécanisme par rapport à Tacte réflexe simple), il laisse de côté la grande distinction qui existe réellement...

c A mon avis donc, la théorie de M. Spencer sur la formation des instincts est sérieusement en défaut, en ce qu'elle ne distingue pas le trait le plus essentiel de l'instinct ; en outre, elle ne reconnaît pas le principe important de la défaillance de l'intelligence ; eUe n'explique pas l'existence même de toute cette classe d'instincts que j'ai appelés primaires. Ainsi, il dit expressément, au sujet de l'instinct que, c tout en tenant la survivance du plus apte pour une cause coopérante, il cfoit que, dans les cas de ce genre, ce n'est pas la cause c principale ». Or, il se trouve que les cas dont il parle sont ceux des instincts artificiels des pointers, retrievers et autres animaux domestiques; d'où il suit que, par c survivance du plus apte >, nous devons comprendre la sélection artificielle (qui est ici l'analogue de la sélection naturelle parmi les animaux sauvages), et, par conséquent, la remarque est particulièrement malheureuse, étant donné le sujet à propos duquel elle est faite, puisqu'il est parfaitement certain que, n'eût été la sélection la plus attentive et la plus soutenue, pratiquée par l'homme, jamais nos pointers et retrievers n'auraient . existé.

€ Mais, même en ce qui concerne les instincts des animaux sauvages,

le jugement dont il s'agit me parait au moins aussi passihle d'objections. Comment, par exemple, expliquer par un processus quelconque < d'équilibration directe » l'instinct qui pousse à couver, à faire des cellules, ou à tisser un cocon, pour ne point parler de tous les autres instincts primaires que j'ai étudiés, et pour ne pas répéter toutes les preuves que j'ai données de la variabilité et de l'hérédité des habitudes acquises (p. 259 et suiv.) ». On voit en quoi M. R. se sépare ets*éloignede M. Spencer sur l'origine des instincts : l'opposition des deux théories ressort des citations que nous avons rapprochées. Cependant il accorde qu'on peut faire une part au processus d'équilibration indirecte; qu'il n'est pas nécessaire défaire dériver tous les instincts d'habitudes transmises par l'hérédité, soit d'habitudes prises au hasard et sans but, soit d'habitudes dues à l'intelligence; que les instincts les plus simples, ceux des animaux les plus inférieurs, ont pu naître d'actes réflexes, par l'adjonction d'un élément mental à l'élément mécanique; en un mot, qu'à l'habitude accidentelle, principe des instincts primaires, et à l'habitude intelligente, principe des instincts secondaires, on peut ajouter, comme troisième principe, comme troisième mode d'origine des instincts, celui qui, pour M. Spencer, serait Tunique. Mais il veut qu'en ce troisième mode d'origine, la sélection naturelle joue un rôle plus important que celui d'une cause secondaire, n. 10

290 LA PSYCHOLOGIE ANIMALE d' APRÈS UN DISCIPLE DE DABWDi.

« L'argument de M. Spencer, rapidement résumé, est que les instincts peuvent naître indépendamment de la sélection naturelle et de la défaillance de rinteiligence, par « Téquilibration directe » ^ule : il les suppose naître immédiatement de l'acte réflexe. Malgré que, si tel est le cas, on ne devrait pas les appeler instincts^ à moins qu'ils ne présentent on élé* ment mental, cependant il faut les appeler tnsttncts, si, comme il le sup- , pose aussi, la complexité croissante d'un processus réflexe atteint son faite en amenant le développement d'un tel élément. Nous avons déjà vu que c'est probablement de cette façon qu'est né l'élément mental ; et s'il en est ainsi, l'argument de M. Spencer présente un troisième mode selon lequel il est possible que beaucoup des instincts plus simples, — ceux des animaux les plus inférieurs, — se soient développés. Ce troisième mode, on le remarquera, est l'opposé de celui que nous avons appelé défaillance de Vintelligence : c'est un mode qui s'élève ou aboutit à la conscience (lorsque, pour la première fois, l'action cesse d'être réflexe et devient instinctive), au lieu de descendre et de dégénérer dans l'inconscience. Qu'un tel processus puisse se produire, c'est, je crois, une chose très probable aprioriy bien que, par suite de la nature du fait, il soit impossible d'en obtenir la preuve ; car, s'il se produit, cela ne peut être que chez les animaux les plus inférieurs, où nous ne pouvons avoir la preuve de l'existence de la conscience, même si elle commence à exister. Aussi, comme le processus ne peut se rapporter qu'à la genèse d'actes occupant la frontière douteuse qui sépare le réflexe de l'instinctif, il n'y a pas lieu de s'occuper de ce troisième mode possible de la genèse des instincts rudimentaires, par rapport à l'origine des instincts en général, bien que le sujet soit de grande importance à l'égard de l'origine de la conscience.

c II nous reste seulement à Indiquer que si des instincts naissent jamais selon ce troisième mode, cela semblerait impliquer, comme l'admet M. Spencer, que « la survivance des plus aptes doit toujours être une cause coopérante ». Je serais cependant tenté d'aller plus loin encore, et de dire que la survivance des plus aptes doit, dans cette coopération, avoir plus que l'importance secondaire que lui attribue M. Spencer (p. 263 et suiv.). i

Les derniers chapitres de l'ouvrage traitent de la raison et des émotions chez les animaux.

M. R. définit la raison : La faculté impliquée dans l'adaptation volontaire des ^oyens à la fin. C'est la faculté d'induire en raison des rapports perçus et comparés. Elle suppose la perception, et elle n'en difière que par une plus grande complexité.

« Quand une perception atteint un certain degré de perfectionnement, de telle sorte qu'elle est capable de prendre connaissance de la relation existant entre les relations, elle commence à devenir raison ou ratiocination. Inversement, dans les sphères les plus élevées de développement, la ratiocination est simplement mi processus très complexe de perception, c'est-à-dire une perception de Téquivalence-de rapports perçus, qui sont eux-mêmes despercepta plus ou moins perfectionnés, formés de percepta plus simples, se rapprochant plus des données immédiates de la sensation. Ainsi, d'une façon générale, la ratiocination peut être regardée comme le développement maximum de la perception. Nulle fart, en effet, nous ne pouvons tracer une ligne de démarcation et dire que Tune diffère de Fautre. En d'autres termes, une perception est toujours essentiellement ce que les logiciens appellent une conclusion^ qu'elle se rapporte au plus simple souvenir d'une sensation passée ou au produit le plus élevé de la pensée abstraite. Car, si l'on analyse le produit le plus élevé de la pensée abstraite, on voit que les éléments ultimes consistent toujours en matériaux fournis directement par les sens, et chaque étape dans la construction S3rmbolique des idées repose sur un des actes de perception qui ont lieu aux étages inférieurs. Il est vrai que ces actes de perception se rapportent ici aux symboles des idées, qui peuvent elles-mêmes être fort éloignées des souvenirs simples et immédiats des sensations passées ; mais comme nous ne pouvons nulle part tracer une ligne de démarcation entre un ordre de perception et un autre, nous devons reconnaître que, pour cette faculté, il n'y a nulle part de différences de genre, bien qu'il y ait partout des différences de degré; autrement dit, les processus intellectuels, qui atteignent leur forme la plus élevée dans le raisonnement symbolique, sont partout des processus de connaissance, et le mot perception est le nom générique de ces processus (p. 325 et suiv.). »

De même que dans la mémoire, dans la perception et dans l'imagination, on peut et l'on doit distinguer, pour la commodité de la description psychologique, plusieurs phases dans le processus inductif qui constitue la raison. Il y en a quatre. La première est celle où, « en vertu de l'association constante, l'acte inductif est organiquement uni à une perception sensitive, si bien qu'il fait partie intégrante de cette perception et se trouve ainsi dans l'impossibilité de jamais émerger de la conscience sous forme d'un acte mental isolé ». La seconde est atteinte « lorsque, par suite d'une association constante d'objets, qualités ou relations de milieu, une association d'idées également constante se produit dans l'esprit, correspondant à la précédente, de telle sorte que lorsque certains termes du groupe sont perçus, les autres termes sont induits ». La troisième est celle « où il y a comparaison consciente des objets, qualités ou relations »•

292 LÀ PSYCHOLOGIE ANIMALE d' APRÈS UN DISCIPLE DE DARWIIY.

La qaatrième et dernière, à laquelle rhomme seul peut s'élever, est celle « où le processus inductif peut être consciemment reconnu en tant que processus et devient lui-même objet de connaissance ».

Pas plus sur l'origine de la raison que sur celle de Tinstinct, Tévolutionnisme psychologique de M. R. ne s'accorde avec celai de M. Spencer. Ce n'est pas, en réalité, une nouvelle divergence de vues que nous avons à constater entre les deux auteurs; c'est celle que Ton a déjà remarquée, et qui se poursuit, en s'appliquant à chaque faculté, — à la raison, comme à Ja perception et à l'instinct. Selon M. Spencer, l'instinct se transforme en raison, devient raison quand il arrive à un certain degré de complexité ; de l'instinct à la raison, il y a transition insensible ; le développement de Tintelligence est, dans tout son cours, uniforme et unilinéaire.

Voici sur quels arguments il appuie cette continuité de l'instinct et de la raison :

c L'impossibilité d'établir une division réelle entre l'instinct et la raison peut être clairement démontrée. Si chaque acte instinctif est un ajustement de relations internes à des relations externes, — ce qu'il est impossible de nier; si chaque acte de raison est aussi un ajustement de relations internes à des relations externes, ^ ce qu'il est également impossible de nier, — alors toute prétendue distinction entre les deux ne peut avoir d'autre base que quelque différence dans le caractère des relations entre lesquelles l'ajustement est produit. Il faut que, tandis que dans l'instinct, la correspondance est entre des relations internes et externes qui sont très simples ou très générales, dans la raison, la correspondance soit entre des relations internes et externes qui sont complexes ou spéciales, ou abstraites, ou rares. Mais la complexité, la spécialité, l'abstraction ou la rareté des relations sont entièrement une question de degrés... Gomment peuton fixer qu'un degré particulier de complexité ou de rareté est celui où l'instinct finit et où la raison commence? Quelqu'un serait-il assez absurde pour dire que tant que les phénomènes externes auxquels répond l'état interne ne contiennent pas plus de vingt éléments, la correspondance est instinctive, mais que s'ils en contiennent vingt et un, la correspondance est rationnelle? Quelqu'un serait-il assez absurde pour soutenir que la correspondance est insti ncti ve, quand les phénomènes externes se produisent une douzaine de fois dans une période donnée, mais que la correspondance est rationnelle, s^ilsne se produisent que onze fois? Cependant telles sont les absurdités que devraient soutenir ceux qui prétendent qu'entre la raison et l'instinct il y a une différence fondamentale...

«... La complication progressive des instincts, qui implique une diminution progressive de leur caractère purement automatique, implique

LA PSYCHOLOGIE AifIMALE d' APRÈS UN DISCIPLE DE DARWIN. 293

de même un commencement simultané de mémoire et de raison...

< Quand l'ajustement parfaitement automatique des relations internes aux relations externes se transforme en correspondance imparfaitement automatique; — quand la correspondance, dans son progrès, s'est avancée des phénomènes les plus simples et les plus fréquents jusqu'à ceux qui présentent des groupes de rapports d'une complexité considérable et dont la production est comparativement rare ; — quand, par suite, la répétition des expériences a été insuffisante pour établir d'une manière absolue une cohésion interne entre les changements sensoriels produits par de tels groupes et les phénomènes de mouvement requis pour adapter l'organisme à ces groupes ; — quand de tels phénomènes de mouvement et les impressions qui doivent les accompagner se produisent simplement à l'état naissant, — alors, par l'excitation partielle des agents nerveux, affectés, il se produit une idée de tels phénomènes de mouvements et impressions, ou une mémoire des phénomènes de mouvement produits dans des circonstances semblables, et des impressions qui en ont résulté. Si le progrès finissait là, il n'y aurait aucune manifestation de raison. Mais le progrès ne finit pas là.

c En effet, lorsque la confusion d'une impression complexe avec quelque autre impression voisine détermine une confusion entre les excitations motrices naissantes, il en résulte une certaine hésitation ; cette hésitation continue aussi longtemps que ces excitations motrices naissantes et les idées des actions corrélatives continuent de s'empêcher l'une l'autre; cependant, à la fin, une série d'excitations motrices l'emportera sur les autres. Comme les groupes de tendances qui se combattent ne pourront toujours se balancer exactement, le groupe le plus 'fort finira par se mettre en action ; et comme ce résultat sera ordinairement celui qui se sera le plus souvent représenté dans l'expérience, l'action sera, dans, la plupart des cas, celle qui sera la mieux adaptée aux circonstances. Mais une action ainsi produite n'est autre chose qu'une action de raison... Or, c'est justement le processus qui doit se produire, lorsque, par suite d'une complexité croissante et d'une fréquence décroissante, l'ajustement automatique des relations internes aux relations externes devient incertain ou hésitant. Ainsi il est clair que les actes que nous appelons instinctifs se transforment insensiblement dans les actes que nous appelons rationnales (i). » ^

M. R. n'admet pas que la raison naisse de l'instinct, soit un instinct devenu incertain et hésitant en raison de la complexité des relations qui le constituent et de la rareté d^s circonstances où il agit. Selon lui, l'instinct

(l) Principet de piychologiet trad. Aidot et Esplnas, t. I, S 488 et sniv.

294 LA PSYCHOLOGIE ANIMALE d'APRÈS UN DISCIPLE DE DABWIN.

et la raison se développent parallèlement sur deux lignes distinctes. Ge sont deux branches indépendantes qui sortent d*une tige commune : la perception. Nul doute que la formule de M. Spencer ne s*appUque à la physiologie des processus ganglionnaires; mais elle ne s'applique pas à la face c subjective et éjective i de ces processus; elle ne réassit pas à exprimer Timportante différence qui sépare, au point de vue psychologique, un acte mental dans lequel il n'y a pas de connaissance de la relation ^ntre les moyens et la fin, d'un autre où cette connaissance existe.

c A quel égard mon opinion diffère-t-elle de celle de M. Spencer relativement à la genèse de la raison? D*abord en ce que je ne considère pas un acte de raison comme un indice si constant et si invariable de modification moléculaire plus considérable que celle qui peut se produire dans d'autres circonstances d'activité psychique, et, par suite, en ce que je ne considère pas que la raison doive nécessairement naître de cette modification; en second lieu, en ce que je ne pense pas que la raison ne puisse naître que de l'instinct seul.

c Reprenant séparément chacune de ces divergences, il suffira de dire de la première qu'elle ne se rapporte qu'à la première origine de la raison ou aux actes de raison de l'espèce la plus simple ; dans le cas de processus plus complexes de raisonnement, je ne doute pas que la modification ganglionnaire ne soit considérable et que, sans cette modification, les processus plus complexes ne fussent impossibles. Mais ceci est tout autre chose que de conclure que partout où la modification ganglionnaire atteint un certain degré de complexité, conduisant à un certain retard de la réponse, la raison doit nécessairement naître. Au contraire, je pense que, dans les phases inférieures de ce que j'ai défini sous le nom de raison^ il se peut qu'il n'y ait pas plus, ni même autant de modification ganglionnaire, ni de retard dans les réponses, qu'il n'y en a là où aucun acte de raison n est impliqué, comme par exemple dans un conflit d'instincts.

« En examinant, maintenant, la seconde divergence entre H. Spencer et moi, je ne puis voir aucun motif adéquat pour conclure avec lui que la raison ne peut naître que de l'instinct. Au contraire, supposant, comme je l'ai expliqué, que la raison a ses antécédents dans les inductions habituelles de la perception sensitive, que l'instinct (distingué de l'acte réflexe) a également ses antécédents dans la perception sensitive, et que ni la raison ni l'instinct ne peuvent progresser sans qu'il y ait progrès parallèle dans les facultés de la perception ; adoptant ces opinions, je suis obligé de conclure que la perception est le tronc commun d'où sortent l'instinct et la raison, sous forme de branches indépendantes...

« Prenant d'abord la définition de l'instinct, donnée par M. Spencer, je ne puis accorder que la raison naisse exclusivement et nécessairement

LA PSYCHOLOGIE ANIMALE d'AL'RÂS UN DISCIPLE DE DARWIN. ^95

de l'acte réflexe composé, parce que je vois que c'est un fait que, chez les organismes supérieurs, nous rencontrons de nombreux cas d'actes réflexes très complexes, totalement dépourvus d'indices de raison. Et, pour le remarquer en passant, certains de ces cas, à aucune période de Thistoirede leur évolution, n^ontpuétre rationnels et devenir automatiques par la fréquence de la répétition. Tel est le cas, par exemple, pour les actes réflexes composés qui se rattachent à la parturition et pour les actes réflexes plas obscurs que notre raison ne peut comprendre; je veux parler des modifications provoquées par Tœuf fécondé dans les parois utérines. Ce sont là les exemples d'actes réflexes très complexes, qui ont toujours dû se présenter rarement dans Thistoire de la vie des individus, et qui n'ont, à aucune époque, pu être soit la cause, soit l'effet de la rationalité.

c En outre, reprenant ma propre définition de l'instinct, je ne puis accorder que la raison naisse exclusivement et nécessairement de l'acte réflexe dans lequel existe un élément de conscience. Cet élément, en effet, est simplement l'élément de perception, et je ne sache pas que Ton puisse conclure, avec des motifs sérieux, que la perception ne peut naître que de la complexité et de la rareté croissante des actes réflexes... Mais, même à supposer qu'il en fût ainsi, il ne s'ensuivrait pas que la seule voie vers la raison fût la voie passant par l'instinct. La perception étant un élément commun à l'instinct à la fois et à la raison, il peut très bien arriver (et je crois qu'en fait il arrive réellement) que la raison naisse directement de ces inductions autopiatiques qui sont, nous l'avons vu, fournies dans la perception, etqui, nous l'avons également vu, fournissent les conditions de la naissance de l'instinct...

t Je puis, pour conclure, renvoyer aux innombrables exemples cités dans mes chapitres sur l'instinct, de l'action réciproque de l'instinct et de la raison : — le développement du premier conduisant parfois à un développement plus élevé de la seconde, et, dans d'autres cas, comme dans celui de la formation de l'instinct par la défaillance de l'intelligence, le développement de la dernière conduisant à un développement plus grand du premier. Cette action réciproque ne saurait exister, s'il était vrai que l'instinct est toujours et nécessairement le précurseur de la raison (p. 338 et suiv.). »

Il nous parait clairement résulter de cette intéressante discussion que le transformisme psychologique de M. Spencer fait violence à la réalité, au Heu de s'y accommoder, et qu'il porte, en sa simplicité, en sa régularité, la marque de l'esprit de système. C'est, peut-on dire, un siège fait sans les documents. Un disciple de Darwin, appliqué à l'observation, ne pouvait s'arrêter à cette théorie superficielle de l'évolution mentale. L'idée toute mécanique et très pauvre qu'il est possible de se faire des processus ner-

296 M. FERDINAND BRUNBTlàRS BSTHÉTIGIKN ET CRITIQUE.

veux ne peut suffire ni même servir en rien à rendre compte des phénomènes psychiques. Le progrès mécanique est forcément toujours de la même espèce; il s'exprime toujours dans les mômes termes, et dans des termes fort peu nombreux; c'est toujours une question d'ajustement plus ou moins exact et de complexité plus ou moins grande. Il y a donc, même pour qui se place au point de vue évolutionniste, un singulier aveuglement, un défaut vraiment prodigieux d'esprit philosophique, à vouloir transporter à la face subjective et éjective de l'évolution Tunité de série qui semble en caractériser le côté objectif. M. R. Ta compris : il ne Ta, peut-être, pas assez compris.

Le chapitre des émotions, qui est très court, ne doit pas nous arrêter : il ne présente aucun intérêt philosophique. Nous n'y trouvons.rien sur le désir, racine des émotions diverses, et qui devrait être considéré, selon nous, comme le premier élément de la mentalité, — le premier par Timportance et le premier dans Tordre de l'évolution.

F. PlLLON.

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